‹ CorrespondanceChapitre 83 sur 96 · Une photographie par Nadar · texte numérisé non relu

Une photographie par Nadar

Paris, 31 décembre 1861.

Si vous ne le savez pas, Madame très chère, j'ai fait un voyage à Moulins. Pourquoi? c'est ce que j'ignore. Mais, avant de partir, j'avais ordonné formellement et par écrit que le Parfum de Rome vous fût envoyé aussitôt son éclosion. Je le croyais en vos mains depuis une quinzaine de jours, et j'étais même, pour ne rien vous cacher, un peu meurtri de n'avoir pas encore reçu la moindre marque de votre admiration. Et voilà qu'hier j'ai trouvé chez le monstrueux Gaume frères l'exemplaire qui vous était destiné. Je n'essaye pas de vous peindre mon indignation et ma douleur. La rue Cassette en a frémi. Les misérables éditeurs essayèrent de me donner le change : ils me dirent que la faute était à moi, qui fais des livres que la corruption du goût public enlève avec frénésie; qu'ayant eu à servir en quelques jours trois mille acheteurs insensés, ils n'avaient pas eu le loisir de remplir mes intentions. Ils me montraient leurs mains ampoulées a ficeler des paquets, et leurs langues desséchées à humecter des timbres -poste. J'ai senti tomber ma colère, mais ma douleur n'est point tombée. J'ai pensé modestement que vous aviez été affligée de cette apparence d'oubli. Je me disais : Quoi! c'est Elle qui verra la dernière ce chef-d'œuvre ! Et, m'exagérant mon malheur et le vôtre, je me demandais ce qui serait arrivé, si j'avais tardé à ren-

trer dans Paris : aurais-je encore trouvé quelque reste de la première édition? C'est ainsi que, le juste sentiment que tout auteur doit avoir de soimême, s'ajoutant aux délicatesses de l'amitié, je me forgeais des monstres, tout près de croire que mes éditeurs font partie de cette police qui vous pousse à douter de mes sentiments. Enfin, voilà le mal réparé, et le Parfum de Rome est à Livet. Puisse-t-il vous distraire un moment des soucis de Thiver et de la situation ! Vous lirez ces deux petits volumes avec plaisir et avec bienveillance, puisqu'ils viennent de moi ; et cette bonne disposition n'empêchera pas votre juste esprit d'en remarquer les défauts. C'est trop politique. Hélas! je l'ai bien senti, sans pouvoir éviter l'écueil. Il aurait fallu écrire à Rome, loin des préoccupations de Paris. J'ai écrit dans les préoccupations de Paris, hors de Rome. Faute de pouvoir et même de vouloir dominer cette situation fatale, j'ai manqué mon livre; ou plutôt, sous le titre qui exprimait mon premier dessein, j'ai formé un autre dessein et fait un autre livre. Voilà l'excuse : prenez-la pour ce qu'elle vaut, et sifflez-moi, si le cœur vous en dit. Quanta mon amitié, c'est autre chose : là, je ne change ni de dessein ni d'œuvre.

Et je suis toujours, dans toute la force du

terme, le

Frère Louis.

Bonne année, bonne année, bonne année !

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