LXVI
Paris, 5 avril 1862.
Si nous écrivions ? Il me semble, Madame et très chère amie, que ce ne serait pas trop tôt, et qu'il est même grand temps de détacher le premier numéro de l'année. Il y a déjà quelques mois que cela me roule par la tête ; toujours quelque obstacle sTest mis en travers : mes mauvais yeux, les imprimeurs, et jusqu'au beau temps, qui me fait un peu courir vers les feuilles nouvelles. Je m'en suis régalé aujourd'hui : j'ai traversé les Tuileries par sensualité. J'ai pensé que Livet ne tarderait guère à être bien beau, quoique les chênes soient lents à partir; mais, pour moi, ce ne sont pas les arbres ni les feuilles qui feraient le vrai printemps de Livet. H y a d'autres pousses qui verdissent même en hiver, sans compter la permanence du printemps dans votre esprit, et je pense aussi sur votre visage. Comment va Paul? J'ai honte de moi et je ne me comprends plus, quand je pense que je ne Tai pas encore salué. Paul, je vous embrasse. On ne vous a pas mal choisi un nom. C'est bien beau de s'appeler Paul. Que les serpents ne vous mordent jamais ou ne vous fassent point de mal, car vous en rencontrerez, des serpents !
De Paul je passe à Pierre. Je vais voir Pierre,
1. Cette lettre est, dans l'original, de l'écriture de Mlle Elise Veuillot, à qui elle a été dictée. La signature seule est de Louis Yeuillot.
ma chère amie, je vais revoir les lieux où m'est apparue celle qui devait être Olga. Si vous avez des commissions pour celui-là, donnez-les-moi: je les ferai avec plaisir. Le seul défaut de Rome est d'être loin de Livet et de la rue du Bac ; mais il faut s'abonner à n'être jamais content, et la rue du Bac a aussi le défaut d'être loin de Rome.
Je voudrais bien vous donner des nouvelles de Paris, mais c'est si scabreux ! D'ailleurs, il n'y en a point; tout est dans les journaux, où il n'y a rien du tout. Nous sommes heureux, nous sommes contents : vive About ! vive Renan ! vive le prince Jérôme ! On raconte que le P. Lefèvre, prêchant à Saint-Roch, exhortait fort les dames qui l'écoutaient à convertir leurs canailles d'époux. Il leur disait que rien n'est impossible à une femme de bonne volonté ; et pour preuve : « Mesdames, Clotilde, Clotilde n'a-t-elle pas converti le fier Sicambre ? » A ce mot, un fort gémissement partit de l'auditoire et attira l'attention de tout le monde. On regarda : c'était la princesse Clotilde qui pleurait. Le prédicateur le vit comme les autres; puis, tout interdit, il est descendu de chaire sans avoir pu se remettre en selle. Voilà ce qu'on dit; je vous avoue que je n'y étais pas. Si le Sicambre mou de cette Clotilde vient à se convertir, ce sera bien plus étonnant et bien plus miraculeux que la conversion du Sicambre dur de la Clotilde d'autrefois.
J'ai vu, ces jours-ci, un Sicambre courber la tête; mais c'était un dur. Il se nomme Etex, cl il
est grand sculpteur. L'Évêque de Moulins Pavait commencé. Je l'ai conduit à l'abbé Gramidon1 plus doux que sa terre glaise. Pendant que je le catéchisais, il a fait mon buste plus grand que nature. Les uns disent que c'est très beau ; les autres, que ce n'est pas beau du tout : vous en jugerez. Si vous aviez été là pendant les séances, peut-être que j'aurais pris un air aimable que je n'ai pas, du moins de tous les côtés. Il y a un profil qui sourit et un autre qui grogne. Mon sculpteur est parti pour Rome, où je le rejoindrai le mois prochain.
Adieu, Madame et très chère amie. Voici l'heure de coucher nos filles, et nous allons profiter de leur absence pour voir si Elise peut commencer la lecture des Misérables de M. Hugo. Sur la vue de la table, j'ai peur que ce soit plus que bête, et que ma pauvre sœur ne soit forcée d'y renoncer. Que me voilà loin des fraîcheurs innocentes et printanières de Livet ! J'avoue qu'il serait plus doux de chercher à qui ressemble Paul, d'embrasser Jacques, d'écouter Jeanne, et de chercher à lier conversation avec Marguerite ; mais il faut faire son métier.
Mille compliments à M. de Pitray, et croyez-moi toujours, Madame et très chère amie, votre très humble et tout dévoué serviteur,
Louis Yeuillot.
1. M. l'abbé Gramidon, prêtre de la compagnie de Saint- Sulpice, ancien et constant ami de la famille Veuillot.
Rome, place Navone, palais Panfili, 14 mai 1862.
J'espère que je mets les dates comme un autre, quand je m'en veux mêler !. Où trouvera-t-on mieux en fait de date-adresse? Il est vrai, très chère Madame, très chère amie, que je veux qu'on me réponde, et que la lettre ne dorme pas dans les bureaux du palais Madame 2. Ce grand intérêt me rend vigilant et exact ; pourquoi ne le suis-je pas quand l'intérêt est moindre ? Je me dis cela, car je vous assure que je connais bien tous mes défauts; et la réponse, que je me fais avec la même clarté d'intelligence, c'est que je ressemble aux singes, dont un plaisant a dit qu'ils ne parlent pas, de peur qu'on ne les fasse travailler. L'homme ne voudrait jamais d'une imperfection qui ne l'autoriserait pas à en avoir une autre. Quand je pense que ce sont les nègres qui ont découvert cette grande vérité, j'admire leur philosophie, et je pense qu'Alexandre Dumas, qui a écrit trois cents volumes sans trouver rien qui vaille cela, est très dégénéré. Mais je n'ai pas pris la plume pour vous adresser des considérations sur l'espèce humaine. Je reviens donc à ma place Navone, où je suis très bien. Le palais Panfili est cette grande maison qui
1. Louis Veuillot omettait communément de dater ses lettres, ce que lui reprochaient les destinataires qui avaient à cœur de les conserver.
'1. En ce temps-là l'hôtel de la Poste, à Rome.
lient à la charmante église de Sainte-Agnès. Nous avons là des salons d'une prodigieuse longueur, d'une prodigieuse largeur, d'une prodigieuse hauteur ; il y fait frais, ce n'est point superflu; je pense bien qu'il fait plus frais encore sous les arbres de Livet, et que le chant de vos oiseaux a quelque chose de plus flatteur que celui des ânes dont je suis régalé tous les matins1. Cependant, c'est quelque chose que ce chant des ânes, et je ne le hais point. On ne peut point tout avoir. Livet et Rome, ce serait trop pour un mortel. J'ai eu à Rome une partie essentielle de Livet; je ne l'ai pas su, et toutefois c'est à Rome que j'ai planté mes arbres de Livet : je n'ai pas sujet de me plaindre.
Cette grande Rome est très paisible. Elle se remplit d'éveques et de prêtres, qui viennent avec amour de tous les coins du monde pour prier le bon Dieu de la laisser où elle est, et malgré tous les mauvais vents qui soufflent de tous les coins : aussi j'ai dans l'idée que la foudre tombera sur d'autres endroits. J'ai vu le Saint-Père hier. Il est très résigné, très tranquille, très bien portant. J'avais quelque crainte d'observer un changement survenu depuis ma dernière audience; il n'y en a aucun; il a merveilleusement supporté ces deux terribles années. Dieu semble bien l'avoir fait pour subir d'autres assauts et pour les vaincre.
1. La place Xavone était un marché où se donnaient rendezvous, chaque matin, toutes les marchandes de légumes, amenées par des ânes qui traînaient leurs marchandises.
Prenez avec joie cette bonne nouvelle : elle est certaine. J'ai emporté du Vatican une allégresse et une assurance que je ne peux exprimer. J'aurais vu le bon Dieu travailler de ses mains aux remparts de Rome, que je ne serais pas plus content. Nous verrons des miracles. Elevez bien vos chers petits pour servir l'Eglise : ce sera le bon parti, de toutes les façons.
Adieu, Madame et très chère amie. Voulez-vous avoir la bonté de dire à M. de Pitray que je lui serre les mains, et que j'ai été singulièrement mortifié de l'avoir manqué lorsqu'il a traversé Paris? J'ai déjà quelques descriptions de Livet; mais j'en aurais voulu une de sa bouche, en attendant que je me la fasse moi-même. Je soupire en passant sous les fenêtres du palais Brancadoro, et je prie pour vous tous devant tous ces autels où la prière s'élance si naturellement du cœur.
Fra Luigi.
10 décembre 1862.
Madame, ma très chère amie et roxxe sœur,
Prenez plus tranquillement ce nouveau trait de canaillerie césarienne '. Véritablement, ce n'est
1. La cour impériale avait favorisé la représentation d'une odieuse comédie de son auteur favori, Emile Augier, laquelle, sous ce titre : le Fils de Giboyer, était dirigée contre les catholiques, et spécialement contre Louis Veuillot. A Paris, la tourbe
pas grand'chose, ou plutôt c'est un bonheur, puisqu'il me vaut une si charmante lettre. Votre sympathie a plus d'essor que leur haine. Vous voyez par vous-même que l'illustre Augier ne m'enlève pas mes amis, et ne parvient pas à les refroidir. Personne ne m'ôtera mes amis ; moi seul j'en pourrais venir à bout, et j'espère que Dieu me fera la grâce de ne point leur causer un pareil chagrin. Le seul profit d'Augier et de ses maîtres sera donc de m'insulter quelque temps devant quelques milliers d'imbéciles, qui se sont d'ailleurs habitues à cela sans savoir pourquoi, et devant un plus petit nombre de gredins intelligents, qui détestent en moi la livrée de Jésus-Christ, et qui me feraient grande fête si je voulais porter la leur. Ni les uns ni les autres n'ont d'ailleurs la consolation de croire qu'ils me font le moindre mal. Voilà donc une belle victoire pour les impériaux ! Il ne leur manque plus que de l'immortaliser par un pont ou un boulevard. Et ils achètent ce gain par une ignominie que tout le monde les force de sentir euxmêmes, en la leur mettant sous le nez. Je les trouve sincèrement à plaindre. Pour moi, je me porte parfaitement, je relis votre lettre, je suis très content de mon sort. J'ai vu des rencontres plus dures. Après tout, cet Augier n'est qu'un goujat : il est petit-fils de Pigault-Lebrun, que nous avons brûlé aux Nouettes ; il sort en public avec Plon-
théàtrale y applaudit; mais, en province, elle excita plus d'une émeute. Louis Veuillot, avec autant de force que d'esprit, y répondit par son livre : le Fond de Giboxcr.
pion1; il a eu un prix de vertu. Je n'ai rien à craindre de ses injures, qu'il verse en même temps sur de meilleurs que moi. Mais quand des catholiques m'ont diffamé, vous savez avec quelle rage de perfidie; quand des évêques m'ont insulté dans toutes les langues; quand l'un d'eux a visé le pamphlet du pauvre Jacquot, pamphlet dont ce dernier a rougi et m'est venu demander pardon: c'étaient là des racines de chicotin amères, et cruelles, et dangereuses. Tout a été digéré, et n'a fait que purifier le sang. Augier est un nigaud, qui veut me présenter des orties et qui me donne des roses. Et notez qu'il périra dans ces roses-là, tout comme About, dont il prend la voie. Ces coups de violence lâche révoltent la conscience, même où il semble n'v en avoir pas ; ils sont méprisés de ceux qui les applaudissent, autant que détestés des gens de bien. On ne peut les répéter sans devenir odieux tout à fait, et qui plus est, monotone ; et, dès qu'on s'en abstient, on paraît fade, et le talent s'éteint.
Quelle bonne nouvelle vous me donnez! Nous allons enfin vous revoir! Ah ! nous en avons tous très grande envie. Quand j'ai annoncé votre prochaine arrivée, mes filles ont dansé une bamboula sauvage, et j'ai cru qu'elles se casseraient quelque chose. Les personnes d'âge se tenaient mieux; mais le cœur ne dansait pas moins. A bientôt donc, très douce et bonne sœur. J'espère que vous nous lierez par contrat et par serment à vous rendre
1. C'est le nom dont le peuple avait gratifié le prince Napoléon.
promptement votre visite. Il faut pourtant qu'on aille serrer la main qui bâtit Livet, et qu'on voie son œuvre.
Votre ami très reconnaissant,
Louis Yeuillot.
Paris, 21 mars 1863.
Il est bien doux de recevoir une lettre de vous, Madame notre sœur, même quand elle ne traite que des choses ordinaires de ce monde; mais quand c'est une lettre qui flatte, une vraie lettre de main blanche, qui vous dit que vous êtes gentil, éloquent, etc., et que vous avez bien tué votre homme1, oh! quel nectar! comme ça se déguste ! comme ça passe! comme on en veut encore!... hélas! et comme ça porte à la tète! Moi, qui suis assez modeste dans le cours ordinaire de la vie, et qui sais bien que les gens qui m'admirent ont presque toujours un fonds égal d'estime pour Chose et pour Machin^ ces lettres-là me font perdre l'humble sentiment que j'ai de moi-même. Je me carre, je me bombe, et si je sors, je fais le moulinet. En me voyant passer, les gens qui s'y connaissent un peu doivent dire : Yoilà un vieux qui a reçu quelque jeune lettre ce matin. Ah! Madame; ah! très chère et très charmante empoisonneuse de