‹ CorrespondanceChapitre 85 sur 96 · Louis Yeuillot venait décrire le Fond de Giborer · texte numérisé non relu

Louis Yeuillot venait décrire le Fond de Giborer

raison, vous me faites bien mal; mais continuez, je vous prie, ne vous gênez pas pour dire le bien que vous pensez de moi. Je m'en tirerai comme je pourrai, et si j'en crève, tant pis ! je me serai toujours cru un bœuf pour un moment, et rien n'est plus délicieux pour une grenouille. Voyez-vous? cette grenouille qui disait nenni à l'autre, c'était une mauvaise grenouille, ou, du moins, elle avait une mauvaise sagesse. Si elle lui avait dit : « Te voilà très bien, et même il n'y a pas de bœuf si gros que toi; prends garde seulement qu'on ne t'emmène pour te montrer à l'enfant d'Hortense ! ! !» la grenouille, qui s'enflait, se serait tenue contente et n'aurait pas crevé. Ainsi, ma très aimable vicomtesse, vous me tournez certainement la tête, mais peut-être que vous me sauvez la vie. Jouissez de votre bienfait, et montrez un jour cette lettre à mes filles, pour qu'elles perpétuent ma reconnaissance.

Je n'ai pas encore lu le nom du nouveau neveu que vous a donné votre frère Anatole2. Je viens d'achever pour Eugène quelque chose à quoi il a fallu s'atteler tout de suite après ce diable de Giboyer. Je vais l'ouvrir, et je m'attends à trouver ses qualités habituelles : la bonne grâce, la douceur, la fraîcheur, avec cette force gantée que lui donne la vigueur de sa foi, et qui croit de jour en

1. Allusion à la promenade du bœuf gras, qui faisait halte aux divers lieux officiels.

2. M. le marquis Anatole de Ségur venait de produire un nouveau livre.

jour. C'est un bon et aimable frère que vous avez là, et je vous en félicite. Je sais ce que c'est que d'être heureux en frère; et vous me faites bien sentir aussi la joie de l'amitié. Mes compliments au seigneur Emile, et croyez que je vous aime tant, qu'un peu plus serait tout à côté de trop.

Frère Louis.

Paris, mardi 12 mai 1863.

Madame,

On est arrivé ! hélas ! on est arrivé ! Ma scélérate de gloire n'a pas manqué de me jouer encore un tour. Jusqu'à Rugles , j'étais bien tranquille à côté d'un bon garçon qui lisait d'un air morne un livre de chemin de fer intitulé : les Femmes comme elles sont. Il semblait consterné; mais sa douleur l'empêchait d'ouvrir la bouche, et j'étais bien heureux. Je repassais mon Livet, tout en me chantonnant du Nadaud; je me préparais à bien décrire ce que je venais de bien voir : la sapinaie,lahêtraie,la saulsaie, et surtout la Pitraye, et surtout la femme comme elles ne sont pas. Pan! voilà qu'un petit homme, moustache en scie, bien tenu, dégringole de l'impériale, où il était fort à son aise, se coule dans le malheureux coupé , qu'il change en caque, et me déclare tout droit, en entrant, que, n'ayant pas l'honneur de me connaître, mais m'ayant entendu nommer par le conducteur, il se

donne le plaisir de venir causer. Madame, ce petit matin ne m'a lâché qu'à l'entrée de la gare de Paris, je veux dire l'entrée par où l'on sort. Est-ce que ce conducteur ne devrait pas être mis à pied, s'il y avait une justice? est-ce qu'un conducteur a le droit de trahir ses voyageurs, et de les faire dévaliser de leur silence et de leur pensée par le premier petit bout d'homme qui a une moustache en scie? Certainement, Madame, j'aurais bien mieux aimé entendre le coucou de M. de Pitray, quoiqu'il m'ait fort agacé comme persécuteur d'un de mes plus chers amis. Va-t-il toujours, ce coucou? N'oubliez pas de me le dire. Cet affreux petit raccourci de brigand qui avait une moustache en scie m'a appris, entre autres choses, que la sécheresse désole les campagnes. M. de Pitray le disait bien mieux. Racontez tout ceci à Jacques, ma très chère amie, pour le détourner de faire des livres. Enfin, j'ai retrouvé Elise et ses filles, et nous avons jaboté de Livet. Je ne puis vous cacher que mes souliers fins, qui ont reconduit dimanche M. le curé, ont ajouté à ma description quelques traits de satire : ils sont égratignés, écorchés, grêlés, comme s'ils avaient passé la nuit entre les deux amies de Sibylle1 , qui se disputent le beau Raoul. Mais j'ai raccommodé cela en parlant des enfants, du cidre, des œufs, et des points de vue, et des ombrages. Si mon chapeau avait une voix, comme il contredirait mes souliers, lui qui a vu de si beaux ombrages, des sapins si élancés, des hêtres si verts,

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