LXXXI
Paris, 9 septembre 1866.
Vous croyez que je n'arrive pas. Eh bien! pas du tout, j'arrive tout à l'heure. Je suis dans les environs, et avec quelle joie de vous revoir, très chère amie ! Nous prenons le train du matin, la patache du matin, tout ce que l'on peut avoir du matin. Je dis nous, parce qu'enfin une cuisinière est une personne. La mienne est dans un délire de joie. Nulle possibilité de l'empêcher de faire la malle dès à présent. C'est un peu pour fuir le mal qui tortille même les cuisinières, un peu pour échapper à notre face-à-face (plus que le dos-à-dos, moins que le tête-à-tête), beaucoup pour vous saluer. Elle ne vous a vue que peu d'instants, mais
ce fut assez. Le charme est tel, qu'il agit môme sur les cuisinières. Et cependant elle ne vous a pas ouï chanter, et cependant vous ne lui avez pas écrit. Jugez du ravage sur une faible tête de gendelettre, et encore vous voulez que cette tête tourne. Ah! elle est tournée! Préparez-vous à me chanter les vieilles chansons, le doux pays des Espagnes et les autres. Moi, je ne vous chanterai pas la petite dernière de Thérésa.
Il a plu, il pleut, il pleuvra. Vous serez le soleil de cette année. On en a eu de moins clairs et de moins doux. En ce moment, il tonne terriblement et il pleut avec rage; mais Livet est un pays de chansons et de papier à écrire. Je l'ai lu dans les journaux. On a fait sa petite page le matin, on mange un morceau, on écoute sa chanson, on va faire un tour, on écrit encore la petite page, on a encore sa chanson. La belle petite vie ! Rien n'y manquera, car j'aurai soin d'emporter des plumes d'oie. Je ne voyage plus sans mes plumes. A bientôt donc, très chère amie, à tout à l'heure. Je me souviens de Rome, j'ai l'âme en liesse, toutes sortes de barcarolles gazouillent sous mes cheveux gris.
O Paradizol dolce Brancadoro !
Ov 'ho trovato donna di tant'oro!1
Faites-moi, je vous en prie, une musique sur cet italien, qui est probablement fort mélangé d'au-
• 1. O Paradis! doux Brancador,
Où je trouvai dame au cœur d'or.
il2 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT
vergnat: mais qu'est-ce que ça fait, puisque c'est pour chanter?
Je baise les mains de Votre Excellence.
Frère Louis.
De notre ciel de Livet, 11 septembre 1866.
Voilà donc les encriers que l'on trouve chez vous! Des petites machines de femme, représentant on ne sait quoi, et qui sont de je ne sais quelle matière creuse î Vous êtes capable de tout, mais tirer un livre de là me semble plus impossible que de tirer une pinte de gloire de toute l'histoire impériale. Il est certain que vous avez bien de l'esprit, que vos lettres sont charmantes, que votre seule écriture annonce une imagination endiablée et honnête, faite pour courir sur les parapets sans ri -que de tomber ni de montrer seulement les chevilles; mais, d'un autre côté, votre outillage est bien défectueux. Je découvre en ce moment de la gomme élastique dans un pot bleu, de la poudre d'or dans une poivrière, une règle écossaise... Horrible ! horrible! Il ne manque plus que le grattoir, la bouteille de sandaraque et la patte de lapin, et vous aurez tous les afliquets d'un maître d'écriture. Je vous supplie. Madame, ma sœur... ma fille î Jetez tout cela par la fenêtre, ou vous ne serez jamais qu'une comtesse qui écrit bien, et il y aura toujours de la patte de lapin et de la poudre
d'or dans tout ce que vous écrirez. Méditez ces paroles profondes en regardant vos arbres, et en écoutant cette musique du cœur qui chante sur vos lèvres sans même que vous y pensiez : vous verrez que ni les arbres ni le discours n'ont rien qui ressemble à la règle écossaise, ni au morceau de gomme élastique (sentant la fuite de gaz) dans un petit pot bleu. On a un bon encrier de faïence ou de verre, une bonne plume, un bon papier; on trempe la bonne plume dans le bon encrier, on laisse courir sur le bon papier, et
Vlan ! ça y est!
Vous comprenez bien qu'après avoir dit toutes ces choses téméraires et dures, je me jette à quatre pattes. Je ne paraîtrai devant vous à déjeuner que les yeux baissés et le nez sur mon assiette, quand même elle ne serait pleine que de meringues pointues, et je resterai ainsi jusqu'à ce que vous me pardonniez de toutes vos forces.
Louis Veuillot.
D'après Jeanne, ce bâton est pour rouler la pâte. — Alors, cela veut dire que je suis pâtissier! Je rentre dans ma dignité !
Et voyez l'effet de votre papier buvard1.
Louis Veuillot.
1. L'original porte des traces d'encre étalée, non séchée par un papier buvard qui a fait tache, au lieu de faire éponge.
414 CORRESPONDANCE DE LOUIS YEUILLOl
De notre ciel de Livet, 18 septembre 18G6.
Un ange m'apprend d'une façon particulière que le bon Dieu trouve Mme de Pitray très bien coiffée comme cela, et qu'il est inutile d'ajouter deux ou trois petits frisons qui pourraient encore manquer. Rien ne manque à la couronne d'une femme qui a fait cent au grabuge1 pour son troisième essai; et si elle sait encore être la première à la messe, elle sera des premières dans le temps et dans l'éternité.
Vlan! ça y est! Louis Yeuillot.
ENVOI A l'incomparable conquérante du Roi de cœur.
Madame,
Paris, 25 septembre 1866.
Il ne pleut pas, et on devine une sorte de soleil derrière une espèce de gaze blanche, qui parfois laisse entrevoir une manière de bleu. Avec tout cela, il est triste de vous dire bonjour par le
1. Par les lettres à Mlle Veuillot , on sait que le grabuge, sorte de patience que l'on fait à deux, était le jeu auquel Louis Veuillot aimait à se délasser en famille.
moyen du facteur. C'était un joli moment de la journée que celui où Ton vous apercevait comme deux étoiles dans une nuit noire. Mon Dieu, Madame, que vos yeux sont beaux! et qu'ils s'entendenl bien sans en avoir l'air! L'un dit à l'autre : Puis-je? L'autre répond: Pouvez ! et crac! le cœur esl pris. Voilà mon cas depuis longtemps. Je ne vous le cache point, parce que c'est public. Mais ce qui est bizarre, c'est la prodigalité avec laquelle vous usez encore d'une foule d'autres moyens : des noisettes, des chansons, des poires, du canard, le Roi des Aucas1, et mille choses. C'est bien de la modestie dans une enchanteresse déjà si forte de ses yeux. J'y pensais tout le long du voyage, et j'avais grand besoin d'y penser, vu l'horreur de la route. Cette route de ^Yoldemar est bien abominable, et le grand sens de M. le maire ne s'était point trompé. C'est ce qui me fait croire que le cousin Woldemar a un grand sentiment dans le cœur. Je souhaite que cela tourne à bien.
Qu'il est vrai. Madame, que les gras, dans les disettes, vivent de leur graisse ! Encaqué dans la plus cruelle rotonde qui fut jamais, privé de tout spectacle agréable, et même n'en ayant que d'horribles, je me suis nourri du souvenir de Livet et je suis arrivé vivant. Mais ce qui est plus admirable, c'est que cette graisse engraisse. Je trouve, en m'éveillant, la masse de mes souvenirs plus fraîche, plus rebondie, plus charmante, plus appé-