Un roman en l'honneur des Peaux-Rouges, lu à Livet
tissante, s'il se peut, qu'avant d'en avoir fait cette énorme consommation. Que vous êtes bonne! que vous avez de précieux défauts ! Je ne dis pas qu'ils soient toujours précieux au même degré. C'est au père Élise de voir cela. Mais moi, ma foi, tant pis ! j'aime tout. On ne m'ôtera pas de la tête qu'en cela je suis un peu fait à l'image de Dieu. J'accorde que l'image est un peu détériorée, qu'elle l'est même beaucoup. Néanmoins, ces défauts qui rendent humble, ces défauts qu'on avoue et qui font prendre et déprendre une grande résolution de s'en défaire, c'est bien gentil et bien utile, et c'est cela qui donne le croc-en-jambe, comme l'œil irrégulier! Le bon Dieu le dira : « II n'y a nul moyen de sévir contre ma fille Olga, qui est si défectueuse, mais qui pleure et qui veut son auréole; et il faut lui donner le ressort qui fait qu'on se lève à six heures du matin, et qu'on ne lit plus les romans, et qu'on n'ajoute pas des boucles jaunâtres à de si beaux cheveux noirs que j'ai donnés pour rien. » Vous verrez que cela se passera ainsi.
Adieu, très chère sœur. Il est positif que l'on vous aime cordialement chez nous, et que je ne cède le pas à personne, et que je vous pardonne absolument de m'avoir tant gagné au grabuge. Jugez si je suis clément pour vos autres défauts, qui ne pèsent rien du tout à côté de celui-là.
C'est dans ces sentiments que je suis, Madame, aussi humblement et aussi parfaitement le serviteur de l'œil gauche que de l'œil droit.
Louis Veuillot.
Paris, 1er octobre 1866.
Je sais bien que vous arrivez, mais c'est une idée qui me pousse de vous écrire ce matin, sorella arcicarissima. Comment empêcher une idée de pousser, et d'être poussée, surtout une idée semée, comme celle-là, d'une main si savante ? Les noisettes, le pâté, la lettre en belle écriture, l'œil enfin, le redoutable œil, c'est tout cela qui hâte la végétation des idées, et leur fait prendre un développement colossal. Ni le poirier, ni les potirons, ni les choux de Livet, tout merveilleux qu'ils sont, ne poussent comme les idées qu'on emporte de Livet. Oh ! cet œil, et l'autre donc ! Jamais je n'en aurais fini avec cet œil ni avec l'autre, et mieux vaut ne pas commencer. Mais il faut vous dire bonjour ce matin. D'ailleurs j'ai emporté, par mégarde, cette feuille de papier qui vous appartient, et il faut vous la rendre. La v'ià. Et puis, Élise m'a fait lire une lettre qui m'achève, et il faut vous serrer la main. Très chère sœur, nous vous aimons en vrais frère et sœur, et nous demandons au bon Dieu que vous l'aimiez autant qu'il vous aime, autant du moins que la chose est possible, pour que tout aille bien, et tout va bien avec l'amour de Dieu. Gela dit, je n'ai plus rien à dire, et la plus vulgaire discrétion me commande de ne pas écrire quatre pages à une clame qui est en train de faire ses paquets.
Donc, adieu, à bientôt. Quel beau moment quand vous sonnerez à notre porte ; quand, le dos arrondi, je vous offrirai le bras pour passer à la salle du festin ; quand, débarrassés de ce souci vulgaire de la nourriture, devenue enfin fastidieuse, nous laisserons le monde à ses vaines conversations, pour nous livrer aux vastes et hautes combinaisons du grabuge, le jeu des forts! Hélas! les charmants passages qu'il y a dans cette triste vie ! En attendant, tout le monde vous embrasse, même moi.
Frère Louis.
LXXXYII
Paris, 2 novembre 1866.
Un pot de beurre et pas de remerciement, ça peut passer avec vous, parce que vous donnez dans le sublime de l'amitié; mais un second pot de beurre et toujours rien, la nature en frémirait. Pour moi, je n'y peux pas tenir, et, quoique absolument dépourvu de tout loisir, « va te faire fiche l'imprimeur! » je remercie. Que ce beurre est bon! que ma sœur et confrère Olga est encore bien plus bonne ! Nous vous aimons bien plus que plein deux pots de beurre. Cherchez une cuve qui puisse contenir la vanité d'un poète ou de tout autre homme, cherchez-en une où tiendrait toute l'ignominie des princes, rois et empereurs soidisant chrétiens de nos jours : ce ne sera pas
encore assez large, assez profond pour notre amitié; elle débordera encore. C'est pourquoi ce coffret, si difficile à arracher, s'est trouvé plus difficile à retenir, et je l'ai lâché en pleurant. Je ne vous cacherai pas que je le pleure toujours. Il est si laid1 ! Vous savez ma théorie, qu'il n'y eut jamais de grand amour que pour les laiderons. Pauvre cher coffret! heureux coffret! Au moins, aimez-le bien comme je l'ai aimé, comme je l'aime. Regardez-le avec attention, et prenezvous au charme puissant de l'invisible beauté que Dieu et l'artiste cachent toujours dans les laideurs. J'entends certaines laideurs. Il y a des laideurs que fait le diable. Il les cache dans d'apparentes beautés, mais pouah! Je vous assure que ce coffret tout brut, et lourd, et gauche, avec sa grosse bête de clef, fut façonné par un grand artiste caché sous une noire peau de forgeron, et qui le forgea pour quelque bien-aimée. Du reste, vous en parlez dignement. N'y déposez que des choses nobles, point de timbres-poste ni de pièces de monnaie, à cause des figures qui sont dessus, mais des reliques ou des médaillons de vos enfants. Ah! mon Dieu! que j'ai eu de plaisir à vous le donner ! Je n'aurais jamais cru que l'on put si agréablement s'arracher le cœur. C'est I'œil qui a fait cela. J'ai vu cet œil voyant ce coffret, et le croc-en-jambe fît son effet ordinaire. L'homme dur et invincible qui tenait le coffret tomba sur... son nez, et le coffret tomba
1. Louis Veuillot plaisante sur la laideur du coffret, qui était, au contraire, un petit chef-d'œuvre de serrurerie ancienne.
dans le panier qui s'en allait vers vous. Navarrois, Maures et Castillans, prenez garde à cet œil; Angoumois, Normands et tous autres peuples, méfiez-vous! Vous seriez défaits comme un simple Bacquois1.
Avez-vous su, Madame, que le bonhomme qui a composé le fusil à aiguille Aient de façonner un canon à deux coups, dont le boulet perce une plaque de tôle (prononcez fonte) et va incendier les pièces de bois placées derrière? Je vous dis que ce bonhomme est venu incognito étudier l'œil, et que c'est là qu'il a pris son idée : car l'œil fait tout cela, et bien d'autres choses.
Jeanne2 continue de ravir ceux qui l'approchent. Après le voyage de Meudon, Ton n'a plus parlé que d'elle pendant deux jours. Elle tombait en admiration devant tout ce que voyaient ses yeux campagnards et forestiers. Ayant aperçu un pioupiou, elle s'est élevée jusqu'à l'extase : « Oh! ma tante! un général!... Si Paul voyait cela, il dirait : Voilà-t-une armée II »
Adieu, très chère amie. Quatre pages pour un homme qui n'a pas le temps! Est-ce le beurre, est-ce l'œil qui me fait oublier tous mes devoirs?
Louis Veuillot.