OBSERVATIONS
X. Première observation : Masséna. — L'armée autrichienne était plus que double de Farmée française ; mais les positions que pouvait occuper celleci étaient tellement fortes, qu'elle eût dû triompher. Masséna fit une faute essentielle dans sa défense.
Les deux armées étaient séparées par les Alpes et l'Apennin, dont les Autrichiens occupaient le revers ducôté de Tltalie , depuis le pied du col de FArgentière jusqu'à Bobbio;les Français, lacrête supérieure et tout le revers du côté de la mer; leur quartier général était à Gênes : de Gênes à Xice il y a quarante lieues, tandis que la division Kuinel, qui était en avant de Coni, n'était qu'à dix-huit lieues de Nice ; Oneille est à vingt lieues de Gênes, la divi-
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sion autrichienne qui occupait le Tanaro n'était qu'à neuf lieues ; Savone est à dix lieues de Gênes, la division qui occupait la Bormida n'était qu'à trois lieues de Savone. L'armée autrichienne était plus nombreuse, elle prenait l'offensive, elle avait l'initiative, et elle pouvait arriver à Nice, à Oneille, à Sàvone avant le quartier général français. Le pays de Gênes à Xice est appelé du nom de Rivière ^ à cause de son peu de largeur. Ce pays est compris entre la crête des Apennins et la mer; par rapport à sa longueur, c'est un boyau qui n'a pas assez de profondeur ni de largeur pour être défendu dans toute cette longueur. Il fallait donc opter : ou porter son quartier général à Nice, en mettant la défensive sur la crête supérieure de l'Argentière à Tende, de là au Tanarello , à la Taggia ou à la Roja, ou bien concentrer la défense autour de Gênes; ce dernier parti était conforme au plan de campagne du Premier Consul, Gênes est une très-grande ville qui offre beaucoup de ressources ; c'est une place forte ; elle est en outre couverte par la petite place de Gavi, et a sur son flanc gauche la citadelle de Savone. Ce parti une fois adopté, le général Masséna eût dû agir comme s'il eût été général de la république ligurienne et que son unique objet fût d'en défendre la capitale. La division de 3 à 4,000 hommes qu'il laissa dans Xice et pour l'observation des cols était suffisante. Le général Masséna ne sut pas
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opter, il voulut conserver les communications de son armée avec Xice et avec Gênes : cela était impossible; il fut coupé.
Il eût tlù placer son armée d'une des trois manières suivantes :
1" Donner au général Suchet, qui commandait h; gauche, 14,000 hommes, et l'établir avec ses principales forces sur les hauteurs de Alontelegino , en les couvrant de retranchements; observer Settepani, la tour de Aîelogno, la Aladonna-della-\eve , San- Giacomo, Cadibona, par des colonnes mobiles; retirer toute Tartillerie des forts de Vado, donner au lieutenant général Soult, qui commandait le centre, 10,000 hommes pour défendre la Bocchetta et Monte-Fajale; donner an général Miollis, qui commandait la droite , 3,000 hommes, qui se seraient retranchés derrière le torrent de Sturla, sur Montr- Ratti et AIonte-Fascia ; enfin garder 7,000 hommes de réserve dans la ville. L'attaque de Montelegino, de la Bocchetta, de Monte-Fascia, eût été difficile; l'ennemi, obligé de se diviser en un grand nombre de colonnes, eût pu être attaqué et battu en détail; au lieu de vingt lieues d'étendue qu'avait la position qu'occupa Masséna, celle-ci n'en aurait eu que dix. L'armée ennemie eût coupé la route de la Corniche, eût tourné toute l'armée par sa gauche ; elle se fût emparée de San-Giacomo, de Cadibona, de Vado; mais l'armée française fût restée entière et con-
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centrée. Lorsque sa gauche aurait été forcée sur les hauteurs de Montelegino, elle se fût repliée sur Monte-Fajale, sous le canon de Voltri, et enfin sur Gènes,
2° Ou placer la gauche sur Voltri , à Madonnadeir Acqua, le centre derrière la Bocchetta, et la droite derrière la Sturla. Cette ligne, beaucoup moins éteni:ue, pouvait être occupée par beaucoup moins de troupes; les fortifications eussent pu être faites arec plus de soin; plus de moitié de l'armée eût pu être tenue en réserve aux portes de Gènes. Masséna eût pu prendre Toffensive par la Rivière du Levant, par la vallée de Bisagno, par la Bocchetta, par les montagnes de Sassello, par la Rivière du Ponent, et écraser'les colonnes ennemies, obligées de se diviser dans ce pays difficile.
3° Ou occuper, sur les hauteurs de Gènes, un camp retranché menaçant l'Ilalie; en appuyer les flancs à deux forts de campagne, en couvrir le front par des redoutes et une centaine de pièces de canon non attelées, indépendamment de l'équipage de campagne; enfin tenir une réserve en garnison à Gènes. Une armée française de 30,000 hommes, commandée par Masséna, placée dans cette formidable position, n'aurait pu être forcée par une armée de 60,000 Autrichiens. Si Alelas respectait cette armée et manœuvrait pour la couper de \ice , cela n'était d'aucune conséquence; Masséna fût
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entré en Piémont. Si Mêlas eût manœuvré sur Gênes, les places de Gavi et de Serravalle, la nature du terrain, ne le lui eussent pas permis, ou eussent offert des occasions avantageuses de prendre l'initiative, de tomber sur le flanc de Tarmée ennemie et de la défaire.
Deuxième ohservation. — 1° Gênes a ouvert ses portes lorsqu'elle était sauvée. Le général Masséna savait que l'armée de secours était arrivée sur le Pô ; il était assuré qu'elle n'avait éprouvé depuis aucun échec, car Tennemi se fût empressé de le lui faire connaître. Quand César assiégea Alise, il la bloqua avec tant de soin que cette place n'eut aucune nouvelle de ce qui se passait au dehors. L'époque où l'armée de secours avait promis d'arriver était passée ; le conseil des Gaulois s'assembla sous le présidence de Vercingetorix ; Critognat se leva et dit : «Vous n'avez pas de nouvelles de votre armée de secours; mais César ne vous en donne-t-il pas tous les jours? Croyez-vous qu'il travaillerait avec tant d'ardeur à élever retranchements sur retranchements, s'il ne craignait l'armée que les Gaulois ont réunie et qui s'approche? rkyez donc de la persévérance, vous serez sauvés. « Effectivement l'armée gauloise arriva, forte de 200,000 hommes, et attaqua les légions de César.
2° La proposition admise par le général Ott et
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Tamiral Keith, de permettre à la garnison de sortir de la ville avec ses armes et sans être prisonnière de guerre, n'était-elle pas aussi explicative qu'une lettre même de Xapoléon , qui eût annoncé son approche? Quand cette base fut acceptée par Fennemi, quand il insista pour que la garnison se rendît à \ice par mer, ne décelait-il pas la position critique dans laquelle il se trouvait ? Alasséna eût dû rompre alors, bien certain que, sous quatre ou cinq jours, il serait débloqué; par le fait il l'eût été douze heures après. Les généraux ennemis savaient Textrème disette qui régnait dans la ville; ils n'eussent jamais accordé la capitulation à l'armée française d'en sortir sans être prisonnière de guerre , si déjà l'armée de secours n'eût été proche et en position de faire lever le siège.
3' 8,500 hommes de la garnison sortirent de la ville de Gênes par terre, mais sans canons. Alasséna s'embarqua avec vingt pièces de canon de campagne, 1,500 hommes, et débarqua à Antibes ; il laissa 1,500 hommes dans la ville pour garder ses malades. Son devoir était de partager le sort de ses troupes, et il devait bien comprendre l'intérêt que mettait l'ennemi à l'en séparer. Effectivement, les troupes ne furent pas plutôt arrivées à Voltri, qu'elles apprirent l'approche de l'armée de secours et du corps de Suchet à Finale. Si Masséna eût été à leur tête, il eût renforcé Suchet, marché sur-le-champ
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de bataille de Alarengo. Sa conduite dans cette dernière circonstance n'est point à imiter. C'est une faute bien fâcheuse et qui eut des suites funestes; ses motifs sont encore inconnus.
On a beaucoup parlé des flatteries que les généraux ennemis lui prodiguèrent pendant les conférences; mais elles eussent dû accroître sa méflance. Lorsque Napoléon i^oulait accréditer le général autrichien Provera, officier très-médiocre, il le loua beaucoup et parvint à en imposer à la cour de Vienne, qui l'employa de nouveau. Il fut repris plus tard à la Favorite. Lorsque le général français qui commandait à Alantoue rendit cette place, le feldmaréchal Kray lui fit cadeau d'un drapeau, en vantant beaucoup sa valeur. Les louanges des ennemis sont suspectes; elles ne peuvent flatter un homme d'honneur que lorsqu'elles sont données après la cessation des hostilités.
A Dieu ne plaise que Ton veuille comparer le héros de Rivoli et de Zurich à un homme sans énergie et sans caractère. Masséna était éminemment noble et brillant au milieu du feu et du désordre des batailles : le bruit du canon lui éclaircissait les idées, lui donnait de l'esprit, de la pénétration et de la gaieté.
On a fort exagéré le mauvais état de Tarmée d'Italie; le mal avait été grand, mais il avait été en grande partie réparé pendant février, mars et
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avril. On a dit que Farmée n'avait que 25,000 hommes; elle était de 40,000 hommes sous les armes depuis le Var jusqu'à Gênes, et en outre la garde nationale de Gênes était dévouée , formée de la faction démocratique, et passionnément attachée à la France. Il y avait aussi à Gênes heaucoup de patriotes, d'Italiens réfugiés, qui furent formés en bataillons. Au moment de la reddition de Gênes, il s'y trouvait 12,000 Français sous les armes, 3,000 Italiens, Liguriens ou Sardes, qui ne suivirent pas l'armée; il y avait 6,000 hommes dans les hôpitaux; Sachet avait, à son arrivée à Savone, 10,000 hommes. C'était donc 25,000 hommes qui restaient sous les armes, de cette armée qui avait perdu en morts, blessés ou prisonniers, ou évacués sur la France, 17,000 hommes.
D'après les Mémoires pour servir à l'histoire de France sous le règne de Napoléon 1^^, éditiou de 1830.