PREMIÈRE LETTRE
Paris, 6 mars 1845.
MoN CHER MONSIEUR,
Vous dites que mon livre sur la Colonisation de l'AIgérie atteste un esprit organisateur, un homme pratique et positif. Vous ne pouviez rien dire qui me flattât davantage, car je m'étais surtout proposé un but d’organisation, un but positif et pratique.
Je ne comprends donc pas bien quel rôle vous pensez que je pouvais faire jouer à la religion dans un projet de
nes colonisation de l'Algérie, présenté à la France du dixneuvième siècle, à un gouvernement parlementaire , à une presse anarchique, à un public assez indifférent en matières religieuses.
Ceci n’est pas un livre de théorie, puisque vous-même lui trouvez le caractère pratique; croyez-vous qu’il soit possible, en pratique, de placer, mieux que je ne Pai fait, le prêtre dans le village colonial? Quant à moi, j'ai cru donner ainsi au prêtre plus d'importance même qu’il n’en a en France, surtout si l’Église fait des choix appropriés aux besoins de l'Algérie.
Sans doute, la question des deux pouvoirs est une admirable question théorique; mais, alors même qu’on admettrait l’unitarisme ultramontain de de Maistre ou de Bellarmin, ou le dualisme gallican de Bossuet et de M. Dupin, serait-il pratique de placer l'Algérie sous l’influence papale, ou de mettre l’évêque d'Alger au même niveau que le paysan d’Excideuil? Je ne pense pas que l’une ou l’autre de ces solutions ait chance de succès immédiat; or, je crois qu’il y a immédiatement quelque chose à faire en Algérie. Que faut-il faire, et surtout que peut-on faire? Que peuvent proposer ceux qui, comme vous et moi, savent qu’on ne fonde rien sans religion?
Peut-être avez-vous pensé que mes antécédents me gênaient pour aborder ce sujet. Pas le moins du monde. J'ai dit tout ce que je croyais praticable.
Je ne sais point d’ailleurs si vous ne donnez pas une acception trop spéciale à cette excellente pensée : qu’on ne fonde rien sans religion; vous le prouvez en citant Numa pour le paganisme; M, Guizot l’a prouvé en attri-
EN pr
buant, avec raison, aux évêques la fondation du royaume de France; et vous encore vous avez raison de citer, à ce propos, l'apparition de la croix anglicane sur les côtes de la Chine. Toutefois le rôle que jouent les représentants directs de la religion n'est pas constamment le même dans tous les événements humains. Si les évêques ont fondé la France, M. Guizot s’est bien gardé d’attribuer ce rôle à Mazarin ou à Richelieu, à Fleury ou à Dubois, au conventionnel abbé Grégoire ou à l'abbé Sieyès. En effet, ce n’est pas seulement depuis 1789 que le catholicisme sommeille comme fondateur, et il serait plus juste de dire que tout ce qui a été fondé depuis, l’a été en dehors de lui et contre lui, quand même on serait convaincu que ces fondations du protestantisme reposent sur le sable.
Pour mieux faire comprendre ma pensée, Je reconnais avoir été bien maladroit dans ma plaisanterie sur Îes académies ‘, puisque vous l’avez interprétée comme vous l'avez fait, c’est-à-dire en me supposant un grand espoir religieux dans le conclave académique des sciences politiques et morales. Je ne compte pas plus sur lui que Napoléon ne comptait sur les littérateurs de 89, que Louis XVIII ne comptait sur les mécaniciens de l’em— pire; que Louis-Philippe n’a compté sur Bonald, de Maistre, Châteaubriand et Lainé. Plus je signale ces messieurs comme représentants de l’époque actuelle, moins vous auriez dû croire que je songeasse à eux pour l’avenir.
1 Voir la Nors À, p. 201. — Concordance des révolutions intellectuelles et des révolutions politiques. (Extrait de la Colonisation de l'Algérie.)
MONTE J'ai même eu le soin de dire que les grands génies de nos jours sont exposés, comme Napoléon, à méconnaïitre leurs successeurs légitimes et à les traiter d’idéologues conspirateurs. Enfin j'ai indiqué les républicains et les légitimistes comme sentant bien les deux grandes œuvres de l'avenir ; j'ai ajouté, il est vrai, qu'ils comprenaient et exprimaient mal ce qu’il y avait à faire pour les réaliser.
Comme moi, certainement, vous pensez que l'intelligence humaine (bien entendu, sous l'inspiration ou révélation que Dieu lui donnera) doit rêver, dès aujourd’hui, à l’organisation politique du PEuPrLE, et à l'éducation religieuse de l'Homme. Les républicains songent plus au peuple qu'à l'homme; ils sont politiques plus que les légitimistes. Ceux-ci songent à l’homme, élément du peuple; ils sont plus moraux que les républicains, et en ce sens même je préférerais leur donner leur vrai nom, et les appeler plutôt les catholiques que les légitimistes. Eh bien! ma note a pour but de faire comprendre que c’est de ces deux côtés que se fait en ce moment l’œuvre intellectuelle qui prépare l’avenir, et je n’ai jamais pensé que M. Cousin ou M. Charles Dupin y fussent pour grand’chose, si ce n’est pour faire sentir le vide qui résulte, pour l'homme et pour le peuple, des doctrines philosophiques et économiques dont ils sont les pontifes.
Vous le voyez donc, j'attache plus d'importance que vous ne pensez à MM. de Ravignan, Lacordaire, et autres prédicateurs qui réveillent la chaire sacrée, dont le sommeil date aussi de plus loin que 1789. J’attache de l'importance à la Phalange, à la Ruche populaire, à la Revue indépendante, à l’Atelier, et surtout aux Mystères de Paris, quoi-