‹ Correspondance philosophique et religieuse, 1843-1845Chapitre 14 sur 25 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Paris, 48 mars 1845.

Mon caer Monsieur,

Je vais répondre, pour ainsi dire, article par article, à votre lettre.

D’après la citation que je vous faisais de l'opinion de M. Guizot, vous aviez rappelé le rôle politique des évêques de France, leur œuvre de fondation de la société française. Je vous ai répondu que malgré les grands ministres prêtres, y compris M. de Frayssinous, le catholicisme, depuis trois sièeles, n’avait pas, à beaucoup près, rempli le rôle politique que M. Guizot, le protestant, attribue aux évêques qui ont fondé la société féodale

SAONE

chrétienne. Vous répliquez par Saint Vincent de Paul, Mascaron, Fléchier et même Bossuet. Permettez-moi de vous dire que ce n’est pas là la question, quoique Bossuet (le seul de tous ceux que vous nommez qui ait eu un rôle vraiment politique) ait précisément fondé le gallicanisme, destruction complète de la société théologique et féodale du septième au quinzième siècle, C’est parce que Bossuel a été, pour ainsi dire, protestant contre l’institution papale antérieure, qu’il me paraît avoir été un instrument puissant de destruction de la grande forme catholique des sociétés du moyen âge, et avoir servi en même temps à l'éducation nouvelle des nations en dehors de l’Église.

Je prends ceci à la lettre pour la France, et j'affirme que c’est surtout depuis Bossuet que l'éducation a été donnée peu à peu à la France par l’université laïque, par les académies laïques, par la littérature et la science laÿques ; c’est depuis Bossuet surtout que la politique est devenue de plus en plus indépendante de l'Église romaine. Je ne cherche pas les intentions de Bossuet; je constate un fait que de Maistre a bien vu, et que, selon moi, il a mal jugé. Ce même fait, Leibnitz, le protestant, le prévoyait; il prévoyait dans Bossuet les altérations de la grande unité.

Quant aux miracles, vous dites que s’il y avait une révélation ayant pour but une plus grande extension de la religion, cette révélation devrait frapper par des signes éclatants de grandes masses d'hommes; que ses apôtres devraient guérir les incurables et ressusciter les morts ;

enfin que les ouvriers, au moins, auraient besoin d'être impressionnés par ces grands renversements des lois de la nature. |

Je vous ai déjà répondu que je ne comprenais pas comment vous pouviez imposer à l'avance à Dieu l'obligation de manifester ainsi sa volonté ‘. J’ajoute en note quel-

1 Notes sur les choses surnaturelles.

Samr AueusrTin À Honoré. « ... Que si, en croissant à la lumière, ils parviennent de la foi à la claire vision, en sorte qu’ils méritent de voir ce qu'ils croient, c’est-à-dire de le voir SELON QU'UNE CHOSE DE CETTE NATURE PEUT ÊTRE VUE, ils recevront la plénitude, ete., etc. »

Le mème A Consenrius. « … Pour les choses invisibles, c’est les voir que de les comprendre; ainsi celles-là même se voient de la manière qui convient à leur nature, et quand on les voit de cette sorte on les voit bien plus sûrement que celles qui sont à la portée de nos sens. »

Le mème à Pauune. « … Saint Étienne, pendant qu'on le lapidait, vit les cieux ouverts et Jésus à la droite de Dieu, mais le peuple n’en vil rien. Aussi ne voit-on pas Dieu comme les yeux du corps voient quelque chose d’étendu et de renfermé dans un espace, mais par la seule pureté du cœur. Il n’est ni une étendue que la vue puisse embrasser, comme on pourrait le croire sur cette parole de Dieu à Moïse : Vous me verrez par derrière ; ni une masse que le toucher puisse atteindre, comme cette lutte de Jacob avec Dieu semble le supposer. »

Le mèue à Forrunarien. «€... Saint Jérôme fait voir que c’est des yeux de l’homme intérieur qu’il veut qu’on entende ce que dit Saint Paul (I Cor. xur, 12), que nous verrons Dieu fuce à face, puisque c’est des yeux du cœur que l’apôtre parle. Saint Jérôme déclare nettement qu'on ne voit méme Dieu des yeux de l'esprit qu’autant qu'on croit Qu'is EST INVISIBLE... Lorsque l'Écriture parle des ailes de Dieu, nous n’entendons autre chose par là que sa protection ; de même, en parlant de ses mains, nous ne devons entendre que son opération ; par ses pieds, ete., etc., et ainsi de toutes les expressions dont l'Écriture se sert en parlant de Dieu. »

Sarvr Jérôme, comment. pu Ps. 95, cm. 1x. €. Les hommes sans juge-

ment prennent ces termes à la lettre. »

ques mots de Saint Augustin, et j'y aurais Joint bien d’autres passages des Pères et des Evangiles, dans le même esprit, si je n’avais pas craint de vous répéter des choses

Saint AuGusrin A saint Pau. «.. Le prophète a dit (Ps. XV, 4) : Leurs infirmités se sont multipliées, etc., où il emploie ce mot d’infirmités pour celui de péchés; aussi bien que l’apôtre dans ce passage de V'Épître aux Romains (V, 6), où il est aisé de voir que les infirmes et les impies sont la mÈME cHose. Quand le prophète dit : Leurs infirmités se sont multipliées, C’EST COMME S'IL DisAIT : Leurs péchés se sont multipliés. »

Sair Aueusrin À Évons. « .* Lisez l’apôtre, vous y verrez que dans cet endroit-là (EL. Cor. x1v, 58) il ne parle que de ce qui peut aller à édifier la foi ou à former les mœurs de Tour LE monne, et hen pas de ce qui peut n'être compris que d’un très-petit nombre, et encore très-imparfaitement.

«.… Pour cette voix qui fut entendue au baptême de Jésus-Christ, cette colombe qui parut dans la même occasion, les langues de feu qui parurent sur chacun des disciples au jour de la Pentecôte, ce sont des choses qui n’ont fail que passer, et qui n’ont été produites qu’en signe et en figure de quelque autre chose, aussi bien que tout ce qui se passa de terrible sur le mont Sinaï quand la loi fut donnée à Moïse, etc., etc... Il faut donc bien se garder de croire que la substance du Père, du Fils et du Saint-Esprit soit capable de changement et puisse devenir autre chose que ce qu'elle est; c’est sur quoi il ne faut pas hésiter, sous prétexte que l'Écriture donne quelquefois au signe le nom de la chose signifiée, comme quand elle dit que le Saint- Esprit descendit visiblement en forme de colombe, et se posa sur la tête de Jésus-Christ ; car cela se doit entendre comme ce que dit Saint Paul, que la pierre était le Christ, c’est-à-dire qu’elle le sienrrratr. L'Écriture dit simplement que l’on vit comme une colombe (Luc, I, 22); elle dit de même qu'à la descente du Saint-Esprit (Act. 22.) on entendit tout à coup un grand bruit comme d’un vent impélueux, etc., et qu'il parut comme des langues de feu. Or, quand l’Écriture dit comme d'un vent, comme d’un feu, ce n'est pas d’un vent véritable, ni d’un feu tel que nous le connaissons QU'ELLE VEUT PARLER, mais de quelque chose de semblable à l’un et à l'autre. Il y aurait bien des choses à dire sur cela si on voulait traiter cette malière à fond, mais cela n'est pas NÉCESSAIRE ET NOUS MÈNERAIT TROP LOIN.

«.…. De savoir si ces sortes de visions extraordinaires se font par quelque

chose de corporel, ou si, n'ayant que l'apparence des choses corporelles,

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