‹ Correspondance philosophique et religieuse, 1843-1845Chapitre 15 sur 25 · SR · texte numérisé non relu

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que vous savez aussi bien que moi, et qui se présenteront à vous, je l'espère, sous une nouvelle forme, quand vous aurez médité ces passages du grand, de l’admirable docteur de la foi chrétienne.

Quant aux ouvriers que vous supposez incapables de eroire sans miracles, si vous admettez que les hommes d'élite et de foi n’en ont pas un indispensable besoin, vous devez espérer qu’il viendra un temps où les ouvriers eUXmêmes n’auront plus besoin de ce moyen, qui vous parait exigé aujourd'hui par leur ignorance. Or, je suis convaincu

elles sont causées par quelque nature spirituelle qui fasse SUR LES YEUX DE NorRE Esprit la même impression qu’y ferait un objet réel qu’il apercevrait par les yeux du corps, c’est ce dont nous ne devons pas prononcer témérairement.…

« .…. Laissez-moi étudier et dicter en repos des choses qui sont certainement préférables à ces questions que vous me pourriez faire, puisqu’au lieu que ce que je vous dirais sur ces questions ne serait utile qu'à très-peu de gens, il y en a beaucoup qui auraient besoin de ce que je fais. »

(Voir ces mêmes lettres de Saint Augustin à Évode, sur la descente de Jésus-Christ aux enfers.)

Samr Aucusrin À ConsenTius. « .… Îl est à propos que les raisons de quelques-unes de ces merveilles ne se VOIENT PAS AISÉMENT; autrement la facilité d'en voir la raison leur ferait perdre de leur prix à l'égard de certains esprits dégoûtés, sur qui les choses ne font impression qu'autant que l'admiration les pique, car il y en à beaucoup qui sont plus touchés des moindres choses qui leur donnent l’admiration que des plus grandes mervezes dont ils connaîtraient la cause. Il faut à ces sortes d’esprits des miracles visies pour les porter à la foi des choses invisibles, et pour les mettre au point qu'étant peu à peu purifiés par le feu de la charité, et familiarisés, pour ainsi dire, avec la vérilé, ils cessent d'admirer ce qu’ils admiraient auparavant. »

(Si vous étiez à Paris, je vous monfrerais un volume entier de témoignages de cette force que j'ai recueillis avec le plus grand soin dans les Pères

ct dans le grand livre, la Bible.)

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qu'un des grands moyens de les délivrer de leur ignorance est de leur faire connaître les lois de la nature, et non de les bercer de l'espoir de voir des renversements de ces lois. Dans tous les cas, ceci ne serait entre nous, quant à l'avenir, qu'une question de temps et, si j'ose dire, d'opportunité, car vous désirez que le peuple s’éclaire.

Vous avez raison de penser que l’histoire établira, entre la chute de Napoléon et la captivité de Pie VIF, un rapprochement qui montrera comment le dernier des Césars a dû être vaincu par le successeur captif de Saint Pierre; comment la plus puissante épée a encore été brisée par la houlette du plus empéché des pasteurs du Dieu de paix. Mais quand donc ces pasteurs songeront-ils à aider, à élever, à sacrer les hommes de paix? C'était là ma question pour l'intervention du clergé dans la politique actuelle et future. Que l'Église ait détrôné César, je n’en suis pas en peine; mais avons-nous donc un César sur le trône? L'Église ellemême, j'en suis convaincu, serait plus disposée à dire que César est un épicier pour elle. C’est là surtout ce qui me semble contradictoire dans la conduite de l'Église et du parti politique qui puise en elle ses inspirations.

Vous dites que le souverain actuel a moins fait pour le clergé que n’a fait-Napoléon. Je crois que vous êtes injuste de deux manières, Quoique je ne sois pas de ceux qui conçoivent une religion sans clergé, il me paraît qu’on peut (selon le temps) faire beaucoup pour la religion en faisant peu pour le clergé, et réciproquement. Ainsi tout gou-

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vernement GueRRIER, de nos jours, qui voudrait faire beaucoup de bien au clergé, me semblerait plus dangereux pour la religion qu’un gouvernement PACIFIQUE, fût-il épicier, qui ferait peu pour le clergé directement, mais qui, uniquement parce qu'il professerait et pratiquerait un système de paix entre les peuples, favoriserait indirectement au moins, et par cela seul, l'influence d'un clergé qui lui-même serait animé de l'esprit de paix.

Vous pensez, comme M. Guizot, qu'il ne faut pas se hâter, qu’on doit attendre, qu'il est imprudent de s’engager légèrement; c’est évident, mais jusqu’à une cer— taine limite, et il me semble que si nous ne l’avons pas atteinte, nous en approchons bien.

Je ne demande pas du tout aux docteurs de l'Église du dix-neuvièmé siècle de contribuer à des « réformes sou daines et violentes dans les lois civiles et politiques, » et je ne croirais même pas bon qu'ils fussent tous aussi révolutionnaires que le grand Saint Augustin, dont vous me citez la timidité, et qui pourtant a rudement secoué les dandys du cirque et du théâtre, leurs jeux, leurs occupations, leur nullité, leur vanité, el dont la parole a fait affranchir plus d'esclaves que toutes les paroles de la chaire chrétienne de ce siècle ne feront associer d’ouvriers. C'est qu’alors le grand fait politique auquel l'Église travaillait, sans s'en douter, c'était l'affranchissement de l'esclave ; car tel est le signe caractéristique qui distingue la société féodale chrétienne de la société paienne; tandis que le signe nouveau qui distinguera

la société future (la cité terrestre de Dieu) de la société

actuelle, ce sera l’association de l'ouvrier et du chef de travail, qui sont en guerre aujourd’hui.

ÂFFRANCHIR était un peu plus rude qu’assocter, et cette œuvre à dû exiger, de la part des apôtres à qui Dieu l’a confiée, une puissance de lutte extraordinaire qui à été merveilleuse dans les premiers siècles. Alors les chrétiens étaient (et les païens ne s’y trompaient pas) de vrais révolulionnaires; vous savez bien qu'on les accusait de bouleverser l'empire, de favoriser, d'appeler même les barbares. Rien de cela n’est à faire aujourd’hui; je n’attends donc pas, je le répète, que l'Église contribue à des réformes violentes ; et il me semble que vous avez doublement tort de le supposer, puisque vous répondez ainsi au désir que j’aurais de la voir s’unir à la royauté, pour l'aider à accomplir la grande œuvre du siècle. Je crains au contraire que, par un anachronisme funeste, plusieurs personnes en France n’espèrent aussi dans les barbares, et ne croient à la prophétie de Napoléon sur la république ou les cosaques.

Sans doute, la barque de Saint Pierre à été sauvée d'effroyables tempêtes; mais sa seule mission n’est pas de se sauver; elle est instituée pour être la barque pilote qui indique les récifs et les passes, qui fend bravement les vagues pour aller chercher les vaisseaux en péril, qui guide et sauve le naufragé et l'amène au port.

De ce que les nations et les royautés se meurent, tandis que, selon vous, l'Église est immuable, vous n’en concluez pas, certes, que l’Église soit là seulement pour regarder passer les mourants en leur donnant sa bénédiction. Est-ce que les naissances ne seraient plus de son ressort? Est-ce

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qu’elle ne veut plus donner le baptème? Est-ce que ce n’est plus elle qui doit dire, avant tous, plus haut que tous : Ceci est bien, ceci est mal? Depuis un demi-siècle elle gémit, et Rome et le monde n’entendent plus, de la chaire de Saint Pierre, tomber qu’une parole de deuil et de désolation. Tout meurt donc aujourd’hui, tout s'en va donc. O mon Dieu, non! quelque chose nait dans le monde, et pourtant l'Église ne fait pas entendre son chant de joie.

En un mot, vous dites que l'Église ne doit pas se mêler de politique : moi, Je soutiens que, même aujourd’hui, elle s’en mêle très-fort, uniquement parce qu’elle s’en tient à l'écart et gémit de tout ce qui s’y fait; et j'appelle de tous mes vœux le jour ou elle s’y mêlera, en portant ses bénédictions sur ce qu’il y à de bon, quoique neuf, dans ce monde; en réprouvant ce qui est mauvais, et enterrant noblement ce qui fut bon.

Vous me demandez une explication sur mon commentaire de la phrase de Ballanche, « l'initié tue l'initiateur. » La voici; je souhaite qu'elle ne vous laisse pas la pensée que nous sommes à mille lieues l’un de l'autre sur un sujet aussi grave. |

Jésus est venu accomplir la loi et non la détruire, c’est la parole du livre sacré ; et pourtant vous vous appelez chrétien et non pas juif. Israël, l'initiateur de Saint Paul (quoique celui-ci se fit tout à tous pour les amener tous), a été, pendant dix-huit siècles, crucifié à son tour par les générations nées du Christ et de Saint Paul.

Eh bien, j'aime à penser que Vous né m'avez jamais cru

capable d’être envers le catholicisme ce que les chrétiens ont été envers les disciples fidèles et aveugles de Moïse, envers les Juifs. Je n'ai que des actions de grâces à rendre, tandis que les chrétiens ont cru devoir venger leur Dieu même. Or, vous sentez, comme moi, que la société tend à se reconstituer sur de nouvelles bases; vous ne repoussez pas même au moins l’hypothèse et lespoir d’une manifestation, d’une révélation de Dieu à ce sujet. Moi, je crois fermement à cette hypothèse, et j'ai également la ferme conviction que l'Eglise catholique sera, que dis-je! est, en ce moment, illuminée elle-même de cette révélation, quelque obscure ou éloignée qu’elle vous paraisse. Je n’altends donc la mort nulle part, dans le sens où vous semblez croire que je l’admets. J'attends, comme je l’ai dit, une transfiguration immense dans le catholicisme lui-même, qui s’est toujours transfiguré, depuis les catacombes jusqu’à Saint-Pierre de Rome, pour des changements sociaux bien moins grands que celui qui se prépare.

Dans cette transfiguration, il y aura, comme à chacune des phases du catholicisme, il y aura des choses qui mourront et d’autres qui naîtront. Les agapes ont disparu aussi bien que le mariage des prêtres, et le catholicisme pourtant n’en est pas mort. Le dogme lui-même a subi une lente élaboration, pendant laquelle des formules, précédemment et provisoirement admises, sont tombées et ont élé remplacées. I] est fixé trrévocablement, direz-vous, et toute atteinte qui y serait Portée serait à vos yeux (si cette idée était possible) le signe de mort du catholicisme. Mais n'est-ce pas l’Église qui à décidé que son symbole dogma-

EN pre tique es irrévocable, l’Église vivante, qui prêche que la lettre tue et que l'esprit vivifie!

C’est là en effet, pour moi, l'espoir le plus grand que je puisse placer dans la révélation nouvelle que Dieu fera ou a déjà faite à l’Église catholique ; j'espère que l'esprit vivifiera la lettre en Pexpliquant, car le monde ne la comprend pas. Ce serait à mes yeux, ainsi qu'aux vôtres, mais pour deux motifs différents, un miracle; vous y verriez certes la main de Dieu; et moi aussi. Vous ne l’imaginez pas possible; et moi je le désire. Vous croyez ce désir coupable peut-être; mais les grandes décisions de l'Église, même celle de limmutabilité du dogme, n’ontelles pas toutes été précédées, dans son sein même, par des désirs qui provoquaient ces solennelles décisions? Les conciles n’ont rien improvisé; les sujets qui les occupaient couraient déjà dans le monde lorsqu'ils s’en saisissaient et les jugeaient ; les hérésies elles-mêmes ont bien prouvé en faveur de l'Église quand elle en triomphait; mais qui donc peut croire que l'Église n’a rien su prendre de bon, même dans ses ennemis les plus acharnés? Je suis loin d’être au nombre de ces derniers; et quand bien même mon espoir Vous semblerait un réve, je pense que vous ne douteriez pas de la bonté de l'intention.

Je voulais vous dire encore quelques mots sur l'unitarisme, mais je suis déjà énormément long; je me bornerai à votre dernière phrase, qui d’ailleurs me ramènera directement au sujet qui précède. Vous dites : « C’est là la marque du catholicisme orthodoxe, qui a toujours méprisé le bras de chair.» — Tant que le catholicisme or-

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thodoxe mépriserA le bras de chair, il fera bien en effet de se tenir en dehors de l'industrie, des intérêts matériels, de la société temporelle, de Ja Porrrique… Et ne dites pas que ce mot méprisé vous à échappé; non, c’est bien le mot orthodoxe : l'Église méprise la chair, la terre; elle n’adore que l'esprit et le ciel. |

Mais, dites-moi, n’êtes-vous pas convaincu, en me lisant, qu'on peut au moins autant faire abus et usage fâcheux du bras de l'esprit que du bras de la chair; que l'un, qui agite aujourd'hui la presse et la tribune, est tout aussi terrible que l’autre armé d’une épée massacrante ou d'une torche incendiaire? Aimez, aimez l’industrie! Aimez ce bras qui creuse des fleuves factices, qui perce des monlagnes, qui couvre le globe inculte de jardins, qui dirige les vaisseaux sur la mer, qui gagne de l'argent! C’est le bras de chair, direz-vous ; eh non! non! c’est le bras de Dieu !

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