SEPTIÈME LETTRE
Paris, 19 juin 1843.
Mon cer MonsiEUR,
Votre lettre est si bonne, si affectueuse pour moi, que je ne sais vraiment comment Y répondre, car je suis presque certain de rendre à votre cœur des blessures pour vos caresses, du fiel pour du miel; et pourtant ce n’est pas seulement par reconnaissance pour vos bonnes paroles que je voudrais pouvoir vous en envoyer qui vous fussent douces ; vous et votre famille, vous m'étiez chers, et bien chers, avant que vous m’eussiez dit qu’elle priait pour moi, que vous priez pour moi, el que, par VOUS, sans doute, de saints prêtres invoqueraient pour moi la
divine lumière. Je reçois de grand cœur, comme une force nouvelle, ce religieux témoignage d'affection. Je crois, SOYeZ-en convaincu, à son efficacité; j’en rends grâce à ceux qui prient pour moi, et à Dieu de leur avoir inspiré cette charitable pensée; mais charité oblige, bien plus encore que noblesse : voyez donc comment je vais oser répondre à vos bonnes prières.
Je ne vous ai pas demandé, dans mes quatre dernières lettres, comment il fallait entendre le ÿ 36 du chap. XVIII de Saint Jean, mais simplement comment il fallait le traduire; et malgré mes efforts, je n’ai pas pu avoir de vous une réponse nette, directe sur ce point. La personne qui en à parlé à M. de Ravignan n’a pas été plus heureuse ; comme Je l’écrivais naguère, nous avons présenté à un Romain (vous), à un Jésuite (M. de Ravignan), une arme contre le gallicanisme et le Jjansénisme, convaincus, en flagrant délit, de fraude pieuse, et l’un et l’autre Vous avez cru que cette arme était dirigée contre vous!
Que le débat sur ce point soit donc clos entre nous, vous le désirez. Mais comme je ne pense pas, avec M. Isambert, que la déclaration de 1682 soit le dernier mot de la France religieuse ; comme je ne suppose pas que vous preniez cette charte pour une décision de l'Eglise universelle, J'attendrai, pour en reparler avec vous, que vous ayez senti vous-même que cette charte gallicane touche à son terme, et qu’il est bon de s'occuper des moyens de la reviser, et entre nous, auparavant, de la juger.
Dans mon opinion, on ne fera rien relativement à la liberté de l’énseignement, même en invoquant la charte
de 1830, tant qu'on n'osera pas remonter à celle de 1682 ; rien contre le protestant Guizot et le janséniste amoindri Martin (du Nord) ou le philosophe Cousin, ou le littérateur Villemain, tant qu’ils seront vetranchés derrière le gallican Bossuet. De Maistre et Lamennais l'ont senti et exprimé clairement, et c’est en grande partie ce qui fait que je les considère, malgré leurs erreurs, comme les plus forts politiques religieux de ce commencement du dix-neuvième siècle. Vous n’en êtes pas là ; je suis convaincu que vous y viendrez; attendons. Bossuet passera plus vite encore que Luther, et même il faut qu'il passe, pour que Luther passe, comme il faut quele juste-milieu passe, pour que nous nous sauvions de la république.
Ceci ne veut pas dire qu’en nous délivrant du justemilieu et de la république, ou de Bossuet et de Luther, Dieu nous raménera à Louis XIV ou à Léon X; mais cela signifie qu’il nous entraînera vers une société politiqueet religieuse, et non vers une anarchie ou une confusion politique et religieuse. Cette nouvelle société politique ne sera ni celle du dix-septième siècle ni celle du quinzième, mais enfin ce sera une société et non pas des agglomérations d’individnalités hostiles, comme celles qui résultent du protestantisme, du gallicanisme, de la république et du justemilieu.
À mes yeux, cette nouvelle société sera beaucoup plus proche du royaume de Dieu que toutes les sociétés du passé; elle s'en rapprochera d'autant plus et d’autant plus vite que l'Eglise elle-même l’enfantera avec espoir , Sans regrets sur son passé, et considérant les maux qu’elle-même
a soufferts, dans ce siècle el dans les siècles précédents,
comme l’accomplissement de la parole : Tu enfanteras dans la douleur.
Les cours de Quinet et Michelet ne tarderont pas à pousser la question jusqu’à ces termes. L’évèque de Bellay admonesté par Martin (du Nord), en face de M. Isambert et de ses honorables collègues ; l’évêque de Chartres traité en petit garçon par le professeur de littérature Saint- Marc Girardin, n'est-ce donc pas assez pour que l’épiscopat comprenne ce qu'il en coûte d’être gallican? N'est-ce pas assez pour qu'il voie en de Maistre un prophète?
Je sais bien qu’aujourd’hui personne ne croit moins à la possibilité de l'apparition des prophètes que les chrétiens, les bons chrétiens, les catholiques surtout. Plus on croit à ceux de l’antiquité juive, moins on est disposé à croire que Dieu puisse se servir aujourd'hui, dans ce siècle lumineux, de ces grandes étoiles du ciel qui guident les hommes.
Est-ce que vous trouveriez aussi que cette âme de de Maistre n’a pas plus de prix que celle d’un Cochin chinois? Remarquez bien que je ne m'avise pas de vous dire ce que pense Dieu sur ce point; c’est de vous, el en général de tous les hommes, et non pas de Dieu, que Je parle, et vraiment vous m'avez surpris en me disant : « Vous paraissez croire que votre âme a plus de prix que celle d’un Cochinchinois, » — Oui, certes, Je le crois, je le crois très-fortement, j’en ai la conviction très-intime, sauf le jugement de Dieu; mais quant à moi, j'y crois, et Je crois même que tout chrétien qui n’y croit pas est aveu— gle, ou bien est d’une indifférence sur toutes choses, d’un panthéisme semblable à celui d’un homme qui ne distin-
guerait pas une vessie d’une lanterne, sous prétexte que Dieu est toute lumière.
Sans doute nous ne pouvons pas pénétrer les voies de la Providence d’une manière absolue, et elle nous surprend souvent de façon à confondre nos calculs, nos raisonnements aussi bien que nos sympathies. Elle nous à pourtant donné des sentiments et une raison pour en faire quelque chose, pour distinguer le grand du petit, le bon du méchant, l’âme importante de l’âme négligeable, de Maistre d’un Cochinchinois, et elle ne nous engage pas du tout à lui fournir des occasions de nous surprendre, c’est-à-dire à chercher ce que nous ne devons pas trouver.
Ceci me ramène à moi, puisque je parle du Cochinchinois, et pourtant j'aurais bien mauvaise grâce de répondre par une plaisanterie à ce paragraphe si affectueux de votre lettre qui m'a touché, je vous le dis, jusqu'aux larmes. Vous avez rappelé d’une manière bien bonne et bien tendre le souvenir de la voix du chemin de Damas, en me parlant de certaines ouvertures qui m’auraient été faites par un digne prêtre.
Les souvenirs et sans doute les bonnes intentions de l'abbé Landmann l'ont, je crois, trompé, où du moins les insinuations dont vous me parlez ne m'ont nullement frappé; et ce qui le prouve, c’est que je «n’y ai pas répondu; or, sur pareil sujet, avec lui comme avec vous, je n’aurais pas gardé le silence. C’est une bonne fortune pour moi quand un homme religieux, quand un prêtre me parle religion, en me prouvant qu'il sait à qui il parle;
el je n'ignorais pas que l'abbé Landmann savait à qui il parlait.
Vous n'êtes pourtant pas le premier, mon cher monsieur, qui m'ayez rappelé; mais permettez-moi de vous dire que Saint Paul à dû avoir bien des rappels énergi ques ou tendres, lui, le circoncis, l’ancien persécuteur de l'avenir, le Juif; hélas! ces rappels du passé ne résonnaient pas comme l'appel d'avenir.
Vous savez bien ce que ma famille est ponr moi; de là aussi, depuis quinze ans, est partie, sans discontinuer, la voix du rappel, sous sa forme la plus douce; je peux avouer aussi que cette voix m'a fait entendre ses accents de rudesse dans les condamnations et les injures du monde ; mais par toutes ces bouches, je vous le dis encore, à vous-même, après votre si bonne lettre, j'ai entendu répéler ce que j'avais appris, ce que je savais, aussi bien el souvent mieux que ceux qui me rappelaient, mais Je n'ai pas entendu annoncer une bonne nouvelle pour tous.
Et, par exemple, vous me dites qu’un dialecticien tel que moi doit admettre l’infaillibilité absolue de l'Eglise, du moment qu'il se sera donné la peine de la creuser et de l’approfondir. Croyez-vous donc que je ne l’aie pas déjà creusée el approfondie, el que ce soit pour la première fois que j’en aie parlé dans ma lettre dernière? Je vous avais dil que l’infaillibilité, aussi bien que l'éternité promises à l'Eglise, n'avaient pas le caractère agsozu de l’éternité el de l’infaillibilité de Dieu ; vous en seriez convenu vous-même, si vous vous étiez arrêlé sur ce mot d’éternité que J'avais mis exprès en regard d’infaillibilité, pour que ma pensée fût plus claire; car il ne vous viendrait
pas à l’idée de faire l'Eglise co-éternelle avec Dieu, et par conséquent vous n’auriez pas fait l'Eglise infaillible, impeccable, parfaite, à légal de Dieu; pour vous-même ce serait blasphémer; et quand vous me dites que vous prenez l’'infaillibilité pour un substantif três-posilif, vous ne résolvez pas la question, car le substantif le plus positif est Dieu, ce qui ne l'empêche pas d’être le superlatif de tous les superlatifs humains, l'infini, CELUI QUI EST.
« Toute autorité est nécessairement infaillible, sous peine de n'être pas autorité infaillible. » — De cette manière la phrase serait claire et n'aurait pas besoin de dialectique. Mais ce serait l'abus de toute dialectique qui ferait soutenir que toute autorité est nécessairement infaillible, sous peine de n'être pas autorité, même en matière spirituelle, comme vous le dites; car, pour Île chrétien, il y a eu une autorité spirituelle faïllible, la loi juive, puisqu'il à fallu Jésus pour l'accomplir ; et si vous dites que la loi juive était infaillible, en ce sens que ses promesses se sont réalisées, je répondrai que lorsqu’on est infaillible en un sens, c’est une preuve qu’on ne l’est pas en {ous sens, Comme Dieu.
Voyez encore ici un exemple semblable à celui du maintenant : parce que je vous dis que l’infaillibilité de l'Eglise, ainsi que son éternité, ne sont pas absolues, comme celles de Dieu, vous êtes ému, vous croyez que j'attaque l'Eglise ; et quand bien même J'ajoute que cette institution est aussi parfaite (c’est-à-dire aussi amélio— rante) qu'il soit possible à une institution de l'être ; quoique je dise qu’elle pèche moins que toute aulre institu-
tion ; que, fondée sur la paix, et mieux encore pour la
paix, sa durée sera celle de l'humanité tout entière, Jjusqu'à la fin des siècles humains ; enfin, quoique je me garde de l’égaler à Dieu, mais aussi peut-être parce que Je ne l’égale pas à Dieu, vous croyez que je prononce une hérésie.
Ici, il est vrai, je suis adversaire des ultramontains exagérés, qui feraient volontiers de l'Eglise, et peut-être du Pape tout seul, Dieu lui-même incarné, comme J'élais adversaire des gallicans à propos du maintenant ; et en effet, dans le dix-septième siècle, ces deux opinions extrêmes se sonl trouvées en présence et ont donné lieu à un débat qui n’est certes pas fini à vos yeux (quoiqu'il le soit à peu près aux yeux des gallieans), car un concile œcuménique n’a pas prononcé depuis lors sur ces graves difficultés.
Vous dites que l'Eglise n'aura pas de fin militante sur la terre, et sera éternellement triomphante dans le ciel : mais qui milite, à chaque instant est vainqueur ou vaincu; votre opinion serait-elle que l'Eglise militera sans cesse pour être batlue sans cesse sur la terre, et ne triompher que dans le ciel? Je ne le pense pas ; vous n’exprimez donc pas votre opinion entière sur les combats terrestres de l'Eglise, quand vous dites qu'elle n'aura pas de fin militante sur la terre. De même, lorsque vous ajoutez qu’elle sera triomphante dans le ciel, comme vous ne croyez pas qu'elle le soit ni qu’elle l'ait été, voilà üne éternité posthume qui est fort loin, ce me semble, d’être égale où comparable à l'éternité divine, qui Esr, À gré et SERA.
Soyez-en sûr, je n’abuse pas de la dialectique en re-
fusant de donner au fini ou à l'indéfini les attributs de
lip. Sans de pareilles distinctions, il n’y à pas de langue possible.
Oui, l'Eglise a milité et militera jusqu'à l’accomplissement des destinées humaines sur la terre; elle a milité depuis dix-huit siècles avec une habileté devant laquelle celle de César lui-même est pâle et mesquine, et chacun de ses combats, même ceux qui la décimaient, a été une victoire pour l'humanité tout entière, dont elle était la sainte milice. Ce n’est pas pour le triomphe, pour le salut de l'Eglise, que l’Eglise a été imslituée, c’est pour le salut et le triomphe de l'humanité; vous semblez l'oublier. L'Eglise militera donc pour l'humanité, tant que l’humanité n’aura pas accompli ses destinées ; elle ne sera définitivement triomphante qu'avec, par et pour l’'humanilé. Elle a été instituée, il y a dix-huit siècles seulement, lorsque déjà, depuis bien des siècles, l'humanité vivait sur la terre; elle a été instituée parmi les hommes, celte sainte milice humaine, pour la race humaine tout enlière ; elle ne sera triomphante que lorsque l'humanité
elle-même triomphera.
Non, l'Eglise n’est pas, par rapport à l'humanité, ce qu’un pasteur est pour son troupeau, ce qu'un homme est pour le chien qui lèche la main et se couche aux pieds de son maître, ce qu’un prêtre de Thèbes était pour le peuple d'Egypte, et le Brahme pour un Paria. L'Eglise du Christ, la première de toutes, a été faite humaine, imparfaite dans le temps, mais perfectible, provoquant le progrès de tous vers Dieu, s’emparant de tous les pro-
grès accomplis en dehors d'elle, pour en répaudre Îles fruils sur le monde.
Vous me trouvez bien exigeant dans mon espoir de voir l’Eglise se confesser humaine ; mais vraiment Je vous trouve, de mon côté, bien peu exigeant dans votre quié— tude, en la voyant sans cesse se confesser vaincue et pleu— rer ses défaites. Depuis deux ou trois siècles elle ne fait que gémir; tantôt c’est sur Luther et Calvin qui lui enlèvent ses enfants d'Allemagne, ou sur Henri VIII qui lui prend ceux d'Angleterre, ou sur le gallicanisme qui lui gâte ceux de France, ou sur l'Amérique anglaise qui crée un nouveau monde hérétique, ou sur la Russie qui lui vole ses Polonais, ou bien enfin sur l'Université de France qui, sous les yeux des évêques gallicans, prêche le brigandage, dit-elle.
Soyez-en donc certain, c’est la grandeur et la puissance de l'Eglise, c’est sa gloire que je désire en lui parlant d’humilité pour elle.
Vous avez beau dire que les Gnostiques, les Ariens, les Manichéens sont éteints, et que le Luthéranisme mourra à son tour, tandis que l'Eglise vit et vivra; il n’en est pas moins vrai qu’à toutes les sectes d'Orient à succédé le mahométisme, el que l'Eglise d'Occident se trouve au- Jjourd’hui divisée tout autant que l'était l’Orient au quatrième siècle; Luther et Calvin valent bien Arius et les hérétiques ou schismatiques d'Asie et d'Afrique. L’Empereur de Russie donne, ce me semble, quelques inquiétudes; l’état de la catholique Espagne n’est pas fort sa-
lisfaisan( pour Rome: et Parce que quelques anglicans se
papisent ou à peu près, parce que l'Irlande, mourant de faim, crie, il ne faudrait pas chanter trop victoire, et dire
que c’est là vivre; car c’est vraiment êlre malade.
Vous répondez quelques mots à plusieurs passages de mes lettres où je vous parlais de la guerre; mais il me semble que vous avez écarté la vraie difficulté. Elle résidait, selon moi, dans les bénédictions contradictoires du Dieu des armées, manifestées par des Te Deum chantés en méme temps chez deux peuples en guerre. Vous croyez qu’il y a des occasions légitimes de guerre entre les hommes, outre le cas de défense contre la force attaquante ; c’est une question très-secondaire. Je soutiens qu'il y aurait moins d'occasions de guerre, légitime ou illégitime, si l'Eglise rendait au judaïsme et laissait à Moïse cette vilaine forme de langage qui donne à Dieu le nom de Dieu des armées, c’est-à-dire Dieu des tueurs.
Quant aux guerres que vous appelez légitimes, parce qu’elles auraient pour but de démolir une muraille de Chine faite par d’ignorants économisles voisins, je suis convaincu qu’en chargeant des mortiers avec des boulets d'argent, on démolirait plus vite et plus économiquement la muraille qu'avec des boulets de fer, et surtout plus humainement, plus religieusement.
Enfin, même en admettant qu’il puisse ÿ avoir une guerre juste, je vous demande si, lorsque l’Église sait de quel côté est la justice, elle ne doit pas le proclamer el refuser son secours au côté injuste; et lorsqu'elle ne le sait pas, je demande si elle ne doit pas s'abstenir des
deux côtés, prier pour qu'ils s'accordent, prier pour le
triomphe du juste, quel qu'il soit, mais non pour le triomphe de tel ou tel, puisqu'elle ignore qui a raison. Et en général, si, comme je le pense, grâce à la longue prédication de l'Evangile, les nations sont devenues moins batailleuses qu'aux temps des Empereurs romains, ne doit-il pas venir un moment où les évêques, loin de porter casque en tête et cuirasse, comme plusieurs l'ont fait au moyen âge, engageront même César à quitter son habit de général et à prendre lhabit bourgeois, l'habit pacifique du travailleur et non celui du destructeur ? C’est ce qui me fait vous dire que l'Eglise et vous, ne rendez pas justice, aujourd’hui, au bourgeois Louis-Philippe, qui démoralise furieusement les batailleurs. 1] leur a fait faire, dans les fortifications de Paris, la plus belle et la plus grosse brioche que puissent faire des amants d’épaulettes et de coups de sabre. Moi qui aime les symboles, Je voudrais, si j’étais archevêque de Paris, consacrer la pose de la dernière pierre, et je lui demanderais, au Roi bourgeois, de vouloir bien déposer sous cette pierre son épée de César; et Je la prendrais de ses mains, en lui rendant à la place une arme bénite, la truelle bâtissante.
Mon cher monsieur, je n'avais pas {rop mal choisi mon exemple en vous citant le chap. VIT de Saint Jean. Jésus ne dit pas, comme vous le faites répéter à Mahomet : « Je n'irai pas avec vous à cette fête ; » il dit tout simplement : « Je ne vas pas à cette lête-ci; allez, vous autres, à cette fête : pour moi, je ne vas pas à cette fête-ci. » Je trouve encore qu'ici, de même qu’à propos de la comparaison de Mahomet avec certains grands personnages de la
Bible, vous me traitez comme si j'étais un admirateur absolu, idolâtre, enthousiaste de Mahomet, et un ennemi, comme Voltaire, de David, d’Ezéchiel, de Loth et d’Abraham. Si la conduite des patriarches vous paraît admirable, si la parole révolutionnaire des prophètes vous paraît sublime, si la Bible est, à vos yeux, le plus grand livre de l'humanité, soyez sûr que je n’y vois pas moins que vous le grand, le sublime, le divin. Mais quoi, n’y voyez-vous rien d’humain, vous qui trouvez le Coran si plein d’humaines faiblesses? Mahomet, je vous le répète, ne s’est pas dit impeccable, infaillible, Dieu; il s’est déclaré homme, tout aussi bien qu’un prophète hébreu. IL a eu plusieurs femmes comme Abraham; il n’a pas voulu tuer son fils par une bonne raison : Dieu ne lui a pas ordonné cette preuve de dévotion; il ne passe pas pour s'être grisé comme tel patriarche; pour s’être sauvé de Médine comme Loth de Sodome, avec ses filles; mais il à ses péchés, ses gros péchés, péchés d’Arabe, vivant au milieu de pécheurs mille fois plus pécheurs que lui.
Sur tous ces points, il me semble que nous discutons toujours sans jamais tomber d'accord sur rien, parce que vous trouvez, dans chaque lettre nouvelle de moi, quelques assertions nouvelles qui éloignent le débat du point principal. C’est ma faute, je suis d’une longueur démesurée; et comme je n'ai pas l'intention de vous convertir au mahométisme, j'aurais mauvaise grâce d’insister plus longlemps à vous démontrer que Mahomet, quoiqu'il ne soit qu'un homme, est un des plus grands hommes qui aient paru sur la terre, un des plus utiles au développement de la race humaine, un de ceux qui mé-
ritent le plus la reconnaissance de l’humanité future tout entière, quoiqu'il n’ait et ne puisse avoir maintenant que la réconnaissance d’une portion, il est vrai considérable, de l'humanité, Moi, j'éprouve pour lui cette reconnaissance ; vous, vous ne l’éprouvez pas. Allah Kérim ! après votre premier pèlerinage en Orient, nous en reparlerons.
Voici plusieurs questions closes, comme celle de Maintenant ; nous laisserons de côté, ad referendum, Mahomet, l'infaillibilité, et les faussaires traducteurs du V. 36, chap. XVII de Saint Jean. Mais il y à un point sur lequel je n'ai pas éncore obtenu, de notre correspondance, un résultat aussi satisfaisant; ce point, c’est la communion.
Je connaissais très-parfaitement le baptème de désir et la communion de désir: Je connaissais moins, Je l'avoue, votre opinion sur le salut d’un païen ou d’un bouddhiste. charitable et vertueux, priant du fond du cœur, priant Dieu de l’éclairer. Ceci peut être orthodoxe, puisque vous me le dites; mais Jusqu'ici je croyais que cette bonne pensée sentait un peu Île fagot. Et en ellet, qu'est-ce que prier Dieu, pour un païen, pour un idolâtre? C’est prier un singe, un oignon, ou son propre nombril même; or, demander à un oignon de vous illnminer, au nombril de vous révéler la vérité suprême, je n'avais jamais entendu dire que ce fût, aux yeux de l’Eglise, même avec la charité el la vertu d’un Brahme (qui n'élend pas sa charité sur les Parias), une condition suflisant de salut, Je suis heureux de cette nouveauté; cette lois je puis dire que J'entends de votre bouche une bonne
nouvelle, et je vous demande de vouloir bien l'appuyer des témoignages d’orthodoxie que vous devez avoir à votre disposition sur ce sujet.
Suivons cette bonne pensée, je vous prie. Le baptême de désir, celui que peut désirer ce bonze, ce derviche, ce fétichiste charitable et vertueux dont il est question, cette communion de désir à laquelle ikaspire, ne saurait avoir, dans sa pensée, la forme exacte que la discipline de Eglise donne au baptême et à la communion explicites; mais comme, dites-vous, il ignore; comme il ne peut savoir ce que l'Eglise a décidé sur ce point, il ne périra pas au jugement de Dieu, il aura des grâces suffisantes pour le salut. Celui, au contraire, qui n’a pas ignoré, qui à pu savoir et qui n’a pas voulu, périra.
La chose devient grave; examinons avec attention, invoquons surtout le simple bon sens. Quand on apprend, on est toujours deux, celui qui enseigne et celui qui est enseigné, l'actif et le passif. De plus, en supposant que l’enseigneur soit toujours parfait, l’enseigné peut avoir la tête dure, sans que, pour cela, sa volonté soit mauvaise ; ou bien cette volonté peut être faible, sans être pour cela diabolique. Ainsi, par exemple, je ne vous suppose pas la volonté arrêtée de ne pas m’entendre ; je ne vous suppose pas non plus, Dieu m'en est témoin, la tête dure, et pourtant j'ai beau mettre tout mon savoir en Jeu, pour vous convaincre que les gallicans ont falsifié l'Evangile, vous ne pouvez pas le savoir, ou vous ne voulez pas le reçon— naître, et certes vous ne l'ignorez pas, puisque Jai mis votre doigt dans la plaie. Eh bien! je vous affirme, moi qui avais l'intention de vous enseigner cetle petite his-