‹ Correspondance philosophique et religieuse, 1843-1845Chapitre 22 sur 25 · SP · texte numérisé non relu

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toire, que si vous ne l’avez pas apprise et répétée comme moi, c’est en grande partie ma faute, et c’est aussi celle de tout ce qui n’est ni vous ni moi, c’est-à-dire du monde, tel qu’il est en 1843. En 1682, vous auriez compris et répété cela, vous Romain, tout de suite, sans employer la millième partie de l'intelligence et du bon vouloir que vous avez; et vous n’auriez pas eu besoin, pour agir ainsi, que ce fût un homme que vous aimez et estimez, auquel vous attribuez des lumières et de bonnes intentions, qui vous apprit cette fredaine gallicane; vous l’auriez ramassée dans la rue, de la bouche d’un âne.

Or, il y a aujourd’hui, dans la chrétienté, une quanlité prodigieuse d'hommes qui n’ignorent pas, qui peuvent savoir ce que l'Eglise enseigne sur la communion, et qui Pourtant ne communient pas avec elle ; pourquoi donc en rejeler la faute uniquement sur eux? N'y a-t-il plus de solidarité humaine ? | |

Que des païens ne comprennent pas la communion catholique quand on leur en parle pour la première fois, cela ne prouve pas qu’ils aient mauvaise volonté, et même cela ne nuit pas à la réputation de l’enseigneur, ni à l’excellence, à la perfection de la chose enseignée ; pareille leçon ne s’apprend pas en un instant: mais lorsqu’après avoir pratiqué, en pays chrétien, la communion sous certaine forme, pendant plusieurs siècles, on s'aperçoit que, telle année, un million d'hommes qui avaient communié l’année précédente ne veulent plus communier de la même manière ; lorsque, l’année suivante, un million encore se détachent, et que, de million en million, la

table de pénitence chrétienne se trouve vide sur la moitié du monde précédemment catholique; oh! alors, il me semble que s’il y a lieu de crier contre les têtes dures qui ne veulent plus comprendre, il y a lieu aussi de faire un retour sur soi-même et d'examiner si, en effet, il n’y a pas quelque chose à faire pour obtenir plus de succès dans l’enseignement de ces têtes dures.

Quoique je considère avec la plus profonde admiration ce symbole de la communion catholique et sa forme sublime, comme je ne connais rien qui fasse à l'Eglise un devoir absolu de ne pas modifier cette forme, de ne pas chercher un moyen plus puissant encore de consacrer l'union de l’homme à Dieu et des hommes entre eux, je crois bon d’appeler l'attention des catholiques sur cette nécessité, sur l'utilité religieuse d'une semblable modification.

En pareille disposition, comment concevez-vous que je puisse communier sous la forme du passé ou du présent même? Cela ne m’éest pas plus possible que de communier au prêche protestant ou de me faire circoncire à la synagogue. Je me suis donc, comme je vous l'ai déjà dit, excommunié explicitement, afin de contribuer, autant qu’il est en moi, à la communion future, dans laquelle juifs et chrétiens de toutes nuances se réuniront, en communiant plus que jamais entre eux, et même avec ce qui n’est pas eux, avec {ous les hommes. C’est cette universalité que, selon moi, la forme nouvelle devra clairement exprimer, tandis que la forme actuelle exprime, surtout el presque uniquement, l’union du communiant avec

Dieu, très-secondairement l’union du fidèle avec tous ses

frères, avec l'humanité, avec la nature entière.

Que cette communion future se réalise dans et par l'Eglise, dans des siècles seulement, ce ne saurait être une objection, à mes yeux ni même aux vôtres; c’est le cas de dire : Le temps uv fait rien à l'affaire.

D’ailleurs, en appelant spécialement votre attention sur ce point, vous savez que je suis loin de ne voir dans l'avenir que cette modification eucharistique. Je suis même convaincu que, malgré son imperfection, la forme actuelle pourrait encore avoir durée et puissance associante, elle qui pourtant, depuis trois siècles, est marquée du signe de la désassociation ; elle le pourrait, si l'Eglise, qui administre ce sacrement d'union, manifestait qu'elle à compris le besoin actuel d'union qui existe parmi les hommes et dont le signe matériel est l'association du travail.

On ne s’est pas éloigné de l’Eglise parce qu’elle .communiait de telle ou.telle façon, mais parce que, hors de l'autel, elle ne faisait pas communier effectivement des hommes qui communiaient symboliquement à l'autel.

Loin de moi de lui en faire un crime! elle ne l’a pas pu; elle n’a pu unir l'Allemagne, la France et l'Espagne, lorsque toutes trois, après s’être longtemps disputé l'Htalie, se disputaient encore entre elles leur propre royaume ; elle n’a pu unir l'ile anglaise au continent européen, alors que l'Angleterre elle-même quitlait notre vieux monde pour un monde nouveau; elle n’a pu l’impossible, car elle n’est pas plus loute-puissante, quoiqu’elle

soit puissance, qu’elle n’est infaillible, quoiqu’elle soit autorité. (Pardon, ce retour est involontaire.)

Mais l Église, aujourd’hui et surtout dans l'avenir, peulelle, pourra-t-elle associer les nations, pour la paix et le travail, pour l'échange de leurs produits, pour l’amélioration directe du so de ses b Vs de prédilection, pour le bien-être du pauvre travailleur? Ouvrira-t-elle ses bras aux producteurs et réservera-t-elle ses foudres pour les destructeurs? Je l'espère, et je crois y travailler.

Vous me demandez quel sens a pour moi notre correspondance, le voici. Lorsque j'étais en Algérie, J’entrete— nais avec un de mes parents une correspondance qui passait sous les yeux du duc d'Orléans; la manière dont cette correspondance était reçue a été pour moi un signe que je pouvais parler politique au public, sans l’effaroucher et même en lui faisant aussi trouver en moi quelques idées utiles ; j’espère que ma correspondance avec vous, homme éclairé et religieux, me donnera l'assurance que je puis parler religion publiquement, sans blesser les oreilles, et aussi avec l'espoir de faire trouver en moi quelques idées utiles. Je n’ai pourtant aucun ouvrage en vue, mais je suis tellement convaincu que, lorsqu'on se sera roulé encore pendant deux ou trois ans au plus dans la cassonade et sur les chemins de fer, on abordera des questions sucrées ou ferrées dans un autre genre; je crois tellement à un prochain et sérieux débat des questions religieuses ; je suis tellement sûr que tout le monde fera ce que j'ai fait moi-même il y a dix à quinze ans, c’est-à-dire passera de la politique à la théologie, puis après à la mo-

rale, que j'aime à m'entretenir avec vous de ce qui sera à l’ordre du jour bientôt.

À propos de cela, vous me dites que vos études politiques et sociales vous ont conduit à des conséquences toutes différentes des miennes sur l'association, mais que cette différence ne tient pas à ce que vous êtes chrétien; j'en dois conclure que vos doctrines politiques et sociales ne sont pas une transformalion ou une application de votre foi religieuse ; j'en suis fâché pour l'unité de votre intelligence, qui frise ainsi le polythéisme ou du moins le manichéisme. Ce que vous me dites équivaut à peu près à ce que dirait un mathématicien qui assurerait que ses doctrines sur l’arithmétique ne tiennent pas à ce qu'il sait le calcul différentiel; chose évidente, si cela veut dire que les deux sciences sont distinctes ; chose fausse, si cela sign ifie qu’elles ne font pas partie d’une seule et même science.

Voici encore une lettre bien longue et pourtant de peu d'intérêt; mais en finissant j'ai envie de m’en prendre à vous, et de vous dire que, cette fois, c’estun peu votre faute : vous avez répondu à ma très-longue lettre du mois dernier, en me disant que j'avais une grande puissance de séduction; qu’il était téméraire à vous d'attaquer une intelligence aussi distinguée, nourrie de fortes études, etc. Or, dans toutes vos lettres, y compris la dernière, je n’ai pas su frouver un seul point où ma forte intelligence vous ait séduit. Ça n’est pas encourageant, avouez-le.

Je vous rappellerai un de vos principes, qui est aussi le mien, savoir : qu’il faut dire ce qui est bien et ce qui est

mal, et vous savez que j'ajoute : surtout ce qui est bien chez ses adversaires. Vous me dites très-franchement ce que vous trouvez mal ou faux ou injuste dans mes lettres ; vous voulez bien, il est vrai, me dire qu’elles vous font plaisir et m'en demander de nouvelles ; mais pourquoi donc ne dites-vous pas quelques fois : Ceci est juste, ceci est vrai? Remarquez que ce n’est pas une satisfaction pour mon amour-propre que je vous demande; vous m'en donnez assez par les témoignages d’affection intime que vous me rendez en échange de la mienne; c’est simplement un bon moyen de discussion et d'étude réciproque, que Je vous prie d'employer, pour rendre une autre fois ma correspondance plus intéressante, plus claire, plus liée qu'elle ne l’est aujourd’hui.

Adieu, mon cher monsieur.

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