A M. LE COMTE B
Paris, octobre 1844.
MonsiEur LE COMTE,
Nous avons commencé hier notre connaissance par une question bien grave que vous avez soulevée; elle élait si grave, qu'il m’a paru nécessaire de me réserver d'y répondre plus tard, si j'acquérais la conviction, largement acquise dans les quelques heures suivantes, qu’il n’y avait pas de question assez haute pour vous être étrangère, et que les plus hautes vous étaient le plus
chères et familières.
Il s'agissait entre nous de la procession des trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
D'abord, comment pourriez-vous croire qu’une question théologique ou métaphysique qui a été si longtemps discutée par les plus grands hommes d’une grande époque, el qui, plus tard, par des solutions différentes, divisait des nations, ces nations prenant dès lors des allures et des formes sociales différentes, comment pourriez vous croire, dis-je, que ces questions ne recouvrent point les plus hauts mystères du cœur, de l'esprit, et même du corps humain ?
Si, comine j'en ai la conviction, dans la pensée des élaborateurs du dogme chrétien, les attributs de l’être divin n’ont jamais été autre chose que les attributs de l'être fini, divinisés; si les Pères de l’Église, si le Christ lui-même, ont donné simplement, c’est-à-dire divinement, la vie aux entités ontologiques des philosophes ; si Saint Augustin, par exemple, savait son Platon sur le bout du doigt et jouait avec sa trinité philosophique en la transformant dans sa grande âme de prêtre, c’est-à-dire en la rendant populaire; si je le vois dogmatiser sur le savoir, le vouzoir et le pouvorr, en même temps qu'il dogmatise sur le Pére, le Fils et le Saint-Esprit, alors il me semble que je comprends l'importance de l'ordre selon lequel se règle la procession des trois formes de la vie humaine et divine. |
Supposez qu’à une époque de l’histoire de l'humanité les peuples aient eu besoin d’avoir à leur tête les hommes d'action, à une autre époque les hommes de science, à une autre les hommes de cœur; il est clair qu'à chacune
de ces époques ces peuples auraient vécu sous l'empire d’une solution différente du dogme universel, selon une procession différente des attributs de l'être social et de l'être divin.
Si, pour vérifier et démontrer celte pensée, examinant en effet les peuples qui se sont divisés en croyances religieuses diverses, vous les voyez constitués politiquement sous la forme constitutive de leur Dieu, alors vous reconnaissez qu’il y a effectivement un lien entre ces solutions théologiques et la destinée des nations.
C’est ainsi que l’arianisme, pour n’avoir pas compris la trinité catholique, pour être resté plus ferme dans l'unité de Moïse, a préparé l'Orient à l’unité aulocratique de Mahomet, à l'unité du livre et du sabre, à l'absorption . du savoir et du vouloir dans le pouvoir. C’est ainsi encore que le schisme grec a constitué une société chrétienne, dans laquelle la personne du Christ, l'humanité, le peuple, n'étant reliée que par celle du Pére à celle du Saint- Esprit, est restée esclave, au-dessous d’une autre unité autocratique, véritable absorption du savoir et du pouvoir dans le vouloir, de la science et de l'industrie dans le caprice d’un Czar.
L'union religieuse des peuples qui forment l'humanité exige donc une entente sur le dogme aussi bien que sur la discipline. Il ne s’agit pas seulement, comme vous le pensez, de l’autorité religieuse du Pape; à n’est pas le seul, ni même le principal obstacle.
Je dis que le papisme n’est pas le principal obstacle ; parce que, de toutes les solutions, celle du catholicisme me paraît la plus avancée, quoi qu'elle ne soit pas, selon