‹ Correspondance philosophique et religieuse, 1843-1845Chapitre 8 sur 25 · MURS · texte numérisé non relu

MURS

Je ne sais si Quinet vous a montré ce que je lui ai écrit sur la grande œuvre que tous deux vous accomplissez. En voici le résumé: vous préparez le terrain pour l'édifice nouveau, avec un courage et un talent admirables; mais il me tarde de vous voir l’un et l’autre commencer à bâtir, à poser les bases visibles, sensibles pour tous, les bases de ce monument d’avenir qui doit s’élever sur les ruines de celui du passé.

Je suis loin de prétendre que, contre des tentatives aveugles de restauration, de résurrection, il ne faille pas encore employer la sape et la hache, et qu’à ce terrible service les plus mâles courages ne soient pas nécessaires ; mais n’est-il pas évident, pour vous comme pour moi, que tout ceci mène prochainement à un examen du principe sous l'empire duquel le passé a vécu et vit encore, et à l’énoncé de celui sous lequel l'humanité veut et doit vivre désormais et qu’elle contient en germe dans son sein? Ne s’agit-il pas, en deux mots, de déposer le dogme du passé et de poser celui de l’avenir?

Discuter entre Jésuites et Université, entre Lacordaire et Villemain, de Ravignan et de Salvandy, Bautain et Cousin, évêques el conseil d’État, c’est bien, c’est fort bien; mais pour savoir qui, des prêtres ou de l’Université, de l’Église ou de l’État, doit enseigner la génération actuelle, il me semble qu’il faudrait d’abord dire ce que cette génération a besoin d'apprendre. Je suis convaincu qu’alors on verrait que prêtre et Université sont à peu près autant l’un que l’autre hors de la voie du présent qui mène à l'avenir, qu’ils barbotent également dans l’ornière du passé. Je crois aussi que tous deux auraient à profiter, si l'on mon-

te

trait clairement, à eux et au monde, qu’il y a autre chose à enseigner que ce qu'ils enseignent, et qu’ils doivent l’enseigner autrement qu’ils n’enseignent leur vieille doctrine des clercs, tonsurés ou non, du passé.

Est-ce à dire que je crois possible et utile d’opposer aujourd’hui au catéchisme de l’Église un catéchisme improvisé, et même de remplacer la Grammaire de Lhomond par une grammaire nouvelle? Je suis plus modeste et en même temps plus ambitieux ; je crois tout simplement et très-orgueilleusement qu’il faut aborder la trinité religieuse, Père, Fils et Saint-Esprit, et le dualisme politique et religieux qui divise le monde en deux camps ennemis, le monde sacré et le monde profane, et en général tous ces duels d’entités rivales, dans lesquels il s’agit toujours jusqu'ici, pour chacune d'elles, de la mort de l’autre.

Sans cela, comme le catholicisme est l’expression fidèle de son dogme; comme la politique chrétienne repose sur l’antagonisme de deux principes contraires, par essence et nature; comme le principe qui régit généralement encore chaque individu est un principe de lutte de lui contre ce qui n’est pas lui, que dis-je, de lui contre lui-même, il est impossible d’arriver à autre chose qu’à tuer ou être tué, mais non point à donner la vie, ou du moins on ne la donne alors que machinalement, et, pour ainsi dire, par hasard, c’est-à-dire par providence.

Sans doute, le passé doit mourir; mais doit-il être tué, l'être volontairement comme le supposaient et le pratiquaient certaines croyances antiques? Je pense que l'avenir réprouvera cette foi barbare, et qu’il posera en principe que, dans la vie présente, le passé s'endort, de même que

2 Ve l'avenir s’éveille, entouré de l'amour de ce qui est. Jaime à penser que le grand-père embrassera une dernière fois avec amour son petit-fils, en présence du père et de la mère, qui sont à lui-même ses propres enfants.

Dans tout ceci, je ne trouve place ni pour le fils ni pour le petit-fils égorgeant leur père ou grand-père, celui-ci fût-il tombé en démence ou en enfance; l’initié ne doit plus tuer linitiateur.

J'ai foi que ce qui manque avant fout au clergé actuel, à quelque communion qu’il appartienne, c’est la révélation de ce que peut et doit être l’homme futur, humanité. Tant qu’on ne mettra sous ses yeux que l’homme qui fut ou même celui qui est, le prêtre aura toute raison de croire qu’il a, plus que qui que ce soit, le secret de la bonne direction de cette âme.

Où allons-nous? allons-nous où l'Église croit que nous allons? Toute la question est là. Or, où l'Église croit-elle et dit-elle que nous allons? Est-ce à l’anéantissement de Ja chair, par exemple, ou bien à la réhabilitation, régénération et sanctification de la chair? Tous les chrétiens, en tant que chrétiens, répondront (sauf quelques exceptions, interprètes rêveurs de quelques paroles obscures des vieux livres), tous répondront : « La chair retourne au néant d’où elle est sortie ; la vie est un temps d'épreuves pour l'esprit; la terre une vallée de larmes, un lieu d’expiation, de mortification et de détachement, de pourriture, pour la chair corruptible, corrompue et corrompante. »

De ce principe très-élémentaire ressort non-seulement une règle pour la conduite morale de chacun, mais encore une règle pour les relations du monde spirituel avec

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le monde temporel, par conséquent un concordat entre le sacré et le profane, dans lequel celui-ci, à son insu même, consent d'avance à sa déchéance future. Dès qu'il a signé, ce n'est plus qu’une affaire de temps. Et il en résulte encore, même dans le sein du monde temporel, un code de droits et de devoirs, par lequel les hommes de l'esprit exploitent les hommes de la chair, au lieu de s’assocrer entre eux; de sorte que l’histoire de lhumanité chrétienne a été la compression, dite sacrée, du fait par le droit, ou la révolte, dite profane et même impie, du fait contre le droit.

Quand La Fayette a dit : L’insurrection est le plus sainf des devoirs, il a tout simplement retourné le dogme, il ne l’a pas renouvelé. Toutes les époques régulières et révolutionnaires du passé sont les deux formes d’une même formule d’antagonisme, écrite de gauche à droite ou de droite à gauche : antagonisme de famille à famille, de caste à caste, de peuple à peuple. La famille, la caste, le peuple qui se prétendait un droit, exploitait la famille, la caste, le peuple qui n’était qu’un fait, jusqu’au moment où ce dernier pouvait dire : Bienheureux les derniers, car ils sont devenus les premiers! et le fait nouveau détrônait le vieux droit.

Dans ces évolutions successives, sans doute l'humanité en masse a beaucoup gagné ; elle a gagné de comprendre progressivement, par une suite de transactions de plus en plus larges et généreuses entre le fait et le droit, que pour l’homme, être fini, il n'existe pas de droit tellement absolu qu’il ne puisse et ne doive être modifié par un fait

NOUVEAU, ou simplement croissant.

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En même temps, à chaque évolution, l’accès du pouvoir social devenait plus facile à tous; et cependant, nous eu sommes encore à chercher aujourd'hui une définition de ce que doit être moralement, religieusement, le pouvorr; de sorle que les sociétés n’ont pas cessé d’être des exploitations de gouvernés par gouvernants, de serviteurs par maîtres, au lieu d’être des ASSOCIATIONS.

Et le mariage lui-même, et la famille, grand Dieu! n’est-ce pas toujours l'exploitation de l’un des conjoints . par l’autre, ou des enfants par les parents, ou des parents par les enfants?

L'humanité touche cependant à cette grande transformation de l’antagonisme en association; mais pour qu'elle entre dans cette voie, il faut que les âmes d’élite lui fassent sentir qu'en effet tous ces dualismes, entre lesquels l'être fini se trouve nécessairement ou divinement placé, sont harmoniques et non point hostiles.

C’est donc une révision de ces arrêts des grands conciles qu'il faut faire; c’est un nouvel examen de la procession entre les trois personnes de la trinité; c’est un symbole de foi à préparer, un Credo, une nouvelle définition de la vie.

Entre un philosophe qui dirait : la vie est l'association du moi et du non-moi (amour), et celui qui prétendrait que c’est l'exploitation du non-moi par le moi (égoïsme), ou bien encore celui qui dirait : c’est l'exploitation du moi par le non-moi (humilité, servilité), certes la différence est grande; de même entre le moraliste qui dirait : le mariage c’est l'union par £GauTÉ de l’homme et de la femme, et celui qui dirait : c’est l’union par oB£issance de la femme

à l'autorité de l’homme, la différence est aussi fort grande. Eh bien! en toutes choses, les premiers principes, selon leur nature, portent leurs conséquences. Alors, pourquoi s'étonner et se plaindre de ce qu’il y ait encore tant d’hommes qui prêchent aujourd’hui, les uns en y croyant eux-mêmes, les autres comme moyen d'exploitation, cette grande doctrine du détachement de l’âme des choses terrestres, et de l’obéissance passive du moi profane au nonmoi sacré? Pourquoi reprocher au prêtre de détacher la femme de son mari, de ses enfants, de ses biens, et au Jésuite de faire du Jésuite même un cadavre, si on ne démontre pas que le dogme auquel ils obéissent en agissant ainsi, n’est pas celui qui doit régner sur l’humanité nouvelle ?

D'ailleurs, mon cher monsieur, vous avez dit vousmême : « Une vieille femme, pour le laïque, est une vieille; pour le prêtre, c’est une femme. Où le monde finit le prêtre commence. » Prenant au très-grand sérieux cette parole, j'ajoute : « Un vieux domestique, un vieux ouvrier, pour le laïque, est un instrument usé; pour le prêtre, c’est un homme; où le monde finit le prètre commence. » Ceci n’explique-t-il pas même pourquoi, au dix-neuvième siècle, les églises sont pleines de vieilles femmes, de domestiques, de prolélaires?

Mais ce n’est pas tout; qu'est-ce donc que le jeune garçon et la jeune fille pour le monde? Est-ce qu'on ne doit pas dire aussi, pour eux, que là où le monde n’a pas même commencé, le prêtre a déjà presque achevé? Est-ce que ce n’est pas lui, lui seul, qui, même aujourd’hui, enseigne à l’enfance à balbutier le nom de Dieu ?

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