Manin
faites, mais il rendait du moins pleine et entière justice i\ ce glorieux caractère si antique par sa simplicité et si moderne par son élévation morale, descendant on ligne directe de Washington. Je l'ai lu avec honlicur en pensant à vous. L'auteur citait en note une correspondance de Manin publiée en Italie. — Je pense bien que vous vous l'êtes procurée et je vous prie de me la conserver pour mon retour. Voici le moment d'aller à, Venise, chère madame Planât. La ville prendra ses habits de fête pour vous recevoir. (Juand organisons-nous cette petite expédition avec noire ami Henri Martin?
Je suis installé ici à la campagne avec ma mère dans un petit coin solitaire et charmant d'où l'on a ^ sur la vallée et le lac une des perspectives les plus telles qui se puissent imaginer. La Suisse et l'Italie fondues dans le même paysage, et à deux pas un vrai décor d'opéra avec rochers, précipices, cascades et tout ce qui s'ensuit. Le roc a été creusé, dentelé et ciselé par l'eau avec un art merveilleux. On fait trois cents lieues pour aller voir aux Pyrénées un maigre filet d'eau se laissant tomber bêtement du haut d'une montagne, mais personne ne vient voir ici le chef-d'œuvre de sculpture taillé sur des blocs énormes par ce ruisseau féerique. Au reste il en est ainsi de toute chose et il ne faut pas s'étonner pour si peu. En somme je pourrais être heureux ici pour trois mois s'il ne me manquait pas tant de choses indispensables pour cela. J'ai toujours une santé d'hippopotame, — bien que j'aie le bras gauche
A MADAME PLANAT DE LA FAYE. 155
emmitouflé depuis huit jours, comme était le vôtre il y a quelques mois — par suited'une chute terrible qui devait me fendre le crâne et qui a manqué son coup grâce au dévouement admirable de ce bras ! Et vos yeux comment les gouvernez-vous? N'oubliez pas de me dire cela. Votre travail a sans doute beaucoup avancé car vous êtes laborieuse, vous ! Vous ne perdez pas de temps, vous! — Mais je m'arrête là, car le chapitre de vos qualités me conduit tout droit à celui de mes vices, sujet éminemment désagréable.
Adieu, chère madame Planât, rappelez-moi, je vous prie au souvenir de madame Garre et ne doutez jamais de la respectueuse et inaltérable afTection de
Votre tout dévoué ami. ^^tj
Mon adresse est à Jacob, par Chambéry (Savoie).
A MADAME PLANAT DE LA FAYE
Chambéry, ce 12 octobre 1866.
Moi trouver quelque chose à redire à une lettre, que j'ai reçue avec tant de plaisir ! Ne me faites pas injure à ce point, je vous prie. La vérité est que voici plusieurs jours que j'avais l'intention devons écrire, sans pouvoir la réaliser à cause de quelques incidents imprévus. J'ai eu coup sur coup la visite de plusieurs de mes amis, entre autres de Chena-
vard, le paradoxal, qui est un causeur d'une verve charmante et intarissable, mais tout à fait accaparante. Il s'est arrêté ici quelques jours, grâce aux dégâts causés par Tinondation. Il allait à Rome, et s'est trouvé tout d'un coup cerné ici, le mont Genis et le Simplon étant devenus impraticables etMarseille occupée par le choléra. Il a eu le bon goût de paraître ravi de sa mésaventure et de s'extasier devant nos
sites. Je suis très étonné de ce que vous me dites du fils de madame Garrelfiie j'aurais été enchanté de trouver à Cauterets, où je n'étais certes pas caché. J'étais logé dans l'hôtel le plus fréquenté, à l'hôtel de France, et M. Lanjuinais, qui est arrivé là-bas vers la fin de mon séjour, m'y a déniché dès la première matinée. Je vous prie bien de dire à madame Garre, illllé je regrette vivement d'avoir manqué cette occasion de faire la connaissance de son fils, et que j'espère qu'elle me dédommagera en m'en offrant bientôt une autre. Je serai à Paris vers le milieu de novembre, mais pas avant, car je compte mettre à profit le mois qui me reste d'ici là, en travaillant un peu mieux que je ne l'aï fait jusqu'à présent. Je me suis donné la tâche d'achever mon second volume avant le mois de janvier, et je la remplirai, bien que je sois forcé dès aujourd'hui de m'avouer qu'il ne paraîtra peut-être jamais. Charpentier devient de plus en plus intolérable et il vient de me jouer un nouveau tour.
Il n'y a évidemment plus qu'un procès qui puisse
mettre au net notre situation vis-à-vis l'un de Tautre ; mais ce procès, je suis forcé de l'attendre, ce qui est fort ennuyeux, mais ce dont il faut prendre son parti. Une fois mon volume terminé, je me livrerai à d'autres travaux, qui me permettront de le voir venir avec tranquillité. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'annonce de la reprise de la publication dans la Revue est une chose qu'il a prise sous son bonnet, sans aucune participation de ma part. Ma mère vous remercie de vdè bonnes paroles et me prie de vous offrir ses meilleurs sentiments. Elle se porte très bien, mais hélas 1 je l'ai trouvée bien changée. Elle a soixante-dix-neuf ans, a presque perdu la mémoire et tombe peu à peu dans l'enfance. Pauvre chère mère ! Cela est bien douloureux, je ^ev^
assure . " • l*'-^i^?À-.
Adieu ! chère madame Planât, conservez-moi, je vous prie, votre bonne amitié.
J'irai vous voir lundi soir. Le grand malheur dont vous me parlez serait le plus grand bonheur qui pût m'arriver. Si vous saviez le mal horrible que me fait l'absence d'un intérieur et d'une véritable affection de femme, je vous assure que vous n'en plaisanteriez pas. J'ai assez souffert du gaspillage qu'on
a fait de mes meilleurs sentiments pour y vouloir
mettre fin à tout prix. Il ne vous a été que trop facile de voir ce que ces tourments m'ont coûté ; et cependant vous n'avez presque rien vu. Si vous étiez vraiment mon amie, vous m'aideriez à me tirer de là, car je suis fait pour quelque chose de mieux que le sort qui m'est échu depuis ces dernières années.
Votre tout dévoué.
Ce 28 février 1867.
Mon cher ami,
La lettre dont vous me parlez ne m'est ]point parvèniiê, non plus que plusieurs autres, qui m'ont été adressées pendant mes pérégrinations de cet été et qui ont couru successivement aux Pyrénées, en Suisse, à Paris, en Savoie et finalement au diable, qui les a gardées. Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'en ai de regrets.
J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre petite brochure, qui résume très bien les arguments qu'on peut faire valoir en faveur de votre opinion. Vous me demandez si je vous en conseillerais la publication. Gela dépend tout à fait de votre situation d'esprit. Si vous éprouvez le besoin de recevoir sur la tête une forte avalanche d'injures et de sottises, sans être défendu par qui que ce soit au monde, allez-y paiement, comme disent les Parisiens, vous serez
pleinement satisfait ; c'est là l'accompagnement obligé de toute question métaphysique traitée par la méthode du sens commun. Si vous préférez vivre tranquille, bornez-vous au demi-jour que vous avez choisi.
Quant à moi, si vous me permettez une opinion personnelle sur ce sujet, je vous dirai que je suis encore moins dogmatique que vous. Je regarde tout ce qui se rattache à cet ordre de questions comme du domaine de la fantaisie pure. Je considère le monde comme appartenant aux deux principes de bien et de mal, qui se disputent notre propre personne et, dans cette lutte, celui qu'on nomme Dieu me parait un pauvre diable, fort occupé et recevant beaucoup plus de coups qu'il n'en donpf&ll doit sourire bien tristement, lorsqu'il nous énllsinrvfdire qu'il fait tout et qu'il peut tout. Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur ma métaphysique pour ne pas déraisonner, ce qui est le résultat inévitable d'une discussion prolongée sur ce chapitre.
Adieu, cher ami, je vous remercie de votre souvenir et vous prie de me rappeler au souvenir de madame Viardot, qui est de plus en plus regrettée ici par les amis du grand art, elle l'a emporté avec elle. — J'embrasse vos enfants.
Paris, le 25 mars 1867.
J'étais dans mon lit, couché avec la fièvre (sauf votre respect) ! Dame fort peu plaisante, je voiis assure. Je me suis empressé aujourd'hui de rompre ce dangereux têie-à(4S|tâ, mais je suis encore très emmitouflé et je mé ii^oe péniblement d'un fauteuil à l'autre, en me disant : c'est pourtant moi qui suis le terrible Ferocino I Le fait est que la maladie me rend doux comme un petit mouton — particularité qui vous paraîtra invraisemblable, mais que vous vous expliquerez en y réfléchissant. A qui, en etfet, se fait sentir la bonne ou. la mauvaise humeur d'un malade ? — A ceux qui le soignent. — Or, comme je me soigne moi-même, il faut avouer que je serais un drôle de corps, si j'ajoutais aux disgrâces de la maladie celle de me malmener pour la peine que je me donne. — Cette explication satisfera, j'espère, votre lorgnon sceptique et scrutateur. J'ai bien regretté d'avoir manqué à la soirée de vendredi. — Elle ne pouvait être qu'infiniment intéressante pour moi, à tous les points de vue. — C'est là, je suppose, que le lorgnon susdit a dû se donner carrière.
Fasse le ciel que je sois assez valide pour l'affronter demain soir!
Votre bien affectionné.