‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

i»i«^ CORRESPONDANCE DE P. LANFREY.

A MADAME PLANAT DE LA FATE-

Berne, ce i2 décembre 1872.

Chère madame Planât ,

J'aurais été, en effet, bien impardonnable si j'étais resté à Paris jusqu'au 16 décembre sans retourner vous voir, après avoir reçu de vous un accaeil, comme toujours, d'une grâce et d'une bonté parfaites. Mais je ne suis resté que jusqu'au 6 décembre, et jusqu'au dernier moment j'ai été forcé de continuer mes allées et venues à Versailles pour prendre part à des votes importants dans lesquels on se battait à une ou deux voix de majorité. Ces petits voyages ont encore ajouté à la précipitation qui accompagne toujours un départ, en sorte que je me suis trouvé, à mon très vif regret, dans l'impossibilité de remplir ma promesse en allant prendre congé de vous.

Voilà, chère madame Planât, toute l'explication de ce brusque départ. J'avoue que j'ai quitté avec un véritable soulagement Tatmosphère de Versailles. Il me tardait de n'avoir plus sous les yeux ce spectacle de l'impuissance satisfaite. Tous ces hommes soulèvent à la fois mille questions qu'ils savent fort bien ne pouvoir résoudre, pour le simple plaisir de faire des discours ou des effets de théâtre, sans le moindre souci du trouble qu'ils jettent dans le pays; tous ces partis qui n'éprouvent pas le moindre scru-

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pule à diviser la patrie devant Teanemi, qui, au besoin^ s'entendraient avec lui pour réussir, qui remettent tons les huit jours en question notre avenir et qui, avec tout cela, ont le plus parfait contentement d'eux-mêmes, m'irritent et m'humilient, et j'en arrive à me sentir presque fier de l'isolement dans lequel je me trouvais au milieu de toutes ces passions si peu clairvoyantes et si peu patriotiques. Sur beaucoup de points, je suis, je le sens avec une certaine tristesse , mais sans regrets , devenu un étranger dans mon propre pays. Je n'ai à aucun degré cette merveilleuse faculté d'oublier, dont le Français est si fortement pourvu. C'est un vrai malheur chez nous, et le jugement le plus indulgent que je puisse espérer, c'est qu'on dise de moi que je suis plus à plaindre qu'à blâmer.

Adieu, chère madame Planât, tâchez de me donner un petit souvenir de temps en temps, lorsque vous vous sentirez d'humeur écrivante. Je vous en 'serai infiniment reconnaissant.

Croyez-moi toujours, je vous prie, votre tout dévoué et bien respectueusement affectionné.

2\:h correspondance de p. lanpret.

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