‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 26 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

278 CORRESPONDANCK 1>E P. LANFKLY.

A iM. B

Paris, ce 21 avril 187o.

Je suis bien en retard avec vous, mon cher B..., mais vous auriez bien tort de voir dans mon silence une liésitation IjÈfelconque à vous être agréable, à vous qui avez toujours été si obligeant pour moi — ou à M. le marquis de la Serraz qui est un homme fort aimable. La vérité est que je me trouve toujours très embarrassé lorsqu'on m'adresse une demande de ce genre, attendu d'une part que je ne conserve jamais aucun manuscrit de ce que je publie, et d'une autre, que je n'ai pu de ma vie faire quoi que ce soit pour là montre, La seule idée qu'on attend de moi quelque chose de ce genre suffît pour me paralyser. Et même lorsque j'étais enfant on n'est jamais venu à bout de me faire réciter une fable. Cette infirmité, que je suis loin de chercher à justifier, me servira, j'espère, d'excuse à vos yeux et à ceux du marquis de la Serraz.

J'avais, en effet, l'intention de profiter des vacances parlementaires pour retourner en Italie où il faudrait passer non pas quelques mois mais plusieurs années, lorsqu'on s'intéresse aux belles choses et aux grands souvenirs ; mais je suis retenu ici par diverses occupations qu'il ne dépend pas de moi d'ajourner. Quant aux changements diplomatiques auxquels vous faites allusion on y viendra un jour ou

Tautre, mais le plus tard possible. Nous avons parmi nos diplomates actuellement en eàdAf^ce des hommes d'une effrayante nullité. — Si runtoij^e à un seul d'entre eux ils tomberont aussitôt le&tnro sur les autres comme des capucins de carte. Voilà ce qui retarde le mouvement.

Mille amitiés, mon cher B...

Chambéry, ce 29 avril 1875.

Chère madame,

Je pars aujourd'hui par un très beau temps et dans de bonnes dispositions avec mon ami Rey. Ma lettre d 'avant-hier a dû vous apporter une réponse h toutes vos questions et vous avez dû recevoir mon volume. Je suis impatient de savoir ce que vous en pensez.

Je suis bien heureux qu'on vous ait empêchée de pénétrer chez la marquise ; il n'y a rien de plus contagieux que ces angines couenneuses. Comment vat-elle ?

Écrivez-moi à Milan, poste restante. J'y serai jeudi soir et j'y passerai le vendredi. De là, j'irai à Venise où je passerai troi^ jours (dimanche, lundi, mardi); de là à Bologne et Florence.

Nous avons eu ici un très beau temps, mais assez froid encore à cause du voisinage des hautes montagnes, où Ton voit des restes de neige. — Écrivez-

280 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

moi souvent, i§ VOUS en prie. N'oubliez pas de me tenir au coudjBB)e ce que vous faites. Je ne sais plas riiB^de véfls depuis si longtemps. Au fond je voadriypBE^à être de retour à Paris. Un voyage en Italie' a cependant beaucoup d'attraits pour moi, mais fait si rapidement il perd presque tout son prix à mes yeux, et il me semble que je le ferais tellement mieux, au cojj|||||^^otre feu, en causant avec vous.

J'ai donc passé deux jours ici sans aucune impression mauvaise. C'est la première fois que cela m 'arrive depuis 1870. Les amis que vous connaissez sont de dignes et bons garçons, incapables de changer, euxl Je laisse ma mère en bonne santé, tout le monde bien disposé pour moi. C'est un changement incroyable chez les républicains ; mes anciens ennemis, les radicaux, me tirent des coups de chapeaux jusqu'à terre. Vous ne pouvez vous faire une idée de cela. Je ne puis vous dire toutes les avances qu'ils m'ont faites. J'ignore seulement si, même avec leur appui, il y a des chances sérieuses de succès. Les bonapartistes sont devenus bien forts.

Adieu, à bientôt, chère madame et amie, je vous baise tendrement Jes mains.

Florence, ce 7 mai 1875.

Madame et chère amie.

Je suis arrivé ici hier au soir et j'y ai trouvé votre lettre, mais j'ai eu le regret de manquer celle de

Venise. J'ai cru vous avoir prévenue (tfi ne plus m'écrire là et je ne suis pas retourné èwÉ5)os te. J'espèrç bien qu'on me la renverra ici. îlS ^^^^ÉR^^^^ présent enchanté de mon voyage. J'ai sàuveârt^^](9é à l'enthousiasme passionné qui vou&' ahimàîi' en 1867, lorsque vous étiez décidée à venir vivre à Florence. Comme je le comprendrais si je pouvais y demeurer aussi ! Pe7'o quien sabe t^^^/-

J^ai passé une journée à Milan, quatre heures à Vérone, cinq jours à Venise, deux heures à Bologne et une nuit à Florence. Je suis convaincu que j'ai mieux vu tout cela que des gens qui y ont passé des mois, mais je suis obligé de proportionner mes visites à ia brièveté de mon temps, et je ne dépasserai pas Florence. Je n'ai que trois ou quatre jours pour cette ville ; et la quitter sans avoir vu les quinze ou vingt merveilles qui s'y trouvent pour aller contempler des murs et des paysages serait le comble du ridicule. 11 me semble même déjà voir votre fin sourire de grande dame (un peu moqueur pour votre serviteur).

Je conviendrai donc avecle mélancolique baronX... que vous êtes, selon son expression : une montagne de dévouement, mais je n'irai pas à Rome ^ Avec mon système je n'emporte qu'une idée sommaire des choses, mais j'en emporte une idée; avec le vôtre j'en aurais une encore moins complète qu'après avoir regardé un album de photographies. Non. montagne de dévouement, je ne ferai pas cela.

1. Madame *** s'était occupée de l'envoi, à ses amis, du cinquième volume de Napoléon I" qui venait de paraître.

282 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

A Yenise^urès vous avoir écrit, j'ai retrouvé mon ami l(^^fe[^9 Quî nn*^ ^^it connaître à fond C6r<HÉi&<>wWfe la ville que des étrangers igno-

If très vite, mais j'ai vu presque tout. G'ësf'iiiàeSrraie féerie. Je vous conterai cela au coin de votre feu.

Il est diffici^^'après ce que vous m'écrivez au sujet de motpH^de me rendre compte si l'impression est fkvoraÀle ou détestable, ou ni l'un ni l'autre, ce qui serait le pire. Vos phrases ont un certain air diplomatique qui ne me dit rien de bon ; mais à cette distance, au milieu de tant de belles choses, tout cela m'est égal et je ne m'en occupe pas un instant. C'est une idée excellente que de voyager dans un moment pareil. Je recommanderai cela aux jeunes auteurs.

Adieu, chère madame et amie, que n'êtes-vous ici ! Quel charmant cicérone vous feriez ! Florence serait alors comme vous l'appelez dans votre belle langue: El divino Paraiso!

Tutto suo.

A M. LE COMTE D'HAUSSONVILLE

Ce 21 mai 1875.

- Mon cher monsieur.

Je serais très heureux et très honoré d'obtenir votre approbation, mais elle a un prix tout particulier en un sujet que vous avez fait vôtre par le droit

A M. BEBERT. 288

de conquête le plus légitime qu 'il ^jofiit jamais eu. Je ne saurais jamais assez vous reâHBer de tout ce que je dois à vos excellents travaux^ ^'^^^V* '

Nous avons tous deux combattu le méwl^CDbat et encouru les mêmes inimitiés. Quant a moi j*y attache si peu d'importance que je n'ai pas même eu la curiosité de lire les invectiv^Éj^jj^quelles vous faites allusion. Autant je serais poroMr tenir compte d'une réfutation raisonnée, autant je dédaigne les pasquinades de ces écrivailleurs qui cherchent Timpunité dans le mépris qu'ils inspirent. Ce qui doit être une consolation pour vous comme pour moi, c'est que jamais on ne vous a opposé une réponse, je ne dis pas solide, mais tant soit peu spécieuse. Gela prouve que si le bonapartisme a encore, comme je le crains, quelques bons arguments au fond de son sac, ce ne sont du moins pas ceux du bon sens et de la vérité. — Et sans eux on ne va jamais bien loin.

Recevez, je vous prie, mon cher monsieur, mes meilleurs sentiments, en même temps que l'assurance de ma respectueuse considération.

A M. BEBERT François.

Paris, ce 27 mai 1875.

Votre article est parfaitement écrit et pensé, mon cher Bebert. Vous verrez que peu à peu ces idées feront leur chemin. Quand le bon sens est soutenu par

284 GORIWPONDANGE DE P. LANFRET.

le courage e|^M^sévérance, il est invincible. En ce qui me <ion 4BBife i suis, comme vous le remarquez,

^^ '^'^iSi^^'^^^^^^ candidature, Ce n*est pas, comnii^^fo^en félicite souvent, parce que je n'ai pas d^amliiUôn, mais parce que j'en ai trop et que les petits succès me sont assez indifférents. Si Ton veut de moi on m^MjjiiHJira, sinon ce sera un autre, et s'il est bon,^^QPaoâirai. Quanta la petite guerre de ceux qui me visent par derrière, je n*y fais aucune attention. Je suis sufôsament vengé du citoyen N... lorsque je vois toute la peine qu'il se donne pour se rapprocher de moi.

Ici on commence à s'irriter contre l'inertie systématique de Buffet et il n'est pas impossible que d'ici à peu de temps on ouvre le feu contre lui. On se dit qu'après tout mieux vaudrait aller aux élections avec de Broglie qui a au moins le don précieux de donner sur les nerfs à ce pays.

Adieu, cher ami. Je vous remercie et vous serre affectueusement la main. J'ai pleinement vérifié pendant mon court voyage les observations que vous m'aviez fait au sujet de X.

Donnez-moi souvent de vos nouvelles.

Votre bien dévoué.

A M. BEBERT. 285

A M. BEBERT FRANÇOlô^i?

Ce lundi n jttift Ô}(j.; .. •

Mon cher Bebert,

J'ai lu avec beaucoup de plaisiççt d'intérêt l'article que -vous avez bien voulu -ib|q|Ëfeer à mon volume dans le Patriote. J'ai, commevoiis, le désir d*en finir le plus tôt possible avec cet ouvrage, mais j'avoue qu'il m'en coûte beaucoup, et je préférerais infiniment pouvoir m'occuper d'autre chose. C'est sous l'empire que j'aurais dû terminer ce travail afin de pouvoir me donner tout entier aujourd'hui à la politique active ; c'est un très grand regret pour moi, mais cela est sans remède et il faut que je porte le fardeau jusqu'au bout.

Notre situation politique est,- selon moi, bien mauvaise. De concession en concession nous en sommes venus à accepter toute espèce d'énormités. Selon toutes les probabilités nous n'aurons pas la dissolution. En revanche, nous aurons certainement une crise ministérielle à l'occasion du scrutin de liste. Je crois cependant qu'il a de grandes chances de passer, sous sa forme inofl'ensive, je veux dire avec des circonscriptions limitées à cinq ou six noms, et il est certain que, dans ces conditions, il perd ses inconvénients et peut donner d'excellents résultats.

Si son adoption nous débarrassait en outre du ministère actuel, je considérerais cela comme un

â86 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

bienfait. CSar. je préfère une lutte ouverte à cette j inimitié bÉÉBÉ||^ et doucereuse de gens qui sont eensié%Tï(wlfg^i qui nous combattent par tous les

.\ AdiBQy mon cher Bebert, recevez je vous prie mes biens affectueux remerciements.

A ft. .C&ÂBERT, AVOCAT A CHÂMBÉRY.

Mon cher Ghabert,

C'est avec regret, mais en présence dune évidence absolue, que je dois vous dire que pour le moment ) nous ne pouvons rien. Ce ministère est tout à fait dans les mains de nos adversaires, bien que composé en partie de nos amis. 11 nous combat à outrance sous prétexte d'impartialité. Je ne crois pas qu'il puisse porter son hypocrisie bien loin. Il serait déjà par terre si nous pouvions compter nos alliés. Mais ceux-ci n'ont été occupés jusqu'ici qu'à nous trahir. Nous devons nous attendre encore à beaucoup de soubresauts. Il n'y aura pas à s'en inquiéter outre mesure. Si nous* n'avons pas une majorité, nous sommes de beaucoup la fraction la plus compacte de l'assemblée, tandis que nos adversaires sont dans le plus complet désarroi.

Tout ceci entre nous.

Votre bien dévoué.

A M. E. REY. 2b7

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«nfip'î

Paris, 17 jaittji?J5'; -'-f

Je suis bien en retard avec vous, mon cher Rey, C'est que ma manière de vivre at^lJMiMCgup changé depuis que j'ai eu le déplaisir idè-'i^^IlKpitter. Aux loisirs de notre existence vagabondé et variée en Italie, ont succédé les obligations innombrables de la vie de Paris et les corvées de député, toujours en retard comme le gendarme. Vous n'êtes donc pas seul à regretter que la petite école buissonnière que nous avons faite ensemble ait été si courte. Vous êtes plus heureux que moi puisque vous pouvez jouir en toute liberté de la belle saison dans un beau pays. Une fois les chaleurs venues, Paris perd tout son attrait et le premier hameau venu lui est infiniment supérieur.

J'ai eu le plaisir de voir il y a quelque temps ici, un de nos jeunes compatriotes, qui s'est présenté à moi comme votre ami et qui m'a laissé la meilleure impression. Mais comme il me demande de le recommander pour entrer dans la magistrature, je me crois obligé d'avoir sur les titres qu*il peut avoir une autre opinion que la sienne propre, qui est naturellement des plus favorables. Je suis tout disposé à l'appuyer si c'est votre avis. Dans ce cas, soyez assez bon pour le prier de ma part de se faire présenter d'abord par le procureur général et par le premier président. Il

me donnen^H^s de la présentation au moment où elle seraitSBËÀt alors, de mon côté, je ferais la dém||^he« fflpRui seulement que je lui serais obligé de retarder d'un mois sa demande, parce que je persécute en ce moment le ministre pour une nomination importante (dans un autre département), et que deux recoqiçuùaidatiQqs faites ensemble courraient risque de «^îmrmer l'une l'autre.

Les renseignements du Figaro auxquels vous faites allusion n'ont aucune espèce de valeur. Ce ne sont pas les titres officiels qui feront les sénateurs à vie. Ce seront des nominations exclusivement politiques et où on ne tiendra aucun compte ni de la hiérarchie, ni des catégories. Quant à moi je suis l'homme de France qui s'occupe le moins de cette question. Je n'ai de ma vie demandé quoique ce soit à qui que ce soit: si l'on veut de moi on sait où me trouver. Sinon, je m'en moque. J'ai là-dessus une forte dose de philosophie et ne m'en suis jamais m^l trouvé. Adieu, mon cher lley, je vous serre affectueusement la main.

Paris, 5 août 187o.

Je vous remercie mille fois, chère amie, vous pensez à tout. Ne vous préoccupez donc pas de ma santé mais de la vôtre ; ayez-en bien soin afin que j€i vous retrouve mieux à mon retour. Ayez la volonté de

A MADAME ■■* ÏSB

vivre! Je vous en prie'. Vous msjgà^?. seule au

moDde maintenant, ne t'oubliez p jaBB rtnyey. mille fois bénie pour le bien que vous m^TOï déjWl't I

Faites-moi savoir comment \ou^ niiez, Adrr»9c/. vos lettres, ffôtel de France, Cjir ju u'auriii pas io courage de m'installer chez moi.

Merci, merci encore une foisj e^faNJ amie. Que vous êtes grande et bonne dans tout Ce que vous faites I Je vous ai admirée avec uae sorte de respect pour votre courage moral dans les circonstances si cruelles de la mort de votre pauvre frère. Faites encore un effort sur vous-même; vous êtes si jeune pour envisager l'idée de la mort comme vous le faites 1 Un vous écoutant parler de ces choses avec le calme et la sérénité qui vous caractérisent je me sentais le cœu r brisé l'autre soir. C'est le repos, disiezvous. si ce n'est pour vous, vivez pour ceux qui vous aiment I

Adieu, chère amie, je vous baise tendrement les mains. Je ne pense ê^re absent que quelques jours, comme je vous le disais ce matin.

Adieu, adieu, soignez-vous 1 Ne négligez rien.

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