LETTRE A X
Monsieur,
Bien que je n'aie pas l'honnpur de connaître la personne qui vous a témoigné le regret de ne pas me rencontrer aux soirées du prince Gzartoryski, je ne puis être qu'infiniment flatté de ce bon sentiment. Je ne suis pas moins touché de celui que vous
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voulez bien m'exprimer vous-même à cet égard, mais je ne puis le considérer que comme une opinion qui vous est personnelle. Je connais beaucoup de princes, monsieur; quand ils veulent me parler, ils viennent me voir, et quand ils veulent m'engager à leurs soirées, ils me le disent ou me l'écrivent. Agréez, monsieur, mes salutations distinguées.
A SA MÈRE
Paris, t mai 1859.
Chère mère.
En dépit de tous mes efforts , ce n'est qu'aujourd'hui, deux mois, que je suis arrivé à ma dernière page. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je sui& épuisé de fatigue et qu'il m'a été impossible de finir plus vite. Il me reste maintenant à corriger et à recopiei* près de quatre cents pages pour les donner à l'imprimerie. Cette dernière tentative est d'une immense importance pour moi, parce que je m'adresse,, cette fois, au gros du public qui ne me connaît encore que de nom. C'est ma campagne d'Italie. Si je ne réussis pas, ce qui est à craindre à cause des circonstances actuelles, il ne me restera plus qu'à briser ma plume.
Adieu, chère mère, ne m'abandonnez pas encore. Soutenez-moi jusqu'au bout.
La guerre actuelle aura au moins un bon résultat pour nous, celui de nous faire Français.
Paris, juin 1859.
Merci, mon cher et bon Arthur. — Tu me rends un service inappréciable. Je paye tous les jours bien cher la malheureuse vocation qui m'a poussé à prendre la plume dans un temps comme celui-ci et en dépit de la triste évidence depuis si longtemps manifeste pour moi. Si à ces déboires inévitables pour quiconque veut rester fidèle à ses convictions et n'est pas né avec une grande fortune, on ajoute celui de ne pouvoir pas exprimer sa pensée, on arrive à une combinaison d'amertume, de colère et d'humiliation qui forme un des supplices les plus complets qui aient jamais été imaginés. Voici en deux mots où j'en suis arrivé après ce long noviciat auquel tu as assisté : le livre [Lettres d'Éverard), où je me suis donné un mal infini pour faire entendre ce que personne n'ose dire, ne peut pas paraître à cause de la guerre, et, cette raison écartée, il ne le pourra probablement pas à cause de son sujet même. Et tous les journaux où j'aurais pu écrire me sont fermés à l'unanimité. A vrai dire, je le regrette peu. Quelles idées aurais-je eu le droit d'y exprimer?
Beau et glorieux résultat! Pas même la consolation de pouvoir se faire exiler ou, comme à d'autres époques, de se faire envoyer à la guillotine en dénonçant la tyrannie au mépris et à l'exécration des
siècles. Qui oserait imprimer un mot de blâme à rheure qu'il est? Tu me parles de censure — que m'importe celle des tribunaux et de tous les suppôts de cet infâme régime? Il n'y en a qu'une que je redoute, c'est celle de l'imprimeur.
Si je savais l'anglais, mon parti serait bientôt pris.
Adieu, cher ami, tu m'excuseras si je ne t'écris pas plus longuement pour le moment. Tu vois que j'ai peu de choses gaies à raconter.
Ton ami.
Paris, 27 août 1859.
Quoique je sois loin de vous avoir pardonné votre mystification épistolaire, mon cher X... et que j'éprouve encore une violente tentation de vous envoyer au lieu de lettre quelque^ vieux numéros de la Gazette des Tribunaux, néanmoins, par commisération pour la situation mentale où vous vous trouvez, en ce moment, je veux bien vous adresser quelques lignes de bonne amitié, ce qui vous paraitrait une grande marque de dévouement de ma part si vous saviez de quelle besogne variée je suis accablé en ce moment. Je suis tout courbaturé de travail de toute espèce, y compris celui qui est cause de votre malheureuse aliénation et qui a fait de vous UQ pauvre insensé I Aussi vos paroles (touchantes
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dans leur égarement même) m'ont-elles fait faire un douloureux retour sur moi-même. Quoi! me suis-je dit, est-ce donc à cet état de dégradation que je dois en arriver un jour ? Ne le permets pas, ciel juste I car je n'ai pas abusé de tes dons comme ce petit malheureux I II faut que votre folie ait un effet bien contagieux pour me faire plaisanter aujourd'hui, mon cher X... Je n'ai pourtant guère envie de rire et j'ai une triste nouvelle à vous annoncer, bien que je ne sois pas absolument sûr de son authenticité. J'ai vu annoncer dans un journal français, il y a peu de jours, la mort de notre cher et excellent ami Bayle St-John. Ne pouvant me résigner à croire qu'il s'agissait de lui, mais plutôt de son père qui est très âgé ou de tout autre membre de la famille, j'ai aussitôt écrit à sa femme pour la prier de me rassurer et de démentir la nouvelle ; mais je n'ai reçu d'elle aucune réponse, bien que je sois sûr d'avoir envoyé à son adresse exacte.
J'ai conservé plusieurs jours l'espérance de recevoir le démenti de notre ami lui-même, mais ce silence est d'un bien triste augure, et maintenant je redouterais plutôt un éclaircissement que je n'irai au-devant de lui.
Que de choses depuis que nous ne nous sommes pas vus! Mais n'abordons pas ce chapitre, ce serait trop long — et d'ailleurs pour vous il n'y en a eu qu'une seule, qui sans doute, je l'espère, remplira encore un long espace de temps. — Avez-vous vu Jeanron à son passage là-b^? Pour moi, j'ai appris
son retour avant d'avoir appris son départ, et c'est tout ce que j'en sais; avec deux articles très spirituels mais un peu visionnaires, je crois, sur sa découverte d'un Vinci à Milan et qui ont paru dans la Presse.
Dites-moi un peu ce qui se passe là-bas (en dehors de l'accident qui est venu troubler vos facultés). On dit que les personnes atteintes de ces perturbations cérébrales ont souvent (Jcs instants très lucides pourvu qu'on ne fasse aucune allusion à l'objet qui leur fait battre la campagne. Profitez d'un de ces moments -là pour me dire par exemple ce qu'est devenu notre ami Filliard.
Je n'ai aucune nouvelle de la Savoie depuis des siècles.
J'ai passé, il y a quelque temps, une huitaine délicieuse chez Viardot à Courtavenel — seul avec sa femme, ses enfants et Tourgueneff le chasseur. C'est un séjour des plus romantiques. Figurez-vous une plaine à perte de vue parfaitement déserte, avec des bois et quelques champs cultivés d'une immense étendue, mais sans une seule habitation. Tout à coup, derrière des massifs de beaux arbres, vous voyez sortir de terre un vaste château du temps de Henri IV, complètement entouré d'un fossé de cinquante pieds de large sur trente de profondeur. On y circule en bateau. On y pêche à Ja ligne du haut des tours. C'est d'un effet merveilleux. Je suis allé passer quelques jours, .... mais chuti taisons-nous, ô mon âme! pas un mot là-dessus. — Suffit I Je m'entends
— Je veux dire seulement, mon cher ami, que je vous dis adieu pour aujourd'hui — en vous prévenant que ma malédiction reste sur vous et votre postérité jusqu'à ce que vous ayez réparé. Tahomi* nable plaisanterie dont vous m'avez rendu victime.
A M. GOJON.
Paris^ il octobre 1859.
Cher ami, le père Ruas est allé déjà deux ou trois fois chez M. Vauquelin pour avoir l'adresse que vous me demandez, mais on lui répond invariablement qu'il est allé à la campagne et qu'il arrivera demain. Gomme ce demain pourrait se faire attendre encore fort longtemps, je vous écris aujourd'hui.
La perte que vous venez de faire était, je pense, depuis longtemps prévue pour vous et ce sera, j'espère, un grand adoucissement à votre douleur de songer que, dans aucun cas probable, cette vie ne pouvait avoir été ni plus longue ni plus prospère. Plût au ciel que notre jeunesse fût aussi sereine et aussi gaie que le déclin de ces heureux vieillards !
Pour vous, à qui tous les dieux sourient, mon cher Gojon, ce souhait ne peut être que très superflu ; mais quant à moi qui passe ma vie à expier quelques minutes de bonheur par des ennuis inimaginables qui me dévorent et me tuent incessamment, je vous assure que c'est du fond du cœur que j'envie le repos définitif qui succède à la vieillesse.
A M. GOJON. 61
J'arrive enfin à Timpression de mon malheureux ouvrage à travers mille cahin-caha, tous plus lamentables les uns que les autres. C'est la Librairie nouvelle qui s'est chargée de faire ce coup. J'ai été obligé de passer par où elle a voulu et mon traité me met complètement à sa discrétion. Soyez heureux, vous, mon cher ami, puisque c'est là votre spécialité de choix et de vocation. C'est le genre de composition le plus délicat qui existe et celui qui demande le plus d'esprit. Vous en avez assez pour parvenir à votre cent-unième édition.
J'ai vu ces jours derniers notre ami Henry, de Ghambéry. Il m'a dit qu'on ne vous apercevait jamais à la ville. Cela m'a paru d'un excellent augure. Cependant, si vous m'en croyez, vous viendrez ici cet hiver dormir sur vos lauriers. Il ne faut pas épuiser sa veine. — C'est une règle en amour comme au jeu.
J'ai eu la confirmation de la mort de notre pauvre ami Saint-John par un article nécrologique de VAthenœum anglais qu'on a eu la bo"nté de me traduire. Il parait que ce cher garçon s'est littéralement tué de travail. Qu'elle chose terrible que d'avoir une femme et des enfants !
Je n'ai pu encore revoir Jeanron depuis sa campagne d'Italie et sa découverte d'un Vinci.
Je me plais à penser que vous n'êtes pas sans aller de temps en temps faire un tour de promenade du côté de la Motte — Histoire de voir si le printemps s'avance — Ce passage est si charmant I
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Adieu, mon cher ami. — J'essaye de rire, mais vous le voyez, pas moyen! Écrivez-moi une longue lettre pour me remettre Tâme en équilibre. Aussitôt que j'aurai l'adresse en question, je vous l'enverrai.
Je déménage d'ici au mois de janvier parce que j'ai rossé mon portier et son épouse — bien malgré moi! mais il le fallait I...
Tabraccio di tutto cuore.
A M. GOJON.
Paris, 28 octobre 1859.
Cher Gojon,
Après cinquante voyages chez votre ami Isidore aux yeux de rubis, on a enfin pu obtenir de lui l'adresse à peu près exacte de votre marchand de cigarettes. C'est 8 ou 10 rue de la Michodière que gîte cet industriel !
Vous avez l'amabilité do m'ongagor t\ aller passer quelques jours chez vous. — G*osl maintenant trop tard. Je suis rivé ici par une chaiao de plus, celle du journalisme. — Je mo suis engagé au Courrier du Dimanche pour un traitement fixe et très mince, mais susceptible d'augmentation. — Malheureusement, il y a déjà des tiraillements et je crains fort que Pelletan et moi nous ne puissions pas y rester.
Il est question toutefois d'en fonder un autre sur des bases beaucoup plus considérables — où Ton me
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ferait une place honnête et où je n'aurais plus afîaire à un intrigant.
Voilà où j'en suis, cher Gojon, toujours furieux, toujours tourmenté et en proie à des embarras mortels et sans cesse renaissants.
Malgré tout, il y a encore de bons moments et si vous étiez ici je vous ferais rire quelquefois de bons coups. Mais vous êtes un petit volage à qui pour punition TÂmour a passé un anneau dans le nez par où on vous tient captif, sous prétexte de plantations et de jument grise I Allez I. Vous ne l'avez pas volél Voyons, montrez pour deux sous de cœur et venez manger avec moi une douzaine d'huîtres chez madame Lesueur! Elles sont exquises et elle a un saint-émilion étourdissant. Je ne vous dis que ça.
Mais vous n'êtes pas un homme I Continuez donc à croupir dans votre ignominie et prenez du ventre, je serai assez vengé.
A SA MÈRE
Paris, 15 décembre 1859.
Chère mère.
Je pense que quelqu'un de nos amis vous aura fait lire les journaux où il a été question de moi, entre autres \b. Presse du 2 décembre. Je ne vous l'ai pas envoyée non plus que les autres parce que je vous crois très blasée sur cette monnaie-là, mais vous aurez pu en conclure que, si je n'ai pas un
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succès confortable, ce n'aura pas été du moins sans consolation.
Je suis toujours assez tourmenté. Je suis en négociation pour rentrer avec tous les honneurs de la guerre au journal que j'avais été obligé d'abandonner.
Les femmes s'arrachent mon livre malgré tout le mal que je dis d'elles, mais le docteur Pamphile n'est pas content.
En Savoie toutes ces choses-là n'auront guère été comprises. — Mais cela m'est fort égal.
J'ai reçu tout ce que vous avez eu la bonté de m'envoyer par le petit phoque, — et je vous en remercie de tout mon cœur. — Gojon doit venir dans le courant du mois de décembre. — Si vous pouviez m'envoyer par son entremise des gants d'hiver — fussent-ils comme ceux de l'année dernière, vous me rendriez un véritable service.
Adieu, chère mère, soignez-bien votre santé.
A SA MÈRE
Paris, 31 décembre 1859.
Voici deux mois que je passe, chère mère, dans les plus mortels embarras et dans tous les tourments d'une incertitude qui ne me laisse pas une minute de repos. La négociation dont je vous ai parlé a encore échoué. — Alors on est venu me faire des propositions pour le journal que je vous ai dit devoir se fonder en décembre ; on m'y fait un trai-
A SA MERE. 65
tement fixe de six mille francs pour une besogne déterminée qui ne me prendra que huit jours sur quinze. Je pourrai y gagner jusqu'à neuf ou dix mille francs, si cela me fait plaisir, par des travaux en dehors de ma tâche ordinaire. Tout est organisé et prêt. La plupart des articles qui doivent remplir les premiers numéros sont écrits ; il ne manque que Tautorisation du gouvernement qui nous fait traîner en longueur pour nous décourager de l'entreprise. Mais il y a derrière nous de gros capitalistes qui ont le temps d'attendre et qui sont bien décidés à aller jusqu'au bout. Malheureusement je ne suis nullement dans cette catégorie comme vous le savez, et vous devinez dans quelle anxiété je vis, attendant sans cesse un lendemain qui ne vient pas, perdant mon temps en allées et venues, dévoré de mille inquiétudes. Il est évident pourtant que je touche au port, et lâcher pied maintenant serait la dernière des folies. Pour comble de malheur, voici la semaine des étrennes et l'instant de mon déménagement. Ainsi je n'ai jamais été si près d'arriver à une solution brillante relativement ni si près de mourir de faim. A supposer que notre journal paraisse ces jours-ci (on nous a fait dire de nous tenir prêts), je ne puis rien attendre de ce côté-là avant la fin du mois, terme fixé pour les payements. Je n'ai pu obtenir de mon libraire qu'une somme dérisoire. Ces alternatives font de ma vie un supplice.
Adieu, chère mère, soignez-vous bien.
m CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
A M. GOJON.
Paris, 3 janvier 1860.
J'ai lu votre lettre avec un véritable sentiment de peine, mon cher ami I S'il est toujours triste de voir souffrir ceux qu'on aime, il est plus affligeant encore de les voir malheureux avec tous les éléments qui font le bonheur. J'ignore si vous vous rendez bien compte de votre mal et si vous aviez, le jour où vous m'avez écrit, un sujet particulier de tristesse, mais ce qui e^t bien démontré pour moi c'est qu'il en était Voccasion et non la cause. Vous êtes malheureux parce que votre vie manque de but, et qu'en dehors de ce qui la remplit en ce moment, sans lui suffire même pour aujourd'hui, vous n'apercevez qu'un avenir vide et décoloré. Soyez persuadé que toutes vos peines viennent de là. Vous avez adopté un genre d'existence qui n'est pas en rapport avec votre intelligence. Toutes les diversions que vous cherchez à lui donner ne lui feront pas prendre le change. Elle empruntera de son côté toutes les formes de l'impatience et de l'ennui pour vous tourmenter. Ne vous en plaignez pas, mon cher Gojon, c'est votre esprit qui se venge. Vous montez à cheval, mais lui n'y monte pas. Vous faites l'amour, mais lui (à ce que vous me laissez voir) ne s'en mêle guère. Il proteste à sa façon et réclame sa place au soleil. Que ne l'écoutez-vous I Vous êtes encore mille et mille fois
A M. GOJON. 67
a temps, je ne saurais trop vous le répéter. Vous êtes à temps pour entreprendre n'importe quelle étude et vous êtes dans des conditions exceptionnelles, admirables poury réussir. Que ne donneraisje pas pour vous voir mordu d'une ambition, d'un goût, d'une manie quelconque, qui vous intéresse à la vie et donne un objet à vos désirs ! Je veux vous montrer lorsque vous serez ici un de mes amis — un garçon qui a trois ou quatre ans de plus que vous, — qui s'est trouvé tout jeune dans une situation analogue à la votre et a débuté par la vie la plus décousue. Un beau matin l'ennui l'a pris à la gorge et, de désespoir, il s'est jeté tête baissée dans la sculpture. Il y a fait des progrès très remarquables et il vous dira lui-même comme son existence s'est illuminée depuis ce coup de tête. Il est positivement heureux et n'est nullement effrayé de la perspective d'un travail de plusieurs années pour arriver à réaliser son rêve d'idéal. Que je voudrais que cet exemple si frappant fût contagieux pour vous !
S'il m'est permis de me citer, que serais-je devenu sans cette force au milieu des atroces détresses que j'ai eues à traverser cette année et des mécomptes et difficultés de tout genre que je subis encore en ce moment ? Ce n'est pas sortir de ce sujet, mon cher Gojon, que de vous dire que j'ai eu maintes fois l'occasion de reconnaître cette année combien sont rares les amis qui vous ressemblent. — Ceci vous aidera à comprendre combien partent du cœur les vœux que je viens d'exprimer.
08 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
L'expérience a au moins cela de bon au milieu de tant de sources de dégoût et d'amertume : elle fait qu'on aime et qu'on estime davantage ceux qui en sont dignes.
J'ai reçu une bien bonne lettre de Trapadoux qui me demande de vos nouvelles. Il sera ici en même temps que vous.
Le colonel de Foissy, qui m'a écrit aussi très spontanément de la retraite où il habite auprès de madame Gavaignac, me charge de ses compliments affectueux pour vous.
Je suis bien fâché que Filliard n'ait pas réussi autant qu'il le mérite et je ne doute pas qu'il ne prenne une revanche éclatante. Cela n'a en réalité aucune signification, car il n'est rien de si aléatoire qu'un cours. Mais il faut prendre garde d'humilier sa pensée devant les béotiens, c'est cela qui est grave. Un échec pour un homme d'esprit, c'est un triomphe pour eux, et, j'entends d'ici leurs commentaires. Je suis persuadé que Filliard a manqué son effet pour les avoir trop dédaignés et faute d'une préparation suffisante. Il n'a pas réfléchi que, moins l'auditoire est intelligent, plus on doit être sûr de soi-même, car au lieu de vous soutenir, il vous paralyse.
Adieu, cher Gojon, je vous serre affectueusement les deux mains.
A M. GOJON. 69
A M. GOJON.
Paris, 9 janvier 1860.
Cher ami,
Faites-moi envoyer de suite chez moi, rue de Calais, 7, — où je suis depuis ce matin, vos quatre volumes de Leopardi. Il faut qu'en deux mois j'en aie traduit la valeur d'un volume en le faisant précéder d'une étude préliminaire que seul je signerai de mon nom. Je viens de perdre trois mois à attendre le succès de la combinaison d'Haussonville, dont vous avez dû entendre parler et dans laquelle j'ai eu de magnifiques appointements (sur le papier.) — J. Simon vient de m'écrire que c'est une affaire ratée et il faut que je puisse gagner du temps en attendant une autre occasion.
J'ai passé une partie de ma nuit à pleurer sur une lettre de mon ami César. C'est l'agonie. la plus navrante! Il épuise, avant de mourir, toutes les formes de la souffrance et du malheur.
Adieu, cher Gojon, pârdonnez-moi de vous presser pour cet envoi, mais je ne sais où donner de la tête. — Je vous embrasse affectueusement.
P.'S. Everard vient de faire une drôle de conquête: M. Guizot 1 II y a cependant des choses dures pour lui.
10 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.
A M. LE COMTE D'HAUSSONVILLE
Je vous remercie, mon cher monsieur, d'avoir bien voulu songer à moi pour votre collection d'auteurs contemporains. Je m'estimerais fort honoré d'y être admis, mais je ne puis vous promettre ce concours que pour une époque encore assez éloignée, étant occupé pour près de trois mois encore par un' travail qui me demande tout mon temps. Je me propose de faire alors une étude sur les écoles libérales en France au dix-neuvième siècle, qui rentrerait, je crois, dans le cadre de vos publications; mais s'il faut parler franchement, je n'ose guère me flatter qu'il vous convienne sous d'autres rapports ; vous en jugerez lorsqu'il sera terminé. Je vois avec un profond regret s'élargir chaque jour davantage l'abîme qui sépare maintenant les opinions que personne n'était mieux fait que vous pour réconcilier, et il y a tout lieu de craindre que les événements qui se préparent ne rendent cette scission irréparable. Dans cet état de choses, les ménagements, les atténuations, les réticences, .tous les sacrifices, en un mot, qu'on s'impose dans l'intérêt de l'action commune ne sont plus qu'un aff*aiblissement sans compensation, dont la vérité souff*re sans que personne en profite. Malgré ces trop justes sujets de découragement, je n'en serais pas moins heureux de contri-
A SA. MERE. 71
buer dans la mesure de mes forces au succès d'une entreprise que je considère désormais comme désespérée, mais qui m'aura valu du moins la bonne forfortune de rencontrer un homme dont j'estime le caractère à l'égal de l'intelligence.
Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma très respectueuse considération.
■ A SA MÈRE
Paris, 12 janvier 1860.
j: Comment pourrais-je vous en vouloir, chère mère ? Je souffre trop moi-même pour ne pas comprendre vos tourments. Le malheur me poursuit avec un acharnement incroyable. L'affaire dont je vous ai i parlé, qui était très sérieuse et dont tous les jour- I naux se sont entretenus, vient d'échouer devant un I refus formel du conseil des ministres. C'est une * situation pécuniairement très brillante qui m'échappe I encore. Mais je viens de conclure un traité avec un j libraire pour un travail qui me sera payé d'avance et à mesure qu'il se fera — ce qui m'assure quel ques mois de répit. — Toutefois je ne vous annonce cela qu'en tremblant parce que tout me craque dans les mains.
Il suffît que j'entreprenne une chose pour qu'elle ; tourne mal, même dans les conditions les plus favcrables.
Adieu, ne m'accusez pas et aimez-moi. Je demeure '^ maintenant, 7, rue de Calais.
72 COKBXSPOyJULVCm DE p. LANFRST.
A SA MÈRE
Pans, 4 mars 1S60.
Il y a bien longtemps qpie je n'ai eu de vos noa- i velJes, chère mère. Parlez-moi un peu de vous, de' votre santé et de nos amis de Ghambéry. Je travaille beaucoup et tâche en même temps de prendre le '■ plus de plaisir possible, mais cela est assez difficile à faire marcher de front. Je ne sors guère avant six heures du soir, je cours le monde jusqu'à minuit, et je retravaille jusqu'à trois heures du matin, après quoi je me couche. Ce qui est singulier, c'est que cette vie ne me fatigue pas du tout et que je me( porte merveilleusement depuis je suis débarrassé d mes gros soucis.
Mon dernier éditeur m'a volé comme dans un bois quant à celui que j'ai pris maintenant, il me pay d'avance, ce qui est d'une galanterie rare dans c métier-là. Pourquoi n'a-t-il pas cent mille volume à me demander?
Adieu, chère mère, je vous embrasse de tout mo cœur. Aimez-moi comme je vous aime.
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A M. GOJON.
Paris, 15 avril 1860.
Je vous autorise par les présentes, mon cher Gojon, à répondre pour moi sans recourir au télégraphe toutes les fois que l'occasion s*en présentera. Suivez en cela votre premier mouvement, qui est toujours bon.Même pour les cas douteux, je n'hésite pas à m'en rapporter à votre nez que j'ai toujours trouvé sur la piste de l'honneur et de la vertu I N'ayez aucune crainte d'articuler trop vivement les démentis, surtout lorsqu'il s'agit de suppositions comme celles de l'autre jour : un « vous en avez menti » n'aurait pas été trop mal placé. Vous pouvez y mettre hardiment ma signature à côté de la vôtre et être sûr que j'y ferai honneur.
Paris regorge de démocrates savoyards en quête de fonctions impériales ; on en rencontre à chaque instant sous ses pieds. Ils lèchent les bottes de cet homme avec autant de zèle qu'ils en mettaient, il y a un mois, à crier: « A bas la France! » Ce parti avait déjà fourni beaucoup de domestiques au régime actuel, mais eux, ils en seront les décrotteursî
Adieu, mon cher. Rien de nouveau ici. Je suis toujours passablement assassiné de besogne.
Recevez ma bénédiction paternelle.
Rappelez-moi au souvenir de Filliard.