‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 6 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

74 C0RRB8P0NDAHCS DB P. LAKFRET.

A. M. GOJON.

Paris, 11 juillet 1860.

Mon cher petit Gojon,

Est-ce que dans le cas où le hasard voudrait que j'opère une descente chez vous, en Savoie, vous seriez toujours homme à me donner un asile de deux ou trois jours dans votre repaire? Je tiens fort, avant de prendre une détermination, à savoir où vous en êtes et si je ne cours pas le risque de tomber au milieu de votre lune de miel. Cela me désolerait sous tous les rapports. Écrivez- moi un petit bout de lettre gentil, comme vous savez les écrire, et donnez-moi beaucoup de vos nouvelles.

Le père Lesueur, où je ne vais plus très souvent depuis qu'on ne vous y rencontre plus, m'en a demandé il n'y a pas huit jours. Il paraissait en proie à l'inquiétude la plus extraordinaire à votre endroit; je l'ai rassuré.

J'arrive à la fin de ma besogne sur les papes. — Elle a été très rude et je suis sur les dents. Je paraîtrai d'ici quinze jours.

Que cela vous rende indulgent pour ce billet si court.

Adieu , cher ami , je vous embrasse affectueusement.

A M. ULBACH. 75

A M. ULBACH

Octobre 1860,

Mon cher ami,

Il est très vrai que j'ai été sérieusement malade, mais il est encore plus vrai que j'en ai réchappé en quelques jours et contre toutes les règles, au grand ébouriffement de mon médecin qui est de Técole classique. Vous êtes bien gentil d'avoir parlé ainsi pour la Revue nationale. D'après le nom de M. Charpentier, j'imagine que cette revue n'est autre chose que le Magasin de librairie accommodé à une sauce nouvelle. Je ne demande pas mieux que de m'engager comme marmiton politique ; mais je voudrais avoir quelques renseignements sur le personnel de cette entreprise humanitaire.

Au reste, puisque vous en faites partie et puisqu'on m'y accepte, ou du moins qu'on est disposé à m'y accepter, je puis bien y aller àyeux fermés. Ma façon de voir et d'agir est assez claire pour ceux qui ont pris la peine d'y regarder.

Si donc il y a urgence, donnez vous-même mon consentement, en supposant, bien entendu, que les autres conditions soient raisonnables. Je puis être à Paris avant le 30 novembre, car je suis parfaitement rétabli. Écrivez-moi là-dessus quelques détails et dites-moi si l'affaire tient ; je partirai au plus vite.

Je vous ai regretté bien souvent, mon cher ami,

70 OOHRIBIf'OIfDAirCE DB P. LA9FBXT.

YOM» i\i vdlrfî ainnalilc voisin de la rne doBoeber, au fiitiri do (*4i déplorable pays, désolé par TaDiiexion. lYtini vrtiiH qui nie traitez en étranger, puisque tous Mit ffiti piirldx ni do madame Ulbacb, ni de Totre petite lllto. Jh proloMto, ot je les prends Tane et l'autre à l^^Mudfi quo r/ont 1& une exclusion imméritée. Tous voyo/ quo voum mo forcez à avoir beaucoup de fatullït. MalM on dit que ça réussit.

Kl la confrérie du Trente-et-un, comment vat-nlle?Ouel bon luisser-aller et quels bons rires ! C'est un carnaval perpétuel et sans faux nez. Yeillez bien h ne pas laisser corrompre l'esprit de cette excellente institution.

Adieu, mon cher Ulbach, et mille fois merci de ne m'avoir pas oublié. Faites-moi l'amitié de voir ces messieurs de la Bévue nationale et de savoir quelles sont leurs dispositions définitives à mon égard. -— J'attends un mot de vous pour avancer mon départ.

Votre affectionné.

A M. ULBACH

Mon cher ami,

J'ai lu, hier, dans les Débats, une annonce sur le premier numéro de la Bévue nationale, et ce journal me paraît fait dans d'excellentes conditions de succès. D'autre part, les conditions que vous avez stipulées pour moi me conviennent parfaitement. Vous

A MADAME PLANAT DE LA PAYE, 77

pourrez donner mon acceptation comme certaine et définitive. Je ne puis que vous remercier de pouveau et du fond du cœur de votre amicale et obligeante intervention en ma faveur. C'est un véritable service que vous m*avez rendu, je ne l'oublierai pas.

Je compte partir incessamment pour Paris. Ma première visite sera pour vous.

A bientôt, mon cher ami. Croyez bien à mes sentiments affectueux. Je regrette d'apprendre que madame Ulbach ait été souffrante; vous me parlez heureusement au passé et j'espère qu'il ne lui en reste plus rien aujourd'hui.

Faites-lui agréer, je vous prie, mes amitiés respectueuses. Je vous serre les deux mains.

A MADAME PLANAT DE LA PAYE

Chambéry, novembre 1860.

Une maladie assez courte mais très douloureuse que j'ai faite, par suite d'un coup de froid, est la cause qui m'a empêché, chère madame, de répondre aussitôt que je l'aurais désiré à votre bonne lettre et à votre précieux envoi que j'ai reçus avec un égal plaisir. Je profite de la première trêve qui m'est accordée pour vous en remercier. J'espère que vous ne refuserez pas de me croire, chère madame, si je vous dis que j'ai bien souvent pensé à vous durant ces trois derniers mois si décisifs pour la cause italienne. A mes yeux, comme pour tous ceux qui vous

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connaissent, vous êtes maintenant tellement identifiée avec cette noble idée, que vos amis ont à se réjoifir doublement de ses succès comme d'un triomphe pour elle et d'une victoire pour vous. Cette association, dont vous avez le droit d'être fière, est la récompense bien méritée d'un dévouement si précieux et si intelligent. Soyez sûre que l'Italie n'oubliera pas votre nom.

Je suis heureux de voir si bien achevé le monument que vous avez voulu élever à la mémoire de votre illustre ami. Quelle plus belle louange pouvaitil ambitionner? Les hommes vraiment grands veulent moins être glorifiés que connus, parce qu'ils savent bien que leur meilleur éloge est toujours dans ce qu'ils ont fait et pensé. C'est cette lumière que vous apportez aujourd'hui sur le tombeau de Manin — celle de la vraie gloire. J'ai relu avec une admiration toute nouvelle les titres de cette belle existence, qui sont encore les plus légitimes que sa patrie puisse invoquer pour être libre. Il aurait pu lui léguer sa mémoire comme le gage le plus sûr de son aff*ranchissement. C'est ce que vous avez compris mieux que personne, chère madame, et grâce en grande partie à vous, la cause de Venise est déjà gagnée dans tous les cœurs. Le reste viendra de soi.

Faites agréer, je vous prie, tous les sentiments de la plus respectueuse amitié à M. Planât et recevez, chère madame, l'hommage d'un profond dévouement.

A M. GOJON. 79

A M. GOJON.

Chambéry, 16 novembre 1860.

Mon cher ami, j'espérais aller vous voir aujourd'hui, mais rhorrible temps qu'il fait et le petit renouveau de douleurs qu'il me procure me forcent à y renoncer. Il faut que je reparte pour Paris sans vous avoir vu, à mon grand déplaisir et au désappointement de ma mère, qui espérait que je profiterais de cette occasion pour aller vous réclamer son parapluie. Je comptais vous attendre pour faire le voyage avec vous et pour achever de me rétablir ici ; mais on m'offre 5,000 francs pour aller faire la revue politique dans une revue qui vient de se fonder, et comme ce travail me convient sous tous les rapports, je saisis l'occasion aux cheveux. Gela s'appelle \di Revue nationale. — Adieu donc, mon cher Gojon, je vous serre les deux mains et vous prie de me pardonner cette infidélité forcée. Excusez-moi auprès de M. Raet, à qui j'avais promis de vous mener chez lui, et faites-lui agréer toutes mes amitiés. Venez bientôt. Je pars demain samedi, à trois heures.

Tout à vous.

80 C0RRS8P0NDAKCS BB P. LANFRET.

A M. GOJON.

Paris, 29 décemlre 1860.

Je VOUS en prie, mon cher petit Gqjon, donnezmoi une autre impossibilité à chercher que ce gobelet d'honneur, car il est absolument introuvable, et on me rit au nez chez tous les marchands de bibelots où j'expose ma requête. L'exhibition même du splendide dessin que vous m'avez envoyé comme spécimen ne parait leur causer aucune impression de respect. Ils m'écoutent d'un air de commisération et d'incrédulité en me reconduisant vers la porte. Pourquoi, au lieu de ce gobelet, n'offririez-vous pas à votre illustre viticulteur une statue en pied de Tanimalcule qui a produit l'oïdium. Ce serait beaucoup plus flatteur et plus économique.

J'ai diné il y a quelques jours avec Filliard et il a été fortement question de vous. Il admire beaucoup vos transformations de Francin. Vous en ferez une vraie francinière. Ce sera, quoi que vous en disiez, votre seul roman. J'admire votre aplomb de me parler encore de ce roman, vous n'écrirez jamais que pour Reteur et Rigoletto.

J'ai revu la femme de notre pauvre Saint-John dans une triste situation !

Adieu mon cher ami, écrivez-moi et tâchez de passer quelques jours ici.

Votre ami affectionné.

A MADAME PLANAT DB LA FAYE. 81

A MADAME PLANAT DE LA FAYE

Paris, 30 janvier 1861.

J'ai été bien heureux, chère madame, de recevoir votre volume et de voir enfin achevé le monument que vous avez élevé à la mémoire de votre ami. C'est le plus beau qu'il ait jamais pu ambitionner puisqu'il n'y est loué que par ses propres actions. Croyez bien aussi que votre travail ne sera pas perdu pour la cause vénitienne. Le spectacle de tant de sagesse et de grandeur, venant se placer en regard de Thorrible oppression qui les écrase, ne peut manquer de frapper les esprits qui pensent en Europe, et plus le poids de ces infortunes imméritées s'aggravera, plus l'heure de la protestation sera prochaine et décisive.

Je vous remercie du fond du cœur, chère madame, des bonnes paroles dont vous avez accomj pagné un présent qui m'est si cher. Vous vous exagérez ce que je puis avec toute la bienveillance que vous avez pour vos amis. Le triste régime qu'il me faut subir énerve le peu de forces et de fierté que j'aurais pu mettre dans mes écrits ; mais une chose dont je vous prie de ne jamais douter c'est de mon amour et de. mon dévouement pour les opprimés mes frères. Je suis honteux seulement que ma maul vaise fortune ne m'ait jamais permis de verser pour I eux autre chose que de l'encre.

Adieu, chère madame, j'espère avoir le plaisir de vous voir prochainement. Gonservez-moi, je vous prie, vos bontés et agréez l'expression de mes sentiments très affectionnés et tout dévoués.

Combien vous avez raison ! Il n'y a de vraiment beau en ce monde que les sentiments calmes et pour ma part j'en raffolle î Ils sont commodes, portatifs, point compromettants ni gênants. Ce sont les seuls en un mot que puisse avouer une personne prudente et tenant comme il convient au re pos de son existence. Hors de là, il n'y a qu'inquiétude, combat et déception. Les malheureux que la tendresse a choisis pour ses victimes assurent, il est vrai, qu'ils lui doivent des heures qui résumaient pour eux l'infini et ils l'adorent jusque dans les tourments qu'elle leur inflige, mais il faut les plaindre, car ils ne savent ce qu'ils disent. S'ils pouvaient goûter un seul instant les délices qu'une âme bien faite trouve dans une estime partagée, ils n'en voudraient plus connaître d'autres. Les affections déréglées sont — comme dit le psalmiste — semblables à ces fruits remplis de vers que le voyageur cueille sur les rivages de la mer Morte. Elles sont en outre, ainsi que vous me le faites remarquer, avec non moins de philosophie, destinées à finir tôt ou tard, ce qui leur donne un carac-

tère tout à fait.àparlau milieu des choses humaines. — Quant aux sentiments calmes, s'ils prennent fin, c'est par pur accident.

En effet, il n'y a guère de raison pour qu'ils finissent. Ils se comportent avec une si sage économie qu'on ne conçoit pas qu'ils puissent Jamais dépenser leur capital.

A cela j'ajoute avec les saints Pères que les passions font rendre à la créature un culte qui n'est dû qu'au créateur. — Concurrence criminelle 1 et qu'elles reposent invariablement sur la très fausse idée qu'on a des perfections de la personne aimée, quin'est que mensonge, poussière et fragilité, comme nous le voyons par l'écriture. — Quelle est l'amante et quel est l'amoureux dont les illusions n'aient été emportées par le temps implacable ? Dès lors ne vaut-il pas mieux commencer par la fin, devancer la destinée, voir les choses d'un œil Impartial el froid, devenir vieux avant d'avoir été jeune, aimer la modération d'un esprit positif et, selon votre ^tD4thode, mettre son cœur dans le bain-marie dont température d'une éternelle tiédeur est à l'abri variations du ciel capricieux et où il n'aura lis à craindre ni les orages de l'oiseau, ni les i'HBcinations de l'abtme? Oui, vous avez raison : le lade est un tombeau, l'amour une effroyable itification, et la sagesse consiste à ne pas vivre. Je vois cela très clairement, et je vois aussi que je Buis très maliieureux parce que j'aime et parce que \ je vis.

84 CORRESPONDANCE DE P. LANFBXT

J«5 persiste dans mon humble préférence pool Mozart apn>s l'avoir de nouveau comparé samedi i celui que vous mettez au-dessus de lui. Je serai tonl jours du parti de la lumière, de la proportion et dJ la mélodie contre le brouillard et les digavations; de la simplicité contre les choses compliquées ; de rinspiration contre la science pure. J*ai la petî- Icsse de croire que la musique est plutôt îàxU pour le sentiment que pour la métaphysique et le descriptions.

Autant j'aime et j'admire Beethoven dans ses œuvres nettement dessinées, autant il m'est insupportable lorsqu'il fait de l'algèbre.

Si vous ne m'avez pas compris, tant mieux. — Soyez assez charitable pour faire allumer votre fei avec ma lettre et oubliez de même les àneries plu ou moins sentimentales dont je vous ai ennuyél depuis six mois. Vous avez été avec moi d'una patience admirable et je suis humilié d'y avoir si mal répondu. Heureusement je sais que vous ne

A M. LE COMTB D^HAUSSONVILLE. 85

prenez pas toutes ces puérilités au tragique, sans quoi je serais parfois très embarrassé vis-à-vis d'une personne aussi sensée et aussi raisonnable que vous.

A M. LE COMTE D'HAUSSONVILLE

Monsieur,

J'ai reçu ces jours derniers seulement la brochure que vous m'avez fait Thonneur de m'adresser. J'ai été doublement heureux que vous m'ayez à la fois procuré le plaisir de la relire et donné le droit de vous en remercier, privilège que n'ont pas tous ceux qui vous en sont reconnaissants, et je sais combien ils sont nombreux. Mes félicitations viennent bien tard après le retentissement européen qui l'a accueillie et vous a si bien vengé du silence honteux de la presse française. Aussi me contenterai-je de de vous répéter ce que j'ai dit dès le premier moment de son apparition, qu'elle est à mes yeux le seul manifeste politique virilement senti et pensé qui ait paru en France depuis 1852. C'est la première fois qu'on regarde en face le Deux-Décembre avec le calme et la fermeté d'un ennemi qui pourrait être un juge. Il en a été visiblement troublé. A quel autre motif attribuer le subit abandon des nouvelles mesures de clémence qu'il se préparait à nous infliger? L'effet moral a été immense : il m'a été donné n. 8

de Tobserver sur les esprits les moins disposés à partager quelques-unes de vos vues.

Ce succès éclatant, celui qui a répondu au récent article de M. Villemain ne vous semblent-ils pas, monsieur, un appel d'autant plus significatif qu'il est moins prévu, adressé aux hommes éminents du parti auquel vous appartenez ? N'est-ce pas une démonstration sans réplique de la supériorité d'une opposition nette et courageuse sur la politique d'épigrammes et d'allusions ? Cette autorité morale qu'ils retrouvent presque intacte sous tant de ruines ne leur fait-elle pas un devoir de sortir enfin de l'abstention à laquelle ils se résignent depuis dix ans ? Si l'esprit public qu'on croit mort n'était qu'endormi, quelle force lui rendraient quelques-unes de ces heureuses audaces ! L'intérêt de parti se confond ici merveilleusement avec le soin de leur propre gloire. Quel prestige ne gagneraient-ils pas à se montrer aujourd'hui sur le champ de bataille, que leurs anciens adversaires ont pour la plupart déserté? Ceux-ci auraient peut-être bien encore assez d'esprit politique pour applaudir à leur succès, c'est à peu près le seul emploi dont ils se montrent capables à l'heure qu'il est.

Agréez, monsieur, l'expression de ma très haute et très respectueuse considération.

Il est convenu que vous êtes une personne incommensurablement angélique et que je suis un être malfaisant et indigne de Ténorme affection que vous avez pour moi. Pourquoi laissez-vous supposer que cela puisse faire l'objet d'un doute ? C'est le premier article de foi de ma religion. Le second c'est que vous êtes infiniment bonne et infiniment aimable. Le troisième c'est que je suis un imbécile. Je m'en console en pensant que j'étais nécessaire pour exercer vos vertus et faire ressortir toutes vos perfections, que j'ai le plaisir devons révéler à vousmême comme Tombre enseigne au soleil qu'il est un corps lumineux. Cette comparaison, qui n'est pas absolument neuve, me plaît beaucoup pour un motif; c'est que cet astre soi-disant bienfaisant qui incendie autour de lui toutes les pauvres petites planètes qui s'éprennent de sa lumière est, à ce que disent les astronomes, un corps parfaitement froid, qui brûle son prochain sans s'être jamais douté luimême de ce que c'est que la chaleur. Ce phénomène ne vous paraît-il pas un des plus singuliers qui se puissent imaginer? — Je dis donc que je n'ai choisi cette comparaison que pour avoir l'occasion de vous apprendre cette bizarre particularité au cas que vous l'ignoriez. Comme on voit bien par là que ces astres

88 CORRESPONDANCE DE P. LANFRBY.

tant vantés sont après tout bien loin de nous valoir. Ce n'est pas chez les êtres doués d'une âme immortelle qu'on pourrait rencontrer de telles anomalies.

— Au contraire !

On m'a beaucoup parlé hier soir du livre d'une madame G. que je suppose être la folle dont vous vous plaigniez récemment. Il paraît que c'est d'une exaltation alarmante pour sa santé. 11 y a sur elle un bien joli mot de Sidney-Smith : « Avant d'avoir « vu madame G... je n'avais jamais pu deviner l'éty- « mologie du mot grotesque, r-

Je ne suis pas allé au théâtre lyrique, mais je sais que la représentation a été très belle. J'ai passé hier la soirée chez Lamartine ; je ne l'avais jamais vu, et c'est un spectacle qui en vaut bien un autre.

N'ayez donc plus de remords à cause de moi. — Je n'en vaux pas la peine. — A votre place j'en aurais fait tout autant ; il faut bien se distraire en ce monde. Les heures sont si longues, les amis si ennuyeux, etc. D'ailleurs qu'est-ce que vous voulez qu'on vous pardonne? Je ne sais rien, moi ! Il faudrait d'abord me dire le mal que vous vous imaginez m'avoir fait. — Alors, je pourrais entrer en accommodements avec votre conscience bourrelée.

Ma conduite n'est pas si difficile à expliquer que vous croyez ; je sais que vous avez un certain fonds d'indulgence pour moi et j'en abuse quelquefois. — Voilà tout. Il vous plaît d'appeler cette indulgence de l'affection et ma conduite de l'ingratitude, c'est en quoi je me permets une appréciation un peu différente de la vôtre. Si je croyais véritablement, sincèrement, posséder votre affection, je... peu importe ce que je ferais puisque je suis sûr du contraire; je connais très exactement le genre de sentiment que je vous inspire. J'occupe dans votre vie une place très distinguée entre Popilius et votre terre-neuve. Je ne me plains pas, c'est plus sans doute que je ne mérite. Mais enfin si vous me demandez pourquoi il se pré sente certaines irrégularités dans mes rapports avec vous, je vous répondrai qu'elles ont peu d'importance à mes yeux parce que je sais qu'elles n'en ont aucune aux vôtres. Je suis toujours sûr d'obtenir mon pardon. On pardonne mille fois plus aisément aux gens qui nous amusent qu'aux personnes qu'on aime. Et si vous me demandez pourquoi, en règle générale, je ne vous accable pas de mes visites — vous saurez que c'est parce que je vous crains, parce que je vous sais par expérience trop bien à l'abri de cette affection que vous inspirez sans la ressentir et

dont vous parlez sans la connaître.

90 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

Vous voulez savoir ce que je fais. Je ne fais rien que me débattre contre des conspirations assommantes qui semblent vouloir emporter ma tête d'un côté et mon cœur de l'autre. — C'est un tourment étrange. Si vous le connaissez^ je vous plains. Mais si vous ne l'avez jamais connu, je vous plains plus encore.

Je suis bien bon de plaindre une personne aussi supérieure que vous l'êtes à toutes ces misères terrestres ! Je ne puis, je ne veux, je ne dois que vous admirer. Vous voyez bien que c'est là ma véritable destinée. Je finis ainsi après avoir pris la plume avec rintention de vous barbouiller d'encre vos belles mains. Il ne me reste plus qu'à les baiser et à me taire.

A M. GOJON.

Paris, 15 décembre 1861.

Je vous adresse par la poste, mon cher Gojon, le seul livre que j'ai pu trouver après d'assez longues recherches dans la catégorie fort réduite que vous m'avez indiquée. Il y a quelques volumes de fables, mais ils ne sont pas présentables ni comme typographie, ni comme gravures. Le livre que je vous envoie est d'un poète qui a beaucoup de réputation en Allemagne et les images m'en ont paru d'un goût excellent. Il n'a qu'un tort, c'est de ne coûter que cinq francs cinquante centimes, ce qui vous le fera sans doute paraître détestable.

A SA MERE. 91

J'ai eu deux fois de vos nouvelles depuis un an, une fois par Trapadoux et Tautre par Filliard. C'est assez coquet comme dirait M. Guizot.

J'ai appris par eux que vous avez résolu de consacrer le reste de votre existence à réparer votre maison, afin que vos héritiers s'y trouvent mieux à l'aise, et que vous étiez très satisfait d'y avoir déjà employé quatre ans — les quatre plus belles années de votre vie ! C'est très beau, très philanthropique, et j'irai certainement contempler l'année prochaine ce temple de Vesta. Filliard m'a fait le plus grand éloge de vos arrangements.

Ici on recommence un peu à vivre et vous avez grand tort de ne pas essayer d'en goûter de nouveau. Qu'est devenu ce roman dont vous m'avez parlé, petit imposteur?

Votre ami affectionné.

A SA MÈRE

Je vous remercie de tout mon cœur, chère petite mère, de vos bonnes étrennes et de vos bonnes paroles. Les unes et les autres m'ont fait le plus grand bien. Mes maux étaient au comble et maintenant ne peuvent plus que diminuer. Ils diminuent même tous les jours. Figurez- vous qu'à toutes mes souffrances physiques et morales était encore venue s'ajouter une rechute dans une faiblesse d'avant mon

projet de mariage. Rechute amenée par les plus perfides amorces qui ne cachaient qu'une vengeance féminine. Je me suis relevé aussi de ce côté-là, non sans peine, hélas ! et je suis encore tout endolori de tant de blessures portées en même temps. Mais votre cœur est mon refuge, chère mère, aimez-moi toujours comme je vous aime.

A M. GOJON.

Paris, 13 février 1862.

Mon cher ami.

Mon indisposition a été la mort de ce pauvre Filliard qui est arrivée au moment de mon travail et ne m'a pas permis de le faire. Je n'ai pas besoin de vous dire combien elle a été imprévue pour moi et combien je l'ai ressentie. Je l'ai vu cinq à six jours avant et depuis les médecins ne m'ont pas laissé pénétrer jusqu'à lui. Dans cet entretien il m'a beaucoup parlé de vous, avec une grande amitié comme toujours. 11 craignait de vous voir arriver avant sa complète guérison et se préoccupait surtout de vous épargner l'ennui de le voir malade.

Je vous remercie de tout mon cœur de votre amicale sollicitude, mon bon et cher Gojon. J'ai eu le plaisir de voir votre excellente mère, qui est en bonne santé, ainsi que M. Gaffe. Trapadoux me charge de mille choses affectueuses pour vous.

Votre ami affectionné.

ia63.

Je suis bien en retard avec vous, mon cher monsieur, pour vous remercier de votre excellente lettre du premier de Tan. J'ai été tous ces temps-ci et je suis encore pour un ou deux jours dans la presse de mes dernières corrections d'épreuves, sans parler de beaucoup d'autres occupations de toute espèce ; que cette situation me serve d'excuse à vos yeux. Vous recevrez mon volume aussitôt qu'il aura paru. Croyez, je vous prie, que je vous suis mille fois reconnaissant de toutes les choses aimables que vous me dites ; et en retour de vos bons souhaits je désire bien vivement vous voir sortir de vos tracasseries universitaires. Il est permis d'espérer que le changement de régime qui s'opère en ce moment rendra vos censeurs moins exclusifs et moins étroits dans leurs jugements. Ce sera une bien heureuse nouvelle pour moi de vous savoir sorti d'embarras et arrivé à une position plus digne de vos talents.

Si d'ici à vos nouvelles épreuves je voyais le moyen d'y contribuer de quelque manière (avec tous ces remaniements ministériels, la chose n'est pas impossible) soyez sûr que j'en saisirais l'occasion avec un vif plaisir.

Je vous serre bien cordialement la main.

91 CORRESPONDANCE DE P. LANFRBY.

A M. REVEL

Si je ne connaissais pas, mon cher Revel, la man- -j suétude infinie dont on est doué dans la bienheu- ^ reuse période que vous traversez depuis trois mois, je ne prendrais certainement pas la plume, même pour m'excuser. — Mais votre lune clémente laissera tomber sur moi un de ses rayons et vous ne penserez même pas à m'adresser un reproche. Il me sera moins facile de faire taire mes remords et vous êtes cause qu'ils m'ont déjà fait passer beaucoup de mauvaises nuits. — Mais ne parlons pas de cela, car vous allez vous attendrir et me plaindre au lieu de m'en vouloir. — Et je ne me pardonnerais pas de faire un aussi indigne abus de votre sensibilité !

11 faut que vous sachiez, avant tout, que ma vie a été tellement dévorée depuis mon arrivée ici, que j'ai à peine eu le temps de me retourner et, pour : tout dire, je n'ai pas encore pu voir mon ami Vacquant. Gela vous donne une idée de l'engrenage où . nous sommes pris l'un et l'autre.

Pourtant il y a aujourd'hui plus d'un mois et demi - " que je suis allé chez mon ami Grepet que vous ave» « vu, je crois, à Chambéry, et que je l'ai prié de me faire votre commission auprès de son fabricant dé ; J

A M. REVBL. 95

meubles. Il lui a écrit au bout de quelques jours et, n'en ayant pas reçu de réponse, il s'est rendu à son établissement au faubourg Saint-Antoine. Là, il a appris qu'il s'était ruiné pour avoir fait trop de croquis et pas assez de meubles ou, pour mieux dire, pour avoir voulu trop mêler la fantaisie au métier. Il s'est mis à sa recherche et, d'adresse en adresse, a fini par le découvrir dans la rue des Saints-Pères. 11 lui expose de quoi il s'agirait ; le fabricant ne demande pas mieux et promet de venir chez moi — huit jours après je l'attendîds encore. Enfin, il tombe chez moi un matin, mais sans le moindre croquis. — Il m'enverra des échantillons le lendemain, — huit jours se passent sans que je le voie. — Je vais chez lui furieux, — ses chaises Louis XV étaient des chaises pour salle à manger. Voilà en gros, mon cher ami, les péripéties ridicules de cette négociation.

Que faut-il que je fasse ?

Je n'ai pas été plus heureux en ce qui concerne l'institut philotechnique. 11 est très connu des personnes auxquelsj'en ai parlé, mais il m'a été impossible d'en rien tirer de net et de précis sur son genre d'organisation. Vous devriez vous adresser directement à M. Marguerin, proviseur du collège Ghaptal, qui en a, je crois, présidé cette année-ci la distribution des prix, et qui se ferait un plaisir, je n'en doute pas, de vous donner tous les éclaircissements désirables.

Adieu, mon cher Revel, écrivez-moi prompte-

CORRESPONDANCB DE P. LANFRET.

ment. — Présentez mes hommages respectueux à madame Revel.

Votre ami dévoué.

A SA MÈRE

J'ai préféré le silence à la plainte, •• Après beaucoup d'ennuis et d'inquiétudes, qui m'ont fait perdre un temps précieux et ont un moment compromis gravement ma santé (qui est loin d'être rétablie), j'ai fini par confier mes embarras à des amis obligeants qui ont compris que, si j'étais victime d'un libraire dé mauvaise foi, ce n'était point une raison de me laisser mourir de faim, et n'ont pas craint de hasarder sur mon avenir quelques centaines de francs, dont j'ai vécu jusqu'à ce jour. En mesurant la distance que j'ai franchie du premier pas que j'ai fait dans le monde, ils savent où pourra me porter le second. Ils savent aussi que ce n'est pas sans sacrifices qu'on arrive à de tels résultats. Us voient mes souff*rances et ma vie de travail. Ils ont confiance en ma loyauté, en ma probité, en mon honneur.

En me voyant vivre pauvre et isolé après avoir refusé la rédaction d'un journal , qui m'a été offerte delà part du prince Napoléon, avec tous lès avantages qui s'y rattachent, ils comprennent que je suis de ceux qu'on n'achète pas, parce que rien ne peut les payer.

yS'

A M. CHARPBNTIBR. 97 ' -^^

En me voyant, malgré cette position ingrate et humiliée, recherché; caressé et aimé de tous les hommes de génie et de tous les hommes de bien qui viennent tous les jours me chercher dans ma solitude, ils ^comprennent qu'il y a à cela un motif: c'est que ma place est marquée parmi eux. Leurs sympathies me l'assurent d'avance.

C'est grâce à eux que j'ai pu poursuivre les grands travaux que j'ai entrepris et dont la publication n'est pas aussi prochaine que je l'espérais parce que leur extension dépasse de beaucoup mes prévisions et comprendra trois ou quatre volumes, au lieu d'un quart.

A M. CHARPENTIER

Mon cher monsieur, votre lettre me montre que

vous voyez très bien le danger de la crise que nous

traversons, mais je ne crois pas que l'expédient que

vous imaginez puisse avoir la moindre efficacité. Le

public ne compte pas les pages d'une chronique, il

lui importe fort peu qu'elle ait quinze pages au lieu

de douze, mais il aime les choses écrites avec nerf et

bâille aux remplissages et aux amplifications. Or, c'est

déjà un véritable tour de force que de remplir douze

pages avec les riens de la politique du jour et de

donner un aspect nouveau toutes les quinzaines à

des questions rebattues et usées jusqu'à la corde.

Ce qu'a aurait fallu à la Revue en ce moment, ce II. 9

- :.^8 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

sont de bons travaux et je ne me suis pas fait faute de vous le prêcher. La vérité me force à vous dire que la plupart de ceux que vous insérez sont d*une médiocrité exécrable et perdent une œuvre conçue et entreprise]dans d'excellentes conditions de succès. Je ferai mon possible pour vous satisfaire, mais ne me forcez pas à me préoccuper de tirer ma prose en longueur, ou le résultat ne pourra être que détestable. Ce qu'il vous faut à tout prix dans le prochain numéro, c'est une réfutation vive et mordante du pamphlet de Guizot. Tout doit être subordonné à cela et il vaut mieux au besoin se passer de chronique. La chose sera intitulée : Lettre à M. Guizot SU7' la Question romaine. Je me charge de la faire bonne, mais à la condition que je ne sois pas embarrassé d'autres préoccupations. Elle pourra avoir de 20 à 25 pages et ce sera une excellente réclame que de la faire paraître en brochure. Mais n'oubliez pas que deux choses sont nécessaires: 1*» qu'elle paraisse presque en même temps que le livre et avant les autres réponses qu'il s'attirera ; 2° qu'elle soit aussi bien faite qu'il est possible de l'être à une chose improvisée au milieu du feu.

Votre bien affectionné.

A SA MBRE. Od /

A SA MÈRE

Vevay (Suisse), 14 août 1863.

Ma chère mère,

Je suis bien heureux d'apprendre que votre arrangement est enfin terminé. J'espère que vous aurez fait les choses de façon que Thésie en soit contente, car vous savez aussi bien que moi qu'elle Ta bien mérité.

Vous avez bien raison de désirer que mes propres affaires soient aussi faciles à arranger I Que le ciel vous entende! Elles vont avec une lenteur bien désespérante, mais je suis forcé à tant de prudence et de circonspection ! Tout serait perdu si tout ce beau monde que je vois dans cette maison venait à se douter que j'ai la moindre intention matrimoniale. Je suis donc forcé à la fois de me cacher et de me faire deviner. Je suis toujours accueilli avec une bonté charmante, surtout par la mère, qui e^ une créature angélique. Sans vous connaître, elle ne me voit jamais sans me demander de vos nouvelles. Hier soir encore, au milieu d'une fête magnifique où se trouvait tout le Paris financier, elle m'a montré du doigt un tableau d'un de nos plus grands peintres qui était devant nous et elle ma dit ceci : Vous viendrez me voir ces jours-ci, je vous donnerai la reproduction en tout petit de ce tableau. Vous l'enverrez dans une lettre à votre mère afin qu'elle voie

ifclÔO CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

le tableau que nous regardons quand nous causons ensemble.

N'est-ce pas vraiment aimable ?

Mais que je suis encore loin du but et que d'obstacles et de dangers! Mais jamais personne n'en a autant valu la peine que celle qui est la dame de mes pensées. Plus je la connais et plus j'admire ce type accompli de noblesse et de simplicité.

Adieu, chère mère, faites des vœux pour votre fils qui vous aime bien tendrement.

A SA MÈRE

Glarens, ce samedi 15 août.

Chère mère, tout le château de cartes s'est envolé après une série d'incidents très ennuyeux, que je vous conterai dans quelques jours. Je suis ici auprès des excellents amis qui avaient arrangé tout cela, et mardi ou mercredi, je vous arriverai à Chambéry. Je me porte du reste le mieux du monde, et je ne suis pas fâché, en somme, que les choses aient ainsi tourné.

Je vous embrasse, chère mère, de tout mon cœur.

A M. CHARPENTIER

A M. CHARPENTIER

Mon cher monsieur,

L'article sur Daunou ne viendra que pour le numéro du 10 mars et je vous le donnerai le premier pour paraître en tête. Il y aura dix-huit pages et je tiendrais beaucoup à ce que vous l'acceptiez en lieu et place de ma chronique absente. Il m'aura certainement coûté trois fois plus de travail. Il ne sera pas précisément dans le sens que j'espérais d'abord et je suis fort heureux à ce point de vue de n'avoir pas vu M. Taillandier, qui me trouvera sévère mais juste. J'accepterais volontiers pour devise ce mot que tant de gens ont répété à propos de mon jugement surThiers.

Il y a une chose qui me tenterait infiniment, après ce travail, c'est un article sur la correspondance de Napoléon. Il y a neuf volumes de parus et ils embrassent toi>t le Consulat. La période héroïque ! Ce serait tout à fait mon affaire.

Je vous prie bien de ne pas oublier ce que je vous ai dit au sujet de Fontenay, ce serait pour nous une excellente recrue , et son travail sur la question américaine est extrêmement remarquable. Je lui ai dit de le finir et de me le rapporter. N'acceptez donc rien sur ce sujet, vous en éprouveriez de grands regrets quand vous connaîtrez son étude.

Votre bien aff'ectionné.

J02 CORRESPONDAKCE DE P. LANFREY.

A M. CHARPENTIER

Cher monsieur,

J'accepte votre invitation avec le plus grand plaisir. Je serai très heureux d'écouter ce que vous avez vu et observé sur le premier Empire, et je fais des vœux pour qu'il me soit permis, dans trente-cinq ans d'ici, d'exposer devant un auditoire aussi bien disposé ce que j'aurais vu et observé sur le second. Si quelque chose peut consoler un homme d'avoir vécu, ce sont bien certainement ces petites revanches de justice à l'endroit de ceux qu'une fortune insolente a si longtemps placés au-dessus de toutes les lois. Il y a là un devoir autant qu'une satisfaction, et c'est en ce sens que la vieillesse est une magistrature. Voilà bien des sentences pour un dîner, mais pas une de trop pour cetle conspiration rétrospective. Pourvu qu'il n'y ait pas de poignards cachés dans votre potage. G n'est pas moi qui me plaindrai de cette métamorphose d'amphytrion.

Votre bien affectionné.

A M. CHARPENTIER. Iw^^J

A M. CHARPENTIER

Je ne puis avoir aucune objection contre M. Vilbort avant d'avoir lu son travail; cependant il écrit dans VOpinmif ce qui indique assez qu'il est d'un autre bord que nous; envoyez-le-moi donc le plus tôt possible. Je voudrais bien vous contenter en ce qui concerne l'envoi de la chronique, mais considérez, je vous prie, qu'il y a en l'air une foule de questions décisives qui peuvent, d'un instant à l'autre, être résolues dans un sens ou dans un autre, et que je ne puis laisser un délai de cinq jours entiers entre la rédaction et la publication de ce travail. D'ailleurs, le 7 est un lundi et non pas un dimanche ; il vous sera facile de le vérifier. A moins donc que vous y voyez une absolue nécessité , je crois qu'il vaut mieux que je l'envoie le 6.

Je vous ai souvent fait ma profession de foi relativement à l'éventualité d'une conversion de la part du pouvoir actuel. Il ne s'y résignera que lorsqu'il sera mis au pied du mur et ne pourra faire autrement, et alors, selon toute probabilité, il sera trop tard, et on ne se servira de ses concessions que pour le renverser. Après la comédie qu'il nous a donnée en deux ou trois circonstances, il n'y a que des dupes ou des compères qui puissent prendre au sérieux ses velléités de libéralisme. Ce serait nous déshono-

r^r^4 CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

rer en pure perte que de donner dans un piège si apparent et si grossier, il faut laisser ce rôle-là à

M C'est un ingénu qui sait ce que sa naïveté lui

rapporte et qui n'est trompé que parce qu'il veut l'être. Il ne s'occupe pas des démentis qui lui pieuvent sur les joues ; mais, pour supporter cela, il faut avoir ce tempérament unique.

Je suis très impatient de me mettre à l'histoire de Napoléon, et je compte la commencer dès mon retour à Paris (avant la fin de septembre). Mettezmoi de côté tout ce qui peut vous tomber sous la main. Il se publie à Paris une continuation de la réimpression du Moniteur, Procurez-vous cela. Le titre est, je crois : Annales parlementaires ou quelque chose d'approchant. Je vous promets que ce travail sera écrit avec une grande ardeur. Je regrette seulement que le Sarrans June vienne émousser mon sujet; mais je ne doute pas qu'il ne reste beaucoup de choses à dire après lui.

Je suis bien aise de savoir que vous n'êtes pas trop mécontent de la façon dont marche la Revue; elle n'a évidemment pas une réputation au niveau de sa rédaction qui est souvent excellente, mais dans un pays de routine comme le nôtre il n'y a pas de succès pour les choses qui ont une longue durée. Ayez des noms le plus possible et n'épargnez pas les annonces.

A bientôt, mon cher ami, je vous serre bien affectueusement la main.

A M. REVEL

A M. REVEL

Paris, 186t.

Gomment m'excuser auprès de vous, mon cher Revel I Si je ne connaissais pas votre bonne amitié pour moi, je serais bien embarrassé. Voici un temps infini que je me reproche de ne pas répondre à votre aimable lettre et que je remets la chose à demain, en espérant pouvoir le faire avec plus de loisir comme si cet instant pouvait venir jamais avec la vie endiablée que je mène ici. Le fait est que je ne me suis pas appartenu du tout cette année, ce qui m'a brouillé avec presque tous mes amis qui savent cependant bien que chacun est plus ou moins sujet à ces torts d'accident.

J'ai été bien touché, mon cher ami, des encouragements sympathiques et de l'indulgente approbation que vous m'accordez, mais je vous dirai, à ce propos, que j'ai pris cette besogne en grand dégoût par suite de l'impuissance et de la nullité du mouvement politique actuel et que je suis heureux de n'avoir plus à la faire qu'une fois par mois. Je suis en train d'achever quelques petits travaux, après quoi j'entreprendrai une chose à laquelle j'espère mordre avec un peu plus d'appétit. Ce sera sur le règne de Napoléon I".

Faites-moi l'amitié de dire à ce scélérat de Python que je le soupçonne véhémentement d'abuser de ma

candeur. Je reçois tous les trois mois une lettre de recommandation de lui, au sujet d'un monsieur dont je ne puis pas déchiffrer le nom et dont je ne vois jamais la figure. Je me demande avec terreur quel peut être le but de Python en tenant continuellement suspendu sur ma tête un monsieur, qui, selon toute probabilité, n'existe que dans son imagination. Eclaircissez ce mystère si c'est possible.

A bientôt, mon cher Revel ; j'aurai certainement le plaisir de vous voir cet été ainsi que nos amis, mais je ne sais au juste ni quand, ni combien de temps. Je voudrais bien que cela dépendît de moi seul. Faites agréer, je vous prie, à madame Revel, l'hommage de mes affectueux sentiments.

Rappelez-moi au souvenir de mon ami Gojon. Il m'a oublié ce petit endormi. S'il est heureux, je lui pardonne de tout mon cœur, mais à cette seule condition I

Votre ami affectionné.

31, rue de Douai.

A M. REVEL

Moucher Revel, votre mémoire ne vous est nullement infidèle, vous la soupçonnez bien à tort. Ces quatre figures sont bien celles qui me paraissent naturellement indiquées par le sujet, on ne peut guère les éviter à moins d'entrer dans un autre ordre d'idées. Elles me paraissent résumer tous les

A M. CHARPENTIER. 107

genres et toutes les principales expressions de la représentation théâtrale. — Resterait peut-être la pantomime. — Mais elle se confond souvent avec la danse. Opéra. — Ballet. — Drame. — Vaudeville. — On n'est jamais sorti, on ne sortira jamais de là en fait d'action scénique et c'est ce que vos quatre figures représentent sous des noms un peu plus anciens.

Je vous serre affectueusement la main en vous remerciant de vos bonnes attentions pour ma mère.

A M. CHARPENTIER

Je vois par votre lettre que vous en voulez toujours à mon préambule. Il m'est cependant impossible de le supprimer, car si vous voulez bien prendre la peine de l'analyser, vous verrez qu'il suit un développement non seulement très logique, mais très indispensable à l'ouvrage. Il n'y a que quelques lignes sur l'esprit qui a inspiré les travaux antérieurs et la règle du jugement que je prétends suivre moi-même. Le reste est une caractéristique générale du siècle dans lequel est né Napoléon. Gela est aussi nécessaire que ce que je dis ensuite de son pays. Où vous ne voyez que des sons et des phrases plus ou moins euphoniques, il y a un enchatnement parfaitement rigoureux et un ordre méthodique. Ce

103 CORRSSPO'DA^CK DK P. ULSrFRST.

âont là deâ choâcâ nécessaires et que je tîaiâ beaucoup à dire et qoi ne peoTent être dites dans ee que vous appelez le style bonhomme. Tout eeqaeyai pu faire a été de ne pas m'y étendre malgré Timportance du point de vue par lequel je me sépare si nettement de mes prédécesseurs, tous plus otaHioiiis partisans du fatalisme historique. Cependant, pour vous prouver la, déférence que j'ai pour vos avis, je déloge deux ou trois expressions qni probablement vous ont suggéré cette remarque que vous faites au sujet de mon l\Tisme. En ce qui concerne l'épithète â'' illustres sur laquelle vous appelez mon attention, je dois vous dire qu'elle ne s'adresse nullement à M. Thiers comme vous le supposez, ni exclusivement anx historiens de Napoléon, mais aox nombreux écrivains qui l'ont apprécie ei jtt^é et pour qu'il ne puisse y avoir doute à ce sujets j'arrange et développe ce passage. Le reproche que j'y formule s'adresse à presque tous ceux qui ont parlé de Napoléon : poètes, publicistes, historiens, etc. Il a tourné la tète à tout le monde. Quant au mot : v< Premières années, » je ne puis sott$«îrîn? à votre observation, car ce n est pas dans ;w« premières années, que Napoléon a écrit ses trois premiers ouvrages. La première condition d'un titre de chapitre c'est d'exprimer nettement et complètement le sujet ; celui que j'ai choisi à ce mérite bien qu'il ne sonne pas aussi bien à roreille qu'on pourrait le désirer. Si vous me trouvez mieux, je me ferai un plaisir d'adopter votre titre. Je remarquerai à cette occa-

A M. CHARPENTIER. 109

sîon que mes titres de chapitre contiennent généralement deux sujets, ce qui est moins redondant, mais plus clair et plus consciencieux qu'un seul; mais le prote n'en reproduit qu'un dans la pagination, en sorte que le 13 vendémiair^e par exemple, se trouve raconté par la rubrique : Siège de Toulon. S'il veut diviser le titre, il faut qu'il le change à mesure que le sujet change aussi. Vous terminez en revenant à la charge sur l'article les ajoutés aux noms de Montesquieu, Voltaire, etc. Il me semble, mon cher ami, que si j'ai tenu à maintenir cet article malgré votre remarque, vous pouvez croire que ce n'est pas par amour-propre littéraire et qu'il a un sens à mes yeux. Ces noms n'expriment pas ici de simples individus, mais des collections, des hommes types. Ne pouvant faire un dénombrement complet qui ressemblerait trop à un catalogue, j'ai choisi des noms qui en résument beaucoup d'autres et qui ne sont là que pour les rappeler. — Supprimez le «les» et non seulement la phrase n'a plus ce sens, mais l'énumération est trop maigre et perd sa valeur. Ici je crois que vous pouvez vous en rapporter à moi. Une pareille minutie ne vaut d'ailleurs pas la peine qu'on s'y arrête et je ne vous en parle que pour vous montrer qu'il y a dans ce métier plus d'intention que vous ne croyez.

En somme, il faut dans toute œuvre d'art prendre I un parti et s'y tenir. Il y a des difficultés inhérentes à certains sujets et qu'il est inutile de vouloir ■^ esquiver. Les préambules sont de ce genre ; vous ne \ II. 10

110 CORRESPONDANCE DE P. LANFRKY.

pouvez pas faire qu'ils aient en eux Tallure et l'intérêt du récit. Ce sont toujours des préliminaires plus ou moins embarrassés selon la complexité des choses qu'on y doit dire.

Adieu, mon cher ami, vous voyez que je tiens grand compte de vos bons avis, mais je ne puis aller au delà de ce qui est à mes yeux levidence. Envoyez-moi la seconde feuille afm que je vous adresse le bon à tirer.

Votre bien affectionné.

A MADAME PLANAT DE LA FAYE

Mardi soir, 15 juillet 186i.

Voici votre manuscrit, bien chère madame et amie. Je Tai lu, comme tout ce que vous m'avez communiqué de votre cher mari, avec un sentiment de respect pour cette constante noblesse que je remarque en lui, et au point de vue littéraire avec ce plaisir intime que me cause toujours ce naturel si parfait qui n'était pas seulement un résultat du bon goût, mais de l'équilibre et de la santé de l'âme et dont la tradition est perdue parmi nous, grâce au charlatanisme romantique et humanitaire. Qui nous rendra le ton simple et aisé des vertus de nos pères, la mesure de leur langage, la grâce de leur esprit ? C'était là autrefois des qualités françaises et ces qualités je les ai retrouvées avec un grand charme dans tout ce que j'ai lu de M. Planât. Le fragment

A MADAME PLANAT DE LA FAYK. 111

de ses mémoires a particulièrement cette saveur à un très haut degré, et s*il était publié, il formerait, j'en suis sûr, un contraste des plus inattendus avec la phraséologie déclamatoire dont nous sommes infectés.

Je me proposais, chère madame, de recourir à votre obligeance pour le premier volume des mémoires de La Valette, dont je vais avoir besoin pour la suite de mon travail. Mais je n'ose plus m'adresser à vous, ni à personne, depuis la catastrophe qui m'est arrivée hier matin avec Touvrage que M. Mortimer-Ternaux a eu Textrême obligeance de me prêter en votre présence même. 11 faut vous dire tout d'abord que cet excellent homme lient beaucoup à cet ouvrage qui a été acheté à la vente du roi Louis Philippe et qui est assez rare, quoique des plus insignifiants. Pour toutes ces considérations j'en prenais un soin particulier, je Tavais habillé de papier gris et je Tavais placé sur une table à part* Hier matin, la maritorne qui fait mon «lénage, en ouvrant une armoire, renverse le guéridon sur lequel le volume se trouvait et avec lui, hélas ! un encrier, qui a aussitôt épanché toute Tencre qu'il contenait dans le sein de ce malheureux volume. Je Tai tiré de là dans un état affreux, méconnaissable, avec l'estampille du roi Louis-Philippe indignement barbouillée. C'est là le pire. Je fais chercher l'ouvrage : on me le retrouvera ; je le ferai relier avec la même couverture, mais cette estampille, rien ne peut me la rendre ; voilà ce qui me désole, car je

112 CORRESPONDANCE BB P. LANFRST.

ne connais encore M. Temaux que par le sem qui] m'a rendu avec tant d'amabilité et il faut avoi que je vais bien mal d(^buter avec lui. Vous, ch et excellente amie^ vous seriez indulgente poari dans un cas pareil, et d'autre part il est assez proba qu'ayant ainsi payé mon tribut et jeté ma perle i mer (ou du moins celle de M. Ternaux), je sei assez heureux pour échapper à un nouveau m heur de ce genre, mais vous m'avouerez qu'il y s de quoi inspirer des scrupules à l'esprit le mo scrupuleux.

J'espère que vous avez trouvé quelque repos d prit et quelque adoucissement à vos peines aup des amis qui vous sont si affectionnés. Vivre aup de ceux qu'on aime et dont on est aimé, n'est pas le seul remède aux maux de la vie humaii Même lorsqu'on ne veut pas être consolé, cela bien doux et je dirai même que ce partage d< douleur se concilie mieux qu'un deuil plus solite avec la fidélité qu'on doit à un chagrin uniq parce que l'un la conserve en la rendant plus si portable, tandis que l'autre l'épuisé par sa pro intensité.

Je vis, quant à moi, depuis votre départ, dans i solitude à peu près absolue, tous mes amis et loin de Paris. La seule personne que j'ai vue dep trois jours est un Polonais bien connu dans Té; gration, qui est venu chez moi me déclarer qu'ét décidé à se brûler la cervelle, il venait me con des papiers importants et me prier d'être son €

A M. CHARLES DOLLFUS. 113

cuteur testamentaire. Je ne savais trop ce que je devais penser de cette déclaration lorsqu'au bout de quelques paroles, il a fondu en larmes et m'a confié ses chagrins. Je me suis efforcé de lui relever un peu le moral et ne sais si j'y ai réussi. De telles communications ne sont, comme vous le voyez, guère faites pour égayer mon isolement. Mais que la souffrance est ingénieuse et qui comptera jamais toutes les formes qu'elle peut revêtir I

Chère madame Planât, je vous ennuie de mon bavardage. — C'est bien mal reconnaître toutes vos bontés pour moi. — Croyez que je vous suis profondément attaché. — Veuillez, je vous prie, présenter mes respectueux hommages à madame d'E***, et dites-lui de nouveau combien j'ai été heureux et reconnnaissant de l'aimable accueil dont elle m'a honoré.

Votre bien affectionné.

A M. CHARLES DOLLFUS.

Je suis très vivement touché, mon cher monsieur, de votre offre courtoise et obligeante et je vous dirai très franchement les motifs qui ne me permettent pas de l'accepter pour le moment. J'ai pris l en grand dégoût la discussion politique dans les conditions qui lui sont faites actuellement, et la

transformation de la Revue nationale a été pour moi

un débarras. Je vais achever pour M. Charpentier quelques travaux que je me suis engagé à lui faire et je me mettrai ensuite à une histoire de Napoléon qui me prendra, je pense, à peu près, tout mon temps. J'avais eu, il y a quelque temps, la pensée de faire campagne avec vous dans le Temps^ mais rimmobilité des affaires politiques, le cercle de plus en plus étroit des questions qu'on permet à la presse d'aborder, m'ont convaincu que je ne serais pour vous qu'un auxiliaire stérile ou compromettant. Il faut, pour faire delà polémique aujourd'hui, une souplesse, une agilité dont je ne me sens point capable et que je n'ambitionne pas, bien que je l'admire sincèrement chez quelques écrivains.

Je me félicite, mon cher monsieur, de la conformité que vous avez reconnue entre vos idées et les miennes ; j'en ai souvent été heureux en vous lisant et j'espère, lorsque vous reviendrez à Paris, que ce lien servira à créer entre nous des relations d'un autre genre.

Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments dévoués et sympathiques.

A MADAME PLANAT DE LA FAYE

Mercredi matin, 27 juillet 1881.

Je reçois. votre bonne lettre, je vous en remercie de tout mon cœur. Croyez-moi, laissez-vous aimer, ne vous défendez pas contre les douces affections

A M. CHARPENTIER, làl^

qui VOUS entourent ; ne pensez pas être infidèle à vos regrets en permettant à ceux qui vous aiment d'en prendre leur part. Les chagrins les plus profonds sont susceptibles de devenir pour Tàme humaine des émotions bienfaisantes, parce qu'ils la grandissent et l'élèvent au-dessus des petits tourments de la vie, mais c'est à la condition de n'être plus à l'état aigu ; il faut qu'ils s'apaisent et laissent subsister Jautres sentiments autour d'eux. Cette transformation est non seulement salutaire, mais légitime et moralisante. Mais votre douleur s'en inquiète et s'en effraye. C'est un maître jaloux qui veut posséder vôtre âme tout entière. Il faut, chère madame, lutter contre cette disposition d'esprit qui n'est bonne qu'à vous faire souffrir.

Je ne puis vous dire combien je suis touché lorsque je pense à toutes les marques d'amitié et de bonté que vous me donnez chaque jour au milieu de toutes vos peines. Dites-vous du moins qu'il y a ici un cœur qui vous est profondément dévoué, tout reconnaissant, et qui est déjà heureux par vous.

A M. CHARPENTIER

Mon cher monsieur,

Je suis allé vous voir aujourd'hui, ayant gardé le lit toute la journée hier. Je suis parfaitement rétabli à l'heure qu'il est, mais j'ai écrit mon travail dans

un état de véritable souffrance et je crains fort qu'il ne s'en soit ressenti. Voyez aussi combien* il paraîtra attardé après la situation nouvelle créée par les événements d 'avant-hier et dont il ne dit pas un mot. U y a là un inconvénient bien fâcheux et qu'il faudrait au moins diminuer. Paraissant le 25, nous ne parlons pas des faits accomplis le 22, c'est-à-dire connus de la France entière depuis trois jours.

Je vous suis bien reconnaissant d'avoir agréé ma demande au sujet de l'article Daunou, bien qu'elle fût peut-être un peu indiscrète. Je n'y ai pensé qu'après vous avoir écrit. Quant à la correspondance de Napoléon, si vous croyez qu'il- y ait danger pour la Revue îe m'abstiendrai d'y toucher bien que, ou plutôt parce que je me sens d'humeur à emporter un morceau de l'idole.

Je vous recommande bien l'excellent article de mon ami de Fontenay sur l'Amérique. Je l'ai remis à M. Joly. Si, comme on l'affirme, les hommes d'État du Nord ont conservé la pensée de transiger avec l'esclavage, c'est un article tout à fait de circonstance. Il est fait d'ailleurs avec une parfaite connaissance des choses et des hommes.

On me prie de vous recommander également un M. Lorbach qui vient d'avoir un journal tué sous lui, ce qui aujourd'hui est honorable. Comme son sujet est une étude humoristique sur Monaco et ne peut nullement vous exposer, je vous prie de le lire avec une présomption bienveillante en sa faveur. J'ignore d ailleurs complètement si les titres de M. Lorbach

if

A M. CHARPENTIER. IH

sont sérieux, ne pouvant m'en rapporter là-dessus à TAllemand qui me le recommande.

Je crois bien comme vous que le système d'équilibre devient de plus en plus impossible, mais cela peut traîner en longueur. Voilà la démocratie impériale décidément brouillée avec Taristocratie impériale, on ne les fera plus marcher ensemble, cela est grave.

Votre bien affectionné.

A M. CHARPENTIER

Cher monsieur,

Je vous en prie en grâce, laissez-moi mon article jusqu'au dernier moment. J'y touche beaucoup de*' points très importants et je tiens infiniment à ce qu'il soit mieux fait que ma besogne courante. Il faut que je me relève de temps en temps aux yeux de nos lecteurs. Il ne gagne rien à dormir dans vos cartons, mais il gagne beaucoup à être retouché ; laissez-moi satisfaire de loin en loin cette fantaisie d'artiste. L'article est fait, vous pouvez compter sur moi, n'ayez donc aucune inquiétude. Je vous promets que vous ne regretterez pas d'avoir attendu quelques jours de plus.

Je vous ai écrit tout ce que je savais sur M. Lorbach. Je ne le connais pas et n'ai jamais lu une ligne de lui. Je vous l'ai recommandé sur un précédent honorable et sur la caution d'un de mes amis.

Je n'ai pas eu le temps de lire Bulbulis. Ne seraitce pas de madame la duchesse Colonna? On prétend l'avoir reconnue.

Votre affectionné.

A MADAME PLANAT DE LA FAYE

8 août 186(

Voici bien longtemps, chère madame et amie, que je suis sans aucune nouvelle de vous. Me trouvezvous trop présomptueux ou trop exigeant de m'en étonner? Ce dont votre bon cœur ne m'en voudra pas, dans tous les cas, c'est d'en être inquiet et peiné, et je le suis réellement. Je m'étais habitué à vous voir souvent, à compter sur votre amitié, à partager quelquefois vos peines; cette habitude m'était devenue bien douce. Tout cela m'a manqué à la fois et bien que je ne puisse croire que vous ayez voulu me le retirer pour toujours, j'en suis très péniblement privé. Je sais combien, au milieu des chagrins profonds que vous éprouvez, l'affection de vos amis doit vous être indifférente, quelquefois même importune ; aussi n'avez-vous pas à craindre que mon amitié soit jamais indiscrète. Mais, chère madame, serait-ce donc trop demander qu'espérer de loin en loin un souvenir, un simple mot qui me dise que vous n'êtes pas malade ? Si mon sincère attachement pour vous n'est pas à vos yeux un titre suffisante une telle marque d'amitié, j'ose dire que

A M. CHARLES DOLLFUS. 119

VOS bontés passées pour moi m y donnent des droits, car les âmes comme la vôtre sont plus liées parle bien qu'elles font que d'autres ne le sont par celui qu'on leur fait. J'attends avec une bien vive impatience un mot de vous qui me dise que vous me reconnaissez ces droits et qui me donne de bonnes nouvelles de votre santé et de votre situation d'esprit.

Votre ami tout affectionné et dévoué.

Ce lundi.

A M. CHARLES DOLLFUS.

Ce jeudi 10 novembre 1864.

Je n'ai lu qu'aujourd'hui, mon cher Dollfus, les choses aimables que vous avez bien voulu dire de moi dans votre dernier numéro et j'espère qu'il n'est pas trop tard pour vous remercier de votre excessive bienveillance. Je ne sais pas si, comme vous le dites, je suis un ambitieux, car mon ambition me fait passer par des chemins que les ambitieux d'aujourd'hui ne fréquentent guère. Mais ce dont je suis sûr c'est que je serai toujours ambitieux de l'approbation d'un esprit comme le vôtre.

Vous osez discuter Thiers ! Je comprends maintenant pourquoi vous n'avez pas paru dans le Temps. Oser toucher à cette vénérable petite momie ! Quelle impudence !

Je vous serre bien affectueusement la main.

S2, rue Chaptal.

A M. CHARPENTIER

Cher monsieur,

Vous avez la mesure complète pour TarLicle qu'on doit venir reprendre ici entre trois et quatre heures. J*irai corriger les épreuves demain matin à moins qu'on ne les renvoie ce soir, ce qui m 'irait encore mieux. Je dînerai avec beaucoup de plaisir chez vous demain. Personnellement j'aimerais beaucoup la transformation de la Bévue qui me laisserait du temps pour des travaux plus étudiés. — Mais je crois que ce sera son arrêt de moil, parce que ce sera crier à tout le monde qu'elle décline et ne peut plus aller.

Peut-être le meilleur serait-il de se faire sauter héroïquement avec un numéro chargé de poudre jusqu'à la gueule. Je resterai le dernier pour mettre le feu à la mine et m'ense velir sous ses nobles débris.

Je vous serre afiectueu sèment la main.

Paris, 28 novembre 18ft4.

Chère madame, vous voulez absolument me gâter et me tourner la tête Je le vois bien. — Ne savez-vous donc pas quel être insupportable il y a dans tout homme qu'on traite avec trop de bonté? — Mais je

A MADAME PLANAT DE LA FAYE. 121

ne suis pas chargé après tout de vous empêcher d'être trop parfaitement aimable et je crois que je n'y réussirais pas. Je me laisse donc faire et je vous obéis à yeux fermés, le cœur plein de reconnaissance et de fatuité.

Votre bien affectionné.

A MADAME PLANAT DE LA FAYE

Paris, ce mardi soir, février 1865.

Chère madame Planât, je viens vous supplier d'abord de bien vouloir m'excuser de la scène de ce soir, ensuite de me permettre de me dégager pour jeudi. C'est pour moi une souffrance insupportable d'entendre exprimer des opinions de ce genre, rien ne m'est plus odieux, et j'aimerais mieux passer une soirée à recevoir des soufflets que de m'exposer de nouveau à un pareil supplice. Je n'en dirai rien de plus. Partout ailleurs que chez vous je pourrais me taire etm'enfermer dans une apparente indifférence ; mais votre présence me faisant un devoir d'écouter et de discuter amicalement toutes ces choses, je sens que cela est absolument au-dessus de mes forces et je ne vous l'ai que trop laissé voir ce soir. J'espère que ce souvenir vous aidera à excuser ce manque de parole, sans cependant me faire perdre votre bonne amitié.

Votre bien affectionné, n. 11

13? CORRESPONDANCE DE P. LAKFREY.

A. M. CHARPENTIER

Mon cher ami,

Je sens que j*ai été mis au monde pour empoisonner votre existence, et je me demande souvent quels crimes inconnus vous pouvez avoir commis pour que je vous tourmente comme je le fais. Vous savez que j*ai pour vous Taffection la plus vraie, je n*ai donc pas besoin de vous dire que j'ai en horreur mon métier de bourreau ; mais j'ai beau le fuir, une force mystérieuse m'y ramène sans cesse, malgré moi, comme au plus impérieux de mes devoirs. C'est en gémissant sur vous, et avec indignation contre moi-même, que je vous écris cette lettre, cher ami, après avoir tout fait, je vous le jure, pour éviter de vous l'écrire. Vous avez deviné déjà que c'est encore ce damné article qui en est l'objet. Vous avez vu avec quelle répugnance je me suis décidé à l'écrire, après en avoir étudié les premières difficultés. Je sentais à la fois et avec une extrême vivacité et la nécessité de ménager des vaincus et celle de stigmatiser des folies que je considère comme funestes. C'est avec ces deux préoccupations que je me suis engagé dans ce travail sans me dissimuler qu'elles m'imposaient des devoirs contradictoires, mais en espérant surmonter cet embarras à force de bonne volonté. Depuis que l'étude a été commencée, un incident

A M. CHARPENTIER. 123

très imprévu et très important pour moi est venu accroître cet embarras : je fais allusion au projet de mariage dont je vous ai parlé aussitôt qu'il en a été sérieusement question. Il se trouve que les trois principaux membres de la famille dans laquelle je désire entrer ont été, quoique aujourd'hui très modérés d'opinion, personnellement engagés et avec beaucoup d'activité dans le mouvement de 1848. J'ai eu dès lors la certitude que, quoique très convaincus des fautes commises à cette époque, la sévérité de mes critiques leur paraîtrait intempestive et peu généreuse.

Je ne me suis cependant pas découragé et j'ai espéré tout concilier à force de modération et de ménagements. Mais, cher ami, je n'ai pas tardé à m'apercevoir que ces timidités étaient toute force à mon, travail. Au lieu de l'étude que la Revue annonce depuis si longtemps je n'aurais servi à vos lecteurs qu'une prose affadie par les réticences et les précautions oratoires, dont le style pénible et entortillé aurait trahi tous les efforts que m'ont coûté ces perplexités. J'ai relu avec accablement ce que j'en ai écrit, et au moment d'ajouter ce qui y manque j'ai laissé tomber ma plume. Je vous écris à cœur ouvert, en vous montrant mes impressions telles que je les ai ressenties. Ce malencontreux article qui me rend la vie si dure depuis que je l'ai entrepris aurait en outre le double avantage de me déprécier comme écrivain, et de blesser des gens que j'aime et que j'estime infiniment. Peut-être de faire manquer une

1^4 CORRSSPONDAKGE DE P. LÂNFREY.

union que je considère à tous égards comme une des meilleures de ma vie. Je me vois donc forcé d'y renoncer après avoir fait pour l'écrire cinq ou six fois plus d études qu'il n'en exigeait. Je vous assure, cher ami, que j*aî fait tout au monde pour vous épargner cette contrariété et que je ne me suis décidé qu'à la dernière extrémité et avec le plus profond regret. Vous me connaissez assez, je l'espère, pour croire que cette détermination a dû me coûter infiniment après toutes les promesses que je vous ai faites et avec la ferme intention de les tenir. Mais je passerais dix ans autour de ce travail qu'il n'en résulterait rien de bon. Vous me permettrez donc de le remplacer pour le volume par deux ou trois articles de moindre importance dont une partie sera feite certainement et Tautre existe déjà. Je ne me consolerais pas si votre amitié pour moi devait être diminuée par suite de cette malheureuse affaire. Répondez-moi le plus tôt possible.

Je pars très prochainement pour TAllemagne.

Votre affectionné.

Paris, ce 13 novembre 1865.

Votre lettre me cause, madame, la plus profonde et la plus pénible surprise. Je suis si loin d'avoir voulu faire la moindre allusion à votre livre que je me demande encore quel mot malheureux a pu

donner lieu dans mon article aux reproches que vous m'adressez. Une explication, une seule suffira pour me disculper à cet égard. Il y a aujourd'hui huit ans que j'ai lu votre histoire de la Révolution de 1848 ; j'en ai gardé ilne impression infiniment différente de celle que vous m'attribuez et je l'aurais certainement citée si mes souvenirs avaient été plus précis et s'il ne m'était resté un doute au sujet, — non de la forme que je sais très belle, mais des opinions que vous y avez défendues. Mes critiques s'adressent presque exclusivement à M. Garnier-Pagès et à M. de Carné. J'avais à acquitter une vieille dette ou pour mieux dire une promesse envers M. Garnier- Pagès ; c'est pourquoi j'ai cité son ouvrage avec des éloges qu'il mérite jusqu'à un certain point et me suis abstenu de le nommer lorsqu'il s'est agi de blâmer certaines de ses appréciations. Ainsi c'est lui que je désigne spécialement sous le nom « d'un de ces historiens » dans un passage où il est question de la providence; Je pourrais vous montrer soulignées au crayon les pages qui ont donné lieu à celte remarque de ma part. Il m'est impossible de croire que vous vous soyez fait à vous-même l'application

. de cette phrase car je ne me souviens nullement que que vous ayez jamais donné lieu à ce genre de reproche et je cherche vainement quel autre passage a pu causer ce malentendu. Si j'avais eu à vous adresser une critique, je ne lui aurais certainement

j pas donné une forme blessante après les témoignages

d'estime et de sympathie dont vous avez bien voulu V 11.

12G CORRESPONDANCE DE P. LANPREY.

m'honorer et je n'aurais pas manqué d'y ajouter Texpression de mon admiration pour votre talents Si cette sincère explication ne vous semble pas satisfaisante, madame, je serai heureux de déclarer dans la Revue même qu'il n'est pas un mot dans mon article qui ait eu pour objet de désigner votre ouvrage. Croyez, je vous prie, que j'éprouve les plus vifs regrets d'avoir pu vous causer cette contrariété et agréez l'hommage de mon très respectueux dévouement.

A M. CHARPENTIER

Mon cher ami, votre programme à un tort grave: il se compose presque tout entier de redites et je ne vois pas la nécessité de le substituer à l'ancien, qui était plus nettement écrit. Voici cependant ce que je dirais à peu près puisque vous voulez mon avis. Je laisserais les quatre premiers paragraphes tels qu'ils sont.

5. Tous les travaux que publie la Revue nationale s'inspirent du même esprit. Elle a pour principe et pour but la liberté. Ce mot dont on a tant abusé et et qu'on a si peu compris n'est à ses yeux ni une . abstraction ni une arme de parti : il désigne la première et la plus haute condition d'une politique durable au sein d'une société intelligente. Si nous ne revendiquions la liberté au nom du droit, nous la

A M. CHARPENTIER^ 137

réclamerions au nom de la dignité de notre pays. C'est faire, selon nous, à la France, une injure imméritée que de lui dénier une capacité qu'on reconnaît à tant d'autres nations. Avant qu'on puisse porter contre elle un tel arrêt, il faudrait au moins que les institutions libérales eussent été sérieusement expérimentées chez nous. Or, il n'est qu'un seul système politique dont nous n'ayons jamais essayé en France, c'est celui de la liberté. C'est dans le but de vulgariser à la fois l'esprit et les conditions pratiques d'un régime libre que la Revue nationale a été fondée, Nous ne nous dissimulons pas les difficultés d'une telle tâche dans un pays oti Ton a toujours cru pouvoir établir les libertés publiques en se passant des libertés locales et individuelles.

Mais nous avons pour auxiliaire Texpérience, maître sévère dont les leçons ne seront pas toujours ikiécNMQb^ nues, et pour coopérateurs tous les hommes qufl' seront las de voir leur libre activité confisquée tantôt au nom de l'État, tantôt au nom de la souveraineté du peuple, tantôt enfin au nom d'une fiction constitutionnelle faussée ou mal comprise.

Entre nos adversaires et nous il y a cette différence qu'ils comptent sur Tassoupissement indéfini des âmes et que nous comptons, nous, sur leur réveil. Or, en dépit des apparences de l'heure présente, ce n'est pas l'assoupissement qui est durable, c'est le réveil, cette loi de la nature et de la vie.

Je supprimerais le reste* Même les derniers paragraphes comme entachés de réclame. Il faut laisser

128 CORRKSPONPANCE DE P. LANFREY.

dire ces choses-là au prochain et se taire si Tidée ne lui en vient pas!

Tout à vous.

A M. CHARPENTIER

Mon cher ami,

J'avoue que je ne comprends pas le reproche que vous m'adressez d'être trop sobre de preuves dans un livre où il n'y a pas un fait qui ne soit accompagné du témoignage du héros lui-même, et où ]es démonstrations sont poussées jusqu'à l'excès et à la satiétés Cet ouvrage en est tout boiteux. Il ressemble à an homme bien portant, qui marcherait toujours appuyé sur des béquilles. Je ne sais pas quelles preuves plus péremptoires vous voulez avoir que la correspondance de Napoléon, que je cite sans cesse. A moins de la transcrire tout entière j'ignore ce que je puis faire de plus. Il ne faut pas que la peur me fasse ensevelir ce qui fait la force de ce livre sous une avalanche de bavardages. Vous étiez, il y a deux ou trois mois, dans une sécurité excessive. Vous avez aujourd'hui des alarmes exagérées. Mais ce n'est pas la publication en volume qui en est cause, c'est la publication dans la -^e2;we, que j'ai toujours trouvée une mauvaise chose et que je trouve plus mauvaise que jamais aujourd'hui qu'elle vous

A M. CHARPENTIER. 129

fait hésiter devant la vérité. C'est dans la revue seulement que notre publication pourrait être inquiétée ; ce serait à mon avis une excellente raison pour y renoncer, car tout ce que vous avez lu jusqu'à présent n'est encore rien auprès de ce qui va suivre. Dans un travail historique de cette importance je ne puis à aucun prix faire les concessions qu'on fait dans un article dejournal. Ce serait lui ôter toute sa valeur.

Réfléchissez-donc bien avant de prendre le parti de me faire paraître dans votre recueil. Quant à mes citations, elles sont aussi authentiques et aussi péremptoires que possible si vous voulez bien prendre la peine d'y regarder de plus près. Si je dois les étendre d'avantage, c'est tout un volume de pièces qu'il me faut en appendice, mais je ne puis les faife^, entrer dans mon texte sans le défigurer et le rendre illisible à force de l'alourdir.

J'apprends avec grand plaisir que vous êtes remis, mais il faut vous soigner avec suite.

Votre bien affectionné.

A M. CHARPENTIER

Mont-Dore, ce i4 juillet 1865.

Mon cher ami,

Je suis installé ici depuis trois jours et non sans peine, et j'ai déjà commencé cet ennuyeux traite

ment que vous savez. J'espère que la tristesse que m'inspire cet éden auvergnat n'empêchera pas Teffet lies eaux. J'ai quitté Paris sans avoir reçu aucune des épreuves que j'attendais, en sorte que je n'ai que mes trente-cinq premières pages. J'espère, mon cher ami, que vous voudrez bien m'adresser les autres, car je compte bien là- dessus pour me faire trouver le temps moins long. J'ai apporté ici une portion de manuscrit que j'aurais bien vite remise au net et je serais bien aise de pouvoir me remettre à la correction des épreuves, qui est un passe-temps, plutôt qu'un travail. J'ai eu la chance de trouver ici une de mes connaissances de Paris, aimable garçon, avec sa femme plus aimable encore, mais comme il .est trts lié avec cette peste de Fleury, qui est au : J^jMfent-Dore, je l'évite plus que je ne le recherche et ce n'est pas une ressource. Je suis réduit à la conversation de ma voisine de table qui m'a fait hier soir un agréable compliment. Elle m'a dit que pour un Allemand']e parle le français assez correctement. Je lui ai répondu : « On fait cegon beut, matame, que foulez- fous ? »

Adieu, cher ami, donnez-moi au plus tôt de vos nouvelles. Adressez vos lettres poste restante. Je reçois une lettre d'un élève de l'École normale nommé de LaFilolie qui me demande de mes ouvrages pour leur loterie de bienfaisance. Rendez-moi le service, mon cher ami, de faire acheter pour moi un exemplaire de V Essai sur la Révolution française et d'y joindre un exemplaire des Portraits, Vous por-

A M. CHARPENTIER. 131

terez le tout à mon compte et vous obligerez infiniment

Votre ami affectionné.

A M. CHARPExNTIER.

-- Mon cher ami,

J'ai reçu la feuille qui me manquait etj*ai fait mes dernières corrections; mais comme elles sont revues par un imbécile qui trouve moyen de me faire deux fautes dans un mot de trois syllabes, je garde mes épreuves jusqu'à mon retour à Paris qui sera vers le premier août, c'est-à-dire à huit jours. J'iit ajouté quelques sous-titres à chaque chapitre pour^^pdâfè»^ lecteur se retrouve plus facilement. • ^.

Je ne partage pas votre opinion quant à Stuart Mill et je suis étonné de votre faiblesse envers cette triste manie française qui voudrait rendre amusante

jusqu'à la géométrie le carré de l'hypoténuse

égale si je ne m'abuse, etc., etc. Cette austérité de forme est inséparable du sujet et de la façon dont Mill l'a traité ; ceux qu'elle rebutera ne sont pas en état de le comprendre et ce n'est pas pour eux que ce traité a été écrit. Un homme comme Mill a le

droit d'être respecté absolument, son nom est un honneur pour une revue et il n'a pas à se préoccuper de plaire. Uue revue bien faite doit avoir de ces travaux qui sont écrits pour cent lecteurs et qu'on ne

trouve que là. C'est le calcul que font les plus humbles industriels lorsqu'ils fabriquent un produit estimé et rare sur lequel ils perdent. Ils le fabriquent néanmoins pour V honneur de la maison, lien sera de même du travail de Mill, vous ne ferez pas vos frais là-dessus, il n'aura «que cent lecteurs. Mais votre revue en sera plus estimée et les autres admireront de confiance. Le travail de Mill est du reste parfaitement clair et c'est tout ce qu'on a le droit de demander à une étude de ce genre. Vouloir y ajouter de l'agrément, ce serait le déshonorer. Dupont White n'a pas osé faire cela malgré son goût pour le badinage, il a infligé à Mill plusieurs préfaces, mais il a respecté son texte. Cela me paraît non pas un égard ''^l'jtçconnaissance du premier des droits de i. Tout travestissement est une injure aussi bien qu'une infidélité. Voilà mes idées là-dessus, elles ne vous convertiront pas, mais je les crois vraies et seules compatibles avec la dignité des lettres et le sérieux des travaux intellectuels.

J'espère, mon cher ami, que vous vous occupez de la transformation de la Revue. Je suis sûr qu'il y a là un élément de succès, mais à condition qu'on s'en occupe très activement, et surtout il y faut du nouveau et du nouveau. Croyez-moi, renouvelez et rajeunissez, c'est le grand secret.

A bientôt, mon cher ami, je vous serre bien affectueusement la main.

P,-S. Mignet vous a donné d'avance le mot de la

A MADAME PLANAT DE LA PAYE. 133

erie sur Tœuvre que j'ai entreprise. Mais je me cie bien de Topinion de cette précieuse !

A MADAME PLANAT DE LA PAYE

Paris, 25 novembre 1865.

Ihère madame Planât, je vous envoie ces volumes tre de nouveautés et dans Tespoir qu'ils pourront t-être vous distraire quelques instants. Je suis tré hier soir chez moi bien attristé de Tétat où je s avais laissée, bien que je ne fusse pas moi-même s une situation d'esprit beaucoup moins découée. Mais, chère amie, il faut se vaincre. La volonté ir le chagrin comme sur tous nos sentiments- ùnaon certaine. Il faut s'en servir et surtout ne^Jf^^jg^" ndre de partager ses peines avec ceux dont on ' naît l'affection, car c'est les priver de la plus ide douceur de* l'amitié. Je voudrais que vous siez l'habitude de disposer de moi comme de Iqu'un qui vous est entièrement dévoué — sans ases — c'est-à-dire qui serait heureux toutes les que vous lui fourniriez une occasion, si petite îUe fût, de voir que vous comptez absolument sur

i finis là mon sermon, mais je ne vous promets de ne pas le recommencer dans la soirée chez

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