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I . Essai sur la Révolution française, page

comme jamais homme n'a été pleuré après sa mort. C'était chez M. Scheffer qu il avait connu Manin ; et ce fut comme membre du comité français de, souscriptions pour le monument à élever à .; via nrtftftoirc de l'illustre patriote italien, que Tan- ** jfrey se rendit à Turin avec M. Ferdinand de Lasteyrie vers le milieu de cette même année, afin de se concerter avec le comité piémontais. En revenant d'Italie, il s'arrêta quelque temps dans une petite maison de campagne louée aux environs de Ghambéry. Il y avait trop longtemps qu'il souffrait d'être privé de la vue de ses chères montagnes et des jouissances du foyer natal. « Je me sens pris, écrivait-il h sa mère, d'un immense besoin de vous voir et de marcher à quatre pattes sur l'herbe. »

Lorsqu'il reprit sa vie de Paris, Lanfrey eut bientôt occasion de s'apercevoir à ses dépens combien il était dangereux alors pour un homme de lettres de s'être mis tout à la fois aux prises avec les hommes du pouvoir et avec les dictateurs de son parti*

Tous mes efforts pour écrire dans deux ou trois journaux où je puis le faire sans me déshonorer ont échoué les uns après les autres. C'est dans ces moments-là que l'on s'aperçoit qu'on a des ennemis. Un seul journal (le Courrier du Dimanche) m'est ouvert, mais je n'y puis mettre d'article que très rarement... Il est toutefois ques-

tion d'en fonder un autre sur des bases beaucoup plus considérables, où Ton me ferait une place honnête et où je n'aurais plus affaire avec un intrigant... Voici deux mois que je passe dans les plus mortels embarras et dans tous les tourments d'une inquiétude qui ne me lajsse pas une minute de repos... On est venu me faire dœwopo-5 sitions pour le journal que je vous ai dit devoir se fonde en décembre. Il ne manque plus que l'autorisation du gouvernement, qui nous fait traîner en longueur pour nous décourager de l'entreprise... Vous devinez dans quelle anxiété je vis, attendant sans cesse un lendemain qui ne vient pas, perdant mon temps en allées et venues et dévoré de mille inquiétudes... Je viens de perdre trois mois à attendre le succès de la combinaison d'Haussonville, dont vous avez dû entendre parler... Elle était très sérieuse, mais elle vient d'échouer devant un refus formel du conseil des ministres... Le malheur me poursuit avec un acharnement incroyable et M. Jules Simon vient de m'écrire que c'était une affaire ratée.

Ce dernier coup porté à l'espérance entretenue par Lanfrey de pouvoir enfin dire son mot sur les événements du jour dans une feuille qui ne l'obligeait pas à déguiser ou trop atténuer l'expression de ses libres opinions, semble l'avoir jeté dans un profond accès de désespoir. Il se désole, il s'excuse presque auprès de sa mère de s'être lancé dans une carrière « qu'on ne devrait jamais aborder que lorsqu'on a une position indépendante ; mais je puis dire pour ma défense qu'elle m'a choisi, tellement j'étais fait pour elle. » Ce désespoir devient

si fort que, dans le courant de l'année 1859, il songe sérieusement à s'engager pour faire campagne en Italie. « La guerre est décidée pour le printemps, et vous savez, écrit-il à sa mère, que j'ai . . toujours eu un faible pour les batailles. C'est de ^Tamille. Avec cela j'ai passionnément désiré de voir l'Italie. Le général Ulloa, qui a défendu Venise en 1848, m'aime beaucoup et sera charmé de veiller à mon avancement qui, dans un corps de volontaires, ne sera ni long ni difficile. J'ai toujours aspiré au double laurier. »

Avec un ami qui recevait habituellement ses confidences, son langage redouble, d'impatience et de violente humeur. Il lui parle, comme de sa dernière ressource, d'un livre qu'il achève de composer dans le paroxysme de ses colères et qui n'était, en effet, qu'un long cri de douleur et d'indignation. Nul éditeur n'osait l'accepter; il était trop dangereux à publier.

Je paye cher tous les jours, écrit-il à cet ami, la malheureuse vocation qui m'a poussé à prendre la plume dans un temps comme celui-ci et en dépit delà triste évidence depuis si longtemps manifeste pour moi. Si à ces déboires inévitables pour quiconque veut rester fidèle à ses convictions et n'est pas né avec une grande fortune, on ajoute celui de ne pouvoir pas exprimer sa pensée, on arrive à une combinaison d'amertume, de colère et d'humiliation qui forme un des supplices les plus complets qui aient

jamais été imaginés... Le livre où je me suis donné un mal infini pour faire entendre ce que personne n'ose dire ne peut pas paraître à cause de la guerre, et, cette raison écartée, il ne le pourra probablement pas à cause de son sujet même, et tous les journaux où j'aurais pu écrire me sont fermés à l'unanimité. A vrai dire, je le regréÇtJÊpeu. Quelles idées aurais-je eu le droit d'y exprimer? ÎBeau et T glorieux résultat ! Pas même la consolation de pouvoir se faire exiler, ou, comme à d'autres époques, de se faire envoyer à la guillotine en dénonçant la tyrannie au mépris et à l'indignation des siècles ! Qui oserait imprimer un mot de blâme à l'heure qu'il est (juin 1859) ? Tu me parles de censure. Que m'importe celle des tribunaux et de tous les suppôts de cet infâme régime? Il n'y en a qu'une que je redoute, c'est celle de l'imprimeur,

À peu près à la même époque, Lanfrey écrivait à sa mère : « Cette dernière tentative est d'une immense importance pour moi, parce que je m'adresse cette fois au gros du public qui ne me connaît encore que de nom. C'est ma campagne d'Italie. Si je ne réussis pas, ce qui est à craindre, à cause des circonstances actuelles, il ne me reste plus qu'à briser ma plume. Adieu, chère mère, ne m'abandonnez pas encore ; soutenez-moi jusqu'au bout. La guerre aura au moins un bon résultat pour nous, celui de nous faire Français. »

Cependant un éditeur plus hardi que les autres s'était enfin rencontré, et Lanfrey allait pouvoir tenter « sa campagne d'Italie. » Par un caprice

bizarre de la fortune, ce furent, comme nous le raconterons prochainement, les Lettres cTÉverard écrites au quart d'heure de la plus sombre misanthropie qui attirèrent sur le jeune écrivain, alors si complètement abattu, la vogue et la faveur qui, *&• jusqu'à ce jour, lui avaient plutôt fait défaut.

Quand une fenune se met à écrire un roman, c'est ordinairement celui de sa propre vie, et, tout naturellement, elle en est l'héroïne. Est-il bien sûr que pour les hommes il n'en soit pas ainsi ou à peu près? Parmi les plus célèbres auteurs de mémoires combien en compterons-nous qui aient tout emprunté à leurs souvenirs et rien à leur imagination ! Se voir en beau, s'exalter plus ou moins sur soi-même, n'est-ce pas la pente commune?

Quel écrivain de talent s'est refusé, de nos jours, l'innocent plaisir de tracer de sa personne, sous une forme plus ou moins déguisée, un portrait idéal où domine la fantaisie? Nul doute qu'en publiant les Lettres cTFverard, Lanfrey n'ait cédé à une tentation de ce genre. Il est d'ailleurs juste de reconnaître qu'en créant de toutes pièces, pour son usage particulier, cet être purement imaginaire, l'auteur avait l'avantage de se procurer du même coup la possibilité de faire passer par les lèvres de son héros certaines libertés de langage et de jugement que, sorties de sa bouche, le gouvernement d'alors n'aurait certainement pas suppor-

tées. Grâce à cette transparente fiction, couvert d'un masque qui cache à peine son visage, et avec un accent qu'il ne déguise qu'à moitié, le jeune émigrant de Chambéry se donne le plaisir de faire entendre les plus dures vérités non seulement aux hommes du pouvoir, mais à cette société parisienne w au milieu de laquelle il végète depuis quatre ans, et dont il a soigneusement noté, avec une colère méprisante, toutes les défaillances. Personne n'est à l'abri des sarcasmes qu'il décoche contre la génération dont il fait partie. Signaler les symptômes des maladies qui la travaillent, tel est le but évident de Lanfrey. On sent qu'il a souffert cruellement de la contrainte imposée par les circonstances du temps et de l'impossibilité où il s'est trouvé de traduire en actes virils les sentiments d'indignation qui l'assiègent. L'inaction à laquelle il lui faut se résoudre est pour lui un supplice insupportable. « Lorsque l'homme n'a plus le droit d'agir, fait-il dire à Éverard, l'écrivain n'a qu'à se taire. Dans un temps de servitude, la littérature, quand elle n'est pas une conspiration, n'est plus qu'une complicité. Écrire pour écrire est une faiblesse, écrire pour se distraire serait presque une trahison... L'événement n'est point un juge dont les arrêts soient sans appel, car il se charge presque toujours de les reviser lui-même. Rien ne se perd en ce monde, et lorsqu'on poursuit un but légitime, la

défaite et l'échec sont parfois les gradins par lesquels on arrive à la victoire. » C'est Éverard qui est chargé de nous dévoiler la cause des tristesses de Lanfrey :

*.» Souvent une époque paraît morte parce qu'elle sommeille, mais la vie, éteinte dans la masse, persiste dans quelques êtres privilégiés qui en conservent le dépôt sacré. Il en est ainsi de la nôtre. Telle âme sert de refuge a son génie, telle autre à sa vertu, telle autre à la science... Eh bien , moi, je suis l'hôte de sa honte et de ses regrets.

En fait de profession, le héros dans lequel Lanfrey se personnifie n'hésite pas à se décider pour le rôle de « candidat grand homme à perpétuité. »

Tandis qu'une voix lui souffle à l'oreille : Reste isolé, souffre en silence, retrempe ta volonté dans le travail sans gloire, mais non sans récompense, une autre voix lui crie : Notre époque veut des soldats et non des solitaires. Attends-tu, pour te décider > que ton cœur refroidi ait cessé de battre, ou que ta main débile ne puisse plus soulever une épée? Non, marche, lutte, dévoue-toi, espère, aime, souffre, môle ton sang et tes pleurs à ceux de tes frères, et si tu tombes avant le temps, ce sera du moins avec l'orgueil d'avoir accompli ton destin Se résigner, c'est s'avouer deux fois vaincu, car la résignation est la défaite de l'àme... Lutte enfin soit avec la plume, soit avec l'épée.

Mais la lutte est-elle possible? se demande Éverard :

... On lutte contre un homme, contre un parti, contre une armée ; on ne lutte pas contre une société, contre une époque ! Qu'un tyran me mette un bâillon sur la bouche, qu'il enchaîne ma main et ma pensée, je n'aurai besoin que d'un regard pour me créer des complices et réveiller la haine endormie au fond des cœurs. Mais si ce tyran s'appelle tout le monde, si au pouvoir politique il joint cette force formidable sur laquelle vous n'avez pas plus de prise qu'un moucheron sur une montagne, si telle est la puissance qui m'écrase, je me réfugie en moimême et je me tais. Le mépris est un grand consolateur.

Avec les sentiments dont il Ta doté, l'auteur des Lettres d'Éverard était à son aise pour prêter à son héros les appréciations les plus sévères sur les partis politiques, sur les coteries et sur tous les personnages plus ou moins fameux avec lesquels il le fait se rencontrer à Paris. La malice contemporaine n'a pas manqué de mettre des noms propres sur la plupart des figures esquissées par ce crayon moqueur. Elle a cru reconnaître Pierre Leroux, Proudhon et plusieurs de leurs adeptes sous les traits dont Lanfrey s'est amusé à affubler les sectaires de l'école socialiste et radicale. Les sommités les plus éminentes de la littérature n'auraient pas davantage été épargnées. Ni M. Cousin, ni M. Sainte-Beuve n'auraient échappé à sa verve caustique. C'était eux qu'il aurait visés lorsque, par la bouche d'Everard, il reprochait aux plus illustres esprits de son temps d'employer leur incomparable talent, les

uns « à réduire la philosophie à une sorte de fatalisme politique, » les autres « à décorer du nom de grande critique un scepticisme sans originalité et sans grandeur qui lui semblait n'obéir, au contraire, qu'à des aspirations assez petites. »

Ces suppositions étaient-elles bien fondées?

Nous ne le pensons pas. En réalité, Lanfrey a plutôt songé à reproduire des types généraux qu'à tracer aucun portrait individuel. Dans le rôle de censeur où il se complaît, ce Caton de vingt ans procède par des exécutions en masse, mais il y a des catégories de personnes contre lesquelles il s'acharne plus volontiers. Les jeunes gens et les femmes de son temps ont eu la malechance d'exciter particulièrement ses colères les plus vives et de servir de cible habituelle à ses plus implacables railleries. Mais voyez la singularité ! ce furent précisément les jeunes gens et les femmes qui firent d'abord le succès des Lettres (TÊverard. N'avait-on pas vaguement entendu dire qu'à l'exemple de son héros, allant, de parti-pris, chercher la mort dans une entreprise désespérée sur les côtes de la Sicile, Lanfrey avait été au moment de s'engager parmi les volontaires italiens? C'était plus que n'en demandaient les littérateurs, les artistes et quelques dames douées d'imagination pour identifier l'auteur avec son héros et saluer en lui un nouveau « Werther de la liberté. »

INTROmjCTION. 95

C'était de leur part une étrange erreur. Il n'y avait nulle trace de rêvasserie allemande chez Lanfrey. Loin de vouloir se dérober aux épreuves de la vie, il n'aspirait qu'à les affronter. Les Lettres désespérées d'Èverard, par tout le bruit qu'elles suscitèrent lors de leur apparition, servirent à point ses desseins, car elles eurent justement pour effet d'ouvrir devant leur auteur cette arène politique dans laquelle, depuis de longues années, il ambitionnait d'essayer enfin ses forces. C'était le moment où se fondait la Revue nationale, destinée à prendre la place de l'ancien Magasin de librairie, imprimé de vieille date dans la maison de M. Charpentier. Le gouvernement impérial, qui se jugeait affermi par l'issue de sa campagne d'Italie et par l'annexion de Nice et de la Savoie à la France, laissait parfois percer la velléité de se relâcher quelque peu de ses premières rudesses envers la presse» D'après l'avis de M. Laboulaye et par l'intermédiaire de M. Ulbach, M. Charpentier offrit à Lanfrey de rédiger la chronique de quim zaine* Il s'agissait, en appréciant rapidement les faits courants de la politique et de la littérature, de donner en quelque sorte un corps aux doctrines communes aux rédacteurs du nouveau recueil dans lequel écrivaient également M. de Pressensé* M. de Ronchaud, M. Despois, et d'en faire, autant que les circonstances le permettaient, l'organe

des tendances du parti républicain modéré. La fortune souriait ainsi pour la première fois au jeune émigré de Chambéry. Elle rachetait d'un même coup toutes ses rigueurs passées, car elle lui apportait avec la faveur du public, avec l'aisance dans sa vie matérielle, l'occasion si vivement souhaitée et jusqu'alors si vainement poursuivie d'épancher quelque part, à ses risques et périls, l'ardeur longtemps contenue de ses convictions politiques.

Sauf à de rares intervalles, Lanfrey a écrit les chroniques de la Revue nationale pendant trois années consécutives, depuis le mois de novembre 1860 jusqu'en décembre 1864. La tâche n'était ni facile à remplir, ni insignifiante en elle-même, à une époque où le sort de tous les écrits périodiques dépendait uniquement de l'humeur assez fantasque de M. le duc de Persigny, ministre de l'intérieur en 1861, ou des dispositions moins changeantes, mais toujours fort ombrageuses, de ses nombreux successeurs dans le même département. Sachant trop bien qu'elles ne devaient pas s'attendre à rencontrer l'expression d'une pensée tant soit peu indépendante dans les articles de la presse quotidienne, c'était alors l'habitude des personnes éclairées gardant encore, en France, quelque souci des affaires publiques, d'aller curieusement chercher

dans les revues les rares indices du mouvement d'opinion qu'elles ne désespéraient pas de voir sourdre un jour malgré l'indifférence devenue presque générale. Parmi les étrangers résidant à Paris, au sein du corps diplomatique, chez nos propres agents du dehors, partout où l'on était attentif à se tenir au courant de la marche des événements et désireux de deviner la direction que les esprits français pourraient bien prendre au sortir de la léthargie dans laquelle ils semblaient présentement endormis, la chronique de la Revue des Deux Mondes était en train de conquérir une autorité incontestable et presque exclusive. C'était le temps où, par l'exactitude de ses informations, par la multiplicité de ses connaissances, par la sagacité et là profondeur de son coup d'œil, par Thabileté et la modération jamais démenties de sa plume, M. Forcade prétait la forme la plus brillante (je ne voudrais pas dire aux protestations, le mot n'eût pas été de mise à cette époque), mais aux timides réserves, aux revendications modestes, mais persistantes toutefois du parti constitutionnel contre les théories absolues et les pratiques arbitraires des détenteurs du pouvoir. Prendre dans un autre recueil la parole au nom de ses coreligionnaires politiques, et produire les griefs du parti républicain contre le régime impérial, telle

était l'ambition de Lanfrey.

Quoiqu'elles ne soient pas sans mérite, quoiqu'elles n'aient pas laissé que d'avoir leur influence sur l'attitude et la ligne de conduite d'un certain groupe politique plus important par la valeur des chefs que par le nombre des adhérents, nous ne nous étendrons pas plus longuement sur les chroniques de Lanfrey dans la Reçue nationale, et nous nous bornerons à indiquer quels en furent le caractère général et les tendances. La nouvelle revue de M. Charpentier était bien résolue à n'abaisser devant aucun autre le drapeau des hommes de son parti : mais obéir aveuglément à des mots d'ordre mystérieux, recevoir avec sou* mission des consignes toutes faites, voilà ce dont il ne pouvait être question avec lui. Autant il tenait à honneur de rester fidèle à la cause qu'il avait embrassée, autant Lanfrey fut pressé de bien établir qu'on lui demanderait vainement de sacrifier ses convictions libérales à des passions de sectaires ou d'accepter, sous prétexte de prétendues tiécessités politiques, des compromis qui répugnaient à sa conscience. Les occasions de manifester l'attitude indépendante qu'il entendait maintenir envers et contre tous, particulièrement à l'égard des meneurs de la démocratie, ne lui firent pas d'ailleurs longtemps défaut. C'est ainsi qu'au moment où la plupart des journaux avancés jugeaient à propos de prendre parti pour M; le duc

de Pcrsigny contre les sociétés charitables de Saint-Vincent-de-Paul, Lanfrey refusa absolument de les suivre dans cette triste campagne. Il se prononça hardiment contre les oppresseurs, revendiquant le droit commun et la liberté d'association en faveur des personnes dont il ne partageait pas les croyances religieuses, nous donnant ainsi le droit de constater sans hésitation de quel côté. s'il vivait encore, il se rangerait aujourd'hui.

C'est en l'honneur des principes, lisons-nous dans la chronique du 8 novembre 1861, que les écrivains libéraux sont intervenus dans la discussion et ont essuyé le feu de la démocratie gouvernementale, conduite qui paraîtra plus désintéressée encore, si l'on considère qu'ils n'ont pu rester lidèles à leur cause qu'à la condition de couvrir leurs adversaires ultramontains... Ceux qui leur adressent ces reproches se croient sans doute de profonds calculateurs, parce qu'ils se réjouissent des mésaventures qui arrivent à leurs ennemis, et parce qu'ils prêtent main -forte pour les frapper. Les sauvages ne raisonnent pas autrement et ne se croient pas pour cela des hommes d'État. Où cette haine aveugle finit, là seulement la politique civilisée commence... Peu importe à nos démocrates qu'on les malmène, pourvu qu'on frappe encore plus fort sur le voisin. C'est là ce qu'en France on a, de tout temps, appelé l'esprit d'égalité. Réjouis-toi donc, Jacques Bonhomme ! tu as de quoi être fier de ta perspicacité et de tes progrès en tout genre.

Aux élections législatives de 1863, il se montra

peu disposé à soutenir les candidatures ouvrières et réprouva hautement la bassesse et le mensonge des avances faites sans conviction au puéril amourpropre de quelques individualités sans valeur. L'exclusion formulée par les comités démocratiques de Paris contre des hommes tels que « MM. Laboulaye, Dufaure, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne » révoltait son bons sens. Il n'avait pas de paroles assez sévères pour « flétrir cette francmaçonnerie des sots et des badauds... » — « Il est peu de spectacles plus démoralisants, écrivait-il avec dégoût, que celui de la médiocrité couronnée par l'acclamation populaire, et nous voudrions voir notre pays éviter cet écueil des démocraties. » Quand apparut le manifeste de décentralisation publié à Nancy par un groupe d'écrivains modérés, ralliés de divers côtés à ce programme si sage et si libéral, il y adhéra énergiquement, s'efforçant de dissiper l'ombrage qu'il inspirait, bien à tort suivant lui, à l'austère M. Jourdan, du Siècle, et à M. Peyrat, le plus doux de ses contradicteurs. Pour son compte, il n'éprouve aucun scrupule à se joindre aux conservateurs libéraux, fussent-ils royalistes, quand ils réclament ce qu'il juge être fondé en droit, utile en soi et opportun : c'est un partisan déclaré de Y Union libérale.

Sur la politique extérieure, il s'en fallait aussi de beaucoup que Lanfrey fût toujours d'accord avec

les écrivains qui, dans le Siècle ou les Débats, prenaient sous leur protection, avec un égal enthousiasme, l'unité de l'Italie et celle de l'Allemagne. Lié dès les premiers instants de son séjour à Paris avec le sage patriote italien Manin, et grand admirateur de Cavour, il avait été heureux de s'associer à ses amis MM. Henri Martin, Ferdidinand de Lasteyrie et Legouvé, soit pour rendre hommage à l'illustre défenseur de Venise, soit pour souhaiter d'heureuses destinées à la jeune monarchie qui se fondait de l'autre côté des Alpes sous les auspices du ministre très conservateur d'un prince parfaitement constitutionnel. Cependant il est loin d'approuver tous les moyens employés pour venir en aide aux opprimés d'Italie que, dans une de ses lettres, il appelle ses frères, « honteux, ajoute-t-il, que sa mauvaise fortune ne lui ait jamais permis de verser pour eux autre chose que de l'encre l . » La paix de Villafranca lui causa un tel désappointement que dans un accès d'indignation, avec cette rudesse de langage qui lui était trop habituelle et que nous serons plus d'une fois obligé de reproduire sans accepter la responsabilité de ses trop violentes appréciations, il écrivait à l'une de ses correspondantes, amie comme lui de Manin : « Il faut avoir ce dilettan

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