Lettre à madame X..., août
parisienne avait eu l'enfantillage de fêter à grand renfort de drapeaux et d'illuminations, recouvrait assez mal la décadence désormais avérée de cette influence française que la malheureuse issue de l'expédition du Mexique avait déjà compromise. L'engouement inattendu manifesté près de lui par des optimistes incorrigibles pour le futur fondateur d'un immense empire allemand destiné à réduire à néant la rétrograde Autriche et à transporter, pour le plus grand bien du genre humain, la suprématie dans les affaires germaniques des rives du Danube aux bords de la Sprée, le trouvèrent de bonne heure très récalcitrant. Les avances faites secrètement par le comte de Bismarck aux passions des démocrates de tous les pays, les grossières amorces jetées aux convoitises territoriales du rêveur ambitieux qui disposait alors de la France lui apparurent d'abord comme une sorte de mascarade politique dont il suffisait de faire justice par le ridicule. Plus tard, quand se dévoilèrent moins confusément les projets de celui qu'un trop grand nombre de Français abusés nommaient avec éloge « le Cavour du Nord, » M. Lanfrey, plus clairvoyant que ses confrères de la presse démocratique, ne cessa plus de dénoncer en lui le plus irréconciliable et le plus dangereux de nos ennemis.
Comment le gouvernement impérial aurait-il pu tarder à tenir en grande suspicion le polémiste
républicain qui, dans les questions intérieures, se montrait le plus souvent disposé à s'entendre avec les libéraux du parti conservateur et refusait absolument de se laisser prendre au mirage des questions de politique agitées, par manière de diversion, devant les yeux de la foule ? Toute la réserve qu'à grand'peine il avait essayé de s'imposer ne devait lui servir de rien. Deux avertissements reçus à quelques mois de distance pour des causes assez futiles firent comprendre à Lanfrey qu'en dépit des ménagements que, de bonne foi, il cherchait à garder, ses chroniques éveilleraient toujours les susceptibilités de l'omnipotente direction de la presse. Un troisième avertissement aurait infailliblement amené la suppression du recueil dans lequel il avait trouvé un asile et des amis. Il préféra donc renoncer de lui-même à continuer une tâche qui d'ailleurs avait presque cessé de lui plaire et dont les exigences ne convenaient guère à la nature de son talent. L'improvisation n'était pas son fait. Il avait certainement trop de conscience et peut-être pas assez de légèreté d'esprit pour effleurer en passant plusieurs sujets à la fois. Son esprit, ennemi des lieux communs et de toute déclamation, avait besoin d'étude, de réflexion et d'une certaine largeur de développements pour bien rendre ses pensées et leur donner l'expression et le tour propres à les mettre en valeur. Il en était lui-même
si convaincu que, tout en rédigeant ses chroniques pour la Revue nationale, il avait pris soin d'insérer en même temps dans ce recueil des articles de plus longue haleine. Réunis plus tard en un volume
sous le titre <Y Etudes et portraits politiques, ces morceaux détachés méritent d'arrêter notre attention parce que le choix des sujets et la façon dont ils sont traités jettent un certain jour sur le caractère de M. Lanfrey et sur ses procédés de composition.
Un professeur de lycée, M. Edmond Bony, esprit lihéral et distingué tel que l'université en a toujours compté, entamant, en 1867, dans le Journal d'Alencon, une série d'articles sur V Histoire de Napoléon par Lanfrey, débute par signaler comme un trait caractéristique du talent de l'auteur, son âpreté juvénile. Là dessus, Lanfrey, d'ordinaire peu sensible aux félicitations, écrit, de premier mouvement, à ce critique, qu'il ne connaît pas, afin de le remercier, mais surtout pour dire que personne ne l'a jamais aussi bien compris. Ce jugement si volontiers accepté par Lanfrey, je crois qu'on peut le généraliser et l'étendre à tous les ouvrages sortis de sa plume. C'est l'âge et l'expérience qui nous ramènent peu à peu à l'indulgence. Dans sa fière honnêteté, la jeunesse est plus exigeante parce qu'elle n'a pas encore été obligée de rien rabattre
de son idéal. Resté jeune toute sa vie et le cœur haut placé, Lanfrey. a pratiqué pour lui-même le conseil qu'il donnait un jour à l'un de ses amis : « de ne jamais abaisser sa pensée devant les Béotiens. » Il se serait senti diminué dans sa propre estime s'il n'était pas entré en guerre contre les personnes et les choses qui froissaient ses convictions morales, demeurées toujours fort rigides et très ombrageuses. Il était né avec des instincts de justicier.
Si nous sommes parvenus à bien faire saisir quels étaient les traits principaux du caractère de Lanfrey, à quels instincts élevés mais un peu moroses il obéissait, avec quelle conviction il s'était donné la tâche de redresser dans ses deux premiers ouvrages des erreurs, des torts ou des faiblesses de conduite qui remontaient assez loin dans le passé de notre histoire, on s'étonnera moins de le trouver armé de la même sévérité dans les études qu'il a publiées sur les hommes de l'empire, de la restauration et
du gouvernement de juillet. Cette sévérité, il ne songe point à s'en défendre. « Par ce temps de critique relâchée, écrit-il dans lavant-propos mis en tête des Études et Portraits, ce qui semble excès de rigueur pourrait bien n'être que stricte justice. Au reste, je n*aurai pas été sans payer aussi mon tribut au goût de notre génération pour les apologies... Mon livre a son unité ni plus ni moins qu'une
fiction, et par lui j'aurai eu, moi aussi, mon héros. Mon héros, c'est la liberté ! »
Il reste à expliquer comment il a pu se faire que la série des Etudes et Portraits s'ouvrit précisément par une appréciation plus qu'acerbe et, dans quelques-unes de ses parties, injuste même, de Y Histoire du Consulat et de t Empire, c'est-à-dire de l'œuvre capitale de celui qui a mené la rude campagne que chacun sait contre le second empire, si détesté par Lanfrey ; et n'est-il pas curieux que ses plus violentes récriminations aient été d'abord dirigées contre l'homme d'État dont la ligne politique devait par la suite se confondre si bien avec la sienne, et qui était destiné à le choisir un jour pour représenter à l'étranger leur commun et secret accord sur la préférence à donner à la forme républicaine ? L'étonnement cesse quand on y regarde de près avec la connaissance des dates, des circonstances et de certaines particularités propres aux deux personnes.
A l'époque où l'article de Lanfrey paraissait dans la Revue nationale, du 10 juin 1861, M. Thiers ne siégeait pas encore au Corps législatif. Il n'avait donc pas prononcé son discours sur les libertés nécessaires. A vrai dire, il était assez peu préoccupé des questions soulevées à l'intérieur par le régime auquel la France était soumise ; ses pensées étaient ailleurs. Celui qui écrit ces lignes et tous
ceux qui fréquentaient alors son salon peuvent se rappeler jjue, sans, s'en désintéresser complètement, il n'attachait qu'une assez médiocre importance à des griefs qui excitaient la plus vive réprobation dès anciens parlementaires. Les doléances de quelques-uns d'entre eux sur les conditions déplorables faites à la presse le touchaient assez médiocrement, et je me souviens, par expérience, qu'il était plutôt enclin à se moquer un peu de ceux qui témoignaient trop de sympathie pour les journalistes si malmenés par les ministres de l'empire. Les projets de décentralisation si chaudement approuvés par Lanfrey lui faisaient hausser les épaules. En revanche, sa sollicitude patriotique toujours si grande, le plus souvent si perspicace, était, au contraire, fort éveillée sur tout ce qui regardait les affaires du dehors, et le malheur voulait que, dans toutes les questions alors agitées, sa manière de comprendre les intérêts de notre pays fût diamétralement opposée à celle du chroniqueur de la Revue nationale. M. Thiers était loin de voir d'un œil favorable la formation de l'unité de l'Italie. Il défendait avec intrépidité la cause de la souveraineté temporelle du pape, et s'indignait à l'idée de l'atteinte qui serait portée à notre influence en Europe le jour où nous cesserions d'être partout considérés comme les protecteurs attitrés du catholicisme. C'étaient là autant de divergences
fondamentales que Lanfrey ne pouvait se résoudre à lui pardonner. Personnellement, il na connaissait pas encore M. Thiers. Il n'avait pas eu la chance d'assister à ces causeries familières dont, plus que personne, malgré les désaccords, il aurait subi le charme indéfinissable. Il n'avait donc pas été à même de deviner, en 1861, à quel point, en dépit de quelques fantaisies desprit assez arriérées, avec un certain fonds de scepticisme, quand le salut du pays n'était pas en jeu, et grâce à pas mal d'inconséquences dont il n'avait nulle conscience, M. Thiers, qui n'était libéral, ni de principe ni de tempérament, n'en représentait pas moins alors, mieux que qui que ce fût, comme l'événement l'a bien prouvé, et Dieu sait avec quel éclat, les aspirations un peu confuses, souvent presque contradictoires, de notre société moderne. Hostile comme il Tétait par sa nature à toute autorité prédominante, on comprend que Lanfrey ait été tenté d'analyser une admiration qu'il reprochait à ses contemporains de ressentir sans oser la contrôler. « D'ordinaire, écrit-il dans sa mauvaise humeur, ce sont les esprits d'élite qui imposent leurs arrêts au grand nombre ; cette fois, c'est le grand nombre qui leur a fait la loi. Ils ont dû accepter ce favori de la foule et se courber en ceci, comme en toute chose, devant l'infaillibilité du suffrage universel.
Aujourd'hui, quand parait un nouveau volume de i. 10
Y Histoire du Consulat et de r Empire, toute la critique fait la génuflexion 1 .*
Certes, il n'est à propos de s'agenouiller devant aucune idole, mais il v a autant de mesure à
garder dans le dénigrement que dans l'enthousiasme quand il s'agit de certaines figures qui, s'élevant sans contestation possible fort au-dessus du niveau commun, ont eu le don déparier à l'imagination de la foule. M.Thiers a été de ce nombre, et Lanfrey ne méeonnait-il pas étrangement les qualités les plus saillantes de l'œuvre du grand historien quand il affirme quelle manque de mouvement et de vie? Rien de moins exact. Si, comme M. Thiers a pris soin de le déclarer lui-même, ce qui l'intéresse le plus vivement dans le spectacle des choses humaines, «c'est la quantité d'hommes, d'argent, de matière qui a été remuée ; » s'il est vrai qu'il se soit complu à entasser dans son récit une masse énorme de faits et de documents, d'exposés financiers et diplomatiques ; si ses descriptions de batailles sont parfois démesurément prolixes; si l'on peut dire avec Lanfrey, qu'à force d'en exposer tous les détails, les affaires arrivent à lui « cacher l'humanité, » n'est-il pas injuste d'ajouter: « qu'il n'a pas compris le Mens agitât molem ? » La postérité sur laquelle M. Thiers avait raison de
1 ♦ Études et Portraits politique*.
compter, quoi qu'en dise un peu étourdiment son critique dans les dernières lignes de l'article qu'il lui a consacré, ne ratifiera pas ce jugement. Avec une émotion pareille à la nôtre et que le temps n'affaiblira point, elle croira, en les lisant, avoir assisté aux glorieuses journées de Marengo, d'Austerlitz, dléna, aux sanglants désastres d'Aboukir et de Trafalgar ; ces pages où des bataillons innombrables se heurtent les uns contre les autres, où l'on voit chefs et soldats avancer, reculer, se précipiter en masses profondes suivant les lois savantes de la tactique moderne, d'où Ton entend sortir pêle-mêle, ainsi que dans un chant d'Homère, les cris de joie des vainqueurs et les imprécations des vaincus, demeureront immortelles, et mon ami, M. Doudan, a bien eu raison de dire que le récit de M. Thiers semble, comme le Simoïs, rouler encore dans ses flots les armes des combattants.
Pourquoi faut-il malheureusement que les critiques de Lanfrey se rapprochent davantage de la vérité, quand il accuse l'historien du Consulat et de V Empire d'avoir montré trop peu de souci du droit, de la justice, de la morale et de la liberté, dont il fait si cavalièrement litière, au cours de son ouvrage, sous les pieds de son héros ? Lanfrey tient au contraire à honneur d'être de « ces imbéciles (paroles de Napoléon au général Mathieu-Dumas) qui ont cru et qui croient encore à la puissance de
ces dons sacrés que Dieu fit à l'homme en le créant. » Ce n 4 est pas lui qui se serait jamais écrié avec le chef de l'école romantique, M. Victor Hugo:
Napoléon, ce dieu dont je serai le prêtre !
Ce n'est pas lui qui aurait parlé « du cœur généreux de Napojéon » à propos du meurtre du due d'Enghien, en plaignant les « malheureux juges plus affligés qu'on ne peut dire, dans cette douloureuse affaire où tout le monde était en faute, même les victimes. » Ce n'est pas lui qui aurait dit, en parlant des conférences de Bayonne en 1808 : « Assurément, si l'on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire, il faudrait les flétrir... Mais les trônes sont autre chose qu'une propriété privée ; » ou bien encore, à propos de la guerre d'Espagne : « Si elle eût réussi, elle eût été juste, car la grandeur du résultat aurait absous Napoléon de la violence et de la ruse qu'il aurait fallu employer. » Comme Lamartine, il trouve que, si bien composés qu'ils puissent être, les tableaux de M. Thiers sont des tableaux « sans ciel. » Il lui reprocherait volontiers avec l'auteur des Girondins d'avoir écrit l'histoire de Napoléon avec une plume arrachée au plumet d'un grenadier. Pour lui, la gloire, si grande qu'elle soit, ne suffit pas à couvrir les atteintes portées à la morale. Il soutient comme M. de Chateaubriand, « que, si Ton sépare la vérité
morale des actions humaines, il n'y a plus de règles pour juger ces actions. »rïl comprend le rôle de l'historien ainsi que M. Quinet Ta tracé dans son ouvrage sur la Révolution : « L'historien doit remplir, au milieu du drame des événements, l'office du chœur antique chargé de maintenir la justice en dépit de la bonne ou de la mauvaise fortune. Mais si, au lieu d'être le gardien des lois ïhorales, l'historien achève lui-même de les abolir en détruisant la conscience, il détruit la trame de la justice dans l'avenir plus encore que dans le passé. » C'est à peu près le rôle du chœur antique dans les tragédies de la Grèce que Lanfrey s'est proposé de remplir à l'égard de M. Thiers, en signalant au cours de son travail, toutes les fois que l'occasion s'^n présente, les défaillances morales qu'il croit rencontrer dans les appréciations de l'historien du Consulat et de r Empire ; ou peut-être faudrait-il dire, car la comparaison serait plus exacte, qu'il a voulu prendre à son compte la mission de celui qui avait charge à Rome de suivre en i'apostrophant le char du triomphateur.
Après M. Thiers venait tout naturellement le tour de M. Guizot. L'ancien président des conseils du roi Louis-Philippe ne s'était-il pas permis, lui protestant, de donner son avis dans les discussions pendantes au sujet de la question romaine? Il touchait ainsi à ce qu'il y avait de plus vif dans les
sentiments de Lanfrey. Aussi est-il pris à partie pour avoir signalé « le danger^mmun qui menacerait de nos jours toutes les églises chrétiennes, » et parce qu'il indique comment « les bases communes de leur foi (le surnaturel) étant attaquées, elles ont à les défendre le même intérêt et le même devoir, car elles périraient également dans la ruine de l'édifice sertis lequel elles vivent toutes. » Il en veut beaucoup à M. Guizot de ce qu'il a cherché à prouver, « que, le pouvoir temporel constituant la partie la plus essentielle des libertés du catholicisme, le protestantisme est appelé à le défendre en même temps que les siennes propres, et qu'il a une occasion admirable de faire acte de fidélité libérale comme de charité chrétienne, et de donner ainsi à l'église catholique un de ces exemples qui confèrent à ceux qui les donnent le droit de réclamer un juste retour. Ces conseils, qui n'étaient probablement pas tout à fait dépourvus de sagesse, puisque leur esprit général règle encore l'attitude de beaucoup de protestants dans les difficultés nouvelles, mais pas trop différentes, suscités aujourd'hui au clergé catholique , eurent le malheur d'exciter les plus violentes colères de Lanfrey. Il saisit cette occasion de juger à la hâte, avec sa rudesse accoutumée, toute la carrière politique de l'homme dont il prit plaisir à parler plus tard avec beaucoup de calme et d'équité.
Cependant Lan frey aiflrj|it manqué à ses habitudes de justice distributivfc sïj ain^s ces deux exécutions sommaires, il ne s'était tourné du côté de ses amis les démocrates. La lecture de Y Essai de Daunou sur les garanties individuelles et la publication des Mémoires sur Carnot par son fils lui* fournirent le moyen, qu'au besoin il aurait cherché, de bien établir son impartialité. Il n'était pas homme à se laisser arrêter par la crainte de froisser les susceptibilités trop naturelles de l'homme de bien, justement estimé dans le parti républicain, dont la piété filiale avait voulu élever un monument à la gloire du vainqueur de Wattignies, de cet infatigable membre du comité de Salut public qui correspondait de sa main avec les chefs de nos quatorze armées, et que, dans le langage déclamateur du temps, on appelait a l'organisateur de la victoire. » Mais, dans l'intervalle entre ses dépêches, Carnot ne se faisait pas scrupule de mettre couramment son nom, sans jamais y regarder, au bas des nombreux arrêts de mort que ses redoutables collègues ne se lassaient point de présenter à sa signature. Aux yeux de Lanfrey, il a sa part de responsabilité et de complicité dans leurs actes. Pas plus pour le membre du Salut public que tout à l'heure pour le chef du premier empire, il ne consent à admettre cette théorie de certains historiens : « Il a sauvé la patrie, donc il est innocent, » Si Carnot, au lieu
d'être un héros, répQHid Irffnfrey, n'eût été qu'un
caractère pusillanime; il tfalfraitpas agi autrement qu'il n'a fait. Si une telle réfiabilitation est acceptée (et il y a beaucoup de gens intéressés à ce qu'elle le soit), il ne faut plus parler de morale politique. » Il n'hésite pas un instant entre les deux démocraties de la Convention, « dont Tune, celle de la Gironde, était, suivant lui, libérale autant qu'égalitaire, et celle de la Montagne, qui faisait de la souveraineté populaire un despotisme mille fois pire que celui de l'ancien régime, un arbitraire illimité auquel tous les droits individuels étaient sacrifiés. »
Dans l'étude sur Daunou, il constate non plus avec amertume, mais avec tristesse, les dispositions morales qui faisaient de cet ancien oratorien « naturellement timide , renfermé, passif, dont la sagesse était toute bourgeoise, un caractère plus fait pour les études solitaires que pour les agitations de la vie publique. » Il explique, par cette faiblesse incurable de l'honnêteté qui transige parce qu'elle n'est point soutenue par « le point d y honnew\ cet admirable supplément à la vertu, la conduite de l'ancien girondin à l'époque du 18 brumaire, l'insuffisance et la pauvreté de son opposition sous le consulat et surtout sous l'empire. » Il trouve qu'elle a je ne sais quoi de contraint et d'humilié qui lui répugne. « Daunou, ajoute-t-il,ne fut pas élu séna-
teur, mais il fut éliminé du fribunat.* Sous le coup de cette mesure, devenu l'objet &*une surveillance menaçante, l'imagination frappée de dangers que sans doute il s'exagérait,... il donna, en quelque sorte, sa démission d'homme public. Son opposition ne fut plus désormais qu'une conspiration à voix basse couverte par une de ces adhésions de situation qui sont plus explicites qu'aucune profession de foi parce qu'elles parlent toujours. » Comment douter qu'en traçant ce portrait, Lanfrey n'ait songé à désigner les transactions complaisantes, les compromis hasardés, les ménagements souvent excessifs que plus d'un de ses contemporains, attaché cependant aux idées libérales, apportait près de lui dans la campagne engagée contre le second empire?
L'étude sur Armand Garrel est de beaucoup celle que Lanfrey a développée avec le plus d'étendue. On devine qu'il a trouvé une secrète satisfaction à analyser le talent de cet écrivain de fière allure, emporté « avant le temps en laissant de lui-même l'idée qu'il était appelé à quelque chose de grand et qu'il n'avait pas donné sa vraie mesure. » On sait qu'il se complaisait à lui être comparé et qu'il a cherché à renouveler dans ses procédés de polémique les traditions de ce journaliste à la parole agressive, au ton hautain, indépendant vis-à-vis de tout le monde, mais surtout à l'égard de ses pro-
près amis, et qui ne re$$R|btit pas à rendre parfois justice à ses adversairtfMSe même que Carrel avait mis un certain amour-propre, peut-être affecté, à ne point trop médire de la restauration, dont il avait apprécié les tendances avec une sorte d'impartialité dédaigneuse, de même, Lanfrey, sans affectation, m|tis par pure sincérité, n'hésita pas à dénoncer la faute commise, suivant lui, par l'opposition républicaine dans sa lutte implacable contre le gouvernement de Juillet. Il est probable qu'un jour, devenus plus calmes et meilleurs juges que ne peuvent l'être encore aujourd'hui les survivants de ces vieilles querelles, des esprits sages arriveront aux mêmes conclusions que Lanfrey; il n'en est pas moins curieux de les voir sortir de la bouche de ce républicain très convaincu. « La démocratie aurait infailliblement conquis tôt ou tard la majorité en agissant sur l'opinion avec énergie et persévérance. Elle aurait pu arriver ainsi au pouvoir à son tour et par des moyens réguliers. En arborant le drapeau républicain, elle se ferma volontairement cette voie, elle rendit toute transaction impossible. Entre le pouvoir et elle, elle plaça la nécessité d'un coup d'État, la barrière de de la guerre civile. Elle mit à la merci des hasards de la force ce qui aurait pu être décidé par un vote. Elle condamna le système de Juillet à un exclusivisme et à une immobilité jusque-là acci-
dentels et désormais in^spensables à sa défense. Elle rendit impossible eiflfcànce r avènement pacifique, régulier, périodique de chaque parti au gouvernement du pays, qui a fait la force et la grandeur de l'Angleterre. Elle accepta une solidarité funeste et contre nature avec des opinions ennemies de. la liberté et auxquelles la République servait de refuge en attendant le jour où elles devaient se retourner contre elle. Où il n'y avait qu'une seule foi politique, elle créa deux partis irréconciliables dont les haines, les agitations, les discordes amenèrent au sein de la nation le désir du repos à tout pri x l'indifférence, le dégoût delà liberté, et, finalement, la ruine des institutions libres. » Est-il possible de tenir un plus raisonnable langage?
C'est la même inspiration devenue de plus en plus impartiale, calme et modérée, qui lui a dicté plus tard l'article sur le Régime parlementaire sous le roi Louis-Philippe. Lanfrey a gardé toutes ses convictions républicaines ; il n'en sacrifie aucune, mais il a définitivement laissé de côté les préjugés de parti contre les personnes. 11 n'a plus besoin d'aucun effort sur lui-même pour reconnaître, « à côté des erreurs qui leur sont, dit-il, justement reprochées, les rares qualités, les grands prestiges qui ont pu tenir si longtemps enchaînée à la parole de quelques hommes éloquents une nation que d'autres n'ont su garder que par un continuel
recours aux armes de la ruse et de la force. Le règne d'une autorité morale a toujours sa grandeur, même lorsqu'il est employé au service d'idées fausses ou incomplètes. Ce mérite, le gouvernement de Juillet Ta eu jusqu'au bout. On ne devrait pas l'oublier. » Ainsi se formait peu à peu, au contact des hommes publics qu'il avait plaisir à faire parler sur les affaires auxquelles ils avaient pris part, et sans qu'il reniât jamais aucune de ses premières convictions de jeunesse, l'esprit de cet écrivain, dont M. Laboulaye a pu dire avec raison « qu'à chaque nouvel ouvrage, il avait rompu avec un préjugé d'enfance ou d'école. »
Tant de libertés prises la plume à la main, un si complet affranchissement des mots d'ordre généralement reçus autour de lui, une telle désinvolture dans les jugements portés sur les événements passés, sur la conduite actuelle des chefs de tous les partis, et particulièrement des hommes les plus considérables de son propre camp, n'étaient pas faits pour créer beaucoup d'amis àLanfrey. Ses conversations ne rachetaient rien. Son attitude dans le commerce habituel de la vie, froide, correcte et polie, n'encourageait pas beaucoup les avances familières, et lui-même n'en faisait guère. Il n'aimait pas le monde, où peut-être il ne se sentait pas tout à fait à son aise. C'était le temps où
l'opposition contre l'empire réunissait, dans les mêmes salons politiques, des esprits d'élite charmés de se rencontrer, malgré quelques divergences, dans un accord rendu plus facile, il faut le dire, par la convention tacite de n'aller pas jusqu'au fond des idées et de se contenter des plus fines ironies, des plus transparentes allusions, des mots les plus acérés contre l'ennemi commun, plutôt impatienté que mis en grand péril par cette petite guerre. Mais ces armes légères n'étaient pas à l'usage de Lanfrey, qui avait plutôt du dédain pour leur trop facile emploi. Il se plaisait mieux dans des sociétés plus restreintes où large part était faite au goût pour la littérature, au culte des arts et surtout de la musique, qu'il aimait passionnément.
Par une conséquence naturelle de ses façons d'être si réservées et de son éloignement pour une existence trop répandue, Lanfrey ne forma jamais de liaison particulière avec les personnages considérables que les groupes politiques de cette époque reconnaissaient pour leurs chefs, non plus qu'avec les écrivains qui suivaient la même carrière que lui. Accepter le patronage d'un supérieur lui aurait extrêmement répugné. A l'exception de quelques camarades d'enfance auxquels il demeura toujours fidèle, restés eux-mêmes très attachés à sa mémoire
et qui ne parlent pas encore sans tristesse de l'agré-
ment et de la sûreté de son commerce, Lanfrey n'a jamais paru se soucier beaucoup de conquérir la sympathie des hommes avec lesquels il était en relations. Ses lettres donnent à penser que ses facultés affectives avaient pris un autre cours. On dirait que celui qui les a écrites en est arrivé à ne comprendre l'amitié intime qu'avec les personnes de ce sexe dont il avait commencé par si mal parler. Nous avons remarqué qu'à leur apparition les Lettres (TÉverard furent surtout goûtées par les femmes. L'une de ses admiratrices, et des plus spirituelles à ce que j'ai ouï dire, a très agréablement raconté dans ses Souvenirs inédits consacrés à Lanfrey, comment, à la campagne, ayant imposé à ses hôtes la lecture de la lettre où la société parisienne est fort maltraitée, à propos de la prépondérance exercée sur elle par l'élément féminin, tous les hommes furent d'accord pour imputer cette sortie morose à quelque vieillard au teint bilieux. « Vous n'y êtes pas, dit en riant une jolie Anglaise ; on m'a montré l'auteur au théâtre. Il est blond, très jeune, tout à fait un bouton de rose. » Le contraste entre les goûts sérieux, l'humeur un peu sombre et le frais visage de Lanfrey, qui est toujours resté d'une dizaine d'années en arrière de son acte de naissance, était bien fait pour piquer la curiosité bienveillante de toutes les imaginations tournées au romanesque. Il n'était pas sans
receler tout au fond de lui-même quelques dispositions de ce genre, et les innocentes marques d'intérêt que des personnes intelligentes et belles étaient portées à lui accorder ne risquaient pas de rencontrer chez lui un froid accueil. Le danger était plutôt qu'il n'arrivât, au bout d'assez peu de temps, à se tromper entièrement sur la nature de ses sentiments à leur égard. Cela provient-il des Charmettes, mais il y a quelque chose du style de Jean-Jacques Rousseau dans toutes les lettres qui vont à l'adresse de ces aimables correspondantes. Au langage qu'il prête à l'amitié, on se demande quelle forme il eût donnée à l'expression d'un autre sentiment. On sent qu'il n'est plus sur son terrain quand il écrit aux femmes du monde avec lesquelles il est lié. Avec elles, il cesse d'être parfaitement naturel ; c'est une surprise de voir cet ennemi de toute affectation employer, dans des billets écrits au courant de la plume entre deux visites, pour rendre des impressions parfaitement sincères, des phrases presque emphatiques, qui seraient mieux à leur place dans les pages imprimées de quelque roman déclamatoire.
Débuter par l'impétuosité dans l'expression de sa reconnaissance pour les gracieuses amies qui avaient cru pouvoir lui donner sans danger des marques de leur sympathie, telle était sa pratique ordinaire. Si le danger n'existait pas pour elles,
il n'en étiâft pas tout à fait de même pour lui, et quand on l'arrêtait court sur la pente, cet acte de raison, raconte une personne qui Ta très bien connu, était facilement transformé par Lanfrey en un casus belli. Il semble que ce soit là ce qui serait advenu à la séduisante personne à laquelle furent adressées les lettres qu'on va lire et que je m'abstiendrai de nommer, parce que malgré la brillante auréole qui entourait le cercle intime de M. Ary Scheffer, où Lanfrey Ta rencontrée, elle s'est toujours appliquée à dérober sa noble et modeste vie à l'indiscrète curiosité du public.
... Je n'exercerai, madame, aucune représaille contre votre gracieuse malice, féconde en fuites charmantes et en retours imprévus... Je suis et prétends rester votre victime, et ce supplice m'est infiniment doux ; mais ce que je ne souffrirai pas, c'est que vous osiez prendre la défense d'un sexe ennemi du genre humain, en vous donnant l'air de le plaindre comme si vous ne connaissiez pas toute la perversité dont il est doué, vous qui après tout en faites partie !...
... Enfin! le ciel soit loué! il y a donc encore des remords en ce monde, et ce n'est pas seulement pour la triste innocence... C'aurait été un joli procédé de ne pas donner de vos nouvelles à un pauvre garçon qui ne passe pas une heure sans penser à vous. Eh bien, vous me rendez si heureux que je vous pardonne tout, jusqu'aux noires méchancetés dont vous assaisonnez votre lettre dans l'espoir de tempérer mon contentement. Elles-
mêmes me sont chères ; je ne les donnef(fl|* pas P our tout au monde, et, pour ma vengeance, je veux adorer la main qui me fait de si douces blessures. Essayez de m'en empêcher si vous pouvez !
..... Pourquoi cette obstination à ne pas vouloir vous laisser guérir, âme capricieuse et rebelle? Quel attrait mystérieux a pour vous la souffrance ? Est-ce l'orgueil do la braver et de la vaincre? Est-ce le dédain des joies du. monde que vous jugez ne valoir ni un de vos désirs, ni un de vos regrets? Vous plaît-elle par les voluptés qu'elle donne, dit-on, à ceux qui ne la craignent pas, ou bien est-ce le plaisir cruel de voir tous ceux qui vous aiment suspendus à cette inquiétude et de leur faire mieux sentir ainsi le prix de tout ce qu'ils admirent et chérissent en vous ?
Vous pardonnez trop facilement, voilà ce qui fait qu'on se laisse si volontiers aller à pécher contre vous. On sent que cela vous est bien égal, et que vos rancunes ne sont jamais qu'à fleur de peau. Vous donnez des bénédictions avec une bonté désolante, et si je n'avais pas depuis longtemps renoncé à vous émouvoir dans le sens de l'amitié ou de la haine, je serais bien furieux contre vous. Mais j'ai senti de bonne heure que je ne parviendrais jamais à altérer l'admirable égalité de vos sentiments. J'accepte donc votre absolution d'un cœur reconnaissant, faute des injures bien senties que j'aurais préférées, et de ces égratignures amicales que les femmes savent si bien faire. Vous n'avez rien d'humain ; je l'ai toujours dit. Aussi ne suis-je pas étonné de l'état de votre santé. Le ciel est irrité, lui aussi, de vous voir si parfaite.
... Soyez convaincue cependant que ceux qui s'auto-
l*iî INTRODUCTION.
lisent de votre souffrance pour vous accuser d'égoïsme unis calomnient et vous tourmentent sans motifs. Ceux qui nous conseillent l'étude comme diversion ne vous connaissent pas mieux. La vraie cause de votre ennui n'est pas un manque d'occupations pour votre esprit, c'est un manque d'occupation pour votre cœur. Vous n'a\ez aucune affection forte et profonde qui vous intéresse à la vie... Si vous ne l'aviez jamais connue, on pourrait vous accuser d'être incapable de la ressentir. Mais qui l'a mieux éprouvée que vous ? N'en ai-je pas été mille fois témoin moi-même ? Vous aimiez alors, peu importe sous quelle forme, et aujourd'hui vous n'aimez plus ; tout votre mal est là. Ce n'est pas dans le temps où respirait encore le grand cœur que j'ai tant aimé moimême, ce n'est pas alors que vous vous ennuyiez de la vie ! Si parmi les amis qui vous restent aucun n'a su, je ne dis pas vous consoler d'une perte dont vous ne devez pas vous consoler, mais réconcilier avec la vie une âme qui a montré de tels sentiments, qu'ils accusent leur insuffisance ou leur malheur, qu'ils ne parlent pas d'égoïsme. Si vous souffrez parce que rien de ce que vous apercevez autour de vous ne peut combler le vide qui s'est fait dans votre âme, ce tourment même est une preuve que vous ne pouvez vous passer d'une grande affection, ce qui n'est guère, en général, le signe de l'égoïsme. A tout cela, il n'y a malheureusement que des remèdes qui ne dépendent pas de votre volonté.
Combien vous avez raison ! 11 n'y a de vraiment beau en ce monde que les sentiments calmes, et, pour ma part, j'en raffole. Ils sont commodes, portatifs, point gênants ni compromettants. Ce sont les seuls, en un mot, que puisse avouer une personne prudente et tenant,
comme il convient, au repos de son existence. Hors de là il n'y a qu'inquiétudes, combats et déceptions. Les malheureux que la tendresse a choisis pour ses victimes assurent, il est vrai, qu'ils lui doivent des heures qui résumaient pour eux l'infini, et ils l'adorent jusque dans les tourments qu'elle leur inflige, mais il faut les plaindre, car ils ne savent ce qu'ils disent. S'ils pouvaient goûter un seul instant les délices qu'une âme bien laite trouve dans une estime partagée, ils n'en voudraient plus connaître d'autres. Les affections déréglées sont — comme dit le psalmiste — semblables à ces fruits remplis de vers que le voyageur cueille sur les bords de la mer Morte. Elles sont, en outre, ainsi que vous me le faites remarquer avec non moins de philosophie, destinées à finir tôt ou tard, ce qui- leur donne un caractère tout à fait à part au milieu des choses humaines. Quant aux sentiments calmes, s'ils prennent fin, c'est par pur accident. En effet, il n'y a pas de raison pour qu'ils finissent ; ils se comportent avec une si sage économie qu'on ne conçoit pas qu'ils puissent jamais dépenser leur capital.
A cela j'ajoute avec les saints pères que les passions font rendre à la créature un culte qui n'est dû qu'au Créateur, concurrence criminelle! et qu'elles reposent invariablement sur la très fausse idée qu'on a des perfections de la personne aimée qui n'est que mensonge, poussière et fragilité, comme nous le voyons par l'Ecriture... Quelle est l'amante et quel est l'amoureux dont les illusions n'aient été emportées par le temps implacable! Dès lors, ne vaut-il pas mieux commencer par la fin, devancer la destinée, voir les choses d'un œil impartial et froid, devenir vieux avant d'avoir été jeune, aimer avec la modération d'un esprit positif et, selon votre
méthode, mettre son cœur dans le bain-marie dont la température d'une éternelle tiédeur est à l'abri des variations du ciel capricieux, et où il n'aura jamais à craindre ni Tes orages de l'océan ni les fascinations de l'abîme? Oui, vous avez raison; le monde est un tombeau, l'amour une effroyable mystification, et la sagesse consiste à ne pas vivre. Je vois cela très clairement, et je vois aussi mie je suis très malheureux parce que j'aime et parce queje\is.
Si vous ne m'avez pas compris, tant mieux. Soyez assez charitable pour faire allumer votre feu avec ma lettre, et oubliez de même 'les avances plus ou moins sentimentales dont je vous ai ennuyé depuis six mois. Vous avez été avec moi d'une patience admirable, et je suis humilié d'y avoir si mal répondu. Heureusement je sais que vous ne prenez pas toutes ces puérilités au tragique, sans quoi je serais parfois très embarrassé vis-àvis d'une personne aussi sensée et aussi raisonnable que vous.
... Il est convenu que vous êtes une personne incommensurablement angélique, et que je suis un être malfaisant et indigne de l'énorme affection que vous avez pour moi. Pourquoi laissez-vous supposer que cela puisse être l'ombre d'un doute ? C'est le premier article de foi de ma religion. Le second, c'est que vous êtes infiniment bonne et infiniment aimable. Le troisième, c'est que je suis un imbécile. Je m'en console en pensant que j'étais nécessaire pour exercer vos vertus et faire ressortir toutes vos perfections, que j'ai le plaisir de vous révéler à vous-même, comme l'ombre enseigne au soleil qu'il est un corps lumineux. Cette comparaison, qui n'est pas absolument neuve, me plaît beaucoup pour un motif :
c'est que cet astre soi-disant bienfaisant, qui incendie autour de lui toutes les pauvres petites planètes qui s'éprennent de sa lumière, est, à ce que disent les agronomes, un corps parfaitement froid qui brûle son ffrochain sans s'être jamais douté lui-même de ce que c'est que la chaleur. Ce phénomène ne nous paraît-il pas un des plus singuliers qui se puissent imaginer? Je dis donc que je n'ai choisi cette comparaison que pour avoir l'occasion de vous apprendre cette bizarre particularité au cas où vous l'ignoriez. Comme on voit bien par là que ces astres tant vantés sont, après tout, bien loin de vous valoir. Ce n'est pas chez les êtres doués d'une ame immortelle qu'on pourrait rencontrer de pareilles anomalies. — Au contraire!..
... J'ai passé la soirée chez Lamartine. Je ne l'avais jamais vu, et c'est un spectacle qui en vaut bien un autre.
N'ayez donc plus de remords à cause de moi. Je n'en vaux pas la peine. A votre place, j'en aurais fait tout autant. Il faut bien se distraire en ce monde. Les heures sont si longues! les amis si ennuyeux! etc.. D'ailleurs qu'est-ce que vous voulez qu'on vous pardonne? Je n'en sais rien, moi. Il faudrait d'abord me dire le mal que vous vous imaginez m'avoir fait. Alors je pourrais entrer en accommodement avec votre conscience bourrelée.
... Ma conduite n'est pas si difficile à expliquer que vous croyez. Je sais que vous avez un certain fonds d'indulgence pour moi, et j'en abuse quelquefois. Voilà tout. Il vous plaît d'appeler cette indulgence de l'affection et ma conduite de l'ingratitude ; c'est en quoi je me permets une appréciation différente de la vôtre. Si je croyais sincèrement, véritablement posséder votre affection, je. . Peu importe ce que je ferais, puisque je suis sur du
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contraire. Je connais très exactement le genre de sentiment que je vous inspire. J'occupe dans votre vie une placç très distinguée entre Popilius et votre terre-neuve. Je fie me plains pas ; c'est plus sans doute que je ne mérite. Mais enfin si vous me demandez pourquoi il se présente certaines irrégularités dans mes rapports avec vous, je vous répondrai qu'elles ont peu d'importance à mes yeux parce que je sais qu'elles n'en ont aucune aux Antres. Je suis toujours sûr d'obtenir mon pardon. On pardonne mille fois plus facilement aux gens qui vous amusent qu'aux personnes qu'on aime, et si vqus me demandez pourquoi, en règle générale, je ne vous accable pas de mes visites, vous saurez que c'est parce que je vous crains, parce que je vous sais, par expérience, trop bien à l'abri de cette affection que vous inspirez sans la ressentir, et dont vous parlez sans la connaître.
Vous voulez savoir ce que je fais. Je ne fais rien que me débattre contre des conspirations assommantes qui semblent vouloir emporter ma tête d'un côté et mon cœur de l'autre. C'est un tourment étrange ! Si vous le connaissez, je vous plains, mais si vous ne l'avez jamais connu, je vous plains plus encore. Je suis bien bon de plaindre une personne aussi supérieure que vous l'êtes à toutes ces misères terrestres, Je ne puis, je ne veux, je ne dois que vous admirer. Vous voyez bien que c'est là ma véritable destinée. Je finis ainsi après avoir pris la plume avec l'intention de barbouiller d'encre vos belles mains. Il ne me reste plus qu'à les baiser et à me taire.
On le voit, les amitiés n'ont point fait défaut à Lanfrey dans le monde féminin de Paris. Il les a recherchées avec une ardeur de coquetterie qui ne
INTRODUfcTION. 131
laissait pas que d'étonner de la part de celui qui, très réservé et timide à leur endroit, n'a jamais perdu une occasion de s'exprimer sur le compte des personnes de l'autre sexe avec une dureté plus que voisine de l'injustice. Lui, toujours si froid à l'égard de tout le monde , il cultivait avec des recherchés d'une délicatesse infinie, quand il les avait une fois formées, ces liaisons d'un genre si particulier. Le feu de l'engouement passé, il ne leur en restait pas moins fidèle. Dans la nombreuse correspondance qui est sous mes yeux, j'aurais pu choisir encore de jolies lettres d'un tour enjoué, écrites à une très fine observatrice qui prétendait un jour avoir découvert chez Lanfrey des instincts de chat-tigre à l'égard de son prochain et ne l'appelait en plaisantant que le ferocino, surnom très volontiers accepté et dont il a toujours signé depuis les billets familiers qu'il lui adressait, billets qui d'ailleurs ont presque tous été reproduits dans les Souvenirs inédits publiés en 1879. Les jeunes femmes n'ont pas d'ailleurs été les seules auxquelles il ait témoigné les égards les plus attentifs. Il a donné également des preuves de son respect attendri pour des personnes d'un âge plus mûr dont les nobles qualités avaient gagné son cœur. Il n'est pas jusqu'à ses modestes parentes de Chambéry auxquelles il n'ait eu l'envie de plaire, de préférence à ses oncles et cousins et à ses propres amis^
avec lesquels sa nature réservée avait peine à s'ouvrir. Los lettres pleines d'abandon que je viens de débiter portent au contraire l'empreinte d'une exaltation qui peut paraitre exagérée, Ajoutons à l'honneur do celui qui les a écrites et de celles qui los ont inspirées qu'elles répondaient à un sentiment réel qui s'est trouvé parfaitement durable. Jamais Lanfrey n'a cessé de témoigner une reconnaissante affection aux deux femmes distinguées qui, on prenant intérêt aux premières difficultés de sa vie, lui ont donné des preuves d'une sympathie plus précieuse, pour lui que pour un autre.
A partir du jour où il abandonna, pour ne plus la reprendre, la chronique de la Revue nationale, Lanfrey s'est résolument et à peu près exclusivement adonné à la composition de son Histoire de Napoléon I er . Les deux premiers volumes parurent en 1867, le troisième et le quatrième en 1868 et 1870. Je ne me suis pas proposé d'analyser dans cette étude le talent de l'historien, mais plutôt le caractère de l'homme. C'est pourquoi je parlerai peu des mérites, suivant moi, remarquables de cet ouvrage, d'une inspiration si honnête, dont la facture est grave et ferme, qui a redressé avec autorité beaucoup d'erreurs de fait, et tant d'appréciations superficielles trop accréditées sur les actions et sur les mobiles du grand homme dont le carac-
tère moral y est profondément scruté et jugé, non sans raison, avec la plus stricte sévérité. Si la plupart des griefs de Lanfrey contre les procédéC!$|u scrupuleux du personnage dont la grande figure emplit son cadre entier jusqu'à le déborder sont parfaitement fondés, il n'en est peut-être pas tout à fait de même de ses réserves sur l'habileté du politique , ou sur les dons incomparables de l'homme de guerre. Les critiques de Lanfrey font l'effet de tomber parfois à faux, comme les éloges qu'il reproche à M. Thiers de lui avoir décernés à tout propos. On dirait que, par représailles, tandis que celui-ci avait tenu à faire gagner à Napoléon toutes ses batailles, même celles qu'il a réellement perdues, Lanfrey s'est efforcé à lui faire presque perdre toutes celles qu'il a effectivement gagnées. De part et d'autre, il y a eu parti- pris, ce dont l'impartiale vérité ne se trouve jamais bien. Dans son article sur l'ouvrage de M. Thiers, déjà Lanfrey avait laissé voir sa disposition à ne vouloir jamais abaisser la morale devant la supériorité du génie, si grande qu'elle fût. Dieu me garde de l'en blâmer! Mais la morale exige-t-elle que, pour son plus grand honneur , on arrive à nier la supériorité avérée de celui qui a trop méprisé ses lois? Je ne le pense pas. Sçrait-ce se tromper beaucoup que de reprocher à Lanfrey d'avoir souvent méconnu les
prodigieuses facultés de l'homme dont la gloire, i. 12
quoiqu'elle ait été fatale à plusieurs générations de Français, n'en demeure pas moins le patrimoine ji&la nation tout entière?
C'est maintenant dans les lettres particulières adressées à ses amis qu'il nous faut chercher les préoccupations politiques de Lanfrey, désormais absorbé par les recherches que lui imposait son travail d'historien. Sur les affaires intérieures, elles ne varient point; elles s'accentuent même dans un sens de plus en plus conservateur et de moins en moins favorable aux violences de l'école jacobine. Sur la politique de l'empereur au dehors, il garde toutes ses méfiances. De Cauterets, où il est allé chercher un peu de soulagement à l'état de ses nerfs toujours fort ébranlés et dont les eaux semblent lui avoir fait quelque bien, il continue à considérer les événements du jour sous l'aspect le plus lugubre. A l'un de ses compatriotes de Savoie il écrit : 9
23 juillet 1866.
... Je vois si peu en beau tout ce qui se passe depuis un mois, que je me suis fait scrupule de vous envoyer mes tristes impressions, à vous qui avez bien assez des vôtres et qui n'êtes guère porté non plus à l'illusion... Je me trouve au moral dans un état d'exaspération aiguë, et au physique dans un état de santé luxuriant dont je n'ai que faire pour le moment, mais que je voudrais être sûr de pouvoir conserver pour l'avenir. J'étais
habitué à voir aller ces deux parties de mon individu de concert. J'étais malade d'un décret, ou d'un discours, ou d'une platitude quelconque. Aujourd'hui je suiâ'ii^t désorienté de m'apercevoir que ma bête ne s'embarrasse nullement de ma situation d'esprit, et se porte fort bien en dépit des douleurs morales. La double apothéose de Bismarck et de Napoléon III ne l'a pas fait maigrir d'une ligne, et le sénatus-consulte a glissé comme un boulet de coton sur mon épaisse carapace. Je vous avouerai que j'en suis quelque peu humilié.
A la même époque, il s'exprimait ainsi avec une de ses amies :
... Je ne parle pas du tout de politique, et je fais mon possible pour n'y point penser, car je suis exaspéré de tout ce qui se passe depuis deux mois et ce qui peut en résulter de bon pour les Vénitiens ne me fait pas oublier le malheur du reste de l'Europe, de plus en plus placée sous les pieds de deux hommes comme Bismarck et Napoléon III. Le triomphe de ces deux misérables et leur consolidation seront, quoi qu'on fasse, une des époques les plus honteuses de l'histoire ; c'est un soufflet donné à la justice et à la vérité. Je ne puis perdre cela de vue et j'ai la folie d'en souffrir.
De Chambéry, s'adressant à quelqu'un qui lui demandait s'il aurait des chances aux prochaines élections, il répondait :
12 août 1866.
... Je suis un homme trop compromettant et trop compromis. J'ai su qu'on va mettre en avant un proprié-
uire de la localité, grand éleveur de cochons, et, du reste, un homme assez distingué, ancien député à Turin. Ui|Jpftchons n'ayant pas de couleur politique, il a quelque fhmre d'être, élu. Au reste, je regrette peu de ne pas entrera la chambre dans les circonstances actuelles. Le scnatus-cousulte rend la place beaucoup moins tenable encore qu'elle no l'était, et je crois que je n'y paraîtrais que tout juste le temps de m'en faire exclure violemment, bien que ee ne soit peut-être pas la meilleurOonduite à tenir. M. Lanjuinais, avec qui j'ai beaucoup causé de lotit cela à Cauterets, est d'avis que Ton doit se barrieader dans la constitution et qu'il y a moyen ainsi de leur rendre la \ie 1res dure. C'est à étudier. J'ai trouvé aussi là-bas MM. de. Metz et de Foblant, c'est-à-dire le comité de Nancy dans deux de ses meilleurs représentants. Je \ous laisse à penser si nous avons été contents de l'apothéose de Bismarck.
Quelques jours auparavant , mécontent de la prépondérance croissante des radicaux dans les élections de Paris, il avait écrit à la même personne :
... La seule particularité qui soit parvenue à ma connaissance est un manifeste du sieur Gambetta, qui m'a semblé une production extrêmement bouffonne. Pour que les attitudes pontificales de ce tribun soient prises au sérieux dans la a capitale de l'intelligence, » il faut évidemment que ce pays soit bien malade. Quant à lui, après son aventure inouïe, après la double élection qui a récompensé une criaillerie de club, il est tout naturel qu'il se considère comme un phénomène et réclame la
dictature. C'est de la modestie de sa part de ne pas demander des statues. Ceux qui s'étonnent bu s'affligent de ce résultat après l'avoir préparé par leur stapÉfô engouement, me mettent hors des gonds. Ils ont vofita faire des héros de Gambetta et des autres, qu'ils les subissent maintenant. Il est une chose, mon cher ami, que nous ne devons plus nous dissimuler après ce que nous avons vu, c'est que l'avenir appartient aux braillards et aux flatteurs de la multitude. C'a été dans les élections la note dominante et la condition du succès.
Avec la pauvreté de caractère qui distingue les Français, tout le monde en passera par là, même ceux qui affectent le plus de dédaigner ces moyens de succès. Avezvous lu dans les Débats, quelques jours avant le scrutin de ballottage, un certain discours de M. Thiers? Ce petit homme, au dire du journal, ayant pris la parole d'un ton sombre et pénétré, a déclaré à l'auditoire, après quelques préliminaires, que, d'après son opinion, « l'avenir appartenait à la république économique. » Si la lutte électorale avait duré huit jours de plus, Thiers aurait fait une profession de foi socialiste. Eh bien , en cela il est le type, l'idéal de ses compatriotes. Une fois sur la pente, tout dégringole, rien ne tient. C'est ce qui réussit qui fait la loi
A mesure que les événements se précipitent, il devient plus inquiet et se lamente en constatant l'état des esprits dans les masses parisiennes.
26 octobre 1869.
... Le voilà donc arrivé, ce fameux 26 octobre ! Je méprise tellement ce qui s'est brassé à Paris dans ces
derniers temps en fait de manifestation démocratique que je n'ai môme pas eu la curiosité d'aller voir ce qui se pl)^. Gomme les choses les plus absurdes sont toujours idP'Mles qui ont le plus de chance de se réaliser et comme il y a sur le pavé de Paris cinquante mille bêtes brutes menées par quelques douzaines de fous, il n'est pas impossible qu'il n'y ait quelque affaire ; mais cela ne peut aboutir à rien, si ce n'est à faire casser quelques mâchoires fort peu intéressantes. Qui donc nous délivrera des charlatans, mon cher ami? Cherchez donc cet insecticide, vous qui êtes chimiste !
L'avènement du ministère de M. Ollivier ne lui inspira qu'une médiocre confiance. Il en veut à ceux qui s'y sont rallié.
30 juin 1809.
Je ne vous parle pas de tout ce qui s'est passé depuis six mois. Si cette crise intérieure a été, après tout, heureuse pour notre pays, il faut convenir que les individus n'y ont pas brillé. On a rarement vu plus de faiblesse et d'inconsistance. Ces mêmes hommes avaient montré de la dignité, de la persévérance pendant ces quinze dernières années, mais ils étaient fatigués de leur propre vertu, et ils ont saisi le premier prétexte venu pour s'en défaire. Cela n'a pas été long. Cela a achevé la décomposition politique de ce pays. Il n'y a plus rien que des conservateurs sans direction et sans principes, ou des violents sans idée ; le milieu a péri.
Au vote sur le plébiscite, Lanfrey avait été d'avis de s'abstenir ; c'est ce qui résulte d'une lettre
adressée de Paris à M. Parent, aujourd'hui sénateur, et insérée dans le Patriote Savoisien. Dty premiers jours de l'année 1870, il avait été* frappé du désarroi où les esprits étaient tombés. Le spectacle qu'il avait sous les yeux lui semblait à fois irritant et attristant pour ceux qui y étaient mêlés.
... Ne vous y trompez pas, ce que vous appelez l'agonie du pouvoir impérial, écrit-il à l'un de ses amis résidant à l'étranger, ce sont tout simplement les contorsions d'un peuple incapable d'avoir une pensée et une volonté. La France est aujourd'hui livrée à elle-même. Ceux qui la gouvernent ne lui demandent qu'une chose, c'est de manifester clairement un sentiment quelconque. Elle ne répond que par des agitations contradictoires tantôt dans le sens d'une basse démagogie, tantôt dans celui de la peur. C'est pourquoi, malgré l'incontestable bonne volonté de quelques-uns des hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir, malgré l'avantage énorme d'une situation qui leur offre une foule de réformes toutes prêtes auxquelles il ne manque que la signature, on est autorisé à penser qu'ils feront peu de chose. Ils n'ont pas assez de caractère pour donner l'impulsion au pays, et le pays qui pourrait la recevoir est hors d'état d'en imprimer une quelconque à qui que ce soit.
Au moment où la campagne contre la Prusse va commencer, ses sombres pressentiments redoublent. Il s'amuse un instant d'entendre le président du Corps législatif, M. Schneider, emprun-
ter textuellement, sans s'en douter, cette phrase m de ses derniers volumes de YHistoire de téori l 9t : « L'auteur d'une guerre n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui l'a rendue nécessaire, » et, le plus singulier, c'est que l'empereur lui-môme la reprit pour son propre compte en l'attribuant à Montesquieu.
Quand la guerre est déclarée, les tourments patriotiques qu'il endure lui deviennent impossibles à supporter. Il était alors à Jacob, un joli site près de Chambéry, et de là il écrit à cette amie de Manin qui a souvent reçu ses confidences.
Vous ne vous trompez pas, chère madame, en supposant que je partage vos sentiments. Je suis vraiment navré de tout ce qui se passe, et ici, dans cette campagne solitaire, au milieu de ce pays paisible, lorsque je vois défiler ces pauvres jeunes gens de la réserve, la mine consternée et chantant à tue-tête pour s'étourdir, je ne puis dire quelle haine et quel mépris m'envahissent contre tous ces misérables qui, pour une vengeance d'amourpropre blessé, envoient tous ces innocents à l'abattoir, Ce qu'il y a de plus accablant dans cette situation, c'est qu'on ne sait à quelle espérance se rattacher. . . Certes, notre indigne gouvernement est bien peu fait pour attirer nos sympathies, et son insistance sur une question de forme quand on lui avait tout cédé sur le fond suffit pour faire retomber sur lui tout le sang qui va couler. Mais quel nom donner à ce Bismarck... et que dire de ce roi de Prusse qui autorise comme chef de famille ce qu'il n'eût point autorisé comme roi?... De quelque côté qu'on
se tourne, on n'a que des sujets d'indignation, de regrets et de crainte. On ne peut se résoudre à souhaiter ladéj de son pays, et cependant on hésite à lui souhait victoire, car elle ne lui apporterait à l'intérieur q^sa*^, aggravation de despotisme, à l'extérieur que des conquêtes impossibles à conserver et le germe de cent guerres futures.
Quand survinrent les premiers désastres, il se ! rendit à Paris. Après la chute de l'empire, des lettres de ses amis le rappelèrent à Chambéry. Le parti républicain, auquel le journal local, le Patriote savoisien, servait d'organe, songeait à le porter à l'Assemblée constituante, dont on croyait ^ alors la réunion très prochaine. Ces élections, ii Lanfrev les avait très vivement réclamées aussitôt r après le 4 septembre. Il avait même déclaré en } termes exprès qu'il n'accepterait pas d'autres fonctions que des fonctions électives jusqu'au jour où la république, acclamée à Paris, aurait été reconnue par le pays. C'est sous son inspiration que la commission municipale de Chambéry avait demandé au gouvernement de la Défense nationale, par une délibération en date du 12 septembre 1870, de convoquer les collèges électoraux pour le 25 du même mois. En même temps, le Patriote savoisien insérait une série d'articles dans lesquels Lanfrey commentait avec chaleur la motion qu'il avait provoquée. Écrites au fort de l'effervescence révolu-
tionnaire, ces pages pleines de bon sens, aujourd'hui si complètement oubliées qu'à grand'peine j'tiCpn me les procurer, attestent qu'après comme avant le triomphe de ses opinions républicaines, Lanfrey n'était disposé à montrer aucune faiblesse pour les Jacobins passés, présents et futurs. Il en résulte aussi que le vote par scrutin de liste, combinaison la plus propre à favoriser ses intérêts électoraux, était bien loin d'avoir ses préférences.
... Les élections doivent être faites dans un esprit sincèrement républicain... Nous savons quels préjugés ce mot de république soulève, mais nous savons aussi quelle force il porte en lui-même. Osons le dire, le sort de la république est entre ses mains. Elle est dès aujourd'hui fondée si elle sait renoncer résolument à être cet ëpouvantail dont on évoque devant nous le souvenir... Elle est fondée, si elle sait rassurer comme autrefois elle a su effrayer, si elle sait être plus juste, plus généreuse, plus largement compréhensive que les régimes bâtards qui lui sont opposés,
... Il faut avoir la loyauté d'en convenir, ce mode de votation (par scrutin de liste) donne lieu à de sérieuses objections. Il a été conçu dans le but certainement louable de faire prévaloir la notoriété générale sur la notoriété locale. Mais cet avantage perd beaucoup de son prix s'il faut l'acheter au prix de la sincérité du vote. Au sein de la commune, où tous les citoyens apprennent de bonne heure à se faire connaître, à se juger les uns les autres, le scrutin de liste a peu d'inconvénients. Au sein du dé-
partement, la majorité des électeurs est étrangère aux hommes qui sollicitent ses suffrages. Elle en connaît quelques-uns de réputation, mais, pour le plus grand d'entré eux, elle est obligée de s'en rapporter aveuj à la recommandation d'un comité. C'est donc un vote de confiance qu'ils réclament d'elle; or, le vote de confiance est essentiellement antirépublicain.
Lorsque les élections, d'abord fixées au 2, puis remises au 16 octobre, furent définitivement ajournées, une profonde scission éclata entre les républicains de Chambéry. Les plus avancés, d'accord avec le préfet nommé par le nouveau gouvernement et la plupart des autorités de la ville de Chambéry, prirent ardemment parti pour la délégation de Tours, tandis que, moins nombreux et, à coup sûr, moins bruyants, les modérés accueillaient avec plus de surprise que d'enthousiasme, surtout dans les campagnes, les incessants décrets signés par MM. Crémieux et Glais-Bizoin, noms parfaitement inconnus pour les habitants des vallées de la Savoie. Lorsque celui de M. Gambetta vint s'ajouter aux leurs, la méfiance et un peu d'effroi succédèrent à l'inquiétude. Qu'allait-on devenir et vers quelles extrémités ne risquait-on pas d'être entraîné par des chefs que l'on n'avait point choisis? Plus d'un républicain de la veille, plus d'un excellent patriote qui avait pris les armes afin de défendre ses foyers contre l'ennemi du dehors, et qui était
résolu à ne les point déposer tant que le pays serait en danger, se demandaient à quel titre des personnages auxquels la France n'avait donné aucun mandat avaient osé s'arroger la tâche de disposer eux seuls de toutes ses forces. L'emploi qu'ils avaient fait de ce monstrueux pouvoir avait-il loue été si judicieux que la nation fût tenue de se lépouillcr à leur profit du soin de décider ellemême de ses propres destinées, et ne devenait-il pas, chaque jour, plus évident que ceux qui s'étaient portés pour être ses sauveurs étaient en train de la mener droit à sa perte? C'est pourquoi, tout en reculant devant la crainte de jeter la division entre les défenseurs du sol national, s'ils refusaient rohéissance i\ des mesures politiques qu'ils n'approuvaient pas, et parfaitement résolus à remplir scrupuleusement pour leur compte les obligations militaires auxquelles tant de zélés républicains se dérobaient par la recherche des fonctions publiques salariées, beaucoup d'excellents citoyens crurent en Savoie que le moment était venu, vers la fin de la terrible année 1870, de revendiquer énergiquement ce qu'ils estimaient être le droit imprescriptible d'un peuple rendu trop complaisant par une longue soumission au pouvoir absolu* Ainsi pensait Lanfrey, qui se sentait le droit de parler en leur nom, car après avoir vainement tenté de pénétrer dans Paris déjà investi par les armées prus-
siennes, il s'était enrôlé, malgré sa santé plus qu'ébranlée et à l'insu de sa mère, parmi les volont mobilisés de son pays natal. Jusque vers lem< décembre, il s'était tu, peut-être parce qu'il avait trouvé équitable de faire un long crédit aux stratégistes de bonne volonté qui, de Tours et de Bordeaux, dirigeaient les opérations de nos corps d'armées improvisés, peut-être aussi parce que le Patriote savoisien, naguère si dévoué à sa candidature électorale, étant passé avec armes et bagages au service du comité de délégation, il ne pouvait plus y écrire. Une autre feuille locale, la Gazette du peuple, reçut donc la confidence de ses anxiétés patriotiques, dont le retentissement, au milieu du prudent silence gardé par la plupart des organes du parti républicain, était destiné à ébranler d'autres échos que ceux des montagnes de la Savoie. Lanfrey n'a pas été aussi sévère que madame Sand dans son Journal d'un voyageur, lorsqu'elle
écrivait à la même époque: « Malheur! tout est érigé en système. » Il ne s'est pas' écrié comme elle: « Aléa jacta est! La dictature de Bordeaux rompt avec celle de Paris. Il ne lui manquait plus, après avoir livré par ses fautes la France aux Prussiens, que d'y provoquer la guerre civile par une révolte ouverte contre le gouvernement dont il est le délégué. Peuple, tu te souviendras peut-être
cette fois de ce qu'il faut attendre des pouvoirs i. . 43
irresponsables. Tu en as sanctionné un qui t'a jeté 4&(s cet abîme, tu en as subi un autre que tu n'a- VBjlB.pas sanctionné du tout, et qui t'y plonge plus ayant, grâce au souverain mépris de tes droits. Deux malades, un somnambule et un épileptique, viennent de consommer ta perte. Relève-toi si tu peux ; » mais il a porté sur la politique de la délégation de Tours des jugements dont la rigueur, exprimée en termes moins amers, est restée par cela même plus profondément gravée dans la mémoire des contemporains.
Dans un premier article en date du 7 décembre, Lanfrey n'en est encore qu'à signaler en termes éloquents la résignation qu'a mise la France à subir l'exercice arbitraire d'un pouvoir qui n'a reçu d'elle aucune consécration légale.
... II serait sage de prévoir que celte résignation aura une fin. Elle cessera le jour où Ton s'apercevra que, loin de servir la défense nationale et la cause républicaine, elle les compromet l'une et l'autre. Il est certain, en effet, que si, au lieu de celte délégation incapable que personne ne contrôle, qui entasse décrets sur décrets et contre ordres sur contre-ordres, le pays voyait à Tours un gouvernement placé sous son influence directe et permanente, un pouvoir émané de la volonté nationale, il aurait à la fois plus d'élan, d'énergie et de confiance en lui-même. Tous les dissentiments tomberaient devant une telle autorité. . . France ! nos vies t'appartiennent, et nous sommes prêts à donner notre sang, mais toi seule as le droit de
[lier la mesure de nos sacrifices. Toi seule as le droit diriger remploi, comme d'en recueillir le frujy \t pas nous qui nous ferons un argument de tces pour nous dispenser de te reconnaître darilffes iris mutilés. Pour nous, tu seras encore tout entière is le dernier coin de terre qu'ombrageront les* plis de drapeau. Parle donc, il en est temps, et honte éterlle sur ceux qui ne verraient dans tes malheurs qu'une èccasion d'usurper un pouvoir qui n'appartient qu'à toi !
j? Un peu plus tard la note s'accentue davantage :
i ... Il est inouï, disions-nous il y a quinze jours, il est Éfans exemple dans notre siècle qu'un peuple placé dans les circonstances critiques où nous nous trouvons n'ait pas été appelé au contrôle et au partage du pouvoir en la personne de ses représentants... Il s'agit de rendre au pays la direction qui lui appartient dans ses propres affaires, de mettre ses élus à même de rectifier des opérations mal conçues et mal conduites qui le mènent à la ruine ; il s'agit, en un seul mot, de lui permettre de se sauver lui-même... On ne pourrait rappeler sans une cruelle ironie ce titre d 1 'organisateur de la victoire qu'un membre de la délégation de Tours s'est fait décerner un peu prématurément par l'enthousiasme de quelques souspréfets. Que faut-il déplus? Devons-nous attendre que tout soit perdu pour reconnaître qu'on s'est trompé en confiant la direction de la guerre à un avocat? L'expérience n'est-elle pas assez complète? Sa dictature a-t-elle rencontré un seul obstacle? Fut-il jamais un peuple plus docile, une opposition plus accommodante ? Il est venu ; il a montré son ballon, et tout a été dit... On a jeté partout le désordre et la désorganisation, tout en se gardant
bien de rien changer à la vieille routine administrative et judiciaire. On a détruit la confiance du soldat par des dÉjjtiUitions sans motifs, bientôt suivies de réhabilitations sans effets. On a fait des chefs d'armée avec des journalistes de troisième ordre. On a livré nos emprunts aux aventuriers de la finance. On a confié des fonctions de la plus haute importance à des bohèmes politiques qui parlent du matin au soir de faire des pactes avec la mort, et qui n'ont fait de pacte qu'avec leurs appointements... Il est temps d'en finir avec ces déclamations, de mettre un terme à ce régime arbitraire d'impéritie, de dissimulation et d'impuissance. — Il est temps que la nation soit représentée par les hommes qu'elle aura jugés les plus dignes de la conduire... Au reste, quel que soit l'accueil fait à des vœux si légitimes, il n'est pas difficile de prévoir le jour où ils s'imposeront comme une nécessité. La France a subi bien des dictatures, mais il en est une qu'elle n'a jamais supportée longtemps : c'est la dictature de l'incapacité.
La population parisienne et les membres du gouvernement, bloqués avec elle dans l'enceinte de Paris, n'avaient point eu connaissance de cette véhémente protestation, mais elle avait été remarquée et commentée par les feuilles étrangères. Quelques journaux de Bordeaux l'avaient reproduite d'après la Gazette du peuple, et l'impression produite en province fut aussitôt considérable. Comme premier résultat, parfaitement accepté d'avance par Lanfrey, elle excita les plus furieuses colères du parti exalté, qui en Savoie obéissait
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d'enthousiasme aux mots d'ordre venus de Tours, et détruisit de fond en comble ses chances éleetoraies. Parler ainsi du maître qui disposait de-f$j|L quel blasphème ! Les fonctionnaires de la nouvelle république n'en revenaient pas: ils étaient prodigieusement scandalisés. Mais à l'indignation succéda bientôt la plus extrême surprise : M. Gambetta n'avait point voulu se sentir blessé par les paroles qui Pavaient cruellement visé. Soit habileté, soit insouciante générosité, et ce qu'on dit de son caractère rend probable le mélange de ces deux mobiles, il préférait, quel que fût le grief personnel, employer au profit du pays en détresse et de sa propre politique un adversaire qui, aux heures de la défaillance presque universelle, faisait, même contre lui, ses preuves d'énergie. Le préfet de Chambéry fut chargé d'offrir à Lanfrey la préfecture du Nord. Ce calcul, si calcul il y avait, fut trompé. Lanfrey n'était pas homme à céder nia rompre d'une semelle dans la lutte qu'il avait engagée. N'avait-il pas dit qu'il n'accepterait que des fonctions électives ? Il refusa donc formellement ce poste important, comme naguère, à plusieurs reprises, il avait décliné le grade d'officier proposé par le chef de son bataillon, le comte Costa de Beauregard. Le métier de simple soldat ne lui déplaisait point. Aussi longtemps que Ton se battrait quelque part, il n'en voulait pas d'autre. Plus que jamais jaloux de sa farou-
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cho indépendance, il s'était juré que la perspective dune situation considérable, si séduisante qu'elle peintre, no lui ferait point déposer, tant qu'il pourrait son servir, son fusil de volontaire et sa plu tin 1 déerivain. Mais laissons-le raconter luimême ses aventures à cette amie qui l'appelait habituellement du nom de Ferocino et dont l'intérêt ne lui tit point défaut dans cette circonstance de sa vie.
Chambêry, 9 janvier 1871.
... Vous avez vu, chère madame, comment mon attenle nu sujet des élections avait été trompée par les contreordres venus de Tours. Mon histoire dès lors est des plus simples. Connaissant de longue date l'esprit bienveillant qui caractérise tout bon démocrate, et désireux de sauvegarder avant tout ma liberté d'opinion et mon droit île franc-parler sur toute chose, j'ai voulu faire strictement l'équivalent de ce que j'aurais fait si j'étais resté à Paris, et je me suis engagé comme volontaire (hélas ! sans illusion) dans la garde mobilisée, alors en formation. Il y a de cela deux mois et demi. Depuis ce temps nous n'avons pas bougé d'ici, faute d'armes, car ou n'avait à nous donner que des fusils de l'année 1792. Les inepties de tous genres que j'ai vu commettre par ce gouvernement de charlatans, la crédulité aveugle qui accepte partout les mensonges, m'ont fait par deux fois reprendre la plume, et j'ai parlé, je puis le dire, bien malgré moi, car j'avais la certitude de compromettre gravement le succès de ma candidature, qui était alors infaillible. J'ai naturellement été puni de ce bon mouvement
par un torrent d'injures et d'accusations dont il est difficile de vous donner l'idée. Ceux qui m'avaient le plus exalté ont crié à la trahison. J'ai été appelé : soutejjÈUr de Bonaparte, clérical, vendu aux d'Orléans, etc., et mon uniforme même de volontaire ne m'a pas protégé contre l'accusation d'avoir fui de Paris à l'approche des Prussiens. Enfin mon succès a été aussi complet que je pouvais le supposer. Je vous envoie les deux articles qui ont donné lieu à ce concert d'aboiements qui n'a pas encore cessé. Je dois ajouter toutefois que les sympathies des hommes éclairés ont un peu compensé ces petits désagréments. Un incident inattendu est venu en outre jeter quelque déconvenue au milieu de la meute qui me mordait les mollets. Des journaux de Bordeaux et des journaux anglais avaient reproduit mes articles; Gambetta les a lus, et à la suite de cette lecture, le préfet de Chambérv est venu chez moi avec une lettre m'olîrant la préfecture du Nord au milieu d'un bouquet de compliments exagérés. Je l'ai reçu de la bonne manière, c'està-dire en l'envoyant promener, lui et sa préfecture, déclarant vouloir m'en tenir à mon fusil de volontaire et ne voir de moyen de salut que dans un appel au pays. Vous pensez que je n'ai pas laissé ignorer cette circonstance, qui prouvait assez clairement que, si j'étais, en effet, un homme vendu, je n'étais pas du moins un homme à revendre.
Maintenant je pars demain pour le camp de Salhonay avec ma brigade... Vous allez voir le terrible Ferocino révéler sous un jour nouveau ses talents pour la guerre. D'ici à peu, les Prussiens apprendront aussi à les apprécier...
Notre pauvre Paris est, je le crains, aux dernières extrémités... Le gouvernement me semble avoir commis
une grande faute en n'acceptant pas l'armistice, même sans ravitaillement, puisqu'il pouvait tenir si longtemps.
Ce fut au camp de Sathonay, près de Lyon, que Lanfrey apprit la cessation des hostilités et la convocation des collèges qui devaient nommer les membres de la future assemblée constituante. Il avait été porté sur la liste de l'union libérale, et ses amis du parti républicain modéré rengagèrent instamment à venir de sa personne à Chambéry afin de rendre meilleures ses chances électorale**. Il n'en voulut rien faire. Des démarches de cette nature lui auraient répugné en toutes circonstances. En thèse générale, son puritanisme les jugeait peu conformes à la dignité du candidat, qui devait attendre sans le provoquer lui-même le verdict des électeurs. D'autres raisons motivaient encore son abstention, et voici comment il les explique dans une lettre datée du 1 er février 1871 :
Je voudrais pouvoir suivre votre conseil, mon cher ami, mais je crois pourtant que je fais mieux de rester. Vous savez à quels vils coquins j'ai affaire. Ils ne manqueraient pas de dire que je déserte mon poste; qu'il y a du danger à Lyon ; que je me suis fait accorder une faveur, etc. Je ne veux pas avoir à me débattre contre ces gens-là. Je vous enverrai ma profession de foi jeudi matin.
Cette profession de foi n'était point calculée pour
apaiser « le concert d'aboiements » que Lanfrey se savait bon gré d'avoir excité, peu de jours auparavant, par ses articles dans la Gazette du peuple. Ttfus les hommes d'opinion modérée votèrent pour lui; le clergé catholique, pour lequel on ne saurait l'accuser d'avoir montré trop de préférence, lui apporta-t-il toutes ses voix ? On ne sait, mais on se rappelle encore en Savoie le mot de l'archevêque ri*e Chambéry: « Qui m'eût dit que moi, cardinal Billiet, je voterais pour l'auteur de Y Église et les Philosophes au dix-huitième siècle? » Quant aux démocrates avancés, demeurés intraitables, ils eurent la joie de faire échouer la candidature de Lanfrey dans son pays natal. Cet échec lui fut infiniment sensible. Trop orgueilleux pour se plaindre ou pour laisser seulement soupçonner la blessure,- il en souffrit toujours cruellement. « Ses compatriotes l'ont rendu bien malheureux, me disait quelqu'un qui l'a connu mieux que personne, et les souvenirs de 1871 ne se sont jamais effacés. Chaque fois que quelque chose les lui rappelait, on voyait une expression douloureuse passer sur son visage attristé. On peut dire qu'il a été repoussé par les électeurs de son pays pour les qualités mêmes qui lui faisaient le plus d'honneur. »
Cependant une compensation était au même moment ménagée à Lanfrey et tout à fait à son insu. Le comité libéral des Bouches-du-Rhône, où
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jamais il n'avait mis les pieds, avait porté son nom sur la liste où figuraient ceux de 31. Thiers, de M. Casimir Périer, du général de Charette. La revanche était éclatante. « Espérons qu'en apprenant cotte nouvelle, s'écriait la rédaction du journal qui avait soutenu en Savoie la candidature de Lanfrey, espérons que la loge maçonnique et la préfecture do Chambéry rougiront de plus en plus de s'être coalisées aux dernières élections pour faire répudier par la majorité des électeurs de notre pays l'un de ses plus illustres enfants, que la métropole du midi est fière de compter au nombre de ses représentants. »
Telles étaient, à cette époque, les fantaisies du suffrage universel, et telles on les voit le plus souvent se manifester, avec des contrastes bien propres à étonner ses plus décidés partisans. La lutte engagée contre les procédés arbitraires de la délégation de Tours avait amené l'échec de Lanfrey dans les contrées qu'il avait habitées pendant toute sa jeunesse, où les services rendus à la cause libérale et sa réputation déjà acquise de polémiste et d'historien auraient pu le rendre populaire. Ce fut, au contraire, le retentissement du combat inégal soutenu loin d'elle par ce champion obstiné des libertés légales contre un pouvoir usurpateur qui détermina le choix de la ville de Marseille.
Arrivé à Bordeaux, Lanfrey fut presque surpris
d'être rangé, au sein de l'assemblée constituante, parmi les représentants qui s'exprimaient avec le moins de vivacité sur le compte de l'homme écarté du pouvoir dont il n'avait pas hésité à dénoncer l'omnipotence au moment même où tant d'autres s'étaient courbés devant elle. C'est alors qu'avec sa rudesse de langage, il écrivait à un ami, à la date du 19 février 1871 :
... M. Gambetta est tellement discrédité (sauf auprès d'une minorité d'imbéciles), que je me trouve aujourd'hui parmi ses adversaires les plus modérés. M. Thiers a chargé un de ses amis de me dire que j'avais, en le démasquant, rendu un grand service, mais que j'avais dit tout au plus le dixième de la vérité. M. Jules Favre, Ernest Picard et une foule d'autres m'ont remercié d'avoir ouvert les yeux au pays et surtout à Paris, qui ignorait tout.
Lanfrey arrivait à l'assemblée constituante dans les conditions d'une indépendance absolue. Je n'entends pas seulement dire qu'il fût libre de tout engagement. Il avait de plus la chance assez rare de n'être personnellement l'obligé d'aucun parti. Il était même affranchi de ces liens qui résultent des paroles prononcées par le candidat devant ses électeurs. Il n'avait pas davantage eu besoin d'accepter les concessions réciproques qu'avec le scrutin de liste les personnes d'opinions un peu
différentes sont tenues de se faire les unes aux autres, afin d'aider au succès commun. Républicain avéré et partisan bien connu des réformes les plus hardies, il avait été choisi par un collège où dominaient alors les tendances royalistes et conservatrices. Il n'avait pas eu de profession de foi à publier. Les remerciements qu'après le succès il adressa aux électeurs de Marseille laissent percer, avec la joie bien naturelle du triomphe, la satisfaction plus vive encore de se sentir si parfaitement maître de suivre sans entrave d'aucune sorte sa propre ligne politique.
... Je suis fier d'être le représentant de votre grande et généreuse cité qui, dans tous les temps, a servi d'initiatrice et de patrie adoptive à tant de citoyens illustres. Elle se plaît à aller, pour ainsi dire, les prendre par la main au sein de l'obscurité, de l'inaction ou de l'oubli où les laisse végéter l'indifférence de leurs concitoyens pour les pousser dang la carrière où ils auront à soutenir les grands combats de la vie politique. Si je ne deviens pas semblable à eux, je vous devrai du moins la consolalation d'avoir de loin suivi leurs traces et le privilège envié de pouvoir invoquer le même patronage. Je suis d'autant plus heureux d'avoir obtenu vos suffrages que je n'avais parmi vous aucun ami personnel, et que je dois en rapporter tout l'honneur à la puissance des idées, à notre commun dévouement envers une juste cause, c'està-dire au lien le plus noble qui puisse unir les hommes. Si j'interprète bien votre pensée, vous avez nommé en moi V ennemi invariable de tous les genres de despo-
tisme, l'homme qui na jamais voulu séparer la cause de la démocratie de celle de la Kbei % té.
En prenant solennellement vis-à-vis des électeurs des Bouches-du-Rhône, mais surtout avec lui-même, cet unique engagement maintenu avec tant de scrupule jusqu'au jour de sa mort, Lanfrey se vouait, par avance, et plus qu'il ne s'en doutait peut-être alors, à l'isolement en politique, mais cette perspective, après tout, ne l'effrayait pas. II avait toujours fait cas des isolés, en quoi je ne saurais trouver qu'il eût tort, car ce n'est pas signe de médiocrité que de ne pas craindre la solitude de l'indépendance. Assurer, presque à tout prix, le triomphe de ses opinions dans ce qu'elles ont de plus exclusif, voilà, au sein des assemblées publiques, le but principal de chaque parti. Ceux qui tiennent à honneur d'obéir à de plus nobles aspirations n'ont guère chance d'être écoutés et suivis; c'est leur lot de déplaire, car d'ordinaire ils sont d'humeur chagrine, et naturellement enclins à critiquer les hommes avec lesquels ils vivent et les choses dont ils sont témoins. Leur idéal trop haut placé n'a point prise sur la multitude, dont ils se reprocheraient de flatter les passions et qu'ils blessent en ne voulant pas prendre au sérieux les mobiles impressions suscitées chez elle par les
petits incidents de chaque jour. Dans de telles i. 14
conditions comment exerceraient-ils beaucoup d'influence ? Ce sont gens de bon conseil, sans action directe sur la marche des événements.
Cependant cette autorité qui leur a manqué de leur vivant, il n'est pas rare qu'ils l'acquièrent après leur mort. Ainsi le nom d'Alexis de Tocqueville, de ce grand esprit généralisateur, est maintenant invoqué journellement par les docteurs de cette même école démocratique qui, au lendemain de la révolution de 1848 et sous le second empire, faisait si peu de cas de ses sages avis, et plus d'un sincère républicain regrette sans doute aujourd'hui de n'avoir pas toujours marché d'accord avec lui. Sans établir aucune comparaison, nous serions étonné si les citations qu'on va lire ne donnaient pas à réfléchir aux esprits préoccupés, comme Lanfrey le fut toujours lui-même, de l'avenir du régime républicain, objet jusqu'à la fin de sa vie de ses constantes préférences. Ce ne sont point ses électeurs des Bouches-du-Rhône, ce sont les amis de sa jeunesse, des habitants de la Savoie, dont en politique il n'avait rien à attendre, ou des femmes du monde, qui reçoivent des confidences intimes, dont le ton familier confirme encore la parfaite spontanéité.
Évidemment, il n'a pas reçu une très borine impression lors des jours premiers de son arrivée à Bordeaux.
. . . D'après ce que j'ai pu voir, la majorité de cette assemblée est honnête, mais tellement divisée, agitée et nerveuse, qu'elle en perd la tête à chaque instant. C'est une véritable tour de Babel. (21 février 1871.)
. . . Mon élection n'est pas encore validée, et je ne pourrai prendre part ni au vote, ni à la discussion de demain, à laquelle j'attache une énorme importance. (Le vote sur le traité de paix.) On ajourne tous les élus des Bouches-du-Rhône (où je n'ai jamais mis les pieds et où je ne connais pas un seul chat), sous prétexte que le préfet Gent a manœuvré indignement contre une partie des élus dont je suis. C'est de la besogne française, ou je ne m'y connais pas. D'ailleurs je suis peu fier de ce que je vois ici : une majorité honnête mais horriblement divisée, une minorité de charlatans qui ne voient dans tous ces malheurs qu'une occasion de battre la grosse caisse # au profit de leur popularité, et un prétexte à effets oratoires. C'est répugnant. Nous avons dans l'assemblée beaucoup d'hommes qui ont bravement payé de leur personne et versé leur sang pour leur pays. — Tous sont pour la paix. 11 y en a d'autres qui sont restés tranquillement chez eux, ou qui ont pris des places et du ventre : ceuxlà sont pour la guerre à outrance. Fût-il jamais dérision plus accablante! Nous n'en aurons pas moins la paix. Mais c'est triste d'appartenir à un pays en pourriture !.. Vous avez bien deviné au sujet de mon échec en Savoie. Ces braves gens ont l'habitude de voter avec leurs fonctionnaires. Le gouvernement leur en avait donné de nouveaux. Ils ont passé du blanc au rouge, sans même s'en apercevoir.
Pendant le mois de mars, au plus fort de l'insur-
rection de la commune, Lanfrey avait eu l'imprudence de se rendre presque tous les jours à Paris, d'où, un beau matin, il lui devint impossible de retourner à Versailles. Au début, il avait eu l'espoir que cette capitale, « où rien ne dure, pas même la démence, se lasserait vite de tant d'insanités. » Il était même frappé des symptômes de lassitude qui commençaient à s'y manifester. Cependant il lui fallut y rester prisonnier près de six semaines avant de réussir à s'en évader.
... On entend le canon du matin au soir, sans discerner aucun progrès ni d'un côté ni de l'autre... Les boulets de Versailles mettent dans leurs attaques une mollesse et un décousu inexplicables chez un aussi grand général que Thiers. C'est cette indécision qui, au début, a assuré le triomphe de cent mille coquins qui nous tiennent le couteau sur la gorge, et c'est elle aujourd'hui qui fait toute leur assurance. (Avril 1871.)
... Si je parviens à m'échapper, je vous écrirai un mot. De tout ce qui se passe dans ce pays de fous furieux, je ne vous dirai rien. J'en deviens comme imbécile, et je suis aussi étranger à ces choses-là que si j'assistais à une révolution chinoise. (27 avril 1871.)
Sorti non sans péril de Paris, il n'est pas beaucoup plus satisfait du spectacle qu'il retrouve à Versailles.
... Je commence à croire que je ne ferai guère plus
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de politique ni en Savoie ni ailleurs. Je suis profondément dégoûté de ce pays et de son éternel carnaval. Deux choses y rcusissent : au pouvoir, la servilité ; dans l'opposition, le charlatanisme. Pour moi, qui n'ai de goût ni pour l'un ni pour l'autre, il n'y a qu'un parti à prendre, celui de la retraite et du silence.
Sur les instances d'un ami qui lui demandait ce qu'on pouvait espérer ou craindre des destinées prochaines de la France, Lanfrey ne tarda pas toutefois à rompre ce silence. Il s'agissait alors des élections à faire pour combler les vides qui s'étaient produits dans les rangs de l'assemblée nationale. La lettre écrite en juin 1871 à M. Eugène Yung et publiée par le Journal de Lyon, contient sur les circonstances du moment, des appréciations plus développées, mais pas très différentes de celles qu'on vient de lire, c'est-à-dire sagaces et judicieuses. Le ton seul est changé. Sans dissimuler absolument ce qu'il avait de sombre dans ses pressentiments et de sévère dans ses jugements, quand ses amis devaient seuls recevoir ses confidences intimes, Lanfrey prend avec raison grand soin, par un sentiment tout patriotique, de montrer devant le public plus de confiance dans les personnes et moins d'inquiétude sur le cours des événements qu'il n'en éprouvait réellement :
... Je ne suis pas, je ne serai jamais parmi les détrac-
leurs de cette assemblée. Je sais qu'elle n'est pas populaire. On l'a, selon l'usage, rendue responsable de la plupart des fautes qu'elle est venue réparer.
... En dépit des reproches hypocrites, des injustices de l'opinion, en dépit môme- des erreurs de conduite qu'elle n'a pas toujours évitées, on peut dire avec vérité qu'il y a en elle plus de droiture, de désintéressement et de lumières, qu'il n'en fallait pour faire face aux difficultés d'une effroyable situation. On n'a été que juste envers elle lorsqu'on a dit qu'elle était l'assemblée la plus honnête et la plus éclairée que la France ait eue depuis nombre d'années.
Une chose pourtant a manqué à ses bonnes intentions, et la plus essentielle... l'assemblée actuelle n'a pas de majorité. Voilà le secret de sa faiblesse et j'ajoute : voilà son excuse... Efet-il besoin de signaler les inconvénients pfcles périls de ce vice originel? Qui ne voit les surprises qui peuvent résulter d'un semblable état de choses? Combien cle fois le pouvoir actuel (M. Thiers) n'a-t-il pas été à la merci d'un vote inconscient dont le résultat eût consterné ceux qui le sollicitaient avec le plus d'ardeur? Quoi! voilà un gouvernement uniquement fondé sur la volonté de l'assemblée, et cette assemblée n'a pas de volonté ! Ce gou\ernement est] tenu de se conformer strictement à la politique de l'assemblée, et cette assemblée n'a pas de politique ! Il est dans l'obligation de la suivre, et elle ne sait pas où elle va!..
Dieu me garde de penser que ce tort soit imputable à l'assemblée ! En tout cela, elle a été l'image trop fidèle du pays au moment où elle fut élue ; elle a été l'expression sincère de son trouble, de ses perplexités, de ses contradictions, la personnification vivante de cette anarchie morale qui, hélas ! ne date pas d'hier. Qu'on se rappelle
cette heure décolère, de détresse, d'inexprimable angoisse où la province si longtemps livrée aux expériences d'un empirique, échappait à peine à la double étreinte de la dictature, — de la dictature la plus outrecuidante et la plus incapable qui fut jamais ! — Que pouvait-il sortir de là sinon un chaos de volontés et d'opinions discordantes?.. Les mandataires du pays, patriotes de toute origine et toutes couleurs, étaient capables sans doute de s'entendre sur certaines questions de salut public, mais à la condition de ne pas toucher à la politique proprement dite, d'éviter avec soin ce qui les divisait, c'està-dire à peu près tout ce qui leur tenait le plus à cœur, et grâce à de nobles scrupules, à une constante abnégation, ils pouvaient arriver à se mettre d'accord pour s'abstenir, jamais pour agir.
Lanfrey sait "un gré infini à M. Thiers : •• « •
D'avoir su, dès le premier coup d'oeil et par une véritable intuition du génie, marquer le terrain sur lequel l'accord pouvait se faire et unir dans une œuvre commune tant de volontés contradictoires. Avec quel art consommé, quelle profonde sagesse n'a-t-il pas mauié, assoupli ces éléments réfractaires, ménagé ces esprits ulcérés et ces cœurs endoloris, tiré même parti de nos infirmités, et réalisé ce miracle d'équilibre dont les partis profitent sans lui en être reconnaissants... Mais on ne saurait compter sur un miracle continu... La trêve jurée à Bordeaux n'a pas toujours été observée. Le pacte a besoin d'être renouvelé et le programme d'être étendu. Il faut qu'un élément nouveau apporte, au nom du pays, au pouvoir législatif, la force et la décision qui lui manquent, et raffermisse contre l'impatience des partis l'au-
torité du médiateur qu'ils avaient d'abord choisi; cet élément sauveur, les élections prochaines peuvent le fournir si elles envoient à la chambre des hommes capables de former une sage majorité, je veux dire une majorité résolue à maintenir la république libérale... Hors de là, nous n'avons devant nous qu'une longue perspective de déchirements et de révolutions... La France est gouvernée par un homme fait pour rassurer les amis de l'ordre comme les amis de la liberté, par un homme dont j'ai combattu et au besoin combattrais encore certaines doctrines, mais dont on ne peut qu'admirer l'étonnanle activité, l'invariable patriotisme, et dont je salue avec respect la seconde jeunesse retrouvée au service du pays,
Co programme avec ses commentaires, non plus que le langage tenu publiquement sur son compte pîr La'ftfrey, n'étaient point pour déplaire à M. Wiiers. Déjà la connaissance s'étaite faite tout naturellement dans les couloirs de l'assemblée, je crois par l'intermédiaire de M. Ernest Picard, entre le président de la République et son ancien critique de la Revue nationale. Le chef de l'État était en train de composer son personnel diplomatique. Déjà il avait accrédité des hommes considérables par leur situation sociale et notoirement monarchistes auprès des grands cabinets de l'Europe. M. Jules Simon, si je suis bien informé, lui proposa le premier d'envoyer un ambassadeur républicain à Berne dans la personne de M. Lanfrey. Il s'aperçut tout d'abord que son interlocuteur, oublieux de
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toute rancune, ne répugnait pas à ce choix, qui cadrait avec sa politique d'impartialité à l'égard de tous les partis. Ce fut Lanfrey qui hésita. Il aurait souhaité un autre poste, et l'Italie l'aurait plus tenté, cependant il finit par accepter. M. Thiers lui rendait service en l'envoyant pour ses débuts représenter la France dans un pays démocratique, de mœurs simples, où le nouvel ambassadeur était assuré de rencontrer et rencontra, en effet, le plus sympathique accueil. Il servait même ses secrètes aspirations, car Lanfrey, depuis que les nouvelles élections y avaient introduit tant de médiocrités prétentieuses, était plus que jamais fatigué -des séances de l'assemblée nationale. A peine arrivée Berne, il écrivait : •** *
. . . J'avoue que j'ai quitté avec un véritable soulagement l'atmosphère de Versailles. Il me tardait de ne plus avoir sous les yeux ce spectacle de l'impuissance satisfaite. Tous ces hommes soulèvent à la fois mille questions qu'ils savent fort bien ne pas pouvoir résoudre, pour le simple plaisir de faire des discours ou des effets de théâtre, sans le moindre souci du trouble qu'ils jettent dans le pays. Tous ces partis qui n'éprouvent pas le inoindre scrupule à diviser la patrie devant l'ennemi, qui au besoin s'entendraient avec lui pour réussir, qui remettent tous les jours en question notre avenir et qui, avec tout cela, ont le plus parfait contentement d'eux-mêmes, m'irritent et m'humilient, et j'en arrive à me sentir presque fier de l'isolement dans lequel je me trouvais,
au milieu de toutes ces passions si peu clairvoyantes et si peu patriotiques. Sur beaucoup de points, je suis, je le sens avec tristesse , devenu un étranger dans mon propre pays. Je n'ai à aucun degré cette merveilleuse faculté d'oublier dont le Français est si fortement pourvu. C'est un vrai malheur, et le jugement le plus indulgent que je puisse espérer, c'est qu'on dise de moi que je suis plus ù plaindre qu'à blâmer.
De son poste de Berne, il continue à suivre avec une anxiété toujours un peu morose et malheusement trop fondée, tout ce qui se passe en France. Sa récente élévation ne Ta pas disposé à augurer mieux des événements ni à juger moins librement tout le monde, sans en excepter le chef de l'État qui l'a investi de ses nouvelles fonctions.
*. Où vous vous faites illusion, selon moi, c'est en croyant qu'il dépend de ce gouvernement de jouer au Cromwell... D'abord, il ne le veut pas, et à mon sens il a raison. Ce n'est pas la peine de chasser les Bonapartes pour faire du bonapartisme. Il faut que chacun garde son rôle, son caractère et ses principes. Mais, en outre, il ne le peut pas. Il lui faudrait pour cela un point d'appui. 11 n'y a pas en France, à l'heure qu'il est — et c'est là notre plus grande misère — un seul parti qui soit assez fort pour soutenir un gouvernement. — Par conséquent, nous ne pouvons avoir qu'un gouvernement d'équilibre, se recrutant un peu partout, vivant de concessions et de compromis. Et ensuite, est-ce bien à un vieillard de soixante-quinze ans que vous allez demander des coups de force et d'audace ? 11 n'en a ni le tempéra-
ment ni le goût. Pour moi, ce n'est pas là ce que je lui reproche. Ce qu'on pourrait lui imputer plus justement, c'est, avec des dons merveilleux, de n'avoir pas la sagesse et le bon sens qu'un simple paysan aurait à sa place, — c'est de céder à des impatiences, à des susceptibilités d'enfant, de pousser l'obstination jusqu'à l'absurde, de laisser, par un dépit puéril, l'assemblée sans aucune direction parce qu'elle n'a pas voulu suivre dans tous ses détours celle qu'il voulait lui donner. Si le gouvernement, au lieu d'affecter de se désintéresser du travail législatif, appelait assidûment l'attention et l'activité des hommes de bonne volonté sur toutes les réforme? qui réclament une prompte solution, s'il s'appliquait à stimuler leur ardeur en présentant de bons projets de loi, de sérieuses études sur les questions d'affaires, le seul contraste de sa conduite avec les pauvres intrigues de ses adversaires suffirait pour lui assurer une grande^)opularité. Mais il ne fait rien, voilà le grand mal, et la sojjyeraineté a lair d'être à l'encan, la place semble vacante : c'est à qui se l'adjugera. En cela, ces prétendants de tout étage me paraissent plus avides que difficiles. Est-il donc si tentant de posséder le cadavre d'une nation?
Pour vous dire mon avis en un mot, mon cher ami, en France, aujourd'hui, tout est impossible. Partez de là quand vous voudrez inventer une politique. Croyez-vous, par hasard, que le mal dont nous parlons soit un mystère ? Mais tout le monde le connaît, le signale, le rabâche à satiété, et personne ne fera rien pour le guérir. Quand les terribles événements de l'année dernière n'ont rien produit sur l'esprit de ce peuple, pensez-vous que ce sont quelques phrases plus ou moins bien tournées qui vont le rappeler à la raison? Vous êtes un peu médecin, eh bien, souvenez-vous que, s'il est permis à la science de
s'agiter et de se troubler devant les souffrances qu'elle peut soulager, elle doit être calme devant les maux incurables.
L'impression favorable produite à Berne par l'arrivée de Lanfrey n'a pas diminué pendant les deux années qu'il y a passées comme représentant la France auprès de la Confédération helvétique. Ce fut au président Schenck qu'il présenta, le 7 novembre 1871, ses lettres de créance en audience, officielle, vêtu contre l'habitude d'un simple frac noir au lfeu de l'habit brodé d'ambassadeur, cir- ■ constance insignifiante, qui ne laissa point que de ►produire . une certaine impression, plutôt favorable, dans ce milieu tout démocratique. Un mois plus tard c'était avec le nouveau président, M. Cérésole, qu'il avait à traiter les affaires assez délicates qui relevaient de son ambassade. En effet, la situation du représentant du gouvernement français en Suisse n'était pas alors sans quelques difficultés. Elle était particulièrement incommode pour M. Lanfrey. Connu pour libre penseur et bientôt lié avec M. Cérésole, qui appartenait lui-même au parti avancé, il avait été d'avance considéré par les radicaux du pays comme disposé à favoriser la campagne que, sous prétexte de réforme, ils étaient en train de mener dans quelques cantons contre le clergé catholique et contre les congrégations. Ce fut juste le contraire qui arriva. Ceu**
qui liront la correspondance de Lanfrey seront à même de constater, mais sans surprise de la part de ceux qui auront connu tant soit peu les deux hommes, que, d'après les instructions de M. de Rémusat, le très libéral ministre des affaires étrangères à cette époque et pendant toute la présidence de M. Thiers, le représentant de notre pays, sans jamais s'immiscer dans les querelles intérieures des partis en Suisse, et toutes les fois que les intérêts nationaux y étaient engagés, n'a jamais déserté, fût-ce pour un instant, la cause defla liberté religieuse. Les actes d'intolérance qui pendant les années 1872 et 1873, s'accomplissent sousses yeux, # particulièrement à Genève, ne le laissent point indifférent. Dans ses dépêches, dans ses conversa- * tions, dans ses lettres particulières, il ne cache pas Tétonnement qu'il éprouve en s'apercevant qu'en Suisse, beaucoup d'honnêtes esprits « en sont encore à ne pas comprendre que ce qui est enjeu dans les conflits confessionnels, ce n'est nullement l'ultramontanisme, mais la liberté de conscience. » Avec une sagacité qui lui fait honneur, et comme s'il prévoyait ce qui devait advenir un jour dans son propre pays, il signale nettement la tendance à s'ingérer dans les affaires religieuses, comme « un écueil pour les démocraties. »
Lorsque M. Thiers quitta la présidence de la
République, Lanfrey donna sa démission, mais les
ministres du 24 mai ne voulurent point l'accepter. Sachant que le duc de Broglie avait beaucoup insisté pour que notre ambassadeur continuât ses fonctions, le président de la Confédération se hâta d'écrire à son ministre à Paris, et M. Kern fut chargé de demander le maintien de M. Lanfrey à Berne.
... Le conseil fédérai verrait dans ce fait une nouvelle preuve du bon vouloir que le gouvernement français a déjà exprimé à la Suisse, et les excellents rapports qui ont existé jusqu'à ce jour entre les deux gouvernements ne pourraient que s'en ressentir de la façon la plus avantageuse.
« Une pareille démafche ne pouvait que toucher celui qui en était l'objet. Il y répondit en expliqùimt-.ç2i détail- à M. Cérésole ce qui s'était passé à Paris au sujet de sa démission.
... J'ai le plus grand désir de retourner à Berne, où j'ai laissé, tant d'excellents amis et de si bienveillantes relations, mais je ne le ferai qu'à une seule condition, c'est que j'y puisse retourner honorablement.
... Si par leurs concessions les chefs du gouvernement parviennent à regagner l'appui du centre gauche, je reprends mes fonctions : sinon, non. Je n'ai pas retiré ma démission et je ne me dissimule pas qu'on peut, d'une heure à l'autre, me donner un remplaçant. Je dois dire toutefois que le duc de Broglie, dans le seul entretien que j'ai eu avec lui, le lendemain de la chute de Mi Thiers, m'a répété avec insistance qu'il laisserait le poste vacant jusqu'à ce que j'aie pu me faire sur ses actes
une opinion motivée. Voilà, mon cher ami, la détermination à laquelle je me suis arrêté. J'espère que vous ne la désapprouverez pas.
Ce rapprochement entre les deux centres se réaliserat-il ? Je crois qu'il nous épargnerait bien des déchirements. Thiers a pu le faire et ne Ta pas voulu. Par un entêtement de vieillard ou d'enfant, il a perdu la plus magnifique partie. Je doute qu'il retrouve jamais l'occasion perdue. Il est à un âge où la fortune ne pardonne plus. Au revoir, mon cher président. Veuillez, je vous prie, dire à MM. vos collègues combien je leur suis reconnaissant de l'intérêt qu'ils ont bien voulu prendre à ma position.
Jusqu'en novembre 1873i Lanfre^T continua à gérer l'ambassade de France à Berne. Désireux de voir se déplacer l'axe de la majorité, il aurait sou-* haité que le gouvernement prit exclusivement son point d'appui sur l'union des deux centres. Sa répugnance contre ceux qu'il appelle les gambettistes reste d'ailleurs toujours la même. .
... Je n'ai nullement cessé de croire qu'il n'y a de salut possible, je ne dis pas pour la république, qui est fort secondaire à mes yeux, mais pour la France, qui est tout, que dans la formation d'un parti républicain conservateur et libéral, seul capable suivant moi de maintenir dans notre pays un gouvernement régulier contre les factions de droite et de gauche. Je crois aussi que nous devons tous travailler sans relâche à l'œuvre de la conciliation qui doit amener les conservateurs à accepter le régime actuel qu'eux seuls peuvent consolider...
... Je n'ai pas changé à l'endroit du gambettisme. Ses paroles mielleuses ne m'onl pas fait oublier ses actes, et à mes yeux l'avènement de cette séquelle est toujours le pire malheur qui puisse arriver à notre pays. — Je dis le pire, sans même excepter une restauration du régime bonapartiste. C'est dire dans quelle estime je tiens ces hommes, et je vous avoue que c'est un vrai supplice pour moi que de me rencontrer avec eux sans pouvoir leur dire ce que j'ai sur le cœur.
... Ta goutte, mon cher ami, n'est qu'un mal à l'eau de rose auprès des quatre ou cinq maladies mortelles qui rongent à tour de rôle notre malheureux pays : radicalisme, socialisme, cléricalisme et césarisme. Dans ce nfbment, c'^st*la pestilence cléricale qui l'emporte, car c'est elle seule qui- a fait la fusion. Je suppose que nous en venions à bout, ce qui est loin d'être certain, nous aurons travaillé au profit d'un autre de ces fléaux, probablement du césarisme... Quant à moi, je voudrais être né Huron, vivre au fond des bois et n'avoir jamais à entendre parler de la France.
C'était l'appréhension du succès de la fusion projetée entre les deux branches de la maison de Bourbon qui arrachait à Lanfrey ces accents de colère chagrine. Son irritation n'allait point jusqu'à porter atteinte aux relations cordiales entretenues jusqu'alors avec son chef hiérarchique, qui se plaisait à rendre justice à son mérite et à l'excellente attitude de notre représentant en Suisse. C'est pourquoi, plein de confiance dans la loyauté du
duc de Broglie, il prenait le parti dè^ s'adresser directement à lui.
21 octobre 1873.
... Je suppose, mon cher ministre, que vous êtes maintenant un peu mieux fixé qu'il y a quelques jours sur ce qui va se passer. Quant à moi, je le vois comme si j'y étais, et, je l'avoue, je désirerais beaucoup me tromper. Où trouverez-vous un roi constitutionnel comme le maréchal Mac-Mahon? Je ne me crois aucun fétichisme d'aucun genre, et j'estime qu'une monarchie comme la Belgique est infiniment plus libre qu'une république comme la Suisse... Serons-nous condamnés à chanter de nouveau les chansons de Béranger, efcne s«mme% nous plus capables que de rabâther notre propre histoire? Ces éternelles redites sont bien humiliantes. Quant à moi, je vois avec un vif regret approcher le moment où je devrai me séparer de vous, mais je suis bien sûr de me retrouver à vos côtés toutes les fois que la liberté sera en péril, car c'est là la seule redite sur laquelle on ne se blase pas. J'espère que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je prenne part aux délibérations de la chambre dans des circonstances si critiques pour noire pays.
De retour à Paris, Lanfrey n'eut pas à se prononcer sur les projets de restauration monarchique. C'était la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon qui était en discussion. Décidé, comme c'était son droit, à repousser cette
proposition et jaloux de bien établir la rectitude
de sa conduite, il crut qu'il était de son devoir d'insister, avant le vote, pour que sa démission fût définitivement acceptée.
Je\ais la faire mettre au Journal officiel, lui répondit le duc lie Broglie, en mentionnant sa date, qui expliquera \os votes et notre situation réciproque. Vous devez le désirer. Croyez à mes sincères regrets de cette séparation, au bon souvenir que je garde de nos relations, et à mon véritable attachement.
fl était difficile à deux hommes publics qui cessaient de comprendre de la même façon la conduite 4 Jpnfr dans une question importante, de faire preuve en*se séparant de plus de loyauté et de plue de -courtoisie.
(tendu à son rôle de simple député depuis que, par scrupule parlementaire, il avait renoncé à ses fonctions diplomatiques, Lanfrey revint prendre rang parmi ses collègues, les membres du centre gauche. Les loisirs que sa démission lui avait procurés lui permettaient de reprendre son Histoire de Napoléon. Il le fit avec sa résolution accoutumée et la suite qu'il mettait en toutes choses. « Il commença par se plonger dans la correspondance du duc de Wellington, qui lui semblait admirable de bon sens, de droiture, de prévoyance et qu'on ne saurait trop mettre en regard, disait-il, de celle du
redoutable personnage qui fut son adversaire. » Cependant l'entrain n'était plus tout à fait le même. On n'a jamais goûté impunément à la politique active. Ceux qui en ont le plus maudit les tracas se surprennent parfois à les regretter lorsqu'ils en sont complètement affranchis. « C'est sous l'empire que j'aurais du terminer ce travail, et je préférerais infiniment pouvoir m'occuper d'autre chose. C'est un regret pour moi; mais cela est sans remède, et il faut que je porte le fardeau jusqu'au bout. » Le succès de son cinquième vohime, publié au cours de l'année 1875, ne paraît pas lui avoir importé beaucoup. Peu soucieux eU g^rfêral des* félicitations, il raconte avoir reçu avec quelque surprise celles qu'en venant au-devant de kii et lui serrant les mains, M. Gambetta lui avait adressées dans la gare de Versailles. Un peu de monotonie, dont il souffre, s'était introduite dans sa vie. Jusqu'au moment de la mort de sa mère, qu'il perdit à Chambéry en août 1875, sans avoir pu arriver à temps pour lui fermer les yeux, il avait pris l'habitude d'aller passer près d'elle l'intervalle des sessions. La politique courante ne lui était pas toutefois devenue indifférente ; loin de là. Le 1 er février 1874, il avait envoyé à la Revue des Deux- Mondes une étude sur la Politique ultramontaine, dans laquelle on ne retrouvait plus, quoique rien au fond ne fût changé de ses opinions en matière
religieuse, le même ton acerbe que dans un précèdent article, écrit en 1867, sur les Pamphlets d'église. Ce recueil recevait encore de lui presque au même moment un autre travail sur le Septennat, qui n'y fut pas inséré, et dans lequel l'auteur développait avec étendue les raisons qui l'avaient empêché d'adhérer à la formation d'un régime quil qualifiait de combinaison illogique et bâtarde. Le dernier acte politique auquel Lanfrey ait pris
une part que l'on ignore communément, est le maet
nifeste qu'ft fut chargé de rédiger , en 1876 , par le comité électoral du centre gauche, où siégeaient arors^MM.^KiStntz, Ricard, Scherer, Feray, Casimir Perier et Pernolet. La rédaction, soumise à ses collègues et approuvée par eux, s'inspirait à la fois des sentiments les plus libéraux et les plus conservateurs. fc On dirait même, si l'on remarque la fréquence et la vivacité si fort accentuée des appels adressés à l'esprit de sagesse et de modération, qu'une certaine inquiétude trop justifiée sur le résultat final n'a pas laissé que de préoccuper un peu celui qui a écrit les lignes qu'on va lire :
Nous touchons à une époque décisive... La république qui vient d'être fondée sera-t-elle définitivement affermie?... Telle est, réduite à ses vrais termes, la question qui vous est soumise... Vous n'avez qu'un seul moyen de conserver la république, c'est de vous en montrer dignes.
On reconnaîtra que vous êtes mûrs pour la liberté si
ou s savez la faire respecter par rindépendaiofce et la sa- ;esse de vos choix, si vous prenez soin de n'alarmer ucun des grands intérêts sociaux, si vous nommez des eprésentants tout à la fois fermes et modérés. On ne oublierait pas impunément, c'est cette politique de fermeté et de modération qui a fondé nos institutions ; c'est lie seule qui peut les faire vivre. Honorez-vous donc evant le monde par des choix sérieux, réfléchis, sensés, ignés d'une nation libre et de la cause que vous entendez srvir. Ce n'est pas par des élections d'aventure ou de mcune que vous rendrez à Paris le grand rôle dont nos îalheurs l'ont dépossédé.
Déliez-vous de ces coureurs de popularité qui vous rodiguent des promesses qu'ils ne sauraient tenir et des lulations injurieuses par leur excès même... Si vous 3ulez savoir qui vous trompe, observez qui vous flatte. e vous arrêtez pas aux programmes, regardez aux actes... e donnez vos voix ni à ces faux amis de la constitution ui ne cherchent dans le droit de la perfectionner q*ue le loyen de la détruire, ni à ces agitateurs suspects qui >mentent les haines sociales parce qu'ils en vivent, ni à îs incorrigibles sectaires qui n'invoquent la clémence ue pour réhabiliter le crime.
Au moment où Lanfrey recommandait avec tant
insistance à ses amis républicains de faire des
hoix réfléchis, sérieux et dignes d'une nation
bre, il était bien loin d'espérer que ses conseils
ussent grande chance d'être suivis.
... Les élections générales m'inquiètent beaucoup, je avoue... Je souhaite vivement que ces prévisions soient
démenties par l'événement, mais jusqu'ici je ne partage pas, je dois le dire, l'optimisme du plus grand nombre de mes collègues et amis politiques. Dans tous les cas, si notre bonne fortune l'emporte, si nous avons des élections sagement républicaines, si nous obtenons, non pgs une victoire trop complète, parce que notre parti en perdrait la tête, mais purement et simplement une bonne et saine majorité constitutionnelle, ces élections resteront, je le crois, une date mémorable dans l'histoire de France.
Ce fut précisément cette victoire trop complète des républicains, si appréhendée par Lanfrey, et non pas celle d'une saine majorité constitutionnelle, qu»amen&rent les élections de 1876. Dès les premiers jourâ de la réunion de la chambre des députés et quand il a pu se rendre compte des tendances de la nouvelle assemblée, la sollicitude patriotique de Lanfrey est aussitôt éveillée pour ne plus jamais s'endormir. Avec une sagacité devenue plus clairvoyante à mesure qu'il a plus avancé dans la vie dont le terme pour lui est maintenant si proche, ce qu'il redoute, ce ne sont point les « projets lihcrticides » de la réaction, dénoncés alors chaque matin dans les journaux de la démagogie, ce sont les fautes, les violences, et surtout l'incapacité de ceux qui vont prendre à leur charge les destinées du régime républicain.
Nos dangers proviennent en grande partie de la com-
position de la chambre actuelle, qui est une sorte d'incarnation de la médiocrité, au point de vue intellectuel comme au point de vue moral. On peut tout craindre de la part de gens qui ne savent ce qu'ils veulent ni où ils v(jnt et qui se sont placés sous la direction du pire cassecou qu'il y ait eu de nos jours.
Ces sombres prévisions n'ont d'ailleurs été dictées à Lanfrey par aucune souffrance d'amourpropre. Peu de jours auparavant, il avait été nommé sénateur inamovible par rassemblée constituante sans avoir « remué pour cela le petit bout 4u
doigt, » ainsi qu'il prend plaisir à le conttater :
« Quant à moi, je suis l'homme de France*qui s'occupe • le moins de cette question (l'élection des sénateurs inamovibles). Je n'ai de ma vie demandé quoi que ce soit à qui que ce soit. Si l'on veut de moi, on sait où me trouver. Sinon, je m'en moque. J'ai là-dessus une forte dose de philosophie et je ne m'en suis jamais mal trouvé.
Lanfrey ne dit que la stricte vérité quand il parle de sa constante répugnance à paraître seulement rechercher les situations qui auraient pu être l'objet très naturel de sa plus légitime ambition. Il avait poussé le scrupule jusqu'à ne pas se rendre de sa personne dans le département des Bouchesdu-Rhône pendant toute la durée de son mandat législatif, de peur qu'on ne lui attribuât l'intention d'en vouloir solliciter le renouvellement ou de
briguer un siège de sénateur. « Maintenant que je ne puis être suspect d'aller quémander un siège législatif aux radicaux de Marseille, écrit-il à un ami, je me dispose à aller faire ma première visite à la Gancbière pour remercier mes anciens électeurs. » Pendant les quelques jours qu'il passe au milieu deux, afin de prendre part aux élections sénatoriales, il se montre « très heureux de constater que les hommes qui lui ont fait l'honneur de patronner naguère sa candidature sont tous très modérés d'opinion et n'ont rien de commun avec la radicaUle de cette ville. » A Chamhéry, qu'il •avait traversé en se rendant en Italie, il avait eu le plaisir de trouver tout le monde bien disposé pour lui. « J'ai passé ici dix jours sans impression mauvaise. C'est la première fois que cela marrive depuis 1870. Les amis que vous me connaissez sont de dignes gens incapables de changement. Mes anciens ennemis les radicaux me tirent des coups de chapeau jusqu'à terre. Vous ne pouvez vous faire une idée de cela, et je ne saurais dire toutes les avances qu'ils m'ont faites. »
Pendant la session de 1876, Lanfrey fréquenta de plus en plus assidûment M. Thiers. L'ancien président de la république était de ceux qui lui avaient conseillé de garder son poste d'ambassadeur ; cependant il lui avait su plutôt gré d'avoir tenu à donner sa démission. Lanfrey fut, à partir de cette
époque, invité à venir dans la plus grande intimité partager ces dîners du dimanche qui étaient réservés pour la famille et pour quelques amis politiques. M. Thiers lui montrait beaucoup de confiance dans ses conversations. Est-ce à dire que Ton fût toujours d'accord ? Il s'en fallait bien de quelque chose. Lanfrey avait grand'peine à prendre sur lui de cacher dans le salon de M. Thiers les jugements qu'il continuait à porter sur la politique de M. Gam- , betta. 11 le dénonçait comme exploitant chez le maitre de la maison les rancunes du vieillard, ann de s'en faire protéger dans ses ambitions d'avenir.
11 s'étonnait d'être resté seul à dire de l'ancien délégué de Tours ce qu'en pensait tout récemment / encore ce même monde dont il était environné. Il laissait percer sa surprise de ce que à la place Saint- Georges, au lieu de se maintenir avec sérénité dans la haute situation acquise par la conduite tenue au temps de la guerre et par l'habile exercice d'un pouvoir presque absolu, on ne sût pas toujours s'interdire des accès d'humeur assez puérils contre le nouvel hôte de l'Elysée ou contre ceux qui allaient l'y visiter. Il s'affligeait de voir l'homme éminent « qui aurait pu se faire le conseiller de la sagesse, de la prudence, de la conciliation surtout, en croyant se servir des radicaux (qu'il n'estimait point parce qu'il les connaissait), se laisser, au
contraire, mener par eux et devenir ainsi responî. H>
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<jtiî axait ra.i'"ïi!e. • ■:■ \ M'.ît'ijkîi; lilit inipol'Lancr
FÎTi^éjêi-. y m- ^i. i- qn- ! j;n*\ qu'il pensai; îivnir i-niiii'«- ! uiM-J*'!! jii< -i-i-'i'î du «-iiTisri! du r-»l L"iii>l'hiiippe M. Thii'r*ii\iMi n-iuiM'ïi''' a-'*!, plaindre :i I .antre \ <Ji'SM/fi a rri\ «'■••. ^«r 1 1 1 1 • - Tri; <;. r ■ v.ra-
• iniinHji'r ïpjj ne lit que '-rniii-f jfï.-'t' ; ; ■■;;: ki< ni\i> du dîner. Kiilîn. n \ tenant pin- • ; - £ ;:>^>arji loui il mil à Lanfrey. xer*> lequel i! ^"t-taiî peiuhê :
• i.i-.-i un impertinent, votre Odilun. « »uï . c'est un impertinent.... un impertinent. • ■ T«.»us lescomives l'i.ih'iil ."hipéfaif*. " J'ai entendu, et je ïe lui dirai, iiinii^ii'iii' 'Miiern. » répondit Lanfrey \ Une autre l'ii." • ■■ i *i il au Miijet des ranipa#ne> de l'empereur .n.ijimIi un r* ipn- 31. Tliieis prenait Lanfrey à partie i ii v iiii-iiiiiii nue aliénation (pie celui-ci trouvait |u i-Mpie hlivinatili*. Après dîner, nouvelle insistance .i\« i un niirrruit d animation d'autant plus singu-
I. • *ti 1 1 • • i • lift 1 1 1 ii (i.iii iimri, «• i«m| «t qui vend plus piquante ld rt'iHtii&u de- 1. n n h i*>.
INTRODUCTION. l&J
Hère que Lanfrey gardait obstinément le plus parfait silence. Cette petite scène provenait de ce que des indiscrets avaient rapporté à Fauteur du Consulat et de l'Empire que Lanfrey avait cru découvrir je ne sais quelle erreur de géographie dans le récit des opérations de la guerre d'Espagne. M. Thiers Réchauffant de plus en plus et s'adressant toujours directement à lui, Lanfrey finit par se lever et, le saluant profondément, quitta le salon avec l'intention de ne plus revenir aux dîners du dimanche. Ceci se passait six semaines environ avant que k^ vie de Lanfrey eût été mise en danger parla te*¥rikle maladie dont il avait contracté le germe au retour/. du second voyage qu'il fit en Italie pendant Tautomne de 187G. Ces petites brouilles insignifiantes n'avaient d'ailleurs aucune durée. C'était* ordinairement le conciliant M. Roger (du Nord) qui était chargé de la mission, toujours facile, de ramener Lanfrey chez M. Thiers. Leur liaison demeurait, à travers ces légers nuages, foncièrement cordiale, ainsi qu'en témoignent les lignes suivantes : •
... Je viens de causer avec M. Thiers, il m'a paru fatigué. Il m'a parlé des événements présents sans aigreur, mais avec un peu de découragement. Ce qu'il m'a dit m'a montré la bonté de son cœur. J'ai été profondément ému en écoutant ce vieillard attristé par tant d'ingratitude. Il s'en est aperçu, car en me quittant, il m'a serré fortement la main à deux reprises, comme quelqu'un qui vous dit : « Allons, vous me comprenez. »
Quelques mois plus tard, alors qu'il était encore plein de vie, quand rien ne faisait prévoir qu'il précéderait Lanfrey dans la tombe, M. Thiers allait lui rendre visite au moment où les médecins le faisaient partir en toute hâte pour les chaudes régions du Midi. Au moment de la séparation, frappé de la pâleur de Lanfrey, lui serrant cette fois encore les mains à deux reprises, et sans doute pour ne pas laisser voir les appréhensions dont il ne pouvait se défendre : « Revenez-nous Jiientôt et revenez-nous guéri, lui dit M. Thiers, * oa» nbus avons besoin de votre bonne tête. » *• • N'y ^-t-il pas quelque chose de touchant dans ces témoignages de sympathie échangés si peu de temps avant leur mort entre deux hommes d'un caractère si différent, longtemps en complet désaccord, l'un encore si jeune d'années, sinon de forces, l'autre penchant vers le déclin de sa vie, mais tous deux fatigués de la politique et ressentant presque en même temps la première atteinte de ces tristes découragements qui, pour les hommes publics, sont bien souvent les funestes avant-coureurs d'une fin prochaine?
La première pensée de Lanfrey, cardes le début il ne se fit aucune illusion sur son mal, avait été d'aller mourir à l'écart et isolé, comme il avait vécu. Mais des amis veillaient sur lui. De même que M. Ampère, mort aussi près de Pau en 1864,
avait trouvé la plus affectueuse hospitalité chez une honorable famille avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, ainsi Lanfrey fut, à son arrivée dans le Midi, accueilli avec empressement au sein d'un intérieur qui n'était point nouveau pour lui. Il retrouvait en effet au château de Mont- Joli, près de Billière, la sœur et les cousines de cet ancien ami, le comte de Moncade, dont jadis, à Turin, l'amitié enthousiaste avait été jusqu'à vouloir l'obliger à user de sa fortune, comme si elle était commune à tous deux. La douleur ressentie à la mort de ce généreux ami avait été la^ ♦ première cause de la liaison de Lanfrey avqp le%* hôtes de Mont-Joli. Il avait reporté sur eux le • reconnaissant souvenir des offres de services autrefois refusées, alors qu'il avait trop de raisons de croire qu'il ne serait jamais en état de les acquitter. Ce fut dans ce milieu sympathique, en face du splendide panorama des Pyrénées dont les sommets neigeux, les pentes abruptes et boisées charmaient ses regards en lui rappelant d'autres montagnes chères à son enfance, que Lanfrey vit la mort s'approcher, lente, douloureuse, implacable, adoucie cependant par les soins que lui prodiguaient les membres d'une noble famille qui, après avoir autrefois cherché à lui aplanir les difficultés de ses premiers débuts, s'appliquait
maintenant avec toutes les recherches de la plus
im INTRODUCTION.
exquise bonne grâce à lui faire connaître les jouissances jusqu'alors ignorées de la vie d'intérieur. Cette vie dont assurément il était digne, son malheur voulut qu'il ne lui fût donné d'en comprendre tout le charme qu'au moment où ses forces expirantes lui faisaient trop sentir qu'il ne pouvait que l'entrevoir. C'est alors qu'il aurait désiré vivre, et cependant jamais on n'entendit un murmure tomber de ses lèvres. Au dire de l'amie qui veilla la dernière à son chevet et dont l'affection l'aurait arraché à la mort si le mal n'avait pas été saas romède, « ceux qui l'ont vu à ses derniers moments éprouvaient un sentiment de respect et d'admiration à la place de la pitié qu on éprouve ordinairement devant la souffrance physique.
Jamais un signe de faiblesse ou de découragement. l 'il mot tendre et affectueux lui faisait venir les larmes aux yeux. » Est-il besoin d'ajouter que les lettres attristées des amis absents ne cessèrent jamais d'arriver en abondance au pauvre malade, accueillies par lui comme la plus précieuse distraction i\ des douleurs devenues chaque jour moins supportables ? Auprès de son fauteuil, quand il se faisait transporter dehors, autour de son lit, quand il lui fallait garder la chambre, il prenait plaisir à placer tous les menus souvenirs, les fleurs surtout, que lui envoyaient de Paris les fidèles correspondantes auxquelles étaient adres-
sées les lettres que nous avons çitéesr Çameuré jusqu'alors assez froid et plutôt recalculant à l'expansion des sentiments trop intimes, il ne les redoutait plus autant. H se montra particulièrement sensible au témoignage d'affection toute virile reçu peu de mois avant sa mort de l'un de ses anciens collègues à l'Assemblée nationale.
M. le marquis Costa de Beauregard, député de la Savoie, l'aimable auteur d'un Homme (Fautrefotfs, quoique placé aux antipodes des opinions professées par Lanfrey, s'était pris pour lui d*4a plus vive amitié. De politique il; n'en était
tion entre eux. Le royaliste avéré ne s'é$KJamftjfe ^ % . flatté d'amener son ami à partager ses eonvîëfon» Jf monarchiques ; mais jamais le chrétien confaincu n'avait entièrement renoncé à tâcher de l'attirer vers les croyances religieuses qui faisaient le fond habituel de leurs conversations familières. Au moment où Lanfrey quittait Paris, déjà cotidamné par les médecins, M. Costa de Beauregard, en lui apportant une médaille de la Vierge bénie à son intention, lui avait fait promettre qu'il la porterait sur lui. Il lui avait aussi demandé de s'engager, s'ils ne devaient plus se revoir, à songer sérieusement, avant de quitter ce monde, au secours que la religion catholique apporte à ceux qui sont à la veille de franchir le redoutable passage. Quand les nouvelles de Pau devinrent tout à fait alar-
mantes, il prit tout naturellement prétexte de l'envoi de son livre pour s'informer si son ami lui avait tenu parole. Voici la réponse deLanfrey :
Cher ami, j'ai reçu votre billet avec votre volume qui exhale un si bon parfum de chevalerie. Je tiens à vous dire de suite combien je vous remercie et suis heureux de ce que vous me dites d'affectueux.
C'est moi, cher ami, qui avais mille pardons à vous demander pour vous avoir manqué de parole. Je pourrais vous donner beaucoup de petites raisons qui ne vous paraîtraient peut-être pas sans force. Mais, cher ami t chacun.dmt mourir dans sa croyance, comme on s'enveloppait autrefois de toutes ses armes dans son tombeau. C'est le demie» témoignage à rendre au Dieu qu'on a 'servi." Le mien n'est pas l'ennemi du vôtre. J'adore la morale chrétienne d'un amour tout filial. Mais en tout ce qui est dogme, ma raison est inflexible. Elle ne pliera jamais, et cela ne dépend pas d'elle.
C'est d'une main défaillante que je vous écris ces lignes. Je suis dans un état de faiblesse extrême et je ne crois plus guère à mon rétablissement. Il ne m'en tarde que davantage de vous écrire, très cher Beauregard, que je vous suis reconnaissant du fond de l'âme du mouvement si fraternel que vous avez eu à mon égard dans la touchante tentative que vous avez faite auprès de moi, et que je vous aime parce que vous avez le cœur grand. Quel dommage que nous soyons nés à quatre cents ans de distance l'un de l'autre ! Adieu, bien cher ami.
«... Vous avez raison de croire, ma4ame, écrivait après la catastrophe M. Costa de Beauregard à la
comtesse de Moncade qui avait fermé Mes yeux à son ami mourant, oui, vous avez bien raison de croire que j'ai beaucoup aimé M. Lanfrey. Notre amitié avait cela de particulier qu'elle était à l'abri de toutes les vicissitudes, car nous ne nous entendions presque sur rien, et depuis que j'ai eu le chagrin de le perdre, je me demande souvent, quoique cela semble étrange, si par hasard il n'y aurait d'amitiés véritablement sincères qu'entre des adversaires politiques. » v . ^
.. Amis et adversaires politiques accoururent en foule de tous les environs aux (vaiétaHÊÊSL Se ^
Lanfrey. Son corps fut provisoirement déûûsédajjj la crypte de l'église Saint-Jacques, à Pau. Quekpia* temps après, il était transporté, suivi d'un cortège d'amis plus intimes, jusqu'au petit cimetière de Billière, où, par respect pour la volonté du mourant, aucun discours ne fut prononcé. Un modeste monument* a été élevé sur l'emplacement désigné par lui-même, lorsque, un jour, il avait dit en souriant aux personnes qui l'accompagnaient dans une de ses promenades : « Si je meurs, voici où je veux être enterré. » Placé sur un joli mamelon en face d'un magnifique rideau de hautes montagnes, l'endroit lui avait rappelé sans doute les sites aimés de sa jeunesse.
C'est au sein de cette paisible nature et loin de son pays natal que repose l'homme un peu trop
liK) INTRODUCTION.
oublié aujourd'hui dont le duc d'Audiffret- Pasquier, parlant au nom du Sénat, a pu dire « que tous les partis l'avaient respecté et que tous ses collègues lavaient aimé, parce qu'un même sentiment avait dicté ses écrits et dominé sa carrière politique : l'amour du pays et de ses libertés. »
Comte d'Hàussonville,
de l'Académie française.
DR