Essai sur la Rtuolution fi-ançaise
Il y a justice à associer le souvenir de celui qui *■' tenait" un si fier langage aux noms 4e ceux qui, n'ayant jamais considéré la liberté comme un privilège, n'hésitent pas à rompre aujourd'hui avec le gros de leur parti afin de la réclamer hautement, à nos côtés, comme un bien inaliénable, appartenant à tous. On ne compte pas encore, il est n'ai» beaucoup d'enrôlés sous cette bannière, fousieiirflp l'ont désertée que l'on aurait crus disposés à la défendre. II en coûte tant, même aux plus indépendants, pour désobéir à la consigne longtemps suivie et pour secouer le joug longtemps porté ! Mais patience, d'autres viendront combler les vides;. lt* v recrucs no manqueront pas, en nos temps mml-iipes, décidées à soutenir la cause du droit mniiKsîllanénuMii méconnu et injustement sacrifié. Elles lui arriveront même de tous j&mW car cette cause est celle de l'avenir, et tôt ou'tftnff^ quand elle aura triomphé, tout le monde voudra l'avoir servie. Cependant quelques-uns ont succombé pendant la lutte. C'est pourquoi, tandis qu'elle dure encore, il ne suffit pas d'honorer ceux . > qui, en livrant en ce moment les derniers combats, portent résolument le poids et la chaleur du jour ; il convient aussi d'ensevelir pieusement nos morts, et nul, plus que celui dont je vais essayer d'esquisser la vie, n'a mérité cet hommage.
, Pierre Lanfrey est né à Chambéry le 26 octobre 1828. D'anciens papiers gardés avec soin par les siens, mais dont, pour son compte, il n'a. jamais beaucoup parlé, semblent prouver qu'au quinzième siècle saiamille était déjà établie en Savoie. Un titre latin du 14 avril 1439 porte quittance, au nom idu duc de Savoie, de certains droits acquittés par ^pbble Claude Lanfred {a nobîli Claudio Lanfredi), demeurant à Aix. Plus tard, elle se transportail dans le Dauphiné et, sous le règne de Louis XIII, des lettres de noblesse données à Saint-Germainen-Laye,à un sieur Pierre-François de Lanfrey, en novembre 1638, étaient enregistrées par arrêt de la chambre des comptes du Dauphiné, à la date < I u
11 février 1644. Les branches di: cette- famille mil fourni, à la fois, de pieux serviteurs à-l'église el de
. caillants soldats, non seulement à la monarchie 3e» Bourbons, mais à la plupart des dynasties européennes. Un de ses membres, qui avait embrassé l'état ecclésiastique, professeur de théologie à Valence et vicaire général de l'archevêque v-d'Embrun, est mort en 1788 prieur de Mortoroy i en Bourgogne. Un autre prenait du service dans les gardes suisses en Espagne; et tandis que le second de ses frères s'engageait parmi les gardes du corps de Charles-Emmanuel, le troisième faisait campagne comme officier français sous les ordres du maréchal de Saxe. Puis un dernier emmené
par l'empereur Joseph, lors de son voyage en France, devenait major général, colonel pro- % prié taire du régiment impérial des bombardiers autrichiens et gouverneur de la place de Peschiera, qu'il commandait encore en 1816. Les goûts militaires et un certain esprit d'aventure paraissent avoir toujours dominé dans cette race.
Ce fut à la suite d'une affaire d'honneur m aWJ heureuse que le grand-père de Lanfrey dut, eiP^ 1788, quitter le régiment français où il servait, et se réfugier en Savoie, son pays d'origine. Quand la Savoie devint française sous la première République, son fils entra avec joie dans les rangs de celle armée, où plusieurs de ses parents avaient déjà fait tanrs preuves de valeur. Redevenu sujet du roi de Piémont eu 1815, il rapportait à Chamhérv, avec le grade île capitaine de hussards, cette - sorte de culte pour l'empereur Napoléon gârsl ' par presque tous ceux qui ont servi sous ses oriîrwï* Élégant de tournure, brave à l'excès, orgueilleux de sa naissance et de ses hauts faits personnels, doué d'une indomptable énergie de caractère, passablement Vaniteux, gai, spirituel et fort cra-.^,-. porté, il offrait assez bien le type de ces beaux militaires français dont les étrangers aiment parfois à plaisanter un peu, afin de se venger sans doute I d'avoir été souvent battus par eux. Mademoiselle Thérèse Bolain, une très belle personne tenant
un magasin de dentelles et de nouveautés de luxe à Chambéry, était âgée de quarante-trois ans quand elle accepta les hommages de l'officier retraité. La considération dont madame Lanfrey jouissait dans le monde commerçant de sa ville natale demeura toujours fort grande. Sans partager son enthousiasme pour la gloire de celui qui gavait ,£ait verser tant de larmes autour d'elle, aux mères, aux femmes et aux sœurs des habitants de la Savoie, elle sut non seulement vivre en paix avec son mari, mais s'en faire respecter. Ses qualités vraies, généreuses et austères en imposaient à cet homme un peu léger. Jamais elle n'avait consenti à faire le sacrifice de ses convictions religieuses au sceptique incorrigible quJJ4 srtfjcmr de sa mort, mit le prêtre à la porte de ^^mmtojtavec
un geste et d'une voix dont son fib^%ojp^4gé de ■■^six ans, disait avoir gardé toute sa vie le terrifiant souvenir. Les traits impétueux de son caractère, ses façons un peu altières, les côtés aristocratiques de sa nature et les éclairs de sa mordante raillerie semblent avoir été pour lui un héritage paternel, .. * ;, tandis qu'une habituelle hauteur d'âme et la plus rare distinction morale lui seraient venues de sa mère, à laquelle allait incomber désormais le soin de son éducation. La charge était lourde, parce que, laissée par M. Lanfrey, sinon dans un état de gêne absolu, tout au moins aux prises avec les
'rfv
INTRODUCTION. la
embarras d'une situation fort modeste, sa veuve, décidée à s'imposer tous les sacrifiées, sentait en même temps que, faute d'instruction première, elle était hors d'état de diriger elle-même les études de cet unique enfant dont elle pressentait les aptitudes. Mais la culture de l'intelligence n'est point l'accompagnement indispensable de sua élévation, et peut-être, au point de vue de Wf filiation des esprits, est-il curieux de noter eomment une femme noblement douée peut, quoique illettrée, léguer à l'enfant sorti de ses entrailles le germe des plus grandes qualités inorales.
L'amie à laquelle Lanfrey a laissé, par testament, 1 es lettres de sa mère . et qui a dû, pour se con former à ses volontés, les brûler après les avoir lues, a été rxt reniement frappée de tout ce qu'elle y a renloiilré île remarquable. Elles n'avaient ni style 5KL orthographe, seulement les mots nécessaires pçùf rendre la pensée, mais si justes, marqués d'un tel coin, qu'on sentait bien que son fils avait dû respecter une volonté ainsi exprimée alors même qu'elle n'était pas conforme à ce qu'il aurait sou- . haité. Les termes d'affection dont elle usait avec - s * son fils ne ressemblaient pas à ceux dont se servent les mères d'aujourd'hui. Elle était sobre dans la louange comme dans le blâme. La fermeté qu'elle gardait vis-à-vis de lui allait parfois jusqu'à la dureté, quand elle craignait qu'il n'eût fait un
mauvais emploi de son temps. D'ailleurs, jamais aucune des. petites méfiances trop naturelles aux femmes ; la confiance était simple et réciproque entre la mère et le fils; elle ne croyait pas l'abaissement du mensonge plus possible pour lui que pour elle-même. Ce à quoi excellait son cœur de mère, c'était à relever son enfant dans ses accès de
découragement. C'était bien alors « la vraie Romaine, » comme il l'appelait lui-même. De quelle énergie n'a-t-elle pas eu besoin pour son compte, quelle modération, quelle dignité n'at-elle pas eu à déployer vis-à-vis des parents, des amis ou de simples habitants de Chambéry qui, profitant de leur qualité de clients, sont venus maintes fois l'inquiéter au sujet de rajj&êr-de son fils, pendant qu'il était séparé d'elle, et"wrtiiques-
%uns troubler jusqu'au fond l'âme religieuse de la fioble femme en parlant de lui comme d'un impie ! Il y a telle de ces lettres qui n'était qu'un long cri de douleur, mais d'une douleur dont elle savait se rendre maîtresse, parce que, somme toute, la mère croyait en son fils* A sa famille, à ses amis
'comme aux indifférents, elle répondait toujours qu'elle était assurée, suivant l'expression dont on se sert eii province, de le voir arriver. Elle redoutait seulement de ne pas vivre assez pour en être témoin. Elle avait quatre-vingt-six ans quand elle est morte* Son intelligence s'était un peu affaiblie
dans les dernières années, mais elle a parfaitement * su et compris que son fils était devenu député et ambassadeur. Elle a goûté la joie tant souhaitée de le voir arrive, et Lanfrey a eu aussi son moment de bonheur en la voyant à son tour si heureuse à cause dé lui.. ..."•*'
Si j'ai. insisté sur la distinction personnelle de madame Lanfrey, ce n'est pas seulement pour projËfr curer au lecteur le plaisir de faire connaissance^ avec une de ces belles et fortes âmes, comme il * n'est pas rare d'en rencontrer, en province, au sein de la petite bourgeoisie, c'est aussi parce que, discrètement exercée, l'influence d'une telle mère % est demeurée prépondérante sur son enfant et que, pour ^^jJS?compte des années de la jeunesse de Lanfitë&p^ous faudra le plus souvent recourir aux kw^Tsi confiantes et si détaillées qu'il u'a point cessé de lui adresser dans cette petite capit de la Savoie dont elle n'a jamais voulu sortir. Cependant, ni- la race ni le milieu ne suffisent à donner entièrement la clef du caractère d'un homme, et, quand il s'agit en particulier d'un écrivain, il n'est pas tout à fait indifférent de tenir*^ compte du milieu dans lequel il est né et du spectacle que la nature a offert à ses premiers regards. Le paysage que Lanfrey eut tout d'abord sous les yeux était splendide. Ses grands parents maternels possédaient une petite campagne sur la
colline des Charmettes, car le nom des Charmettes n'est pas, comme on le croit généralement, celui de l'habitation de madame deWarrens, mais désigne tout simplement un faubourg de la ville de Chambéry, où s'étagent les uns au-dessus des autres, des vignobles, des vergers et des constructions rustiques couronnées de verdure. Celle que possé-
?àïait la famille Lanfrey était une sorte de cellier en mauvais état où des personnes n'ayant jamais connu les conforts de la vie pouvaient seules demeurer. C'est là que, pendant la belle saison, Lanfrey a passé tous les jours de sa première enfance. La maisonnette, adossée à l'une des hauteurs de la colline des Charmettes, est dans une situation ravissante. Elle domine une>ipaftiê de la vallée de Chambéry, et de là, pour peu 4 Cffije ciel soit clair, on aperçoit à travers les arbres un coin
^cfif lac du Bourget. Une pente formée de plusieurs terrasses, toutes plantées de hautes vignes entrelacées, descend doucement jusqu'au manoir jadis habité par madame de Warrens et qui est resté tel qu'il était il y a cent ans. Les mêmes chemins con-
- Nuisent aux deux enclos qui se touchent. Ils sont, comme les lanes anglais, bordés de haies dont les grands arbres opposent aux rayons du soleil une voûte épaisse qu'il a peine à percer, même au milieu du jour. Les touristes qui vont en pèlerinage visiter les lieux rendus fameux par les Confessions,
peuvent suivre encore la route peu fréquentée où Ton n'entend que le murmure d'un ruisseau qui qfr. coule assez rapidement, près de la montée qu'il faut franchir pour arriver jusqu'à la maison de madame de Warrehs; c'est le chemin décrit par Rousseau quand il raconte son arrivée à la porte de sa bienfaitrice. De là, un autre sentier, s'il peut toutefois s'appeler ainsi tant il est étroit etescanMi& monte, toujours à travers les vignes, jusqu'à un repli du terrain occupé par la petite propriété des ^ parents de Lanfrey. Le site prêtait à la rêverie, et Rousseau l'avait choisi pour aller, dit-il, chaque matin" prier l'Être suprême. Plus d'une fois, ceux que la curiosité a poussés vers ces lieux, entre 1833 et l§É£fcJÉj$ pu rencontrer à cette même place un autr^^P» homme d'une constitution assez frêle, aux traits fins, à l'air un peu sauvage, qui semblait^ comme l'a dit un de ses biographes, respirer, ' : jj$g&£' ainsi dire, quelque chose de l'âme ardente et mélancolique de J'ancien hôte des Charmettes. Nul doute que la précoce impression produite par les beautés de son pays natal n'ait contribué à donner de bonne heure à Lanfrey ce goût si \ft pour la nature dont le culte a justement pris naissance, au siècle dernier, par la contemplation de ces scènes magnifiques et charmantes qui sont restées toujours les mêmes. Le souvenir en est
demeuré toute sa vie profondément gravé dans sa
mémoire. Il n'est pas besoin de connaître les environs de Chambéry pour deviner que, dans les Lettres d'Éverard, datées de Rochebrune, Lanfrey a songé à l'habitation de son enfance, quand il place le château de son héros imaginaire « sur un site âpre et sauvage faisant face aux aspects les plus doux et les plus harmonieux, d'où la vue jlétend, à drplte et à gauche, sur une vallée d'une suavité arcadienne, qui a toutes les sinuosités et les caprices d'un fleuve, et le matin, silencieuse et immobile à travers les diaphanes vapeurs du soleil levant, ressemble à une vierge endormie dans ses voiles transparents. » A l'âge qu'il avait alors, avec son humeur plus active que rêveuse, Lanfrey se plaisait surtout à errer à l'aventure, dans la compagnie de son oncle, — un Savoyard ayant assez couru le monde pour en avoir rapporté des habitudes d'esprit assez frondeuses, — tantôt sur les sommets les plus élevés, tantôt au fond des gorges les plus abruptes de ces montagnes pour lesquelles il a toujours gardé tant d'amour. Il acquérait ainsi, en s'exposant avec entrain à toutes sortes d'accidents, non seulement le sang-froid qui fut toujours remarquable chez lui devant le danger, mais, en dépit de sa mauvaise santé et de sa constitution nerveuse, cette qualité que les Anglais appellent fortitude, mot qui me semble bien rendre la façon dont il se comporta quand il s'enrôla,
en 1870, parmi les mobilisés volontaires de la... Savoie.
La forte et libre indépendance de cette existence tout alpestre et les conversations de son oncle n'étaient pas une préparation fort appropriée au genre d'enseignement que l'enfant allait recevoir au collège des jésuites de Chambéry. Il y était depuis deux ou trois ans déjà et s'était fait distingue^ par son intelligence, par la prodigieuse sûreté de sa mémoire, par son étonnante facilité de travail plutôt que par aucun succès bien éclatant, lorsque survint, dans sa vie d'écolier, une de ces crises dont les effets persistent à travers l'âge et dans laquelle se dessinaient par avance tous les traits dominants de son câÇ(tctère. L'étudiant de quinze ans, tourmenté "|fiw5ètre déjà par sa vocation d'historien et possédé de bonne heure du besoin de considérer les choses par lui-même et autrement qu'on teea voulait les lui représenter, s'était emparé de quelques volumes de la bibliothèque du collège afin d'en tirer une sorte de composition qui n'était pas tout à fait une apologie des jésuites. Le mystère dont il lui avait fallu entourer ce travail en avait ,. redoublé l'attrait. Pour plus de sûreté, il le portait sur lui. Cependant il avait été dénoncé par un camarade ; force fut donc de comparaître devant le principal du collège et de livrer son précieux manuscrit. Quelques mots d'excuse ou l'expression
d'un peu de repentir auraient facilement désarmé le révérend père, mais l'écolier de quinze ans demeura intraitable: on avait violé, dans sa personne, les droits de la pensée et de la libre appréciation des événements de ce monde. Il préféra être renvoyé à sa mère. Ce fut un grand trouble dans ce petit intérieur.
Madame Lanfrey avait placé son fils aux jésuites parce qu'elle souhaitait qu'il fût élevé chrétiennement ; mais la difficulté de pourvoir aux frais d'une éducation trop dispendieuse avait aussi déterminé son choix. Qu'allait-il arriver? L'idée de retomber à la charge de sa mère et surtout la crainte d'être blâmé par elle épouvantaient Lanfrey. Un de ces instincts admirables qui sont propres au dévoue-
ment maternel porta l'honnête et pieuse bourgeoise de Chambéry à ne pas désapprouver une conduite dont la fierté, à tout le moins, lui plaisait, et sans hésitation elle s'imposa les sacrifices nécessaires pour établir presque aussitôt l'expulsé du collège des jésuites dans une autre institution ecclésiastique, à Saint-Jean-de-Maurienne. Il est évident, pour quiconque s'est rendu compte du caractère de Lanfrey déjà formé aux jours de sa première jeunesse, qu'il sut un gré infini à sa mère de cette adhésion donnée par générosité et par tendresse aux sentiments exaltés qu'avait excités chez lui la première blessure faite à son indépendance et à sa
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dignité naissante sitôt méconnue. La confiance déjà si grande entre la mère et le fils en fut prodigieusement accrue. De cette époque date une correspondance intime à laquelle les lettres de Lanfrey,que nous aurons souvent occasion de* citer, donnent un cachet à la fois original et touchant. Les rôles y sont un peu mêlés et, sur quelques points, à peu près intervertis. Sur tout ce qui regarde la direc-fe tion à imprimer à ses études, le jugement à porter sur ses maîtres, les rapports qu'il convient d'avoir avec eux, les lettres même qu'il serait bon de leur écrire et qu'il n'hésite pas à envoyer toutes rédigées à sa mère, c'est le fils qui prend l'initiative, je dirais presque qui commande, si le ton n'était pas toujouçMglui de la plus affectueuse déférence envers celle -qui n'aurait jamais consenti à faire le moindre abandon de son autorité morale. On trouve dans ces lettres, avec des échappées de gaieté" ou d'impertinence habituelles au jeune âge, un certain air de gravité et quelque chose qui sent le futur auteur. Comme elles ne sont pas sans agrément, nous donnerons des extraits de ces lettres qui, jointes à d'autres fragments de la correspondance entretenue en même temps avec ses camarades, racontent mieux que nous ne le pourrions faire cette première phase de la vie de Lanfrey.
Saint- Jean-de-Maurienne, 23 octobre 1844.
Chère maman,
... On m'avait vanté la liberté dont on jouissait dans ce collège. Belle liberté, en effet. Oh ! que m'importe à moi d'être libre sur un fumier ! Tous ces désavantages ne seraient encore rien si les élèves étaient des geiis avec lesquels on pût lier l'ombre d'une société ; mais ce sont tous des montagnards, lourds, pesants, épais de corps et d'esprit, des caricatures dont je rirais si mon sort n'était intimement lié au leur. Rien n'est plus commun ici que de se prendre aux. cheveux pendant les récréations et même en étude. Tous les jeux dont on puisse user ici sont des jeux de bouchon... Tous les corridors, toutes les salles sont infects ; les professeurs sont d'une familiarité tout au moins très grossière. Ils vous abordent en vous disant aussi bêtement que possible : « Rh bien î mon petit ami, comment vas-tu? Te portes-tu bien? Trouves-tu le temps dur? Sois tranquille; je te ferai passer une fameuse année... » Charmant collège, je lui préfère l'enfer... Je suis tombé dans une misanthropie drôlatico-rêveuse qui vous paraîtrait assez risible. La bigoterie est encore pire ici qu'aux jésuites. A tout moment, nous avons ordre d'élever nos âmes à Dieu. C'est comme ce général qui disait à ses soldats : « Messieurs, vous aurez à courir à la victoire. »
En entrant dans sa nouvelle institution, le jeune Lanfrey avait beaucoup tenu à faire connaître avec franchise à l'ecclésiastique qui la dirigeait pour quelles raisons il était sorti du collège de Cham-
béry. Dans les lignes suivantes nous allons Yen- \. tendre se féliciter de la détermination qu'il a , prise, puis raconter avec un entier abandon toute
sa vie d'écolier:
Saint-Jeîin-de-Maurienne, 23 décembre 1844.
. . . Plus j'avance dans mon année, plus je m'applaudis de la déclaration que j'ai faite au supérieur. Tel que je suis aujourd'hui, si je n'avais pas agi ainsi, je serais en route pour Ghambéry, renvoyé de ce collège. Vous vous êtes fiée à cette dame *** ; elle n'est qu'une indiscrète et rien de plus. N'est-elle pas allée, la babillarde, révéler toute mon affaire à un petit blanc-bec d'abbé dont elle se croyait sure, et ce blanc-bec, aussi bavard qu'elle, est allé tout répéter au supérieur, qui lui-même est accouru en grande presse pour me le dire? Si cependant je lui avais fait un mensonge, ou si même je ne lui avais rien dit, je serais maintenant dans de beaux draps.
Cette petite dame est déjà venue deux fois me voir. J'avais d'abord envie de lui dire : « Madame, vous feriez bien d'être un peu plus discrète. » Mais elle est si charmante! j'ai trouvé ses yeux bleus si jolis! si jolis, moi, pauvre diable qui depuis des mois ne vois plus que des yeux d'ours ou à peu près, que toutes paroles d'aigreur ont expiré sur mes lèvres, et je l'ai accueillie avec la meilleure grâce.
. . . Mon Dieu ! mon Dieu ! quand le printemps arri* vera-t-il donc? Les arbres devraient déjà bourgeonner* et nous avons encore de la neige jusqu*au cou... Si vous saviez comme cet hiver' me pèse! si vous saviez comme je m'enriuie parfois au milieu de tous ces gens qui me sont étrangers; Il n'en est pas un parmi eux, pas un qui
me comprenne, dont la pensée puisse s'allier avec la mienne. Ils me voient gai d'ordinaire et s'étonnent de . me voir de temps en temps triste et pensif. Ils ne comprennent pas que cette gaieté n'est qu'un voile dont je me sers pour couvrir ma tristesse, une vaine apparence, un effort de l'esprit à l'aide duquel je trompe mes ennuis. Au moins quand cette neige sera loin, je serai un peu plus heureux. Le chant des oiseaux, la vue des fleurs et de la verdure me réjouissent ; car la verdure, voyez-vous, c'est ma vie à moi, mon bien-être. C'est une de mes plus chères jouissances. Dès que je vois de la verdure, il me semble que je ne suis plus seul ; elle m'amène d'ordinaire à rêver à ce que j'aime le plus. Oui, ma mère, des livres et de la verdure, voilà le secret de mon bonheur !
Les livres et la verdure, tel est bien le culte que Lanfrey a gardé toute sa vie. Lorsqu'il était entré au collège de Saint-Jean-de-Maurienne, il n'avait pas encore rompu avec les croyances maternelles acceptées non sans une certaine ferveur pendant toute son enfance ; c'est à un camarade qu'il confie les premiers doutes qui l'assaillent et les motifs pour lesquels il se déplaît si fort dans un lieu qui offrait trop peu de ressources à sa prodigieuse avidité de s'instruire et au besoin de tout discuter librement.
Mon cher S...
Mon Dieu ! que la vie est triste ici ! je songe à jna bonne mère, que je n'ai pas embrassée depuis longtemps, à mes livres, dont je suis séparé depuis longtemps aussi.
J'ai passé deux fois en revue la bibliothèque du collège. 11 n'y a plus rien de sérieux à lire, pas même les bonnes éditions complètes des grands auteurs classiques. J'ai lu et pris des notes sur tous les ouvrages philosophiques et historiques qu'elle renferme. 11 me faut une nourriture plus forte que la maigre pitance littéraire qu'on nous marchande ici. J'étouffe dans cette atmosphère béate et mystique.
Demain est un jour de communion générale. En attendant, je jette un regard distrait sur les camarades qui m'entourent. Malgré moi, mes yeux sont attirés vers le surveillant d'étude, un futur prêtre qui passe ici pour un petit saint. Sa pâle figure, qui a la blancheur de la cire, ses yeux constamment baissés, sa pose calme, timide, lui donnent une ressemblance parfaite avec le saint Louis de Gonzague que vous connaissez. Pour que l'illusion soit complète, il ne manque au tableau que la tête de mort et un lis dans ses frêles mains. Le pauvre camarade qu'on a élevé provisoirement à l'auguste fonction de surveillant est doux comme un agneau. Il a une attitude résignée et béate qui me ravit. Je suis sûr qu'il rêve au ciel en ce moment et qu'il se voit enlevé entre deux anges. Heureux jeune homme ! que j'envie ta foi ardente et sincère ! La mienne, hélas ! chancelle et le doute m'assaille. Ma raison s'incline, il est vrai, devant la pureté de la morale évangélique, mais elle se cabre à chaque instant, devant les dogmes et les mystères. Des mystères, et pourquoi?..
Oui, je voudrais pouvoir soulever un coin du voile, voir enfin derrière le rideau. Dieu n'est-il donc pas présent et visible à tous les yeux par les merveilles de la nature? N'est-il pas l'éternel et le tout-puissant?.. Que n'avons-nous tous deux, mon cher ami, la foi aveugle du charbonnier !
Obtenir de sa mère qu'elle lui permit d'aller compléter ses études à Paris, tel avait toujours été, depuis sa sortie du collège des jésuites, Tardent désir de Lanfrey. Mais les hésitations étaient grandes chez l'honnête bourgeoise de Chambéry. Elles ne lui paient pas uniquement inspirées par la crainte d'une cruelle séparation, ni par la mesquine préoccupation des dépenses plus considérables qu'il lui faudrait s'imposer. Il y avait déjà longtemps qu'elle s'était dit qu'aucun sacrifice ne lui coûterait pour assurer à ce fils, dont les aspirations la troublaient cependant un peu, une carrière conforme à ses goûts et aux facultés singulières qu'avec un mélange de fierté et d'appréhension elle discernait vaguement en lui. Des souffrances de son cœur et de la gêne matérielle de sa vie elle était portée d'avance à faire assez bon marché. Admirablement dévouée, riche seulement de tendresse, elle sentait qu'elle ne pouvait être généreuse qu'au prix des plus douloureuses privations. Mais des scrupules d'une nature plus intime suspendaient aussi sa résolution. Qu'adviendrait-il de son fds à Paris et quelle serait sur sa jeune âme innocente l'influence du séjour dans cette ville si redoutée des mères de province et dont le renom était particulièrement en discrédit dans la petite capitale de la Savoie ? C'est du jour où , après de longues perplexités et beau-
coup de déchirements, il arracha enfin le consentement de sa mère que date le développement de la vie intellectuelle et morale de Lanfrey. Elle commença pour lui plutôt que pour un autre, parce qu'il eut de bonne heure à en porter seul toute la responsabilité clairement entrevue et fermement acceptée.
Chez Lanfrey l'homme fait a beaucoup retenu des sentiments de l'enfant : une certaine ardeur naturelle, naïve et franche, l'excès de sévérité dans les jugements, l'impossibilité de taire ou seulement d'affaiblir l'expression de sa pensée, et ceUe confiance un peu présomptueuse en soi-même et dans sa destinée qui ne messied pas absolument aux jeunes gens, lorsqu'elle n'a point été démentie dans l'âge mûr, tandis que l'enfant possédait, par anticipation, certaines qualités, ou, si l'on veut, certains défauts qui ont influé sur sa carrière d'écrivain et d'homme politique. Dès sa seizième année, il était déjà replié sur lui-même et d'humeur naturellement solitaire, un peu hautain, avec des allures réservées et modestes, assez dédaigneux des avis, et même de la bonne opinion d'autrui. Ce n'est pas qu'il fût absorbé dans la contemplation de son individualité. Il n'y a jamais eu trace chez lui de cette disposition maladive qui consiste à analyser égoïstement ses moindres impressions, et à faire de soi-même le centre autour duquel le monde
entier gravite. Loin de là, personne n'a été plus entièrement possédé que lui par les préoccupations générales de son temps; personne ne s'est de meilleure heure et plus profondément passionné pour les grandes causes débattues de son vivant. Celle de la liberté fut la première qu'il ait embrassée pour ne la renier jamais, car il n'y avait d'égale à l'indépendance de son esprit que son inflexibilité. Elle a été incarnée en lui depuis le berceau jusqu'à la tombe. Elle faisait partie de son tempérament. Le culte intrépide qu'il lui a constamment voué ressort de tous ses écrits, de toutes ses actions, niais nulle part autant que dans les lettres écrites pendant son extrême jeunesse.
Ce qui donne une certaine grâce à la révélation intime des sentiments qui ont prématurément agité lame impressionnable deLanfrey, c'est qu'ils n'ont été que le prélude de ceux qui ont tourmenté sa vie entière. Nulle affectation ne dépare d'ailleurs, quoique volontairement ou non, la forme en soit touJQurs assez littéraire, ces confidences d'un fils à sa mère, et ces épanchements d'un ami avec ses camarades. Il ne s'agit pas ici de souvenirs rassemblés après coup avec plus ou moins de fidélité pour la plus grande gloire de celui qui les écrit ; la nature fière et discrète de Lanfrey répugnait extrêmement à la complaisante exhibition de sa propre personne, et il n'a jamais rien écrit sur lui-même.
Mais la correspondance qui est présentement sous mes yeux devant être prochainement publiée, je * me crois permis d'y puiser avec choix. Pour donner la clef d'un caractère, pour pénétrer sûrement et tr&6 avantdans ce forintérieur qui est tout l'homme, rien ne vaut les lettres échappées au courant de la plume sous la dictée de la préoccupation qui domine dans le moment et sous l'impression encore chaude des événements du jour. Autant que nous pourrons, nous laisserons donc Lanfrey nous raconter lui-même avec les détails de son existence d'écolier, l'histoire des pensées de toutes sortes qui l'assiégeaient alors et des passions politiques qui déjà grondaient au fond de son cœur.
Au moment où il quittait pour la première fois son fover natal afin d'entrer à Paris dans l'un de ces collèges sur les bancs duquel il avait tant souhaité d'aller s'asseoir, la pensée du jeune Lanfrey se reporte avec tristesse vers sa mère et avec regret vers les beaux sites auxquels il lui faut dire adieu. « Tu as l'imagination si ardente et le cœur si maternel, écrit-il à madame Lanfrey, que ta sollicitude t'aura sans doute montré ma route échelonnée d'une longue suite de catastrophes effrayantes et impossibles, — naufrages, explosion de chaudière, — déraillement, — éboulement, — attaques nocturnes. Rien de tout cela ! nous n'avons pas même
versé, bien que notre conducteur ait fait conscien-
cieusement tout ce qui était possible pour y arriver. Pas le moindre incident pour faire diversion à l'ennui. Un ciel morne et pluvieux; des paysages consternés et transis; des routes boueuses; des chevaux mélancoliques et des postillons enragés. Tout cela, ma bonne mère, n'était guère fait pour me guérir du mal du pays qui nous serre si affreusement le cœur au moment où les montagnes de la patrie s'effacent dans l'éloignement. Oh ! cher coin de terre ! à l'heure ou du pont du bateau je l'ai vu disparaître sans retour, il s'est fait en moi un déchirement pareil à celui que j'avais éprouvé en m' arrachant à ton étreinte maternelle. »
Mais ces impressions un peu douloureuses ne durent guère. Elles font bientôt place à des confidences pleines d'entrain sur ses occupations actuelles, sur les rêves dont il se berce pour l'avenir de sa carrière littéraire.
Paris, 28 janvier 1847.
... Gardez-vous bien, je vous prie, chère mère, de vous repentir du bien incalculable que vous m'avez fait en me mettant à Paris, et d'écouter les craintes que vous suggèrent votre sollicitude et votre inexpérience des choses qui sortent du cours ordinaire de la vie. Continuez de vous fier à moi comme vous l'avez fait jusqu'ici, et tout ira bien... Je crois que ce sont mes projets que vous me reprochez. Vous les trouvez trop ambitieux pour moi. D'abord, je vous ferai remarquer que, dans ce
siècle-ci où tout le monde peut prétendre à tout, ils n'ont rien d'exorbitant, et que tous les hommes qui sont aujourd'hui parvenus aux honneurs, à la gloire, au pouvoir, sont sorlis d'une condition aussi et plus obscure que la mienne. Je vous dirai, en outre, que ces projets ont bien quelque chose de légitime, puisque des hommes d'État, dont j'honore et je respecte infiniment le jugement, les ont reconnus comme tels. Du reste, pour vous consoler de m'avoir mis à Paris, j'ajouterai que je ne les ai point pris ici, mais je les ai eus dès l'instant où j'ai commencé à y voir clair. Vous avez donc à vous applaudir de votre décision, car toujours est-il que, si j'échoue, j'échouerai avec moins de honte que je l'eusse fait si je n'étais jamais venu ici. D'ailleurs je ne vois nullement que ces projets puissent être incompatibles avec votre repos, tant s'en faut. Au lieu de mener cette vie dissipée et furibonde comme tant d'autres la mènent à mon âge, je resterai auprès de vous bien paisible ; je me contenterai de peu ; je m'enterrerai dans mes études, puis, quand le jour de recueillir le fruit de tout cela sera venu, j'entrerai probablement dans une nouvelle période de ma vie plus grave, plus importante, plus mêlée aux événements, plus agitée, en un mot, je n'en doute pas ; mais enfin cette agitation, c'est la vie même. On n'est homme qu'à la condition de passer par là. S'il me vient des malheurs,, eh bien, je les supporterai. C'est pour l'exercer que Dieu nous a donné la force. Vous autres mères, si l'on vous croyait, on passerait sa vie au coin du feu dans un bon petit ménage, à manger, à boire et à dormir. Fort bien ! mais croyez-vous que l'homme ait été mis sur la terre pour cela? Non, il a été créé pour tendre sans cesse et par de vigoureux efforts vers la découverte de la vérité et vers sa propre amélioration. La vie n'est et ne doit
être qu'une lutte parce qu'elle est une épreuve. Mais le terrain est glissant et Ton fait bien des chutes. Qu'importe, pourvu qu'on accomplisse sa destinée !
Ces fières aspirations de son fils ne laissaient pas que d'inquiéter un peu madame Lanfrey ; elle fait toutefois effort pour les accepter. Les frais du séjour à Paris, c'est-à-dire le prix de la pension à l'institution Bellaguet où il était rentré, les dépenses nécessaires pour subvenir à ses études ont augmenté au delà de ses prévisions. Qu'à cela ne tienne ! Sa confiance et sa tendresse sont les plus fortes. Elle redoublera d'économie et prendra plutôt sur son nécessaire. Celui pour lequel elle s'impose tant de sacrifices les devine et lui en sait un gré infini. « Je vous ai toujours crue incapable dune faiblesse,. écrit Lanfrey à sa mère, mais je craignais cependant qu'à la longue le doute et le découragement ne vinssent à s'emparer de vous. Tant d'autres auraient succombé à votre place ! Mais vous n'avez pas voulu laisser inachevée cette œuvre de votre dévouement et de votre amour.
Dieu seul peut vous rendre tout cela ; moi je ne peux que vous aimer et vous le dire. Essayer de vous payer un jour votre affection en biens terrestres et misérables, ce serait me rendre indigne de vous... Vous avez compris, ma bonne mère, ce que je vous disais il y a quelque temps ; je ne veux
écrire que pour vous seule. » Et à votre tour, vous me dites maintenant :« N'écris que pour moi seule.» Ce mot seule me révèle bien des ennuis, des chagrins que vous avez dû éprouver cette année. Prenons patience, nous nous en consolerons ensemble. Oui, vous avez raison ; personne entre vous et moi. C'est là la première condition de la vraie amitié. Parlons à cœur ouvert, ainsi que cela doit être entre une mère et son fils, et il y aura encore de bien beaux jours pour nous. »
C'est bien, en effet, à cœur ouvert que, pendant les années 1846 et 1847 qu'il passe à Paris, Lanfrey entretient sa mère de ses études, et surtout de ses visées pour l'avenir ! Ses succès scolaires semblent importer assez peu au jeune écolier. Les lectures qu'il fait, tous les exercices d'esprit qu'il s'impose, tous les travaux d'érudition auxquels il se livre, paraissent n'avoir qu'un but encore éloigné, mais déjà précis dans sa pensée. Il parle de lui-même, il se juge, moins dans le présent qu'au point de vue de ce qu'il espère être capable de pouvoir faire un jour. Il se montre déjà préoccupé des « œuvres solides et durables, » qu'avant peu il lui sera donné de produire ; le tout entremêlé d'élans de tendresse pour sa mère, avec des retours d'enthousiasme et de regret pour ses chères montagnes de la Savoie, qu'il aperçoit toujours dans une lointaine perspective.
Si INTRODUCTION.
. . . Maintenant il me reste à jeter un regard en arrière sur cette année qui vient de s'écouler et à vous dire ce que j'en pense. Eh bien, je pense qu'elle a été aussi bonne pour moi qu'elle pouvait l'être. Il y a eu bien des tristes heures, il y eu même des mauvais jours et des moments de désespoir, mais à quoi bon vous dire cela, à vous, puisqu'en dépit des vents et des tempêtes, me voici sur le rivage, le front serein, le cœur plein d'espérances et le corps sans blessure? Que d'autres auraient fait naufrage à ma place ! J'ai eu des rudes combats à soutenir, mais c'est une âme de forte trempe que j'ai reçue de vous, ma chère mère. Intellectuellement j'ai fait de grands progrès sans qu'il y paraisse aux yeux de personne. Moralement je suis pur comme le jour où je vous ai quittée. Savez-vous que je suis d'une rare continence pour un jeune homme de dix-huit ans qui a vécu à Paris?... Il faut absolument que je finisse cette année à Paris, et j'y resterai quand je devrais y engloutir la moitié de mes ressources pour l'année prochaine. Il faut savoir sacrifier le présent à l'avenir et l'avenir de demain à celui d'aprèsdemain.
Les quatre ans qui suivront feront encore partie du temps des sacrifices, du temps des semailles, si je puis ainsi parler, puis après viendra le jour de la moisson ; si Dieu ne m'a pas maudit, il est impossible qu'il ne vienne pas. Pensez vous donc qu'avec un travail de quatre années et ce que je sais déjà, je ne pourrais pas faire une œuvre solide et durable? Quatre années, mais c'est une éternité quand on sait, quand on veut (oh ! quand on veut !) les bien employer. Que le bon Dieu me donne longue vie, longue force, et avant tout me conserve ma mère, je ne lui demande que celai oui, encore quatre années de sacrifice... je sens en moi un pressentiment, une voix
qui me crie : « Aie confiance. » Mais à quoi cela nous mènera-t-il au bout du compte? Si je réussis, — à avoir réussi ; si je ne réussis pas, à avoir espéré pendant quelques années, ce qui est inappréciable par le temps qui court où Ton ne sait plus ce que c'est que de vivre et d'espérer. Rien désormais dans Tordre des choses temporelles n'a le pouvoir de m'étonner ou de me faire perdre la tête. Je m'attends à tout. Je serais roi demain que cela ne me surprendrait pas plus que si j'étais réduit à aller bêcher de mes mains notre humble clos de Sainte- Glaire. Et cependant avec cela j'espère. Il va sans dire que je ne laisse pas trotter ma cervelle après toutes ces chimères qui ne sont plus de mode aujourd'hui, et qui auraient été tout au plus à leur place il y a soixante ans. Je me trouve assez modeste et assez désintéressé pour ne rien ambitionner des biens de la terre et surtout de ces gros biens-là. Cette modestie de goûts et ce calme que je conserve en présence de ma destinée, quelque douteuse et voilée qu'elle soit, je les dois à mes philosophiques contemplations et aux nombreuses épreuves que j'ai traversées. . . Il est temps que je sorte de cette vie factice et si pleine d'illusions pour entrer dans la vraie vie, dans la vie de la réalité. Je ne m'occupe en ce moment que de préparer mes examens de fin d'année. J'écarte toutes les occupations qui m'étaient si douces. Je ne fais pas un mot de philosophie parce que la philosophie de collège n'est qu'une chimère. Je remets à mon professeur un devoir tous les trois mois. Hier, je lui en ai remis un pour lequel il m'a porté aux nues, je le laisse faire*.» J'ai déjà marqué, pour ces vacances, tous les ouvrages que je dois lire, ou plutôt que je dois étudier à fond, car maintenant je ne lis plus un ouvrage, j'en prends la partie intime, la fleur, la chair ; j'en fais ma propre subs*
tance et je laisse le squelette... Dans les lettres que je \ous ai écrites cette année, il y aurait de quoi me faire passer pour un fou aux yeux de mille gens raisonnables. Quoique cela ne soit pas, cela pourrait être, et cela serait certainement parce que mes idées à moi sortent du cercle commun où tournent les yeux fermés des milliers de jeunes gens. Lorsque je \ais retourner dans mon pays, je m'attends bien à n'être plus compris de personne, pas même de quelques vieux amis. Au reste, cela m'est égal, et je m'y suis résigné depuis longtemps... Enfin que m'importe? Dans vingt-cinq jours, j'aurai ma mère; je ne veux qu'elle seule et je fais d de tout le reste. Oh ! les délicieux moments que je vais passer! Comme j'ai besoin de respirer cet air pur de la Savoie, de boire cette eau fraîche de nos fontaines, au lieu de l'eau alambiquée de Paris, de respirer les roses embaumées de notre jardin, de voir nos montagnes vertes et notre ciel bleu ! Notre bon lait chaud, notre pain bis et les fruits de notre Sainte- Claire, voilà ce que j'y vais chercher, et non pas des monuments, des musées, des palais, des théâtres. J'ai besoin de repos et de solitude, et c'est là que j'en trouverai ! Au lieu de ces études furibondes où mon imagination travaille autant que mon esprit, je pourrai vaquer là-bas à des études calmes et paisibles. J'ai déjà fait mon plan de travail littéraire pour ces vacances. Toute ma vie est organisée heure par heure jusqu'à ces promenades que je vous ferai faire rois fois par jour pour votre santé...
Avant de prendre son vol vers la Savoie et pendant qu'il prépare ses examens, Lanfrey a longtemps cherché à Paris une chambre qui lui con-
vint. [1 Ta enfin trouvée, et voici ce qu'il en écrit à sa mère :
. . . Elle est située sur un emplacement élevé, sain et spacieux. La rue est paisible et solitaire. On se croirait en province. Elle longe cette partie du Luxembourg qu'on appelle la petite Provence, à cause de ses airs coquets et champêtres, de la pureté de l'ait* qu'on y respire et des rayons du soleil dont on y jouit plus largement qu'ailleurs. C'est un aimable petit coin plein de bocages et de mystères, de fleurs, de gazouillements d'oiseaux. Les jeunes mères y mènent leurs bambins, et les étudiants leurs grisettes. Moi, je n'y mène rien du tout. J'y vais philosopher au soleil, un livre sous le bras.
Lorsque Lanfrey, ses examens passés, quitta Paris pour aller retrouver sa mère à Chambéry, tous ses projets dévie avaient été arrangés d'avance, comme nous venons de le voir dans sa correspondance, et il les mit à exécution tels qu'il les avait conçus. Nous ne rencontrons pas de lettres datées du court séjour qu'il fait en Savoie avant d'aller commencer ses études de droit à Grenoble, mais celles qu'il adressa plus tard à l'un de ses amis d'enfance témoigne de la fidélité avec laquelle il accomplit à la lettre son programme de sauvagerie misanthropique, de lectures assidues, de promenades solitaires dans la montagne, existence bien sombre pour un écolier de vingt ans, mais qui
semble pourtant avoir été quelque peu éclairée par i. 4
les rayons discrets d'un gracieux visage de jeune fille vaguement entrevue derrière les rideaux de sa . fenêtre!...
J'ai vécu en ermite comme tu l'as très bien deviné, vu que je ne connais plus personne dans mon pays et qu'on trouve que je fais le fier. J'ai été parfaitement heu- •■ reux pendant le premier mois avant d'avoir épuisé le petit cabinet de lecture de la ville, et parce que j'avais un véritable besoin de la vue des montagnes. Je partais tous les matins avec un volume dans ma poche, et j'allais m'asseoir à un endroit que je te montrerai lorsque tu feras ton voyage en Suisse. Au bout d'un mois, m'apercevant que j'avais un air de conspirateur et que j'étais rassasié de romans et de poésie pour longtemps, je suis devenu plus casanier. Alors ont commencé mes longs ennuis. Pour me distraire, je me suis mis à regarder la plus jolie fille de Ghambéry, qui demeurait en face de chez moi et qui ne demandait pas mieux. Cette petite était réellement très belle. Pendant trente-cinq nuits j'ai vu ses deux grands yeux noirs ouverts en face de moi (en rêve bien entendu) ; au bout de ce temps, elle a été demandée en mariage par un grand garçon qui a dix mille francs de rente. Ce que voyant, je me suis retourné d'un autre côté, je n'y ai plus pensé, et sa blanche figure n'a plus reparu derrière le petit rideau ■ . »
Lanfrey semble s'être d'abord beaucoup plu à Grenoble, « dans cette ville si riante avec ses toits rouges, ses grisettes, ses environs charmants, sa
1» Lettre à un ami, 25 novembre 1847.
double ceinture de remparts et de montagnes blanches de neige pendant la moitié de Tannée. » Il y occupe au premier étage une petite chambre à trois fenêtres avec balcon, la plus jolie de toute la ville. « A part des heures que je passe au cours, ce qui m'arrive assez rarement, c'est là, écrit-il, que je passe presque toutes mes journées enfermé à clef avec mes bûches de bois et mes chers bouquins... Car il faut que je me recueille et me discipline quelque temps avant d'entrer dans cette lice où il faut combattre pour vivre, vaincre pour n'être pas vaincu, et tuer pour ne pas être tué. A Paris, je serais trop dissipé par la vie extérieure. »
A coup sûr, les agitations qui marquèrent en France la fin de l'année 1847 ne laissèrent pas Lanfrey indifférent. Mais ses regards n'étaient pas exclusivement tournés de ce côté. La politique était bien loin de l'avoir absorbé. S'il avait déjà les opinions républicaines d'une notable partie des jeunes gens de cette époque, ces opinions lui plaisaient plutôt par leur côté esthétique. En sa qualité de sujet savoyard du roi du Piémont, il se sentait assez désintéressé dans les luttes qui partageaient alors les Français en deux camps opposés. Y! Histoire des Girondins par M. de Lamartine, ce livre dont l'apparition a beaucoup contribué à échauffer l'ardeur révolutionnaire de la génération à laquelle s'adressait l'auteur, l'avait tellement
charmé qu'il l'avait apporté avec lui en Savoie pour le lire à sa mère. Mais c'était surtout le brillant éclat do la forme littéraire qui avait eu le don de parler à son imagination. Empêché par son séjour i\ Grenoble d'assister, au mois de janvier 1848, au banquet do la jeunesse des écoles, il regrette assurément de n'avoir pas l'occasion de « protester à sa manière contre un gouvernement, dont il est, dit-il, excédé. » Ce qui le contrarie surtout, c'est d'être privé de la satisfaction d'entendre les trois ou quatre hommes illustres qui devront y prendre la parole ; car sur cette sorte de manifestation et sur ceux qui y prennent part, du moins en province, il est enclin à porter un jugement remarquablement sévère pour cette époque et pour son ûge. « Je ne te cèlerai point, écVit-il à son ami, que j'abhorre le genre banquet; je le tolère et je le subis comme une nécessité parce qu'il est à peu près la seule manière de manifester ses opinions coram populo, mais il est loin d'avoir mes sympathies. De tous les charlatans et de tous les déclamateurs, les charlatans et déclamateurs démocratiques sont de beaucoup les plus terribles. Je hais les factieux, ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas les grands révolutionnaires. J'appelle factieux ces êtres sans dignité qui, sans avoir seulement raisonné leurs convictions, font de l'opposition entre la poire et le fromage au milieu des fumées
du vin, et qui n'injurient que parce qu'ils peuvent injurier sans danger. Ils ont en général de grosses faces réjouies qui jurent avec leurs sombres discours, et sont les ennemis personnels de M. le maire, de M. le préfet, ou de M. le député qui ont refusé de pousser leurs fils. Voilà les gens qui peu- ' plent les banquets (en province). Aussi le peuple est-il très sceptique à leur endroit, et ce n'est pas sans ironie qu'il voit défiler la procession de ces messieurs 1 . »
La nouvelle de la révolution de février ne provoqua chez Lanfrey aucun enthousiasme. Il est surtout frappé par le spectacle choquant de ces brusques changements de régime. Les émeutiers lui inspirent grande répugnance. « C'est une triste chose qu'une révojution en province. Écoutez plutôt: vendredi matin, on entend résonner dans la rue une vieille trompette enrouée. On se rassemble et on lit une affiche ainsi conçue: «Dépêche « télégraphique. M. Odilon Barrot nous informe « que le roi abdique et que madame la duchesse « d'Orléans est régente. Un nouveau ministère se « forme. » Tout le monde crie : « Vive la régence! « A bas Guizot! » Le soir, illumination générale. Le lendemain, à la même heure, la même trompette se fait entendre et on lit sur l'affiche : « Le