‹ Correspondance politique, 1835-1840Chapitre 6 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

Alger, mars mi).

Mon cher xuh

? irons-nous jusque-là? C'est bien pî-oi'que jamais, alors, vos amis doivent se rapprocher, et se rattacher à l'homme qui .pourra "foire* une véritable et utile opposition. Si je voulais faire un calembourg, je dirais que la révolution a commencé par le tiers et qu'elle doit finir avec le Tbiers; on nepouvait ni commencer plus bas, ni finir en allant plus loin. M. Thie» aura la majorité, peut-être une assez' imposante majorité, niais l'avenir et la force seront dans une petite fraction de la minorité, fraction qui grossira vite et qui sera d'autant plus forte, qu'elle ne sera ni au service dn tournai du Débats, ni au service du mi, ni au service de la république ou d'Henri V, c'est dire qû'elle n'existe pas encore ni dans la chambre, ni dans<te presse.

M. Thiere aura beau faire delà fanfare patriotique, il ne devieadra jamais populaire. Le duc d'Orléans le serait, s'il voulait s'en donner

la peuie, et s'il ne craiguait pas, en faisant c** 4111! faut pour cela, d'affliger ou d'effrayer son père. Il est môme déjà un peu tard, parce qu'on attribuerait ses efforts dans cette direction à la crainte, et non à un sentiment véritablement populaire. ^ prince devait s'opposer hautement à la loi Nemours . il ne l'a pas fait ; là était sa ligne de devoir lilial, comme de devoir et même d'habilité politiques; désapprouver sou père, c'èïuil lui Éain* un rempart solide de sa propre personne. Hoinprt» avec, le partit la cour, et pourtant ne pouvoir être pris pour un républicain ou pour un carliste, n'est-ce donc pas une bonne manière, pour qui veut être un jour roi , d'appeler à lui tout co qui seul l'avenir, tout ce qui, cherchant vainement sa place dans le présent, y porte le trouble?

De même, si le roi cousent à subir M. Thiers, que le duc d'Orléans respectueusement s'éloigne ; son isolement le mettra bientôt plus en vue, et lui fera plus d'amis, que toutes les grâces dont il dispose aujourd'hui. En effet, subir M. Thiers, c'est pour la royauté un mal aussi grand que la loi Nemours. Louis-Philippe s'est honoré du nom de roi-citoyen ; cette double nature le fait agir et penser en roi pour sa famille, en même temps qu'il doit agir et penser en citoyen pour son pays. Sollicité par ces deux devoirs, le roi peut difficilement éviter des fautes auxquelles le prince doit s'abstenir de prendre pari, et qu'il devrait avoir le courage de déplorer hautement.

Songe* que les progrès de ce qu'on nomme la réforme ^fcfctdrale signalent combien d'hemmes, pour un motif ou pour un aufce, sont dégoûtés de la forme de gouvernement dont nous ayons le bonheur de jouir. r . +t % * *2 ^*

Le temps presse, l'héritage du prince se grossit chaque jour d'immenses questions qu'il ne faut pas laisser encombrer de difficultés nouvelles; Alger, 1'Ojient» en voila bien a»ez pour de fbrtesépauias; le prince y succomberait, si l'on ne met pas un terme à Xanatchie politique qui nous ronge à l'intérieur, en donnant satisfaction té^Ujue aux besoins réels qui l'ont fait nattre et qui l'alimentent.

Puisque je viens de parler de la loi Nemours, terminons cette lettre par une autre question de, famille. ' » . % >

La famiHe d'Orléans est certainement dans une excellente position pour aider puissamment la transition politique de la . lamine féodale

«lu pas**, copiée si servilement par Napoléon, à la famille industrielle de l'avenir. Quoique les trois princes ou princesses qui se sont mariés aient suivi sur ce point la modo antique, déjà ils ont fait un double accroc au mariage catholique, et ont consacré ainsi la toléra»™ religieuse, dogme si admirablement transitoire do notre époque. Mais ils ont conservé dans ces unions los traditions politiques de leurs ancêtres; ils se sont soumis. aux préjugés des castes princières, préjugés autrefois très favorables, aujourd'hui plus dangereux qu'utiles a l'union des peuples. Bans ces trois mariages, deux sont* tout au plus insignifians ; un seul, celui du roi des Belges, est de quelque importance, encore estree une question de savoir si cotte union sera profitable, en définitive, à la France et à la Belgique.

Est-ee qu'il ne serait pas temps , pour cette famille , dont presque tous les membres sont animés d'un sincère désir de noble et bonne popularité, est-ce qu'il no serait pas temps, dis-je, de tenter, en fait de mariage, quelque chose d'analogue à l'entrée des princes au collège, quelle chose de populaire, politiquement et moralement, quelque chose qui sorte évidemment du cœur et qui ne soit ni conventionnel, ni diplomatique? Il me semble que ce serait encore là un bon et noble moyen d'en finir avec le duc de Bordeaux et même avec les répubucaùis, car alors la monarchie de 1830 ressemblerait beaucoup à la meilleure des républiques.

POUTIN E (iÉNÉRUK

Alger, février lS*.

Mo* CHER A*I>

Le billet que vous a écrit Lamartine n'est pas bon et n'est pas juste. Ce n'est pas du tout parce qu'il n'a point de place h donner qu'on repousse ses idées, mais c'est parce qu'on repousse ses idées qu'il n'a pas de place à donner et qu'il n'en a pas pour lui-même. L'erreur lient à ce qu'il s'imagine qu'être député c'est avoir une place, et que c'est sa place; ce n'est une place pour personne; c'est tout au plus un lieu pour plusieurs, mais ce n'est surtout pas la place de Lamartine. Pour lui, c'est tout au plus un corridor ou un escalier, et les grands hommes ne se tiennent pas là. Autrefois il y avait l'œil de bœuf, aujourd'hui il y a la chambre ou antichambre. On va y faire sa cour au pouvoir; fort bien! mais c'est pour le prendre et non pour le regarder passer. Racine, Corneille ou Molière allaient, il est vrai, le voir passer et ne songeaient pas à le prendre; mal est arrivé a l'un d'eux, pourlui avoir dit autre chose que poésie;

mais aujourd'hui c'est être trop modeste que de se réduire au rôle de tapissier du Roi-parlement, ou d'historiographe dé la France constitutionnelle.

Je vous l'ai déjà dit, Lamartine orne, décore, illustre la chambre; sans lui il n'y aurait, dans ce grand paridir, pas ombre d'art, de poésie, d'idéal; mais ce n'est pas cela que Lamartine a voulu en entrant a la chambre ; il n'a pas voulu en être le décorateur et le rapsode. Il a fait deux parts de sa vie, et il a prétendu laisser chez lui sa poésie et apporter chez eux sa politique; or," c'est précisément parce qu'il a voulu se couper en deux, ce qui est impossible, que sa position n'est pas nette, et qu'il n'est plus poète chez lui, m politique chez eux. La vie de Lamartine est et doit ' être celle du politiquepoète; cela ne fait qu'un nom, qu'une vie, qu'un homme; tous les srands hommes sont ainsi revêtus de ce double caractère, chez eux comme sur la place publique. Faire Jocehjn d'une part, et de l'auire remuer les destinées du grand monde, è propos de l'Orient, c'est se condamner à faire dé la pohtique dans Jocelyn et de la poésie à la chambre. Une seule et même œuvré doit s'emparer de tout l'homme, car c'est un seul Dieu qui le meut; le Polythéisme ne va pas aux grandes âmes, elles ne supportent que le culte de l'Universel, ou celui duplus idolâtre fétichisme.

Tenez, jamais vers no m'ont fait pleurer autant que cette sublime plainte du père désolé, en Syrie. Et pourtant j'ai fermé violemment le fttre,il m'a faitmal. J'aurais voulu que,' pour un siècle, il fût scellé ; que ce fût un testament du père, cacheté, enveloppé, avec ordre «le u ouvrir que sur sa cendre froide.

Le livre! h livre!! ô poètes, combien vous êtes malheureux, qu'il ue Caille pas des siècles pour graver sur le marbre et l'airain vos passions, vos amours, votre vie l les hommes ne peuvent-ils pas attendre un peu ces grands élans de votre âme ? et vous, qui vous presse donc d'introduire la foule, dans le mystère de votre vie ? Eh bien ! la politique de Lamartine, ses plus nobles, ses plus grandes idées, les formes si élevées qu'il donne souvent à sa pensée, sa belle tête que je vois d'ici, son organe que j'entends, sa pose que j'admire, tout cela me fait mal à la chambre, comme sou admirable douleur m'a fait mal dans un livre. Presse et tribune, double voix du siècle, ton-

tes dey x incapables do prononcer le nom tic Dieu» vous êtes toutes deux condamnées à une mort et à une transfiguration prochaines; soyez les mnivhepieds du génie et qu'il vous foule de su parole, vous êtes condamnées !

Parlons plus froidement; la réforme électorale (c est encore un peu chaud , marche rapidement; dans les formes et les limites qu'on lui donne, elle est passablement ridicule ; mais enfin, tout le monde, sauf Dupin qui ne dit , comme à l'ordinaire, ni oui, ni non, tout tu monde convient qu'il y a quelque chose à faire. Ceci est un grand mot, dont je rends grâce au ministre de tous les innombrables cuites. La marmite représentative, comme tfcail Paul-Louis, n'est doue pas très loin d'être renversée, et, comme disait un autre vigneron de nos amis, l'omelette va se retourner. Nous ne sommes en France ni des réformateurs ni des réformés ; nous aimons les habits neufs, et au moindre trou nous m' voulons pas recoudre ; la réforme électorale me paraît doue synonyme de mise au rebut du système parlementaire; c'est l'héritage que Louis- PWMppe laissera à son successeur, quel qu'il soit, comme les parlemens ont été l'héritage de Louis XVI; seulement Louis XVI, quoiqu averti, dit-on, par Louis XV lui-même, n'était pas préparé. Le duc d'Orléans pourrait être préparé; là est pour moi le nœud de la politique française, et, par contre coup inévitable, de la politique âv monde.

Ne prenez pas cela pour une prophétie révolutionnaire; dans ma pensée, dans mon espoir, elle est révolutionnaire.

Tous les hommes qui pressentent les destinées humaines doivent avoir les yeux fixés soit sur les obstacles l<s plus grands, soil sur les aides les plus utiles, or, dans les momens décisifs, ces obstacles ou ces aides se rencontrent très près de la scène. Sans douté Napoléon était loin du trône impérial, quand Louis XVI était sur l'échal'aud, mais il en était près au 18 brumaire; sous l'empire, Louis-Philippe était loin de songer à modifier par le juste milieu le gouvernement 9e la branche aînée, mais il on était près eu 18:10; déjà en 1820, et même en 1815, ii était en vue. Aujourd'hui le duc d'Orléans, ou Henri V, ou bien la République , il faut choisir, le temps presse. \\e< ||,.|iri V nu la République, révolution certaine;

avec le duc d'Orléans, évolution possible, et je m'explique sur ces deux mots..

Le principal effet d'une révolution républicaine, serait de détruire ; la révolution carliste en aurait deux, détruire et essayer encore du vieux ; l'évolution à faire consiste bien à détruire une quantité de vieilleries, à commencer par plusieurs lictions constitutionntitteSj et une quantité de roueries parlementaires, mais pour faire du neuf ou du moins en montrer le dfsm:. Je défie de citer, parmi les hommes en vue,' un seul qui s'annonce comme plus <lè*ireux que le duc d'Orléans, d'adopter des idées neuves en politique et cela précisément parce que sa position le met en ■lehors,à peu près, dece qu'on nomme la politique, et aussi haut que possible au-dessus d'elle, de manière à lui faire sentir tous les vices de cette politique. Je n'ai jamais entendu parler des affinités de M . Thiers, de M. Guizot, ni de M. Molé lui-même, avec le duc d'Orléans; c'est une preuve pour moi que tous ces hommes n'ont pas la vie plus longue que Louis-Philippe. Le premier homme politique qui sera signalé comme l'homme du duc d'Orléans, pour cette initiative d'améliorations populaires, me paraîtra s'être assuré l'avenir, tandis que celui qui passera son temps à respirer l'encens frelaté des journaux, à rechercher les triomphes vaniteux de la tribune, sera, à mes yeux, un véritable voltigeur du pa>sé.

Je sais bien que le bon peuple dirait, si je lui lançais toutes ees l ÉMil é o à la face: «mais vous ne parlez (pie de quelques hommes, que tfjm KoHiiBe ; vous faites rouler toute l'humanité sur un seul homme; moi, peuple, ne suis-je émut rien? » Bon peuple, répondrai>-je, quand vous avez été maître, vo«$ n'avez jamais su encore i e «jue vous «leviez faire «le votre multiple souveraineté. Par exemple, quand vous avez conquis votre aapgUuite royauté, en 93, com- \u<> \on> ne saviez qu'en faire, vous vouées bien vîte laisséengourdir par un directoire Koberl-Ma< -aire, et, bientôt après, une bonne épee a brisé votre couronne et vous a rondement détrôné. En 1830, xhin.ivz voulu recommencer, niais vous étiez encore ignorant de • B qu'il fallait faire; aussi, passez-moi le mot, on vous a floué lestentent. Si vous recommenciez aujourd'hui à jouer au roi détrôné, ;.ivnez-v-$arde, votre couronne conquise vous serait encore osca-

motée. Pourquoi? D'abord, parcequcvous no savez pas oncorecè que vous feriez do la royauté, si vous la preniez; ensuite parce que vous no suivez, comme chefs- de ûle, dans vos révolutions, que des hommes très sii vans dans l'art de la destruction, très igriorans quand il faudrait construire. C'est par cette raison qu'il me paraît fort important pour vous, d'examiner d'avance ce que vous foriez si votre cause triomphait, et de vous habituer à chercher l'homme ou les hommes qui pourront le mieux consolider votre triomphe, le rendre permanent, et empêcher qu'il ne soit encore une fois escamoté.

Or, que voulez-vous, cher peuple ? que votre atelier soit bien organisé? cherchez donc quels sont les hommes qui peuvent le mieux vous aider, vîte et bien, à cette organisation; quant à moi, je crois que le duc d'Orléans est un de ces hommes, et il me semble mieux placé que bien d'autres pour travailler, dès à présent, à préparer cette organisation ; voila pourquoi je m'intéresse beaucoup à lui, voilà aussi pourquoi j'aime beaucoup Lamartine: j'espère en eux pour sauver la France, en améliorant le sort du peuple, en f aidant à organiser son atelier.

Passons à un autre sujet :

Nous touchons à une crise qui établira entre les ministres futurs et les ministres actuels une différence plus grande mille fois que celle qui existe entre les ministres actuels, et ceux de la Restauration. Les ministres actuels, qui sont peu de chose, sont aux ministees futurs, qui seront beaucoup, ce que ceux de l'Empire, qui n'étaient presque rien, étaient à ceux de la Restauration, qui étaient quelque chose. Sous l'Empire, les hommes forts étaient maréchaux, militaires; pendant la Restauration, les hommes forts étaient jésuites ou journalistes ; aujourd'hui, les hommes vraiment forts sont je ne sais quoi et je ne sais où, ils sont inconnus; et demain, ceux qui passent pour forts aujourd'hui ne seront rien du tout. Los ministres futurs auront pour première tâche d'employer des hommes vraiment forts, et non dos bavards, des Robert-Macaire. *

Os diverses propositions ne vous paraîtront peut-être pas très claires, je vais tacher d'y porter la lumière. # ^?

Tous nos ministres se croiraient .bien heureux s'ils pouvaient museler la presse et renverser la tribune; mais, pour pareille œuvre, il

faut autre chose que (les baïonnettes, Charles X l'a prouvé; il faut autre chose que des amies de destruction, Napoléon n'en manquait pas et il n'a pu faire taire ni M. Laine ni Mme de Staël; il faut avoir dans sa besace de quoi lier les œurs, les têtes et les bras, r'esl-à -dire une passion, un bul, une œuvre, voulus de Dieu, appelés par le> hommes; il faut (pie toutes les institutions sociales, etparconséquent tous les instituteurs sociaux ou ministres, aient un but direct, immédiat, l'amélioration delà condition morale, physique et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, pan e que c'esi le seul. moyen de donnera la classe la moins nombreuse et la moins pauvre, la sécurité et le bien-être dont elle est si avide.

Ah! si les ministres actuels avaient un pareil but, si leurs gicles portaient l'empreinte de cet irrésistible besoin d'améliorer le sort du peuple, alors ils ne redouteraient ni la presse ni la tribune, ni les écrivains ni les parleurs; soyez en silr , ils aimeraient au contraire à les lire, à les entendre, car ceux-ci deviendraient leur appui, et ( hanteraient le mérite et la gloire de (-es hommes d'Ktat quiaunuenl ainsi assuré la prospérité de toutes les « lasses, la prospérité du bourgeois comme celle du travailleur.

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POLITIQUE CtRtlUP,

Constantin*», mai 1840.

Mo* cirai ami,

D'après ce que vous me dites, il paraît que je me suis mal exprimé ou que vous m'avez mal compris, quand je vous ai parlé de la position de Lamartine. Il ne s'agit pas d'abandonner le champ de bataille (fort bien nommé ainsi), et les soldats dont il commence à gagner la confiance ; il ne s'agit pas surtout de les quitter en dégoûté et, pour ainsi dire, en peureux; je ne conseillerais cela h personne, sauf peut- Être à un Talleyrand, s'il fallait des Tallcyrand aujourd'hui ; mais je n'ai certainement pas eu cette idée pour Lamartine. Voici, sous une nouvelle forme, ce que je voulais dire :

Liberté, ordre public, devise du temps actuel, est une bien belle formule ; mais comme personne n'est d'accord sur la valeur de ces mots, et que les partisans de l'un font peur à ceux de l'autre, il en résulte que les hommes, dits de la liberté, quand ils sont au pouvoir, sont obligés de faire ce qu'on nomme encore de l'ordre, et qu'au

contraire ceux de l'ordre sont les seuls qui peuvent taire de la liberté. Voyez l'Angleterre depuis un sièle, et la France maintenant.

Par conséquent, les 221 ont un avenir auquel ils ne s'attendent pas, mais que leurs chefs de file doivent prévoir, préparer et hâter. Ce sont eux , c'est-à-dire ce sont des hommes animés de l'esprit régnant dans ce parti, qui feront, non pas ce que M. Barrot et M. Arago voulent faire, mais ce que plusieurs les croient, fort mal à propos, capables de faire. Ce sont eux, en un mot, qui seront obligés d'améliorer réellement le sort du peuple.

Périer, le libéral de la restauration, M. Thiers, le rédacteur du National, ont mis des baïonnettes au bout de leurs doigts, quand ils ont été au pouvoir; MM. les 221 peuvent être certains qu'un moment viendra où ils feront plus que ne peuvent même rêver aujourd'hui nos politiques sans-culottes. Pour cela il n'y a qu'à attendre un peu ; les coalitioiinistcs qui penchent gracieusement la tête à gauche, ne tarderont pas à voir des événemens qui la leur feront redresser. Alors il faudra être en mesure d'aborder rondement les véritables intérêts populaires, que les radicaux méconnaissent complètement et que les 221 ignorent.

Lamartine, malgré son vif amour de la gloire, n'a pas encore, faute d'exercice, la fibre populaire aussi vigoureuse que sa noble fibre royale. Ces deux élémens de la vie des prophètes géans, peuple et roi à la fois, ne sont pas encore assez égaux en valeur pour être religieusement unis en lui; en un mot, il n'est pas encore assez peuple pour comprendre et dire ce que Dieu veut pour le peuple; mais, je l'espère, lorsque le moment sera venu, il sera prêt; les grands hommes s'illuminent promptement, et leur inspiration est quelquefois si merveilleuse qu'elle ne peut avoir d'autre nom que celui do révélation.

De tout ceci, il résulte que Lamartine aurait grand tort de ne pas chercher à conserver son influence sur les hommes qui sont destinés, à leur insu, à remplir cette belle tâche ; toute la question est donc de savoir comment accroître cette influence, si bien méritée.

Je me tromperais beaucoup si Lamartine ne sent pas déjà que lui H les 221 doivent changer de batterie, et qu'ils ne doivent plus se jHJser comme les défenseurs de l'ordre, ce qui est presque trop con-

— un —

venu, mais comme les seuls hommes qui comprennent le* véritables bemins populaires , comme les seuls qui puissent y satisfaire. C'est en effet la meilleure arme à employer contre le' tiers-parti, qui ne pourra rien faire dans cette direction, malgré se.s promesses; el c'est aussi un puissant moyen d'éducation et d'élévation pour les soldais dont parle Lamartine, et qu'il ne veut pas abandonner. Il faut, je le répète, que les 221 acquièrent la conscience que celle tâche leur revient, et ils se mottrouten mesure de la remplir avec connaissance de cause, lorsque le temps sera venu.

Je dis plus ; pour le but h atteindre, il est tout à fait inutile de s'inquiéter si les 221 savent parfaitement, aujourd'hui, ce qu'il faillira faire dans celte direction populaire, lorsque leur reviendra Je pouvoir. Ce serait même plus nuisible qu'utile d'arrêter prémalu rémeut leur pensée sur ce point. Les hommes politiques, en général, ne sont pas théoriciens, et leur habitude des affaires leur fait découvrir, en leur temps, les mesures à prendre, pourvu qu'ils soient entraînés par un sentiment bien net.

C'est donc ce sentiment qu'il s'agit d'éveiller, et de développer en eux, et je suis certain qu'ils sont tout prêts à le recevoir, nott-seulenient parce qu'il ra autant de véritable amour du peuple de ce côté que de l'autre, mais parce que les 221 savent bien que toute mesure populaire qui ne viendrait pas d'eux serait un acheminement inévitable vers la république. Et voilà pourquoi la position du duc d'Orléans, politiquement nulle jusqu'ici, me parait devoirprendre caractère ; car ce prince qui , eu sa qualité d'héritier du trône, représente plus l'avenir que l'époque actuelle, n'a qu'à manifester cette pensée populaire, pour servir de drapeau à l'évolution préparatoire et toute pacifique qui délivrerait le trône où il doit s'asseoir d'obstacles bientôt insurmontables , s'il ne s'occupait pas, dès à préseul, de les détruire. ^

L u acte du duc d'Orléans, une parole de Lamartine, voilà ce qu'il faut. Que Lamartine sollicite l'acte, et il aura accompli double tâche, mérité double gloire.

Heureuse la France, si ces deux hommes sont marqués du doigt •le Dieu pour une œuvre commune!

Je ne sais dans quelle circonstance vous m'avez dit : Lamartine

sera uu jour ministre des relations extérieures. Votre prophétie n'est peut être pas parfaitement exacte, parce que dans le temps où Lamartine fera de la vraie politique, il devra faire aussi de la vraie poésie ; c'est-à-dire qu'il devra inspirer les chefs des peuples directement, non par l'intermédiaire de 'ours ambassadeurs, je me le figure mieux près de la reine Victoria r. prè de l'empereur de Russie, ou bien à Rome qui sera bientôt un curieux tnéâtre, ou à Vienne, pour en finir avec Henri V, ou bien à Constantinople, pour y faire concorder le Coran et l'Evangile, qu'entouré dans son cabinet, à Paris, de diplomates venant faire leur éducation près de lui ; mais c'est égal, quoiqu'il arrive, le duc d'Orléans dût-il mourir demain malheureusement d'une fluxion de poitrine, ou glorieusement d'une balle arabe, je dis qu'aujourd'hui on fait bien de lui témoigner qu'on a espoir en lui, si Dieu lui prête vie; il le mérite, et c'est d'ailleurs la meilleure disposition d'esprit et de cœur pour découvrir et préparer ce qui doit être fait en ce moment. Fonder son espoir surla tribune, comme les Guizot et les Thiers; sur Louis-Philippe, comme les ventrus; sur la presse, comme les Garnier-Pagès ; sur Henri V, comme les ultras, c'est s'appuyer sur des planches usées, brisées ou même pourries.

C'est vous dire que je n'adopte pas du tout l'idée de publier quoique ce soit de moi. Je suis en ce moment sons terre ; on m'y a mis et je dois y rester encore; je dois me borner h faire en sorte qu'un très petit nombre d'individus, tout h fait hors ligne, sachent que je ne suis pas mort dans mon trou, et (pie ma terre m'est assez légère pour pouvoir la secouer facilement, si cela est nécessaire.

rOMUQLE GÉNÉRALE.

Constanliiie, mai et juin 18W.

Mo> CHER AMI,

Depuis ma dernière letlre, j'ai lu les journaux ; trois rhoacs m'ont frappe et toutes les trois peuvent se ramener à une seule : 1° La conversion des rentes ; 2° L'avis de la commission sur l'Algérie ;

3° Le ton et môme le fond des discours de M. Thiers à la Chambre dos pairs. C'est à ce dernier sujet que je vais ramener les deux autres.

M. Thiers a dit avec raison : « lorsque le 12 mai a paru trop pencher à droite, il y a eu réaction vers la gauche ; si nous penchions trop vers la gauche, il y aurait réaction vers la droite ; personne ne veut aujourd'hui risquer de grandes expériences. » Voici pour le fond ; quant à la forme, il a été envers la pairie d'uno politesse excessive, demandant pardon même de l'emploi des mots les plus usuels de la langue parlementaire.

Indépendamment de toute autre raison, je commuerais de ceci ce

que je vous ai déjà écrit» savoir : que la Chambre de* {«s |n» urràiï bien, par réaction, essayer de ramener vers elle le mouvement politique qui, depuis deux ans surtout, se porte d'une manière ewérée vers la Chambre des dépotés. El comme *econde co&wquence, je prévois à la Chambre des pairs deux votes contraires à cpui qu'on aura probablement chez les députés, pour la conversion et pour l'Algérie.

Ce système de bascule qui est notre vie depuis 1814, a eu certainement de grands avantages, mais on ne petit pas se oWmuler qu'il use considérablement les rouages, et que s'il retarde qu^kju^ mouvenions brusques, il oblige, de temps à autre, à de grands renouvellemensde la machine, comme l'invasion de 1815, comme le retour de l'île d'Elbe, comme 1830, romme VimUment diplomatique de 1840 et ses suites. C'est sur ce dernier tait que je suis bien aise de fixer votre attention.

M. Thiers n'effraie pas autant l'Europe que Napoléon, c'est tout simple, il a, je crois, deux pouces de moins; mais évidemment, malgré ses prétentions diplomatiques, U ne lui sera pas donné de nous sortir de l'isolement actuel; son avènement au pouvoir est même uu >igne qui correspond on ne peut mieux à cet isolement

Certes, à un point de vue très général et très philanthropique, en considérant ce que l'Europe tout entière, ce que le monde même peut gagner à cet isolement de la France, il serait possible d'y trouver des compensations, analogues à celles qu'on a pu se donner en 1815, en se dépouillant un moment de sa qualité de Français. A cette époque, les peuples européens, ayant acquis tout ce que Napoléon avait pu leur' donner de la vie française, se sont révoltés contre loi. De même, aujourd'hui, la révolution de 1830 a donné à l'Europe ( beaucoup par M. Thiers, c'est une justice à loi rendre) tout ce qu'elle pouvait lui donner. La Belgique, l'Espagne, l'Italie,, la Pologne même, j'en suis convaincu, et aussi la Grèce, l'Egypte et 'la Turquie, 1* Amérique méme^ ont reçu de 1830 tout ce que 1830 pouvait donner de bon, comme en 1814 le monde avait reçu par Napoléon tout ce que la révolution de 1789; pouvait lui donner, de bon ; c'est par la force quo Napoléon avait donné, c'est par elle qu'il, a été repoussé; c'est par le terre à terre du statu quo et du chacun

chez soi que 1830 a agi, et 1830 va rester chez lui, in statu quo, terre à terre, c'est très naturel.

Vouloir agir sur l'Europe me paraît donc aussi puéril, aujourd'hui, que l'aurait été, en 1815, le rôve d'un grognard qui aurait voulu re^ reprendre Moscou. Malgré cela nous aurons un Waterloo diplomatique, comme nous avons eu un Waterloo militaire ; Mi Thicrs a tait entendre qu'il cherchait une nouvelle alliance pour la substituer à eelle de l'Angleterre; il aura un pied de ne», et l' Autriche le jouera bien plus facilement encore qu'elle n'a joué son gendre Napoléon ; et quelque Blucher prussien taillera en pièces M. Cousin.

C'est qu'il y a, en effet, dans la politique extérieure de la France, pour la grande question on se débat actuellement la diplomatie, uno condition générale de défaite sur tous les points. M. Thiers veut, comme Napoléon (et malheureusement l'opinion publique est en T core conforme à la pensée de M. Thiers, comme elle soutenait encore Napoléon après Moscou même), maîtriser les événemens, contrairement a leurs tendances naturelles. Il convient, et tout le monde convient avec lui, que la tendance naturelle des Russes est 4e preV dominer à Gonstantmople, et que la tendance naturelle des Anglais est de prédominer à Suez et en Syrie ; et il en conclut qu'il faut s'opposer aux Russes à Constantinople et s'opposer aux Anglais à Alexandrie , résister à l'extérieur comme, M. Guizot à l'intérieur. Cette politique toute négative manque complètement (l'élémens de succès. Sans doute, il faut s'opposer à ce que la prédominance naturelle, inévitabH très désirable môme, des Russes sur k Turquie et de l'Angleterre sur l'Egypte, devienne exclusive > absolue, autocri*~ Uqm et semblable à une conquête; mais, je- vous l'ai déjà dit, et je ne saurais trop le répéter, on poussera d'autant plus à ce qu'elle prenne ce caractère, qu'on méconnaîtra ce quil y a de légitime et de vraiment providentiel dans cette double prétention.

C'est ce que. l'Autriche sentira et sent déjà, j'en suis sûr, comme elle a senti, en 1812, que la puissance de Napoléon était purement négative, destructive, et qu'il fallait l'abattre.

L'ambassadeur de France qui irait à Vienne dans cette pensée pourrait encore sauver la France du Waterlop de M. Thiers ; peuton l'espérer Î J'en doute.

Je reviens à la. Chambre des pairs, mais pour ue que j'ai à eu dire, cette vue de politique extérieure étant nécessaire.

Je continue ma comparaison de 1814. Le sénat conservateur, réunion des vieilles illustrations de la République, du Consulat eV de l'Empire, a salué la Sainte-Alliance et donné le coup de grâce à Napoléon. Aujourd'hui, la chambre des pairs, toujours conservatme y réunion des vieilles illustrations de l'Empire, de la Restauraration et de 1830, donnera le coup de grâce h M. Thiers,et saluera, la première, les vainqueurs de sa politique extérieure et intérieure.

Je ne voudrais pas quo ma comparaison de M. Thiers avec Napoléon vous donnât trop à penser sur M. Thiers; mais je ne voudrais pas qu'elle vous donnât trop peu, et dans ce but, je vais vous dire pourquoi je prends M. Thiers et nou pas Louis-Philippe, qui est pourtant assis sur le tronc oh était assis Napoléon. C'est quo Napoléon, en partant, a enlevé tout à fait le velours qui recouvrait ce trône; que Louis XVIU y a mis un velours de coton, troué pas Charles X ; et que Louis-Philippe n'y a pas même posé une indienne ; ce qui fait que le trône est réduit aux planches dont a parlé l'empereur, # ,

Et voilà pourquoi Louis-Philippe, qui règne, ne sera pas détrôné, du moins avant M. Thiers, qui s'est dit : Le roi règne et jk gouverne.

En d'autres termes, M. Thiers est bien plus le représentant de la révolution de 1830, et il en convient certainement lui-même, que Louis-Philippe ; M. Thiers est le fils do la presse et de la tribune, tandis que Louis-Philippe est de sang royal et Bourbon ; il n'y a pour M. Thiers ni quoique, ni parce que; il vient de rien et il est presque tout ; le roi, au contraire, vient de bien haut, et n'est presque rien. Louis-Philippe est de plusieurs époques du passé ; M. Thiers n ost que d'une seule, du moment ; Louis-Philippe, enfin, est émiminemment un homme de transition, un lien du passé avec l'avenir; M. Thiers est le pussent, un instant, un éclair très brillait, un météore, une, ou si voule?» trois glorieuses journée».

Je dis donc que M. Thiers s'éteindra extérieurement sous le souille des diplomates, et intérieurement sous celui de la Chambre des

pairs. Extérieiirement à propos de la question d'Orient, intérieurement à propos de la conversion et de l'Algérie. Déjà, pour la conversion, lés décisions formes qu'il avait promises, ne sont pas arrivées ; il est difficile d'être plus flasque qu'il ne l'a été sur cette question et sur la réforme électorale, et sur les destitutions ; mais il me semble que cela va être bien pis sor la question d'Alger, malgré son immense talent et son adresse infinie ; la fermeté promise fera place, je le parierais, à une faiblesse prodigieuse.

Mais je m'aperçois que vous pourriez porter, sur ma politique, le mémo jugement que j'appliquais à celle de M. Thiers pour l'Orient, c'est-à-dire la condamner , comme étant uniquement négative , et n'ayant d'autre but que la chute de M. Thiers; ce ne serait pas tout à fait juste, puisque je dis en même temps ce que beaucoup d'autres n'admettent pas, que Louis-Philippe lui survivra. Il est vrai que j'ai beaucoup plus indiqué pourquoi et comment M. Thiers cesserait de gouverner, que je n'ai dit pourquoi et comment Louis- Philippe continuerait de régner, après le chute de M. Thiers; mais j'y arrive.

Pour cela, examinons bien en quoi ma comparaison de 18H avec 18*0, ou de la révolution de 1789 avec celle de 1830, diffère d'une identité.

L'Empire est la propagation européenne des principes de 1789; la Restauration est une réaction contre l'extension momentanément exagérée de ces principes, ou mieux encore une protestation de certains principes sociaux, oubliés ou écrasés en 89, et qui demandaient à avoir leur part dans la société renouvelée. La Restauration, comme l'Empire, a dépassé son but, et comme lui elle est tombée par exagération de son principe. En 1830 donc, outre le fait révolutionnaire qui arrêtait la Restauration dans sa marche, et dont M. Thiers est le représentant, il y avait un double résultat obtenu, une double étude faite ; quelques hommes avaient compris le pourquoi de 1789 et le pourquoi de la Restauration : liberté et ordre devinrent la devise sociale, tandis que 89 avait mis au monde la liberté , en détruisant l'ordre ancien, et que la Restauration avait tenté, sinon de créer un ordre nouveau, du moins de ressusciter Tordre du passé, en sacrifiant la liberté.

Le mérite de Loûis-Phikppe est d'avoir trouvé et proclamé cette double devise qui résume ce qu'il y a de vraiment légitime et de progressif dans la Révolution et dans la Restauration, et il représente ainsi, non pas la Révolution dè 1830, comme M. Thiers, mais Je double sentiment né de ces deux grandes épreuves auxquelles la France a été soumise, depuis que, mécontente de sa forme sociale ancienne, elle en cherche une nouvelle. Louis-Philippe est à peu près M. Thiers et M. Guizot, réunis en un seul homme.

Depuis 1830, le problème politique est ainsi posé : Quelle est la / mesure de liberté, et quelle est la mesure dWre que comporte là société actuelle ? Ce qui se traduit ainsi, en langage parlementaire : Comment concilier M. Thiers et M. Guizot? En effet, notre époque est une époque de conciliation, succédant à doux époques, l'une de révolution et l'autre de restauration, e' est-à-dire deux époques, Tune d'avenir sans passé, l'autre de passé sans avenir, semblables à MM, Thiers et Guizot, l'un écrivant des révolutions, l'autre des restaura^ lions.

Or, M. Guizot est un astre déjà tombé sous Thorison politique, et M. Thiers est bien près d'avoir accompli sa révolution ; l'un est passé, l'autre passe : se retrouveront-ils aux antipodes do la France? est-ce là qu'ils doivent se concilier? ou bien, après la disparition prochaine de M. Thiers, verrons-nous reparaître encore une fois au levant M. Guizot ? c'est ce que l'avenir nous dira : toujours estil que M. Thiers est arrivé maintenant au mot conciliation, ce qui prouve que la chose est généralement sentie ; et il a pour accoly te MM. Cousin, Jaubert, Rémusat, c'est-à-dire l'ancien Globe, parca qu'en effet le mot conciliation est, en politique, la traduction des prétentions philosophiques de l'éclectisme.

C'est un excellent sentiment que celui de la conciliation ; mais nous savons depuis longtemps qu'il ne suffit pas de dire à deux personnes qui se regardent comme ennemies, et qui auraient, au contraire, de grands motifs d'être unies: embrassez-vous, et que cela finisse ; il faut encore leur faire sentir et comprendre ces motifs d'union, de manière à changer l'inimitié en affection véritable.

Pour cette œuvre, tous les éclectiques, même sous les ordres de M. Thiers, sont impuissans; ils ont une intention fort louable, mais

ce n 3 est qu'une in téntion ; ils représentent parfaitement la société désirant mettre fin à ses luttes , mais ils ignorent le moyen d'y mettre un terme, parce qu'ils n'ont aucune idée de la forme nouvelle que prendra la société après cette réconciliation.

Peuple et roi sont deux mots qui résument toute la forme sociale ancienne; l'un a donné son cachet à 1769, l'autre à la Restauration. 1830 a fait surgir un roi-citoyen (1); c'est donc encore, sous ce nouveau point de vue, Louis-Philippe qui est le véritable symbole des deux grandes acquisitions faites parla Révolution et la Restauration. 11 est, je le répète, le chaînon qui rattachera le passé à l'avenir, et il ne sera pas brisé avant cette union , parce qu'il est impossible de concevoir une position plus favorable que la sienne pour la préparer. 11 a pu, et il pourra eneore user beaucoup d'hommes, durant l'évolution nécessaire pour faire naître et pour développer dans les masses le sentiment préalable de conciliation ; Périer et LaffiUe, Guizot et de Broglie y sont passés ; Thiers y passera ; mais Louis-Philippe ne finira que lorsque sa destinée tout entière sera accomplie, lorsque le mot peuple et le mot roi seront p*êts a recevoir l'acception nouvelle que Dieu leur réserve j lorsque la France pourra commencer à pratiquer le sentiment de «conciliation entre le passé et l'avenir, entre le droit et le fait, entre les légitimistes et les

(1) Un roi-citoyen, par la grâce d'un peupte-souvEBAiN , aurais-je dû ajouter, et ce complément d'idées m'aurait fait appliquer à la politique européenne les mêmes principes que je viens de développer pour notre politique intérieure. C'est qu'en effet la France est, pour l'Europe et le monde entier, ce que Louis-Philippe est en France ; elle représente le double sentiment né de 1789 et de la restauration ; elle est la nation juste-milieu ; à ce titre, elle restera isolée, au milieu de l'Europe, comme Louis- Philippe au milieu de son parlement, où il ne pourra bientôt plus former de ministère.

Quant à l'Angleterre, qui professe la maxime : La France règne el ne gouverne pat, elle pourra bien être traitée comme le sera M. Thiers, parce qu'elle a la prétention de gouverner le monde, et particulièrement la France. Il serait donc possible qu'elle fût condamnée à subir une révolution, tandis que nous n'aurions qu'une évolution à faire. Oui M. Thiers et l'Angleterre sont menacés d'un sort semblable, Un Waterterloo, et M. Guizot y contribuera, pour l'un et pour l'autre. Relisez ce que je vous ai écrit sur lui l'an dernier.

républicains, entre les pairs et les «Imputés, les riches et les pauvres, les bourgeois et les ouvriers.

Quelle sera cette politique conciliatrice? Est-ce une destinée royale ou une conduite de citoyen que je vois pour les gouvemans de l'avenir? Ceci nous mènerait trop loin ; ce que je veux dire, c'est que ce ne sera pas une conduite parlementaire, parce que le parlementarisme finira avec Louis-Philippe, qui vivra autant que cet éclectisme politique dont il est le véritable représentant.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Constantin», juin 18 VO.

Mon cher ami,

Ma lettre précédente me permet de rentrer plus nettement dans la question dont je vous ai déjà entretenu, c'estr-à-dire ♦ dans l'examen du rôle que doit jouer ic duc d'Orléans, s'il veut sauver la France el le roi des dangers qui les menacent.

M. Thiers a défié de gouverner après lui; il a eu presque raison, car il est l'avant dernier terme du gouvernement parlementaire, comme Louis-Philippe en est le dernier. Michel Chevalier disait dernièrement à d'Eicthal : La France actuelle est ingouvernable; et celui-ci répondait : Ingouvernable comme on veut la gouverner actuellement. D'Eichthal avait raison; la France est ingouvernable parlementairemeni ce qui signifie que nous touchons à la fin du parlementarisme, comme en 1813 à la fin de l'Empire, comme en 18*27 à la fin de la Restauration. Mais après M. Thiers, c'est-à-dire le jour où il aura été atteint par la pairie, Louis-Philippe poussera

encore jusqu'au bout son principe, son système, comme ont fait la Restauration et l'Empire; par conséquent, il y aura un intermède ministériel, ou tics intermèdes successifs, dont les précédens ne donnent qu'une faible idée, et durant lesquels se prépareront les grandes choses dont il faut s'occuper 1res sérieusement dès aujourd'hui. Ce sera là le demieracte de Louis-Philippe, et ce ne sera pas le moins important de sa vie.

Ne regardez pas ma prophétie comme sinistre pour le roi, au moins, dans ma pensée; je crois très fermement à la possibilité de prévenir les maux qui nous menacent tous; je voudrais si sincèrement éviter au roi l'exil de Sainte-Hélène ou d'Holy-Rood, et au duc d'Orléans une visite forcée au tombeau du roi de Rome, et à la France une nouvelle révolution, que j'espère dans l'intelligence du roi, du prince et de la nation. J'espère que le représentant du sentiment de conciliation entre l'ordre et la liberté, n'aura pas le sort de la Révolution incarnée (Napoléon), ni de l'ancien régime ressuscité (Charles X); j'espère enfin qu'il mourra, comme l'éclectisme, de vieillesse et impuissant, mais voyant luire l'aurore d'un grand jour nouveau.

Tout ceci, sauf ces derniers mots, aurore d'un grand jour nouveau, est encore bien négatif, direz-vous; c'est encore, quoi qu'un peu plus tard que la chute de M. Thiers, la mort du parlementarisme avec la fin du règne de Louis-Philippe. Je n'en disconviens pas, arrivons donc vite à cette aurore; tâchons, dès à présent, d'en voir quelques lueurs* et de signaler le moment où l'on pourra, peu à peu, la mieux découvrir. Au reste, pour bien a percevoir le jour qui va naître, il est bon d'être convaincu qu'on est très avancé dans la nuit.

Le sentiment de dégoût du parlementarisme fait tous les jours d'immenses progrès dans les rangs des hommes vraiment supérieurs. Ce progrès doit engendrer prochainement le besoin de s'unir, pour prévoir et préparer les moyens de sortir de cet état contre nature de lièvre perpétuelle. On n'ose pas encore avouer hautement ce dégoût, on s'en fait confidence à voix basse; tant qu'on n'aura pas, sous ce rapport, le courage de son opinion, comme on dit , il sera difficile que ces confidences mystérieuses produisent quelque chose de bon.

- tu -

Mais attendez qu'une de ces natures impressionnables et impressionnantes, étouffant sous la corruption parlementaire , éclate; combien ne regretterions-nous pas, dans un pareil moment, d'avoir négligé de former le noyau des hommes destinés à réaliser la partie positive, constructrice, organisatrice de la politique dont j'ai presqu'exclusivemcnt développé la partie négative ?

Ainsi, tout ce que je vous écrivais dans une de mes lettres précédentes» sur la marche que doivent inévitablement adopter les 221, sur la nécessité où ils sont de se présenter, non plus comme les défenseurs de ce qu'on appelle l'ordre, mais comme les seuls capables de réaliser des améliorations vraiment populaires, donmi un caractère bien net a ma pensée sur la Chambre des pairs, quant à la politique intérieure. Le thème des 221 est le môme pour elle, et je suis certain qu'elle s'on emparera , quand la conversion lui arrivera, si elle est poussée par quelques voix d'en haut, parce qu'elle sentira la no- < ossité de se faire populaire, au moment où elle pourrait craindre qu'on ne l'accusât de défendre sa cause de grosse rentière cinq pour cent.

Quant à la politique extérieure, Alger y touche de trop près pour que la Chambre des pairs n'ait pas encore là une belle occasion de relever notre dignité nationale, devant un cabinet qui veut, dit-il, la paix sans honte, et qui ne défendra pourtant que très mollement la possession de l'Algérie devant les députés.

Mais il y aura bien d'autres circonstances prochaines où se pro^ duira clairement la faible estime dont jouit M. Thiers auprès de M. de Metternich et de l'empereur Nicolas, et qui inspireront à quelques nobles ames le sentiment de la seule grande diplomatie qui convienne à la France, et dont je faisais, dans ma lettre précédenle, l'application à la question orientale.

Vous vous rappelez que dans ma lettre au roi, il y a trois ans, j'indiquais l'apparition de cette politique loyale et naturelle, comme

le viatique qui devait accompagner Talleyrand dans la tombe, ouverte pour lui pou de temps après. Cette politique est si simple et si claire, elle est en mAmc temps tellement rénovatrice de toute la diplomatie, qu'il ne faudrait, pour ainsi dire, que l'énoncer pour y ranger les bons esprits, et il est impossible que la conduite de

M. Thiers ne donne pas l'occasion de la mettre au jour. Or, c'est la politique d'association des peuples, et en même temps de leur indépendance et de leur dignité, puisque c'est celle qui prend pour base la capacité et les tendances naturelles de chacun d'eux.

Voici donc les deux points autour desquels il me semble que der vraient se rallier tous les hommes qui, dégoûtés de la politique actuelle, songeraient à préparer une politique nouvelle ; à l'intérieur, ils s'occuperaient des améliorations populaires, par conséquent, ils se trouveraient transportés sur le vrai terrain de Y organisation industrielle et doY éducation intellectuelle et morale du peuple; pour l'extérieur, ils chercheraient les bases d'une nouvelle association des peuples, selon leurs tendances naturelles, afin de transformer en politique pacifique d'émulation, notre vieille politique de guerre et de jalousie.

Peut-être trouverez-vous que je prends mes espérances pour des réalités très prochaines ; c'est possible, et cela m'est arrivé quelquefois ; pourtant je ne crois pas me tromper, r en regardant comme assez près de nous le moment ou toutes res choses nouvelles vont se dire et se faire. N'oubliez pas que dans ma main est tombé, en 1830, le Globe de MM. Guizot, de Broglie, Rémusat, Jaubert, Jouffroy, Dubois et Cousin ; après l'éclectisme, je dois donc savoir ce qui naît. Le choix entre mille doctrines philosophiques, déclarées également respectables, a toujours précédé de peu une philosophie nouvelle ; le eAoûrentre d'honorables systèmes politiques (juste-milieu) touche également de près à une politique nouvelle.

Pour compléter cette pensée, je vous rappellerai une conversation de l'année dernière, dans laquelle je vous annonçais le retour inévitable de M. Thiers au pouvoir, pour la clôture de la phase ouverte en 1830, et ma lettre de Constantine, du 19 mars, alors que j'ignorais encore, mais que je prévoyais la formation du ministère actuel. A Lyon, en novembre de l'année dernière, je vous disais donc que nous devions aller, en politique intérieure et extérieure, jusqu'au régime llobcrt-Macaire pur ; nous y sommes. De Constantine, le 19 mars, je vous écrivais : Opposition systématique du duc d'Orléans, protestant contre un semblable héritage, et devenant ainsi le drapeau des homme* d'avenir.

Oui, nous en sommes au régime Robert-Macaire ; le Journal de Débat h a cru jusqu'ici qu'il perdrait ses abonnés, s il disait : Malheureuse France, dégoûtant parlementarisme 1 11 a tort; un peu de persécution du ministère actuel lui produirait dix fois plus que l'antienne subvention supprimée.

Si ce régime ne nous faisait faire que des saletés , il ne mériterait qu'un coup de balai; mais il nous fait commettre de sanglantes absurdités qui pourraient lui attirer et nous faire subir un sort plus déplorable. Ainsi, dans la question d'Alger, voyez : Au moment où l'on se bat contre un ennemi qui puiserait des forces dans la moindre velléité d'abandon ; au moment où, d'un autre côté, la grande démonstration de forces, faite par la France, a été un motif, pour iespopublions déjà soumises, de se compromettre plus chaudement pour nous, n'est-il pas absurde et indigne de mettre en question, publiquement, à la tribune et dans la presse, une retraite devant l'ennemi ou l'abandon de nos amis? C'est une lâcheté bête qui passe toutes les bornes ; c'est porter le dégoût chez nous et chez nos amis, et la confiance chez ceux qui nous coupent des têtes; c'est monstrueux de stupidité.

Cette affaire d'Algérie est, je vous assure, l'occasion la plus belle pour en finir avec le partage des bavards qui vont nous faire tuer autant d'amis qu'ils prononceront de paroles. L'Algérie, dernière parure do gloire de la Restauration, sera la dernière saleté du parlementarisme éclectique; ce fut un dernier signe de force, ce sera un dernier signe d'impuissance.

Quant à la conversion des rentes, les pairs de M. de Villèle y consentaient, tandis que la gauche des députés la repoussait; aujourd'hui, ce seront les pairs qui repousseront la réduction des rentes, votée par la gauche tirs députés. Périer a vaincu Villèle ; quel sera le pair qui triomphera de M. Gouin?

Je songe que dans toutes mes comparaisons, qui ne sont peut être pas toujours raisons, selon le dicton, j'en al oublié une qui est pourtant assez naturelle ; c'est celle de l'époque actuelle avec le Directoire. Le Directoire est le règne des éclectiques de la grande Révolution, comme notre époque est le règne des éclectiques de la petite : hommes sans principes, phase Robert-Macaire. Il s'agit, comme au

18 brumaire, non d'un changement de gouvernement, mais de substituer un gouvernement à l'anarchie. Aujourd'hui, le gouvernement à instituer est nettement indiqué, dans sa forme, par le caractère de notre époque d'argent. L'argent appelle, par réaction contre sa corruption, l'organisation industrielle, comme la guillotine appelait l'organisation de la grande armée, par réaction de l'épéedu héros contre la hache du bourreau. Le duc d'Orléans est mieux placé que Napoléon et a relativement moins à faire, sous le rapport de sa position politique, puisqu'il est aussi près que possible du lieu où l'on commande; mais il a beaucoup plus à faire personnellement, parce qu'il n'est pas , dans l'industrie , ce que Napoléon était dans l'armée, au 18 brumaire. Gomme je vous l'ai déjà écrit, il n'a ni état-major, ni soldats. Il en aura bien quand il voudra, politiquement parlant, c'est-à-dire dans les Chambres et dans l'administration, mais il lui en faut dans l'industrie, dans les ateliers. Il faut donc qu'il songe à conquérir des titres réels et personnels à la confiance des hommes de travail et de paix, et, dans ce but, qu'il entreprenne de grandes œuvres , semblables à celles qui assurèrent à Napoléon le dévoûment des hommes de guerre ; il doit rêver à sa campagne d'Italie, et je voudrais bien que, pour cela, vous fussiez son Berthier à Lyon. Ensuite, il lui faudra sa campagne d'Egypte, et ceci pourrait bien être caché sous les mots de colonisation de l'Algérie. Et tout cela ne doit pas durer aussi longtemps que de 1794 à 1800; industrie manufacturière à Lyon, industrie agricole en Algérie ; alors son état-major sera formé, et il aura empire sur les armées des travailleurs.

Je viens d'oublier un fait très important, dans ma comparaison des actes à faire , avec ceux qui ont été accomplis par Napoléon. Dans la vie politique du général Bonaparte, il y a un certain acte qui n'a pas peu contribué à son avenir, c'est la mitraillade de Saint-Roch. Je crois qu'il faut une jonrnée analogue au duc d'Orléans, mais rassurez-vous, il ne s'agit pas do canons. Par sa mitraillade de Saint-Roch, Napoléon a fait sentir qu'il était résolu, prompt, terme vis-à-vis de l'anarchie, vis-à-vis des hommes qui affaiblissent et attaquent le pouvoir, et qui voudraient le réduire à la nullité. LJi bien ! j'aimerais as^ez que le duc d'Orléans fit une mitraillade

de ers compagnies industrielles de loups-cerviers, comme dit Dupin, qui refusent au gouvernement le droit et le pouvoir de faire de grandes entreprises, et qui voudraient le forcer à se déclarer impuissant, à tout jamais, sous co rapport. Alors, lo prince ne pourrait-il pas mettre la main sur les ponts-et-chaussées, comme il a cru devoir la mettre sur l'armée ? Alors, il assisterait à de grands travaux, il les dirigerait, comme il assiste à des carousels et commande les grandes manœuvres des camps. Le jour où il campera sur quelque grand chemin de fer, l'évolution sera à moitié faite; ce jour-la, il sera en habit bourgeois et aura accordé des congés à ses aides-de-camp; ce jour-là, il pourra se dire général des ouvriers, prince des travailleurs, ce qui vaut mieux que d'être prince du sang.

POLITIQUE GÉ\ÉRALE

Ml.

Constentine, juin 18*).

Mon cher ami,

Je suis profondément affligé du ce qui se passe en France, et de ce qui s'est fait à Alger. La discussion relative aux cendres de Napoléon m'a agacé les nerfs, et le rapport du maréchal m'a blessé au cœur. Thiers joue avec ces nobles cendres, et le maréchal radote avec de nobles vies.

La faiblesse de l'imprécation de Lamartine contre le dictateur Tbiers, me désole pour lui, et le silence du Cabinet, après le rapport du maréchal, me confond; concevez alors pourquoi j'enrage contre nous autres Français, qui avons la prétention d'être le plus éclairé des peuples de la terre, lorsque je vois Tun des grands espoirs de la France avoir peur qu'on ne lui vole sa soi-disant liberté ! et le plus grand ministre des temps modernes , l'imitateur da Napoléon, nés iler à remplacer un maréchal après une pareille campagne! Ce sont, à mes yeux, deux faiblesses qui dépassent tout ce qui s'est produit de plus faible en parlementarisme.

Si vous duos h Uuiartino que je le compare à Louvet, il trouvera sans doute la comparaison aussi fausse que contradictoire avec le rôle qu'il croit jouer et qu'il devrait jouor ; de môme, si vous disiez au duc d'Orléans que, selon moi, le maréchal aurait dûôtro rappelé, le jour même où lui, duc d'Orléans, rentrait à Paris, lo prince trouverait probablement que je me môle de ce qui ne me regarde pas. Mais qui donc dira la vérité aux poètes et aux princes, si ce ne §ont ceux qui les aiment, qui ont espoir on eux, et qui veulent leur gloire aussi grande q U »ii s peuvent eux-mêmes la désirer ? M. Thiers ne sera pas dictateur, soyons tranquilles ; mais le prince peut nous aider à conquérir la liberté; que l'un prétende à tout et tombe, un coup de Lamartine n'est pas nécessaire pour la chute; mais que l'autre no soit qu'un brave général, cela ne suffit ni à lui ni à la France.

Ce qui pourrait presque me consoler des tristes événements qui se sont passés en Algérie, c'est qu'on est enfin à la recherche d'une idée arrêtée, d'un système pour le gouvernement de ce pays. Jo ne le crois pas trouvé par Lamorieière, quoique je considère ce brave officier comme un des plus puissants instruments de ce qui se fera militairement, ou, si vous voulez, comme le général en chef futur, et comme le gouverneur très-prochain de la province d'Oran, et ensuite de l'Algérie toute entière. La point de vue militaire domine et doit dominer Lamorieière, cela est très-naturel et très-utile; Lamorieière, par son grade, est encore trop éloigné du moment où il pourrait être nommé gouverneur de nos possessions d'Afrique ; or, s'il trouvait le système, et qu'il n'en fat pas Tapplicateur, ce serait absurde. D'ailleurs on cherche un système,- mais on ne le trouvera pas demain, cette année, ni même, je crois, Tannée prochaine; Lamorieière pourra donc être en mesure de trouver ce système, lorsque le moment sera verni où il pourra l'appliquer. Cette campagne va le faire* général de brigade, deux ou trois ans le feront bien général de division.

Cette recherche du fameux système ftranco-africain a son côté plaisant et aussi son côté bien douloureux. Il est curieux de vouloir forcer notre gouvernement à avoir un système sur l'Afrique, quand on ne sait pas en France quel système il faut pour la France. En attendant, on tue des hommes en Afrique, comme on faitdei lois en France, de la manière la plus pitoyable et en aveugles. La con-

version des rentes et les cendres de Napoléon viennent de mettre à nu la faiblesse de notre petit dictateur. Je crois qu'à propos d'Alger il a menacé d'un coup d'épée l'insolent qui en contesterait la possession à la France, et il n'a pas su faire donner à Abd-el-Kader d'autre coup d'épée que cette triste enfilade du vieux maréchal ; que serait-ce donc s'il fallait châiier Nicolas ou le roi de Prusse? il enverrait, par Dieu ! le maréchal Moncey ou bien Oudinot faire campagne î

Quel que soit le bon systèmo à employer militairement en Afrique, la première condition pour l'appliquer, c'est d'y avoir des colonels de 25 à 30 ans et des généraux de 30 à 35. Est-ce possible aujourd'hui, avec nos règlements et nos formes? Non, dirat-on. Eh bien alors, pas do système africain. Mais si nos règlements et nos formes nous paralysent à ce point, pourquoi appliquer à l'Algérie les règlements et les formes de la France, puisque l'Algérie est dans une situation exeeplionnello, puisqu'elle est en état de guerre? Gouvernez ce pays exceptionnellement, et si vous le gouvernez bien, peut-être un jour, M. le dictateur, la France charmée dos résultats de votre autocratie d'outre-mer, vous deraandcra-t-cllede l'en faire jouir, en la délivrant des ennuis, do la nullité et des dégoûts de son gouvernement parlementaire.

Je m'explique plus clairement. Notre occupation d'Afrique n'aurait, pour ainsi dire, pas de sens , ou plutôt serait une vraie niaiserie, si elle était seulement ce que notre orgueil prétend qu'elle est, e'es'-a-dire, un moyen de civilisation pour les Arabes. Elle est, avant tout, un moyen de civilisation pour les Français, de môme que c'est surtout la lutte des Arabes contre nous qui est un moyen de civilisation pour les Arabes. La preuve en est que ceux des Arabes qui nous supportent et se laissent gouverner par nous, ceux que nous prétendons civiliser, ne prennent quo nos vices, deviennent joueurs, ivrognes et pis que cela.

L'Afrique est destinée à nous faire rougir de notre absurdité politiquc. C'est parce qu'avec nos Cormes et nos idées politiques nous ne pourrons rien tirer d'elle, que nous serons contraints à faire un retour sur ces formes et ces idées, et à reconnaître qu'elles sont impuissantes partout,* en France comme en Algérie.

Lorsque ce Napoléon, de glorieuse mémoire, qu'on veut faire revivre, se préparait en Egypte au gouvernement .de la France et

presque de l'Europe entière, il n'étudiait au Caire ni la balance îles pouvoirs, ni mémo la déclaration des droits de l'homme; il lisait le Coran et en proatait ; il sentit que le sabre de Mahomet était dans sa main, et il vint soumettre les bavards et los rois de l'Europe.

Aujourd'hui la Trance cl l liurope n'atlendi»nt pas l'épée de Dieu, elles n'appellent pas une volonté guerrière, mais elles désirent une volonté, uno autorité pacifique, créatrice, organisatrice. Est-ce en faisant du tripotage de tribune et do votes, de journaux et de places, qu'on peut s'initier à cotto haute dictature? Abd-ol- Kader vous en apprendrait plus, en co genre, que tous vos journalistes et députés, car lui au moins s'est fait dictateur.

M. Thiers est un parodisto. Ou prétend que Lamartine l'a dit, et il a bien dit; mais Lamartine n'aurait dû diro que cola, et ne pas tant se plaindre de.ee que îNapoléon avait escamoté la liberté. Est-ce qu'il n'y a plus de conscription aujourd'hui pour faire pleurer los mères? est-ce que l'ouvrier et le journalier sont plus certains, aujourd'hui que sous l'Empire, de ne pas mourir à l'hôpital? est-ce que le journaliste lui-même est plus libre d'attaquer la Cbarle el le roi, qu'on était libre d'attaquer les constitutions de l'Empire et l'empereur ? est-ce que les impôts indirects ou droits réunis, les douanes et les mille liens dans lesquels la fiscalité et la bureaucratie garottent le travail sont plus légers? Son, la France n'est pas plus libre quesous l'Empire, elle l'est plus peut-être que sous le Directoire, plus .certainement quesous la Convention ; mais songez donc, poète, que c'est Napoléon qui a mis fin à l'esclavage de la guillotine, le plus horrible de tous, et à l'esclavage do la vénalité, le plus sale de tous. Allez, Napoléon était un /umnéte homme, paix à sa cendre! il était un grand f tomme, gloire à son nom !

Comment un espnteussi élevé que celui de notregrand poète, peutil se laisser prendre au souvenir des malédictions bien excusables qui l'ont bercé dans son enfance, et au spectacle menteur qu'il a sous les yeux, au point de craindre qu'une main ferme ne vienne met* ire fin à l'anarchie qui nous ronge ! Comment peut-il s'aveugler au point de croire quo notre liberté courrait des dangers? Mais où estelle donc notre liberté ? Est-ce qu'un pouvoir qui vacille el flotte au premier vent est une garantie de.liberté? Est-ce que Robespierre n'avait pas raison par sa pensée d'avenir, et tort seulement par sa ,vie passée, lorsque Louvet l'accusait, lui aussi, de rêver la dicta-

turc? Oui» il y rêvait grandement, comme M. Thiers petitemont: tous deux y ont rêvé par le môme motif; tous deux, après avoir employé uno partie de leur vio à détruire, se sont trouves sur des ruines et ont voulu reconstruire, tâche impossible aux démolisseurs.

Heureux moment, celui où, à la suite du désordre, le premier cri <ie : A bas le dictateur! se faitentendre ! Mais pourquoi esi-ce Lamartine qui le pronotice? Thiers a tué nos Girondins actuels, il les a envoyés sans pitié à la guillotine : en ce moment il enterre Odilon Barrot do la manière la plus perfide; il y a aussi du chat tigre dans cette petite figure dont l'œil est vitré, dont i'alluro est remuante et sautillante, el qui fait patte de velours aux dames; son Saint- Just, Cousin, l'ampoulé métaphysicien, je vous l'ai déjà dit, le perdra, et ils tomberont ensemble, rôvant à l'Être suprême et au catéchisme universitaire.

Qu'à son égard la volonté de Dieu s'accomplisse; le maréchal Soult a déjà fait son épitaphe.

M. Thiers ne montera pas plus haut qu'il n'est, et il tombera aussi bas que le point d'où il est parti. Mais il nous fera quelque coup de tête dont nous aurons peine à nous tirer, et qui pourtant sera le signal, l'occasion et le motif d'un beau mouvement européen. Son mot sur les insolents qui ne reconnaîtraient pas notre possession de l'Algérie, lui fera donner un grandissime coup de pied par toute la diplomatie européenne , et n'éveillera en sa faveur aucune sympathie patriotique en France. M. Thiers aurait beau brandir son épée, personne ne passera la frontière à sa suite. Il agit aujourd'hui sous l'empire de cette idée, qu'une conflagration généralo de l'Europe armée est inévitable. Eh bien, soyoz-en sûr, si les armées de l'Europe se mettaient en marche, elles se regarderaient sans se battre , eûton 10 millions d'hommes sous les armes. La nation la plus forte, dans ce cas, sera celle qui aura le moins armé et lo moins cru à la guerre.

L'Angleterre est aussi absurde que nous, et M. Guizot y travaille à ce que jo vous ai dit; ne pouvant tuer M. Thiers directement, il l'enfile, en traversant de part en part lord Palmerston. Celui ci est au bout do sou rouleau; son Odilon Barrot, O'Connel, ne lui suffit plus; il faut qu'il tombe tout à fait à gauche pour se soutenir encore un peu, et s'il le toit, la réaction Peel est inévitable. On dit lord Durham malade; le courrier prochain m'apprendrait qu'il est

au ministère, je n'en serais pas surpris; cest uue oscillation possible, parce qu'elle no serait pas trop significative.

Je roviens à Timprécalion do Lamartine ; elle est très importante pour apprécier la situation véritable de la France. A bas le dictateur ! En entendant ce cri, M. Thiers n'était pas on position de répendre, comme Bonaparte à Saint-Cloud : A moi, grenadiers! et de faire sauter par les fenêtres les honorables; mais le cri de Lamartine c.t le silence de M. Thiers annoncent l'avenir vers lequel nous marchons.

Suivez toujours ma grande comparaison do 93 et do 1830. Les hommes qui se sont formés après la guillotine sont particulièrement dos militaires; ceux qui se forment après 1830, c'ost-à-diro après l'abus de la parole et de la presse, tont surtout des ennemis du bavardage et do l'avocasserie, allant droit au fait, en parlant comme en écrivant. L'honneur, a dit avec raison Chateaubriand, s'était réfugiésous les drapeaux ; il se réfugiera dans les cabinets des hommes (^affaires, qui so prépareront, sans le savoir, à élre véritablement des hommes û*Élat. Los maréchaux de l'époque prochaine scront.des hommes qui devront connaître les relations commerciales et industrielles des peuples, comme ceux de l'Empire devaient connaître l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie, les différentes armes; car il s'agit de l'alliance des peuples, de l'organisation pacifique de la race européenne au moins. La grande tâche ne sera pas do marcher vers cetto association par la conquête, mais par la conviction et par la réciprocité de bons services, par l'échange productif des deux côtés. Nous sommes sur la limite de la phase révolutionnaire proprement dite, nous arrivons au complet gâchis qui en est la suite, et qui s'est appelé Directoire; nous ne sommes donc pas loin de l'entrée en campagne organisatrice.

Il doit y avoir prochainement un remaniement ministériel; Thiers voudra absolument dissoudre les 221; il cherchera donc, parmi eux. deux bonnes ames capables d'entraînement, et ce sera lafin de la comédie; c'est à dire qu'au moment où les 221 se seront laissés corrompre, la Chambre sera en complète déconsidération, parce qu'elle commencera à se déconsidérer elle-même. Le jour où les 221 seront tout-à-fait en colère , vous verrez les jolis compliments que l'on se jetera a la face, en pleine Chambre. Lamartine a par lé de dictature cette fois, mais le jour où M. Thiers aura dé-

moli les 221 , vous écouterez ce qu'ils diront; ils seront capables de demander la mise en jugement du dictatour ; et M. Thiers deviendra pâle, jaune, vert, et son règne sera fini.

Mais pourquoi détruire cet homme , direz-vous ? Vous avez bien raison, si vous voulez dire qu'il ne doit pas tomber sans que ses adversaires sachent, par l'expérience du passé, où ils vont eux-mêmes après cette chute-; il faut qu'il soit détruit, non pas seulement pour le détruire, mais avec la conscience que ce petit Robespierre a dit vrai, quand il a dit qu'après lui on ne pourrait pas gouverner; il faut que Lamartine renverse ce soi-disant dictateur, avec la certitude que c'est la venue du Directoire qu'il favorise, la venue de l'anarchie la plus vénale et la plus scandaleuse , la venue d'un ministère Polignac, et qu'il soit le premier à le dire, le lendemain même de sa victoire ; c'est le moyen de f;iiro durer le moins de temp3 possible cette dernière phase inévitable de toute révolution Notre 93 n'a eu que trois jours de terreur, en 1830; ce sont les p/orieuses journées; il faut que nos années de Directoire se bornent à quelques mois , s'il est possible. Le premier cri a été : A bas le dictateur! Après cette chute, il faudra que le cri soit : Gare le Directoire!— Barras! Barras! toi qui as doviné et fait surgir Napoléon, où es-tu? — Ne serait-il pas un peu dans un petit coin de l'amode Lamartine ?

POLITIQUE f-OfoULK

Mil.

Hono. juillet 1«*>

Mon ciikr ami.

Il y a bien des gens à qui je serais tenté de dire : Savez -vous, Messieurs, pourquoi Dieu no vous donne pas de pouvoir ? ce n'est pas seulomenl parce que vous ignorez ce qu'il faudrait faire pour gouverner, c'est surtout parce que vous ne s ivez pas ce qu'il faudrait faire iminédiatement pour attirer à vous ceux qui doivent vous

aider à gouverner, et pour repousser ceux qui pourraient vous faire obstacle.

En deux mots, il faut avoir sa petite Charte en poche, et son petit acte à faire, pour bien comprendre et voir de suite ce que pensera et fera celui qui prétend au gouvernement des hommes. Voyez M. Thiers, il a dit : le roi règne et ne gouverne pas, et il a fait venir, à l'appui, les cendres de Napoléon qui était un roi régnant et gouvernant. Personne n'a pu s'y méprendre ; chacun a bien compris que M. Thiers voulait gouverner, tandis que le roi régnerait. Je ne dis pas que cette prétention le Casse vivre, mais j'affirme que cette prétention l'a fait naître.

Or, M. Ara go n'a pas invenlé la Charte en question ; il n'est pas inventeur do sa nature; mais il Ta rencontrée sur la voie publique, oh nous l'avions vue bien avant lui, où nous avions aidé bien des gens, depuis longtemps, à la voir, où Lamartine l'avait sentie avec son bel instinct de poète, bien avant que M. Arago l'ait raccrochée du bout de son télescope.

Organisation du travail, telle est en effet la Charte du pouvoir qui succédera au Directoire actuel ; quant à Yacte qui correspondra à cette Charte, ce ne sera pas un rappel de cendres, je vous assure, mais le rappel de bons vivants qui ne demandent pas encore leur logement aux Invalides.

Hâtez- vous donc, messieurs, de dire à M. Arago, que vous connaissez son affaire, que vous savez où il Ta rencontrée, qu'elle est vôtre aussi bien et mieux que sienne; priez-le toutefois de l'exposer, de la vulgariser, car c'est là son fort ; mais ne vous tenez pas à l'écart, et ne lui laissez pas prêcher sa découverte, sans rectifier l'illustre académicien ; prenez garde aux erreurs de l'homme qui n'a pas l'ombre d'imaginative. Il est bon que toute grande pensée ait sa forme grossière, populassière, mais il lui faut aussi sa forme royale et noble, il faut en tout prose et poésie.

Je serais très content de la lettre que notre ami X*** vous a écrite, s'il avait la franchise de dire à beaucoup de monde, et même en public, ce qu'il vous dit tout bas et en particulier. J'aimerais bien mieux lui entendre dire, à la tribune : M. Thiers est un escamoteur, que d'entendre dire par Lamartine : à bas ledictateur ! d'abord parce que c'est plus juste, ensuite parce que c'est moins parlementaire. X*** prétend qu'il faut avoir l'échiné très-souple ou savoir prendre un parti et attendre ; je crois qu'il a voulu mettre : ou savoir prendre le parti d'attendre, car la question que vous lui adressiez était précisément pour savoir quel parti il avait pris, et sa lettre n'en annonce aucun, si ce n'est celui d'attendre, le plus mauvais de tous les partis, quand on s'intéresse au sort des hommes qui sont dans la môme mêlée que vous, mais le meilleur, en effet, quand on ne songe qu'à soi dans une foule, parce qu'on a plus de sangfroid, et qu'en raidissant les coudes on enfonce les côtes de son voisin et on garantit les siennes. Cela ne s'appelle pas précisément de la bravoure, et pourtant notre ami est d'une nature brave; voyez ce que peut produire le perfide breuvage du parlementaire ; c'est un vrai poison.

Mais avec* quoi remplacer le parlementaire, dit . ,X*v , eomme tant d'hommes distingués disaient, il y a 48 ans ; avec quoi remplacer le Directoire? Certes les maréchaux Lefèbvre, Lannes, Muerai, Berthier ne savaient pas avec quoi on remplacerait le Directoire, mais ils avaient l'instinct d'embrasser la carrièro qui les conduirait là où était le changement voulu, et ils ne se bornaieot pas kattendre> ni môme à remplir un rote dans ce qui se nommait alors le gouvernement; ils étaient soldats, et lieutenants de Napoléon.

En ce moment, il ne s'agit ni de se (aire soldai, ni même de mettre brutalement à la porte pairs et députés; mais si, comme le dit encore notre ami, le pays en a pour longtemps,, avant d'avoir perdu cette grande illusion dite monarchie représentative, c'est parce que les hommes comme lui n'ont pas le courage de dire ce qu'ils en pensent, et qu'ils font sur ce sujet de fort jolies lettres intimes, tandis que leur langage et leur conduite, en public, lesfont prendre pour do vrais pontifes du culte de la grande illusion. Voilà pourtant l'occasion de se montrer brave, de sauver la patrie, démériter le titre de inaréchal,enfln de se mettre dans la position où étaient, relativement, les vainqueurs d'Italie et U s héros des Pyramides. Qui ne risque rien n'a rien, est un sage proverbe ; le Français né malin, qui créa le vaudeville, no donne son cœur qu'aux héros; or, je le demande à X***, à Lamartine «t autres, quel est le dénouement héroïque qu'ils se proposent de donner à leur carrière actuelle? ^ d'autres termes, que peut-on se proposer de grand, de noble, de courageux, de généreux, quand on est l'une des causes d'une gronde illusion populaire, si co n'est de prononcer un solennel med culpâ, quand bieu môme on devrait y pordre momentanément la faveur populaire, et pour toujours les grâces frauduleuses des escamoteurs ? „ ,

Tant que les hommes d'avenir n'auront pas trouvé le moyen de mériter ce que méritèrent autrefois les braves qui, au péril de leurs jours, et au milieu des privations et des fatigues, délivraient la France de ses ennemis et répandaient au loin la gloire de son nom, je soutiendrai que les républicains auront plus de chances que qui que ce soit de gouverner la France. Ce qqi tue le juste milieu, les 221, les Débats, c'est leur réputation de couardise, ot n'entendez pas par là, je vous prie de je croire, qu'on exigerait des preuves de courage militaire de co côté. La sphère du courage, de

r héroïsme, est large ; il y a de quoi choisir parmi toutes 1rs zônes qui la courront; mais il faut y avoir sa place, surtout dans des moments comme ceux-ci, lorsqu'on veut être instrument puissant des destinées humaines.

Bien des gens ont reproché aux hommes do ISapoléon de n'avoir eu que du courage militaire, et d'avoir manqué de courage politique; mais que dira t-on, un jour, de nos hommes politiques, s'ils manquent mémo du courage do leur profession? Il ne faut pis imiter sa position, est uno locution fort commode, au moyen de laquelle un général pourrait, à la rigueur, s'excuser de passer sa vie dans son lit. Le député qui dirait : Si je déclare aux électeurs ce que jo pense d'eux, ils ne m'éliront pas, et j'aurai gâté ma position ; le grand fonctionnaire public qui se trouve très-bien placé pour rendre des services, et qui ne s'aperçoit pas que le plus grand service qu'il puisse rendre est quelquefois de se faire révoquer, destituer, casser, mettro a la porte; le poète qui veut à toutes forces les applaudissements de son auditoire, et qui, comme Lamartine, dans les réunions des 221, l'année dernière, n'a su trouver que des paroles louangeuses pour le juste-milieu, quand il avait de dures vérités ft lui dire, tous ces hommes font comme le général qui resterait dans son lit. Encore une fois, tout ceci peut être commode, mais ce n'est pas de la loyauté et du courage politiques. Je suis certain que si Lamartine avait dit tout ce qu'il peasait du parlementaire, il aurait été hué par la majorité, et peut-être par l'unanimité des 22t. Moimême, je suis certain que si vous montrez ce que je vous écris à Lamarliuo et à X..., ils mo trouveront fort injuste; j'en serais livs peiné, car vous savez que je tiens à leur estime et à leur atlection; mais le temps du mensonge toucheà sa fin, nous approchons d'une action vraie, d'une politique franche et courageuse, et nous ne devons pas nous-mêmes être des escamoteurs «le la vérité.

Je no comprends pas très-bien pourquoi X... vous dit que l'association de tous au profit do tous est une très-belle théorie, mais qu'il n'y a quo de l'eau à boiro à la prêcher, puisqu'il ajoute que ceux qui la prêchent ne se contentent pas de boire de l'eau. Il y a là une petite confusion, tenant à ce que la bello théorie, dont il parle, est celle qui est prêchée par MM. Arago, Laflilte , Garnier-Pagès, etc., or ceux-ci no prêchent, sous le nom d'association, que l'exploitation des chefs par les inférieurs des riches par les pauvres, des

- vrais savant* par les vraies brutes, carjp'est ainsi qu'ils entendent la souveraineté du peuple et l'association. Les hommes qui ne veulent pas l'exploitation d'une portion de la société au profit de l'autre, doivent donc se hâter de compléter et rectifier M. Arago, c'est-à-dire de rattacher son morceau de théorie, arraché de la véritable belle théorie, au vêtement dont M. Arago n'a qu'un fond de culotte de sans-calotte. C'est parce que M. Arago se pare de quelque chose qui ressemble à une des pièces d'un bel habit,qu'il faut se défier de lui, et c'est par la même raison que lui-même se défend comme un beau diable d'avoir pris l'habit d'autruè.

Mais j'admets qu'il y ait, en ce moment, une belle théorie à prêcher, et que cette théorie ne procure à ses prédicateurs que de l'eau tourbeuse et saumâtre, comme celle des puits du désert de Suez; vous conviendres que pour ceux qui n'ont jamais eu l'honneur do suivre Napoléon en Italie, en Egypte, en Russie, et qui, depuis 85 ans, n'ont pas eu une seule occasion de risquer un cheveu de teur tête et un écu de leur poche pour la patrie , vous conviendrez, dis-Je, que ce serait uue belle occasion à saisir, pour s'écrier : Et moi aussi, je suis un brave!

Beaucoup d'hommes, aujourd'hui, disent plus ou moins chaudement : nous sommes dans une époque d'égoïsme; il îi*y a plus de forte croyance , chacun ne songe qu'à soi; plus de devoir, plus de dévouement , etc. Cest très-beau à dire, sans doute , mais si l'on 1 reste soi-mêmesans foi, sans croyance, sans règle de devoir, sans dévouement, et craignant de boire de l'eau, on ne traversera ni Arcole ni Lodi, on ne montera pas aux Pyramides, on ne sera pas maréchal de la France nouvelle, on passera vite à l'oubli, comme l'illustre Lamourelte, ou tout au plus comme le sénateur de l'Empire, Cochon, comte de V Apparent.

Les hommes qui donnent encore force an parlementaire , quand Ils ont la conviction qu'il est pourri, retardent ainsi la naissance de l'Ordre qui doit succéder au désordre actuel. Quand on a Valet et cuisine, argent en poche et croix à la poitrine, pied au conseil et main à la pâte, la peur de perdre ses places, son argent et son valet de chambre, est mille fois pire que la peur des balles.

Bien peu de personnes se rendent compte de ce qu'est, et surtout de ce que doit être la politique française, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur. Pour le prouver, je reprends ma compa-

raison avec le Directoire. Alors, comme aujourd'hui, la politique n'était pas où on la croyait. Barras, Rcwbel, Letourneur et leur illustre collègue Lepeaux, ne se doutaient pas de la politique qui se faisait sous leurs yeux, et qui était bieo réellement la politique du temps; ils croyaient que la politique française était, à l'égard de l'étranger, de défendre la France, tandis que Napoléon savait très-bien que pour défendre la France il fallait envahir l'Europe, et il commençait déjà cotte manœuvre qui était la vraie politique, pleine d'actualité. Aujourd'hui la politique extérieure de la France, qui, grâce à la Révolution française est devenue politique européenne, est regardée encore, par presque tout le monde, comme ayant pour but de trouver un certain nouvel équilibre entre le* puissances européennes, à propos, il est vrai, d'une questien orientale, musulmane; et cependant la politique actuelle, réelle, c'est l'expansion de toute l'Europe sur le pays d'Islam, et même plus loin, et les hommes qui pratiquent cette manœuvre font la vraie politique actuelle, non pas celle qui devrait être, celle qui est. Si le gouvernement français n'aborde pas les Cabinets étrangers avec cette pensée, s'il fait avec l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre [et la Russie, une politique qui ne soit pas algérienne, égyptienne, stambouline, il fera du bavardage politique, et rien de plus.

La lettre deM.doBoismilon m'a fait un grand plaisir : Voici donc l'œuvre de travail, de culture et d'industrie, l'œuvre de civilisation, annoncée, promise à l'Algérie. Le prince ne considère sa campagne deMédéah que comme un prélude nécessaire de l'organisation pacifique de notre nouvelle France; c'est par conséquent une ère loutà-fait nouvelle qui va commencer bientôt pour l'Algérie, et qui préparera la rénovation semblable, réclamée par la France elle-même. Je crois à tout cela, parce que j'aime à y croire; mais combien d'obstacles cette bonne résolution no va-t-olle pas rencontrer? L'immense majorité des hommes qui s'occupent de l'Algérie, n'y ont vu jusqu'ici qu'une large voie d'avancement militaire, jet il faut être aussi haut placé que le prince, pour être prêt immédiatemont à la paix, quand on sort d'un champ de bataille.

Je n'ai rien reçu de Quinet ; ses lamentations ne m'étonneront pas; certains prophètes français peuvent s'inspirer de Jérémie, car la France sent tout autant le cadavre que le lait d'enfant. Il faudra bien, d'ailleurs, qu'elle ait sa part, elle, la grando nation prophe-

tique, de la destinée do tous les prophètes : son humiliation, sa croix. Mais sur le sort des prophètes, je trouve qu'il n'est pas plus décent de pleurer quo de rire; c'est avec des chants calmes et solennels qu'on célébré leur vie. Jérémie chantait, comme devait chanter le prophète d'un peuple, non comme doit chanter le prophète de l'humanité. Qui donnera de l'eau à ma tête, et à mes yeux une fontaine de larmes, disait le fils d'Helcias ; et il pleurait nuit et jour les enfants de la fille de son peuple; et il voulait fuir ce peuple d'adulfères ot de violateurs de la loi , le fuir au désert, jeter de grands

cris' sur les moubgnes ot il maudissait! Qui voudra pleurer

devra maudire; sans cela ses larmes tomberont froides : mais qui maudit aujourd'hui, n'est pas prophète; c'est un poète des anciens jours, qui ne sait rien do l'avenir; c'est, comme Ballanche disait de de Maistre, un prophète du passé.

J'ai lu trois articles de Lamartine dans la Presse; ce que j'ai de mieux à faire, c'est de ne vous en rien dire. Celui-là aussi oublie qu'ilest prophète, et mémo qu'il est poète : Aliquando tonus (forfniiaf Moments.

POIITMJIE GÉNÉRALE.

Alger, 7 septembre 18*0.

Mo* CHEH AMI,

Je suis assez d'accord avec vous sur le tableau, que vous me faites, do la grande politique universelle, qui occupe, à si juste titre, les esprits élevés? Cependant, il me semble que vous avez vu ce tableau un peu trop par le côté grossissant do la lunelte,parson côté royal, princier, diplomatique. Le canon est encore la dernière raison des rois, des empereurs et des ministres, mais décidément ce n'est plus la dernière raison des peuples, et malgré l'autocrate du nord, le grand batailleur, les peuples ont voix aux affaires. Il faut bien armer , sans contredit , puisqu'il y a des rois batailleurs, mais il vaut encore mieux compter et s'appuyer sur la raison despeuples, ou du moins faut-il mener les deux choses de front, si Ton veut être grand dans notre sièclo.

Je repousse ;donc de toutes mes forces cette pensée, que l'époque actuelle est incompatible avec les idées de travail, et qu'elle doit absorber entièrement l'homme sous le schako. Même pour quo le bon peuple de France fasse bien la guerre , il lui faut autre

chose dans l'ame que le désir de se venger d'un soufflet (il lui est même permis de le considérer comme donné à ses maîtres plus qu'à lui); il a besoin de sentir, dans la cause qu'il soutient, sa prome cause et celle de tous les peuples. Il a été beau soldat sous l'Empire, parce qu'il ct'iit animé d'une passion do ce genre; il sentait qu'il avait conquis sa dignité d'homme, qu'il avait proclamé- l'égalité de tous, quelle que soit la naissance et en raison seulement du mérite; il tenait à défendre ce droit, que Ici rois de l'Europe voulaient lui reprendre, et à on doter tous les peuples, ses frères. Certainement, on dira au peuple que c'est encore sa conquête do 89, qu'il faut défendre; que Nicolas est un Cobourg et Palmerston un Pitt ; mais c'est du vieux, le peuple n'est pas si niais; il sait très-bien que c'est chose jugée, finie, acquise, et que si Henri V revenait à la queue de Nicolas, il serait forcé d'être plus libéral que Louis XVin, revenant d'Angleterre.

Depuis 1830, il y a quelque chose de neuf dans le monde, comme il y avait du neuf en 1789. Plus petit ou plus grand, ce n'est pas la question, il y a du neuf. Après un effort de restauration, de retour au passé, tout-à-fait impuissant, il y a eu un élan vigoureux vers l'avenir. Voilà ce qu'il s'agit de sentir, de développer et d'utiliser politiquement, comme on a utilisé la liberté. Cet élan vers l'avenir, c'est ce qui a fait donner au temps actuel, ironiquement ou autrement, son nom de siècle industriel } c'est ce qui a fait dire de notre gouvernement qu'il voulait la paix à tout prix; c'est ce qui a fait les émeutes de Lyon et même celles de Paris, car l'ouvrier est là aussi ; c'est ce qui a mis LafÛUe ot Périer, banquiers, à la tête du mouvement de 1830; c'est ce qui a créé les chemins de fer, les bateaux à vapeur, et c'est ce qui a fait de la réduction de la rente et de la loi des sucres des questions de la plus haute polUique, des écueils où viennent .échouer les ministères; c'est enfin ce qui nous a donné un roi bâtisseur, constructeur, plus producteur que jamais roi n'a été.

Cet élan vers l'avenir empêchera la guerre. Voyez ce qne pense déjà lamassede notre population laborieuse, de la charge à laquelle nous condamne la vengeance de notre coup d'éventail d'Alger; et pourtant il ne s'agit ici que de quelques 30 à 40 millions an* nuellement, avec quelques milliers d'hommes; que serait-ce donc, s'il s'agissait d'uno guorre européenne, à la Napoléon, à un

million et mille hommes par jour? Certes la France ferait encore une pareille guerre, jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier écu, si le motif était nettement senti, s'il répendait à quelque chaude passion de notre bravo peuple; je crois même qu'aujourd'hui, tous nos prolétaires se lèveraient en masse, si on leur disait : Las Anglais veulent veus empêcher d'aller aux Indes par l'Egypte, et les Russes vous défendent d'aller en Perse par l'Asie mineure.— M 'empêcher! me défendre! Qu'est-ce que c'est que ces goddam et ces cosaques? je m'en vais leur en donner de 17nde et de la Perse, et de la Chine! — A la bonne heure, je conçois cela. Mais je réponds que si le motif de la guerre était ainsi posé, la guerre serait infaisable, parce que la solution industrielle de cette grande question politique serait immédiatement découverte par le plus ignorant ouvrier ou paysan qui dirait : Allons faire un canal chez Méhémet et un chemin de fer chez le Sultan.

En d'autres termes, je soutiens que si , pour notre époque éminemment industrielle, notre gouvernement a la sagesse de ramener la question politique à une question de commerce, de liberté de parcours et d'échange, et en même temps d'indépendance des peuples (car nous avons toujours dans le cœur le souvenir de Mirabeau promettant à tous les peuples que notre glorieux drapeau d'indépendance nationale ferait le tour de la terre), je soutiens, dis-je, qu'en s'appuyaot sur le sens industriel, sur la raison pratique de l'homme d'affaires, on ruinera toutes les ruses de la diplomatie de chancelleries, et l'on sera compris par le peuple , par l'ouvrier; que m même alors il faut se battre, l'ouvrier prendra son fusil et aura du cœur à l'œuvre.

Je sais tout ce qu'un pareil langage peut avoir d'apparence anti-chevaleresque, mais il est vrai. Je ne me fais pas de notre monde actuel une idée autre que celle qu'il comporte, je ne lais pas d'utopie ; je regarde nos Chambres, notre garde nationale, nos électeurs, la Bourse, la presso, et je dis : si vous no songez qu'à l'honneur, ne comptez pas sur tout ceci.

Peut-être, si vous ne songiez qu'à l'honneur, pourriez-vous vous passer de tout ceci t mais à quelle condition ? 11 y a derrière tout ceci une masse, un peuple qui n'a ,pas d'intérêts et qui est sensible à l'honneur. Ohl si vous étiez son homme % s'il vous savait ami de sa vie pénible ot misérable , s'il vous voyait

dans ses ateliers, à sa tête, sur ses grands chantiers, beau, fier, noble et bon, comme vous l'étiez, prince, au retour des Bibans, sur la table de votre dîner monstre, ce peuple vous suivrait au bout du monde, non-seulement pour venger son honneur, mais pour venger le vôtre.

Ce sont donc les sentiments et I03 besoins nés dans notre époque, qu'il s'agit de codifier, d'enseigner^ d'administrer , sentiments et besoins du travail et de la paix, comme ceux de la première révolution étaient ceux de la liberté et delà guerre. Le code de l'ouvrier est plus important à faire, que le code militaire n'est important à perfectionner ; les écoles d'industrie commerciale, manufacturière, agricole, sont à créer, tandis que les écoles militaires ne réclament que quelques élèves de plus; enfin la question des livrets et des prud'hommes, récemment soulevée, est plus grave que celle des fusils à percussion.

Pour donner à notre siècle la confiance qu'on ne fait pas la guerre par caprice, qu'on ne la continuera pas par goût, qu'on ne s'y livre pas comme à une passion exclusive ou même dominante ; pour avoir son assentiment, son appui, en deux mots, pour obtenir son sang et ses écus, il faut aujourd'hui, qui pourrait en douter? un gage industriel au moins aussi net 'que celui donné par Napoléon lui-même au peuple, lorsque, proclamant le blocus continental, créant les fabriques de coton et de sucre, et les grandes fonderies , il s'appuyait, au faubourg Saint-Antoine, sur Richard Lenoir,à Jouy, sur Oberkampf, à Elbeuf et Louviers, sur Ternaux, à Saint-Quentin, à Rouen, à Lille, à Roubaix/et même dans toute la Belgique, sur une masse de travailleurs qu'il enfantait. Et ce sont ces mêmes ouvriers, ses créatures, qui lui envoyaient à ses armées, leurs frères, leurs enfants, pleins d'enthousiasme, élevés, dans la famille, à l'amour et à l'admiration du grand défenseur de Yindustrie française contre la mercantile Angleterre.

Moi, qui ai le ferme espoir que nous n'aurons pas la guerre européenne, universelle, j'aime à citer ce que Napoléon lui-même a fait pour pouvoir exécuter sa grande guerre ; or, lorsqu'il est venu, il trouvait Bordeaux, Marseille, tous nos ports de commerce dans un triste état, et le Hâvre n'était pas né ; il trouvait Lyon sorlant à peine de ses ruines, et Saint-Etienne sous (erre ; Paris n'avait que cinq à six cent mille âmes, fatiguées de révolutions, population pou

productive, n'ayant pas plus Tidée de l'existence de l'Amérique qu'avant Christophe Colomb. Aujourd'hui combien d'intérêts à blesser par la guerre ! Que de ruines à faire ! par conséquent, si l'on veut guerroyer, combien il faut songer d'avance aux compensations ou aux palliatifs qui permettraient de toucher à ces vivants intérêts î

Voyez aussi nos patriotes, radicaux, réformistes, puisqu'il faut les nommer par leur nom : ceux-ci ne voudront la guerre que si en lui donne un caractère de propagande révolutionnaire, ce qu'on n'a certes pas l'intention défaire; et alors, quelle action croyez-vous qu'ils exerceraient sur les prolétaires , le jour où un premier coup de canon serait tiré? le gouvernement les surveille, les maintient et les craint pendant la paix, comment s'en défendra-t-il pendant la guerre, s'il ne se hâte pas de leur fermer l'oreille et le cœur du prolétaire ? Vous qui connaissez Lyon, que pensez-vous du jour où les fabricans diront : la mer est fermée, plus d'Amérique, arrêtez la navette?

Mais pourquoi rester si longtemps à raisonner, comme si nous né pouvions pas éviter la guerre; supposons un moment qu'elle n'ait pas lieu; non seulement ce sera une faute d'y avoir trop cru, puisque l'événement démentira la prévision , et que les hommes forts doivent toujours avoir la réputation d'être un peu prophètes ; mais ce seia surtout une très-grande faute d'avoir agi seulement en vue de la guerre.

Aujourd'hui la vieille formule :Si vispacem 9 para bellum est complètement changée; la sagesse des peuples dit aux rois belliqueux : Si vis pacem , para pacem. On sait fort bien que la guerre n'enrichit plus, et que pour la faire, il faut des écus; celui donc qui croit devoir la faire et qui néglige la source aux écus, n'est pas au niveau de notre siècle.

Mais, direz-vous peut-être : « Il n'y a rien là de pratique ; c'est très-bon do dire qu'il faut s'occuper du travail, mais que faut-il faire? » Avant de faire quelque chose pour l'industrie, il faut connaître l'état-major industriel et s'être assuré de ce qu'il peut faire, comme Napoléon connaissait les généraux qui l'entouraient au 18 brumaire et qui ont organisé sa grande armée. Le 18 brumaire, Na- Iioléonne savait pas qu'en 15 années il prendrait Vienne, Berlin, Madrid, et Moscou; mais il avait déjà sous la main ses preneurs de vil -

les. Où est l'état-major industriel? Autour de qui gravite-Ml? Quel est le soleil qui entraînera ces planètes dans leur orbite, pour constituer le monde futur? Voilà ce qu'il faut savoir, voilà ce qui est pratique, politique, positif.

J'espère que vous ne me faites pas l'injure de croire que mes planètes industrielles s'appellent Fould , ou môme Rothschild; ce n'est pas là de l'industrie, c'est du jeu: ceux-là n'entourent que trop le pouvoir, et l'étoufferaientpour une différence de 50 centimes.

Mes planètes, ce sont les hommes types qui représentent réellement, par toute leur vie, l'industrie d'une ville, d'une province , d'une branche entière du travail humain, et ceux aussi qui ont, pour ainsi dire, incarné en eux les grands travaux d'industrie publique, tels que les routes, les canaux, les ports, la construction des vaisseaux, les mines, ou bien ceux encore qui sont l'expression nette d'une des relations commerciales de la France avec un peuple étranger.

Voici les hommes avec lesquels il y a toujours à apprendre et toujours à faire ; voici môme ceux avec lesquels il est très-bon de parler guerre, parce que leur intérêt et leur expérience leur font découvrir vite les moyens de l'éviter, et parce que, si, eh définitive, on fait la guerre, ce sont encore eux qui la paient ; voici, en un mot, les vrais aides de camp d'un roi futur de France.

Or, quel est, aux Tuileries, le rang assigné spécialement au travail pacifique? quelle est l'importance d'un bourgeois visiteur, à côté de l'influence quotidienne des militaires aides de camp? M. deRothschild lui-môme n'y est pas comme banquier, il y est comme consulgénéral d'Autriche, baron de Rothschild. D'un autre côté, nos princessont généraux, entourés de généraux; ils ne sont encore que des militaires, ce n'est pas assez ; Napoléon lui-même avait senti qu'il était bon d'être membre de l'Institut, parce que la science devait jouer et a joué sous son règne un rôle presque égal à celui qui se prépare pour Vindustrie. Monge, Berthollet, Laplace, Chaptal, Fourcroy, Lacépède, Delambre, Cuvier, ses illustres collègues, étaient souvent à ses côtés.

Dieu me garde de dire que notre époque ne fait pas la place belle aux savants ; il est vrai, à d'autres savants, à une autre académie ; MM. Thiers, Cousin, Guizot, Mignet, Dupin, Molé, n'ont pas à se plaindre. Des mathématiques et de la physique nous sommes pas-

ses à la métaphysique et à la philosophie, èt des mécaniciens aux avocats ; y a-t-il progrès ?

Le fait est que depuis la fondation de l'académie des sciences morales et politiques, expression trèî-nettede puissances nées sous la Restauration, et qui régnent encore aujourd'hui dans leur plus brillant représentant M. Thiers, je ne vois pas qu'il reste d'autre amdemie à imaginer, que colle où Ton s'occuperait des choses qui remplissent la vie des neuf dixièmes au moins de la race humaine, je veux dire une académie d'industrie agricole commerciale et manufacturière. On sait la machine à vapeur aujourd'hui, aussi bien que les élèves de M. Cousin connaissaient le moi et le non-moi ; on faîtdes ponts et des chemins de fer, comme lesdisciples de M. Guizot et de M. Royer-Collard faisaient des arguments sur la bascule de l'ordre et de la liberté ; en d'autres termes, les hommes forts sont ingénieurs, industriels, commerçants, tandis qu'ils étaient, en 1835, étudiants en droit et à peine avocats et journalistes; or, le présent peut être encore aux avocats et aux journalistes, mais certainement l'avenir n'est pas à eux. M. Thiers Ta dit : après moi, gouvernera qui pourra ; ce qui veut dire : après moi il n'y a pas d'avocat, journaliste, littérateur, rhéteur qui puisse gouverner. Cela est très-vrai.

Je me résume. Sommes-nous donc destinés à osciller toujours d'un extrême à l'autre, et à vouloir, tantôt la paix à tout prix, et tantôt la guerre à tout prix? C'est Nicolas, dites-vous, qui la veut à tout prix'; jpas du .tout, car vous ajoutez qu'il la veut par ce qu'il croit n'avoir qu'à y gagner; mais nous qui savons le prix qu'elle nous coûterait, quoique M. Thiers prétende «jue Lyon n'a rien à en craindre, nous qui risquons tant, et qui le savons, nous qui n'avons rien à y gagner, pas même la révision des traités de 1815, qui ne se réviseront qu'à force do paix et non à force de guerre, n'est-ce pas, sinon vouloir,au moins faire la guerre à tout prix, que de suspendre entièrement, pour ne songer qu'à elle, les questions d'ordre pacifique?

Un changement de ministère à Londres ; l'espoir qu'aura M. do Metternich et le désir qu'il en manifestera, de voir mettre de côté M. Thiers, aussitôt après la chutodo Palmerston; uneconvention amiablc entre les puissances pour établir un passage commun à toutes, à Suez, et pour assurer à toutes une complète liberté d'action

dans la Mer-Noire et r Asie-Mineure; enfin, la répugnance s nglaiso et française à la guerre, ou mille autres causes encore, peuvent arrêter et arrêteront un conflit sanglant et général ;ct si, malgré tout, il nous reste encoro un ennemi, nous l'enverrons promener sans nous gêner.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Alger, octobre et novembre iHto.

Mon cher ami,

J'ai îu les journaux, jusqu'au 10, et je trouve que la partie jouée par M. Thiers contre M. Guizot et Louis-Philippe devient assez délicate. M. Molé et Lamartine , le journal la Presse et les Débats vont avoir fort à faire après Pouverlure des Chambres ; mais tout cela est encore lo vieux combat que nous connaissons ; c'est toujours : le roi règne et Thiers voudrait gouverner ; cela ne dit pas ce que doit faire celui qui gouvernera, roi ou Thiers; cela ne met pas au jour une seule idée nouvelle de gouvernement.

En effet, ce n'est pas de l'apparition d'une idée que la politique actuelle est grosse, ridée roule déjà dans le monde; c'est un événement, un fait qui va naître, comme 1830 a été un fait préparé par l'idée de limne du passé, qui roulait à travers la Restauration. De môme, aujourd'hui, il y a un fait préparé par l'idée do recherche d'avenir, qui va surgir. Depuis 1830, celte aspiration vers l'avenir a caractérisé le mouvement intime, profond, réel, et non apparent et officiel de ta société; c'est ce désir du neuf>

et non la haine du vieux qui va éclater. Si le duc d'Orléans ne monte pas à l'assaut, s'il ne prouve pas que lui aussi est de ce temps , et qu'il a le sentiment du neuf, encore une dynastie noyée.

Nous marchons vers un règne de jeunesse il arrivera forcément ou par cession volontaire ; depuis vingt-cinq ans, nous vivons sous le gouvernement des pères et grands-pères des hommes qui ont eux-mêmes 28 ans aujourd'hui, et surtout sous l'empire des principes politiques de ces pères et grands pères; ils n'ont su que restaurer ou démolir le passé, et la génération actuelle a besoin de fonder, de construire un édifice nouveau. Elle a besoin môme de discuter le plan de cet édifice, de lutter contre ou pour tel ou tel avenir, d'agir pour ou contre lui, mais enfin d'agir en vue de lui.

Je le répète, si le duc d'Orléans n'est pas à la brèche, s'il attend qu'on lui donne une armée à commander, si, comme prince, comme pair, comme citoyen, il ne se montre pas tel qu'il s'est montré comme soldat, s'il n'est que général, ils sont perdus !

Il est cruel d'être en Afrique, cher ami, quand la France se trouve dans une tempête comme celle-ci. Les courriers deviennent en ce moment d'un intérêt si vif, que mon départ d'Alger m'en paraît moins agréable encore; il me faudra maintenant trois semaines, un mois, avant d'avoir des nouvelles decesgrandes affaires, qui occupent, en ce moment, le monde, et qui ont placé la France dans la position la plus critique où elle se soit trouvée depuis 1791 ' seule en Europe et désunie dans son intérieur !

Le mémorandum de M. Thiers m'a paru une réooBse Jbri habile à celui de lord Palmerston, mais habile comme un plaidoyer xm l'avocat n'a d'autre but que de mettre son adversaire dans son tort, sans faire attention si, pour atteindre ce but, il ne g$Le pas sa partie vis-à-vis d'autres adversaires, intéressés au même déj)at. En rappelant publiquement à l'Angleterre que la politique franco-anglaise, depuis dix ans, a eu pour but unique ^empêcher la Bussiede marcher vers Constantinople; en mettant au grand jour la proposition laite par l'Angleterre, dans ce but, de s'emparer des Dardanelles, on réfute bien la prétention au stçUu quo de l'empire ottoman, et de plus, on tend à indisposer la Russie contre l'Angleterre; mais que fait-on pour la France? Dans un mémorandum, semblable à l'Autriche ou à la Russie, M. Thiers ne serait-il pas obligé aussi de rappeler publiquement, que toutes nos relations diplomatiques

avec ces deux cabinets ont eu pour but d'empéc/ter également l'Angleterre de marcher vers la Syrie et Alexandrie? Ainsi donc, dans un grand débat des trois plus grandes puissances de l"Europe, voici la France qui, après avoir pris l'Algérie au sultan, se pose comme un empêchement à deux tendances russe et anglaise, tendances que l'histoire, la nature, la politique de ces deux nations expliquent et légitiment, et que l'intérêt universel réclame.

Pour s'opposer à ce que l'Angleterre envahisse l'Egypte et la Syrie, ef à ce quo la Russie s'empare de Constantinople et do V Asie- Mineure, on a fait précisément tout ce qu'il fallait pouramonerce qui arrive aujourd'hui, c'est-à-dire pour réaliser ce à quoi l'on voulait s'opposer. Est-ce impuissance seulement de notre part ? je ne le crois pas. Voici les Anglais en Syrie et probablement les Russes À Scutari ; pendant ce temps notre flotte est au Pyrée, et notre diplomatie proclame qu'on fait ce qu'elle a essayé, par tous les moyens possibles, d'empêcher!

Cette diplomatie d'empêchement a pu servir habilement les Russes contre les Anglais, et les Anglais contre les Russes, pour retarder pendant quelques années le résultat inévitable de ces tendances russe et anglaise vers l'Orient, vers la Perso et l'Inde. Mais aujourd'hui, espérer se tirer d'affaire en brouillant les Russes avec les An glais, sans rien faire qui puisse rattacher les Anglais ou attacher les Russes à nous, c'est une politique de brouillon et non pas d'homme d'État. y - • ' ■ * ' : .'

Depuis dix ans, on a affecté déposer la question d'Orient dans des termes qui n'avaient aucune importance européen ne, et quidissimulaient la véritable difficulté ; on a parlé de raccommoder le sultan avec Méhemet-Ali, tandis qu'au fond il s'agissait de savoir quelle influence la Russie aurait sur Constantinople et sur la Mer-Noire, et quelle influence l'Angleterre aurait sur l'Euphrate et sur la Mer- Rouge. C'était là vraiment la question orientale pour l'Europe, et la vice-royauté héréditaire ou viagère, la possession d'Adana, celle de Saint-Jean-d' Acre, n'étaient que des voiles diplomatiques.

Une question bien posée est, dit-on, à moitié résolue : que devient alors-une question mal'posée? C'était sans douto à la France, de concertavecl' Autriche, qu'il appartcnaitde limiter, maisnon d'empêcher ces deux grandes tendances russe et anglaise; et au contraire, l'Autriche aide leur développement exagéré, et la France regarde faire.

Comment, dè3-lors, s'en prendre aux autres, à l'Angleterre ou à la Russie, deco quelles marchent daas leur direction naturelle, de ce qu'elles vont où Pierre-le Grand, où Napoléon savaient qu'elles iraient? Vous n'avez pas voulu débattre avec elles la manière d'y aller; vous n'avez pas voulu vous entendre sur la part naturelle, légitime et universellement utile d'influence quelles devaient prendre en Orient ; quand vous saviez que c'était de cette influence qu'il s'agissait, vous leur avez parlé Empire-Ottoman, souveraineté arabe ; elles ont écouté dix ans votre babil, puis, lasses d'écouter, elles ont marché? v >■

Si noire politique intérieure est effrayante, c'est par les mêmes causes. La politique d'empêchement, porte aussi là ses fruits. Il y a quelques tendances intérieures aussi évidentes, aussi exigeantes, aussi inévitables que celles dont je viens de parler, et faute de savoir diriger, modérer, limiter leur cours impétueux, on risque bien de les voir déborder, en se préoccupant uniquement d'y résister et de les contenir. On a caché aussi, sous des mots d'un autre monde, les choses qui intéressent celui-ci ; on a vu des questions politiques, là où il n'y avait que des questions sociales ; on a songé aux républicains, quand il fallait songer aux ouvriers, sans lesquels les plus fameux républicains ne pourront jamais rien faire; on a songé aux légitimistes, quand il faudrait songer aux paysans qui sont aussi leur seule force; on a organisé des corps politiques, quand il faudrait organiser des corps industriels -, et le pouvoir en est réduit, pour la politique intérieure, au rôle que l'on fait à la France dans la politique générale ; 11 est seul, sans alliés, et bientôt obligé de voir passer devant lui les flots de ces envahisseurs, qu'il ne peut contenir plus longtemps et qui bouillonnent. Gomment surtout les arrêter, aujourd'hui qu'on a eu l'imprudence de leur crier : Guerre! qui osera leur dire : Halte! paix! et si, ne l'osant pas, on dit : Eh bien, guerre ! quelle épouvantable catastrophe ! Dans un an, l'Espagne serait plus heureuse, plus glorieuse que notre pauvre France!

Nous touchons à un de cesgrands moments, fréquents dans notre histoire, où les révolutions se font, ou bien où elles avortent, parce qu'une forto pensée d'avonir leur manque ou s'en empare ; si rien ne vient transformer la hai ne pour ce qui est, en une passion viveur ce qui devrait être ; si les hommes qui ne songent qu'à

détruire le passé, ne sont pas entraîaés à construire l'avenir; si le duc d'Orléans, en un mot, ne se fait pas aimer par les ennemis de son père, c'en esl fait do la dynastie. Ce qui est une tactique constante en Angleterre, est une indispensable nécessité, en ce moment, on. France; le princo royal anghisa toujours élé le (hef de l'opposition, et ce qui a fait grandir tlém-surémcnt M. Thiers, c'est qu il n'y avait pas, entra le roi cl lui, cl plus haut que lui dans l'affection du roi et dansîa considération du pouplc et des étrangers, un représentant do l'opposition ; c'est que lo roi et son successeur, ne s'emparaient pas de la direction générale des esprits, dis partisans do l'ordre et de ceux de la libert», de la vieillesse et de la jeunesse^© la pairie et des députes, des hommes qui possèdent et do ceux qui veulent acquérir, do la bourgeoisie et du peuple. N'est-ce donc pas parce que le roi Louis-Philippe était l'opposition tic Charles X, que la révolution de 1830 a duré seulement trois jouis?

Arago, à Toulouse, tout en faisant d'assez mauvaise politique, a dit quelques fort bonnes choses; il est revenu sur sa grande e t belle formule : La réforme est le moyen } l'organisation du travail le but, et il a ajou é que Turgot avait mal fait do détruire les maîtrises et les corporations industrielles; qu'il aurait dû seulement les améliorer. Cet homme a donc dans la pensée une assez bonne partie de la vérité, pour devonir utile, lui qui sera dangereux, tant que le gouvernement n'abordora pas lui-même la question imlustrielle. Mais comment fairo pour que le gouvernement y arrive? est-ce qu'il faut la réforme, c'est-à-diri*, rAetlro le dessus dessous, et lo dessous dessus? Je ne lo crois pss encore, mais si l'on tarde je le croirai.

La politique pratique actuelle se résume, je lo répète, dans ce que je vous ai déjà dit si souvent sur lo duc d'Orléans : si cet héritier présomptif ne se fait pas aimer des ennemis de son père; si le roi et lui ne s'emparent pas des conients et des mécontents, ils sont flambés.

Maintenant, quelle est l'occasion do praiiqu^r celte nouvelle politique? la discussion des Chambres, c -tte année. Bon gré, malgré, i -^ faut que le duc d'Orléans se melle rondement en opposition avec ce que l'on croira être l'opi.iion de la Cour, dùl-il défendre M. Thiers et la guerre, (c'ost-à-dire les deux plus dangereusos choses du temps actuel) à la tribune do la chambre dos paii\>, contre la majo-

rité des pairs.; dût-il se faire, jusqu'au bout des ongles, Chauvin pour le moment. Je suis toujours stupéfait de ce que la prodigieuse finesse de son pore, et sa connaissance parfaite des procédés anglais, ne l'aient pas encore poussé dans cette voie.

Mais, pour cela, il ne faudrait pas nommer son fils futur comte de Versailles, ou sa fille duchesse ou peut être marquise, (il ne manquerait plus que cela) ; il ne faudrait pas même réclamer pour soi et pour le duc de Nemours l'organisation des bataillons et escadrons nouveaux, et recréer ainsi ou restaurer les colonels généraux d'infanterie et de cavalerie dans la famille; Thiers leur laisse faire tout cela, parce qu'il sait très bien que ce sont des fautes, et il se frottera les mains, le jour où il nommera amiral le prince do Joinville, en songeant au duc d'Angoulême et même à Murât, c'est-àdire à 1830 et à 1814 qui ont tué Charles X et Napoléon, le père et le beau-frère d'un prince grand amiral. Je suis sûr qu'il s'opposerait de toutes ses forces à ce qu'il prit la fantaisie au roi de> marier leducd'Aumale à une française, à une bourgeoise, lui, le petit bourgeois, parecqu'il est parfaitement convaincu quo ce serait un des grands el nobles moyens d'en finir avec la révolution.

Que le duc d'Orléans essaye de se mettre à I3 tête du mouvement industriel et d'écraser ainsi Arago etLaffitte, il verra quelle mine fera M. Thiers.

Je viens d'apprendre les épouvantables dévastations produites par les débordements de vos rivières. Eh bien ! la Saône et le Rhône ne sont que des ruisseaux, comparés aux torrents humains qui grondent ; ces ruisseaux renversent tout sur leur passage ; que sera-ce donc, à la fonte des neiges qui couvrent les vieilles cimes de notre société ; que sera-ce, lorsque les tempêtes seront déchainées et que des pluies d'orage viendront grossir les moindres affluens du grand fleuve? Certes Guizot et Soult sont lailiés dan3 le roc, mais aujourd'hui, des digues pour contenir et maintenir ce fleuve dans son vieux lit tortueux seraient impuissantes, quelque fortes qu'elles fussent ; il faut des berges dans la direction, fussent-elles de terre, pourvu qu'elles soient assez hautes. Aux temps des prophètes, cette dévastation des fleuves, rapprochée d'un état politique comme le nôtre, aurait suffi pour qu'ils s'écriassent: Voici la fin du monde, Dieu briso le sixième sceau ! et les prophètes auraient eu à moitié raison. Nous assistons à une mort, mais aussi à un en-

Isolement, et ta combinaison de ce» deux grandes cri sas humaines, ptaines de douleur» donne au spectacle que nous avons sous les yeux une tristesse so tonnelle, malgré l'espérance qu'il renferme, malgré l'avenir qu'il annonce et prépare. Aux personnes que j'aime et qui m'écrivent leurs inquiétudes sur moi en Algérie, je renvoie mon inquiétude sur elles-mêmes, plus légitime que la leur; car les Arabes, je peux les éviter; la maladie même, avec un régime sain et sage, n'est pas plus à craindre ici qu'ailleurs; mais qui évitera le torrent , et quelle hygiène garantira de son atteinte?

Celte demi victoire parlementaire qui élève Sauzet et abaisse Barrot, nouvelle oscillation de la bascule politique, va faire illusion encore une fois au parli auquel il serait si intéressant d'ouvrir les jeux, pour qu'il vît enfin la vérité, pour qu'il pût lui-même changer son nom de conservateur et se proclamer hautement réformateur. Plus que jamais , le rôle que doivent prendre les défenseurs de l'ordre est évident; ils sont perdus, s'ils ne ravissent pas la popularité aux partisans de la liberté; ils sont perdus, s*ils se bornent à résister. Ne savent-ils donc pasque le Français est incomparable pour l'attaque, et qu'il est bien moins brillant à la défense? Enlevez l'avenir à la baïonnette; point de retraite vers le passé, même le passé d'hier; marchons!

Heureusement, comme je vous l'ai déjà écrit, dans notre politique à bascule, les hommes qui arrivent au pouvoir sont souvent entraînés à faire le contraire de ce qu'on attendait d'eux ; c'est-à-dire précisément ce qu'on attendait de leurs prédécesseurs, qui n'ont pas pu le faire, parce que les suites de leur tendance connue épouvantaient. Il serait donc possible que le résistant Guizot ne fit pas de résistance, de même que M. Thiers, le soi disant libéral, a enterré la question des rentes, ajourné indéfiniment la réforme électorale, brisé l'alliance anglaise, rétabli des journaux soldés, et fait une foule d'actes contraires à ce qu'attendaient de lui ceux qui lui avaient donné sa quasi-dictature.

Mais aujourd'hui il faut plus que des actes involontaires qui jurent avec le caractère réel des hommes du pouvoir; il faut sentir et vouloir ce que l'on fait; il faut avoir toute son ameà son œuvre ; or l'ame*de M. Guizot est bien bourrée de passé, mais elle ne sent pas l'avenir; et il n'y marcherait que contraint et forcé.

C'est donc on dehors de co nouveau ministère qu'il faut chercher les hommes auxquels ce ministère lui-même obéirait, qui le maîtriseraient et l'entraîneraient dans une route contraire à sa nature.

Ce ministère, c'est encore une phase du régime social né en 1830; c'est encore un rouage de cette grande machine qui fait des discours de tribune et des articles de journaux ; c'est un des deux mouvements de co balancier qui tantôt laisse faire, et tantôt empêche de faire, mais qui ne fait rien, et surtout ne fait rien faire volontairement. Or, ce mécanisme est bien fatigué et bien usé, depuis 1830, et nous sommes en présence d'un effort à accomplir, qui dépasse sa puissance; c'est donc encore, à mon avis, un ministère plus transitoirequo tous ceux que nous avons eus depuis 1830; en un mol, c'est presque un ministère Polignac, dernier terme d'une forme de gouvernement qui a accompli sa tâche.

Que Dieu nous préserve des autres conséquences de cette analogie ; no renouvelons pas la crise de 1830 ; je vous ai dit dans ma dernière lettre et dans celle-ci comment l'éviter.

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