‹ Correspondance politique, 1835-1840Chapitre 7 sur 9 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

POLITIQUE ETRANGERE

POLITI01E ÉTRANGÈRE

QUESTION D'ORIENT

Ces lettres ont été écrites en vue d'événemens qui, par malheur, se sont accomplis dans un sens contraire aux avertissemens et aux conseils qu'elles renferment, ; elles traitent une question qui n'a pas en ce moment un intérêt assez vif pour qu'elles aient trouvé place convenable dans les colonnes du journal le Crédit ; cependant nous avons pensé que leur publication intéresserait nos lecteurs , parce que les considérations sur lesquelles ces conseils étaient fondés subsistent encore et sont également applicables aujourd'hui.

Depuis vingt ans r les solutions provisoires que la question d'Orient a reçues n'ont, en réalité, rien résolu; ce grand problème est resté et restera menaçant pour l'Europe, tant qu'elle n'aura pas compris que la politique européenne a besoin, au dix-neuvième siècle, pour être solidement établie, c'est-à-dire pour régler les relations actuelles des peuples chrétiens entre eux, d'adopter un nouveau système général de leurs relations avec les nations musulmanes.

La correspondance, que nous publions, a pour but d'exposer ce système, et d'en démontrer pratiquement, par l'examen des faits, l'importance et la nécessité.

Lo Caire, janvier 1836.

Mon cher ami,

Dans l'immense conflit de politique européenne dont Gonstantinople est l'objet» certes la relation de l'Egypte avec le sultan et avec

les nations européennes est un point capital. Cela est si vrai, que dans le cas où la Russie s'emparerait de Gonstantinople, et même dans le cas, plus probable ci plus sage, où, sans en déposséder lo sultan, elle voudrait y exercer une influence tout à fait exclusive de l'influence franco-anglaise, le premier acte de la France et de l'Angleterre, devrait être de s'emparer immédiatement d'Alexandrie, de Saint-Jean-d'Acre et de Sinyrne, ou du moins d'y installer l'influence européenne, et de réaliser ainsi une pensée qu'aucune forte tête politique, en Europe, n'a pu abandonner depuis Napoléon.

Or, avant d'examiner quelle est la relation do l'Egypte avec l'Eu" rope et avec le sultan, il serait bon de savoir d'abord ce que c'est . que l'Egypte, car elle me paraît être méconnue ou même inconnue par tous les hommes qui mêlent ce pays à leurs rêves politiques. Ainsi, on s'occupe beaucoup de savoir si Méhémet-Ali doit ou ne doit pas être légitimé, s'il aime réellement les Francs, si c'est un barbare musulman ou un Turc civilisateur , si l'on doit s'allier à lui ou le sacrifier sur le Taurus à son ancien maître. En deux mots, c'est toujours la vieille politique par les rois, même chez les peuples qui se prétendent le plus amis des peuples et ennemis des tyrans. Or, la politique par les rois est très légitime, à une époque où les rois représentent les peuples, . autrement elle est niaise et fausse. Voyons donc le peuple ; ensuite nous examinerons en quoi Méhémet-AH a représenté, représente encore, ou ne représente plus ce peuple que Dieu a mis sous sa main.

Si la sympathie européenne s'émeut vivement aux nobles douleurs o> la Pologne, l'Egypte, ravagée, mangée, ruinée, et ruinée sur la plus riche terre et sous le plus beau ciel du monde ; l'Egypte mise en coupe réglée depuis des siècles, par une race éminemment consommatrice, tout à fait improductrice, race pure de propriétaires ; l'Egypte tondue jusqu'au sang, elle qui sur sa belle peau se , plairait tant à voir uue superbe parure; l'Egypte conservant, sous ce joug de plomb, sous cette guillotine du CourOache, sa gaîté, sa douceur et son inaltérable Allah-kerim ! l'Egypte enfin qui a déjà ouvert une fois ses bras avec amour à nos soldats incirconcis, comme .à des libérateurs, aurait droit, ce me semble, à un intérêt plus vif et plus éclairé que celui dont nous daignons l'honorer.

Je suis tenté de dire que, malheureusement pour elle, ses temples, ses momies et ses pyramidaux souvenirs, sont encore trop vivans, parce que tous nos illustres voyageurs, très lettrés et beaux connaisseurs, se sont arrêtés avec les Pharaons sur le Nil, sans parler aux fellahs.

Que par amour pour le passé do la Grèce on ait voulu , de nos jours, lui rendre la liberté, c'est bien ; mais j'affirme que les Egyptiens actuels ont moins dégénéré de leurs Pharaons que les Grecs de Léonidas et d'Aristide ; et je mo ferais leur champion contre tous les philhellèncs.

Ce peuple si bon, si gai, notez le bien, est certainement de tous les peuples du monde le plus éminemment pacifique. Je parte de l'Egyptien, non de l'Arabe bédouin, qui bailleurs n'est pas si guerrier qu'on le croit; je pourrais, sans mentir, y joindre les Syriens de la plaine. À la vérité, c'est le peuple qui a le moins de raisons pour aimer la guerre ; où irait-il chercher un meilleur pays que sa terre promise? Ce peuple excellent, et cet Edendu monde, sont aujourd'hui dans un état de dénuement, de délabrement qui fait mal. Depuis quarante ans, depuis quo Napoléon l'a visité, il a énormément souffert; mais cette souffrance n'a pas été sans fruit; une main vigoureuse a coupé les mille têtes de Fhydre qui, auparavant, le gardait et le dévorait. Malheureusement, cette main appartient a une tète qui, à elle seule, et pour accomplir cette œuvre de destruction, a mangé mille fois plus encore que les mille têtes de Yhydre. Aujourd'hui, l'on ne voit plus, comme autrefois, à côté d'un bey cruel et vorace, un bey clément et miséricordieux qui laisse respirer ses villages; l'infortune est à très peu près la même partout; et, sous ce rapport, l'Egypte a conquis l'égalité civile. Ceci n est pas une plaisanterie ; cette commune misère a crée ou recrée une sorte de fuxtxotiQlttG qui se résume dans 1 %itt(i7itm%t6 avec la 1 — quello le joug turc est détesté.

Je m'arrête sur cette idée qui est capitale et qui doit servir de règle, chaque fois qu'on fait entrer le nom de l'Egypte dans des combinaisons politiques. Si cette idée est vraie (et j'affirme qu'elle est irrécusable), c'est une illusion complète de croire au retour de l'autorité des sultans sur l'Egypte, Ceci admis, la question orientale est

débarrassée d'une difficulté dont la diplomatie s'occupe, je crois, outre mesure. Si cette idée est vraie, le peuple égyptien touche à des destinées tout à fait nouvelles, et la race turque ne tardera pas à être déclarée, ici comme en Grèce, en Algérie, dans les provinces conquises par la Russie, déchue de son droit à gouverner des peuples, trop jeunes encore pour marcher sans lisières, mais cjuj repoussent les langes dont les Turcs veulent continuer à les earotter, Ici, ce n'est déjà plus la race turque, c'est un Turc qui règne.

Grâces soient rendues à l'homme qui a soustrait par le (ait, sinon en droit, l'Egypte à l'autorité des sultans; grâces soient rendues à ce Louis XI, qui a fait sauter tant de têtes aussi nobles que la sienne, pour substituer un roi à une noblesse; grâces lui soient rendues 1 11 a fait un corps des membres mutilés de l'Egypte. Les Bédouins voleurs ont été contenus et réprimés, presque disciplinés par lui, et ils escortent les caravanes qu'ils dépouillaient autrefois; les fellahs ont été armés pour la première fois par lui, et il a fait une armée et une marine é<jypiienne$ y avec des hommes qui, jusque là, étaient déclarés indignes de porter le sabre, les élevant ainsi au niveau de leurs maîtres. Dans l'administration civile, il a substitué des Arabes aux Agas turcs qui administraient les préfectures ; enfin, jusqu'à présont, il a fait d'immenses efforts pour ramener de l'Occident la science »et les arts, qu'autrefois les Arabes y ont portés; grâces lui soient rendues t il a brisé la plus grande partie des entraves que, déjà, Napoléon avait frappées de son épée, et qui comprimaient l'essor d'un peuple appelé à de bien belles destinée*.

Si, pendant vingt années seulement, ce peuple enfant n'était plus décimé par la guerre; si son activité éminemment agricole n'était pas détournée maladroitement vers d'informes fabriques; si une administration quelque peu éclairée permettait aux européens d'asseoir sur cette superbe terre des exploitations que les Bédouins n« viendraient pas ravager, comme à Alger; si le transit de l'Inde était favorisé, même sans chemin de ter et sans canal nouveau; enfinv si tous ces gros mangeurs turcs étaient remplacés par quelques régimens français ou anglais faisant uniquement la police, l'Egypte, après ces vingt années, aurait fait un pas devant lequel los progrès les plus gigantesques des Américains eux-mêmes ne seraient rien.

Je vous Tai dit plu* haut, il n'y a pas une seide- ferle tété J>ohtique en France, surtout en Angleterre, qui ait renoncé à ridée de roff un jour l'Europe assise sur le Nil, et par eon*équent maîtresse en Syrie, afin d'aller embrasser l'Inde avec ce* deux jolis bras de mer qui pressent l'Arable. D'un autre cété, les faits les plus skmificatits manifestent dans le gouvernement wne réaction antî-chré A tienne, inspirée par le presseniimeut de cet appétit européen pour l'Egypte. Enfin, cette visite de l'Europe, redoutée par les Turcs, est vraiment désirée, attendue par leurs sujets; le souhait en est formé si souvent et si haut, en tous lieux, que dans un pays où les mur* ont des oreilles, ce vœu doit êtro monté do la chaumière jusqu'à la citadelle.

Après une vie aussi agitée, et, jusqu'à Koniah, aussi heureuse, un homme doué d'une activité aussi immense que Méhémet-Ati, voyant venir, avec chaque année, ou un désastre ou une peste, et toujours une diminution de revenus et d'hommes, et n'ayant pas de but à quoi prendre cette immense activité, cet homme souffre, son humeur s'altère; les passions que, jusque là, il a su maîtriser et faire servir à sa fortune et à sa gloire, ces passions deviennent maîtresses à leur tour. Ce pacha, qui fit empoisonner des beys et fusil* 1er presqu'uno armée de mamelucks, et qui délivra ainsi l'Egypte de ses mille tyrans; ce musulman qui eut l'audace de vaincre lé sultan, de lui voler jusqu'à la cité sainte* et d'affranchir ainsi .TE* gypte de sa servitude envers la Porte; ce roi négociant qui a fait de tout ce vaste pays un seul comptoir, et qui emmagasine comme un épicier teus les produits, depuis la fève jusqu'au café, cet homme là, selon toute probabilité, sera, dans ses vieux jours, féroce, bigot*, avare, ou bien il faut qu'avant peu il soit sultan. Un pareil homme veut toujours monter, il ne peut point s'arrêter et ne sait pas descendre convenablement^ or, depuis Koniah, il s'arrête et descend. Grand homme est celui qui toujours monte? doublement grand homme, celui qui peut descendre après avoir monté; triplement, celui qui sait monter, s'arrêter ou descendre, selon la volonté de Dieu. Je crois Méhémet^Ali seulement un grand homme; Napoléon le fut doublement/ il sut descendre; comme l'a dit Barrault mourut longtemps et debout; Méhémet-Ali mourra vite et couché;

Je me prends à faire aussi un peu trop de vieille politique; revoirons au bon peuple égyptien.

Beaucoup d'hommes font de la politique seulement avec des cartes de géographie; ils conçoivent les destinées des peuples uniquement d'après la forme de leur territoire sur la mappemonde; ceuxlà peuvent divaguer souvent. Cependant il y a, sous ce point de vue, des choses tellement évidentes, que le géographe politique le moins exercé ne saurait s'y tromper. Telle est la destinée do l'Egypte à l'égard des nations européennes, asiatiques et africaines; elle doit Atre évidemment le jardin, le bazar et le caravansérail de tout le vieux monde. Les Turcs peuvent-ils lui faire remplir celte destinée? La moindre connaissance des deux races suffit pour affirmer que non. Dans tous les cas, il ne saurait y avoir qu'une opinion sur l'avenir de l'Egypte; les avis peuvent se partager seulement sur le moyen de l'y faire arriver.

Mais si, au moment où j'examine froidement cette question, j'apprenais qu'une flotte française, d'abord armée pour une guerre possible avec l'Amérique, et une flotte anglaise préparée pour empêcher les Russes d'être maîtres aux Dardanelles; si j'apprenais, dis-je, que ces flottes ont ordre de faire autre chose qu'une promenade de mer, et qu'elles ont, l'une et l'autre, un plan de campagne, je me croirais fou ou bien je regarderais comme fous les auteurs des plans de campagne, si Alexandrie n'était pas désignée comme le premier point à occuper, et comme le dernier à rendre après la campagne. Il y a plus, si les Français et les Anglais n'agissaient pas ainsi, les Russes eux-mêmes le feraient, sous prétexte de venger te légitimité du sultan.

Les quatre peuples qui sont en présence, la France et l'Amérique d'une part, la Russie et l'Angleterre de l'autre, n'ont rien à gagner à se faire la guerre, mais tous les quatre profiteraient de cette menace d'un conflit général, si chacun d'eux y découvrait sa véritable route; car alors la Russie marcherait, par Constantinople, vers la Perse et la Chine; la France et l'Angleterre, par Suez, vers l'Inde et la Chine; l'Amérique, en perçant Panama, vers la Chine; or c'est de l'avènement de la Chine dans la politique des nations qu'est grosse l'époque actuelle.

Ob t ne riez pas quand je vous parle de la Chine; la chose est ^rave, je vous assure. Quiconque n'englobe pas la Chine dans ses rêves de politique universelle, ne peut voir clair dans la tendance actuelle des sociétés humaines*

A ces aveugles je dirais simplement : Prendre Alexandrie est la chose du monde la plus facile. Alexandrie prise, l'Égypte entière, sans effort, accueille le nouveau venu et se soulève contre les Turcs, en faveur desquels il y aura môme des mesures très actives à prendre, pour éviter une vengeance trop rude. L'Égypte ainsi soulevée, il n'y a pas un seul soldat d'Ibrahim qui ne déserte de Syrie pour revenir dans son village. 30,000 hommes suffiront pour s'emparer de ces deux pays, et 20,000 seulement pour les occuper; les 10,000 autres seront disponibles, soit pour Smyrne, soit pour garder quelque temps la mer, prêts à tout événement sur les côtes d'Égypte ou de Syrie.

Cette occupation militaire devrait être anglo-française, 1° pour éviter toute apparence de conquête définitive, et toute tentative d'organisation coloniale selon la vieille méthode des Indes ou même de l'Algérie ; 2° pour que l'émulation entre les deux occupans soit profitable au pays; 3° parce que les Anglais qui ont boaucoup plus que nous le sentiment des intérêts commerciaux et 'd'une administration industrielle, ont toutefois beaucoup moins d'affinité que les Français avec le caractère arabe.

L'armée d'occupation serait, avant tout, un moyen de police, garantissant aux nationaux et aux colons étrangers ordre et liberté, et laissant aux indigènes la justice civile et l'administration communale. Pendant plusieurs années le pays n'a pas besoin d'autre forme do gouvernement pour prospérer ; des entreprises d'intérêt général ne peuvent être encore sagement conçues maintenant ; il faut que par la paix, le travail , et l'affluence des étrangers, la population, en se grossissant, tende à prendre sa voie naturelle, dont elle a été constamment détournée par le gouvernement des Turcs.

La Syrie a déjà eu tout le temps nécessaire pour voir qu'elle n'a rien gagné aux défaites du sultan et à la prise d'Abd- Allah, pachu d'Acre ; le désarmement des Druses, mesure admirable en regard de l'avenir, n'en a pas moins développé dans les c/eurs une sourde

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qolère; Ibramma beau, comme un propriétaire aride, mettre en

culture que lques villages, le j>ays entier n'en souffro pas moins des levées d'hommes et d'argent, et de la manie manufacturière dont on le travaille. L'Hodjas consomme toujours des troupes et de l'or, et fi l'on s'y bat enoore, on y easmera de nouvelles défaites.

Les 20,000 Turcs qui gouvernent aujourd'hui l'Égypte et la Syrie, sont disséminés sur toute la surface du territoire, à deux ou trois par village et quinze ou vingt par ville. Dans l'armée, ils occupent tous les grades, depuis celui de capitaine ; mais vous ne pouvez pas vous faire une idée de l'indiscipline que l'imitation firanque a glissée entre ces hommes, qui autrefois étaient dans la relation de maître à esclave.

D'un autre côté, ces 20,000 Turs qui se sont encore recrutés dernièrement par les prisonniers de Koniah, ne sont plus, avec la capitale de l'islamisme, dans une relation qui renouvelle vigoureusement les rangs que la mort éclaircit; enûn la Russie a fermé, en Circassie et en Géorgie, les marchés où s'achetaient autrefois les meilleures et les plus belles tètes de boys et de pachas d'Ëgypte. Aussi n'est-ce pas du tout par un pur sentiment d'amour pour les Arabes que Méhémet-Ali les a peu à peu appelés aux postes inférieurs du gouvernement, i) y a été forcé, et ses propres paroles le prouvent, lorsqu'il répondait à un homme qui lui demandait pour les Arabes, > dans l'armée, le grade de capitaine : Oubliez-vous que nous ne sommes ici que 20,000 Turcs?

Cette queue de la race turque ne tient plus qu'à un fil qui se cassera de lui-même si on ne le coupe.

Ici toute la coterie arménienne, assez nombreuse dans le gouvernement, coterie rusée de drogmans et de secrétaires, peu amie du malheur, et désireuse de repos, girouette politique par excellence, pouvant être d'ailleurs très utile, comme toutes les bonnes girouettes, cette coterie, dis-je, loin de se croire attachée au sort des Turcs, qu'elle encense toutefois beaucoup, leur tournerait lo dos avec la plus grande facilité au premier vent doré qui soufflerait d'occident

Quant aux Gophtes qu'on bâtonne et qu'on pend fort joliment, mais auxquels on n'a pas fait l'honneur d'accorder le droit de port

d ames, il y a en eux un avenir immense, digne de leur passé, que Napoléon avait vaguement entrevu à travers la fumée du canon, sans pouvoir discerner les signes pacifiques et scientifiques qui caractérisent cette race. Vrais parias aux yeux des Tares, ils sont pourtant traités asse* en frères par les Arabes, non seulement à cause de leur commune misère, mais aussi parce qu'ils sont les arpenteurs, les compteurs, les mesureurs, les seuls savans du pays, eux qui pourtant sont exclus de toutes les écoles gouvernementales. Cette classe d'hommes sera puissamment utile au progrès industriel de ce pays; elle est destinée au bureau et à la plume, comme le fellah au champ et à la charrue.

Le fellah ! quels cris de joie, quelles fêtes, que de danse et de musique, le jour où on lui dira : Ils sont partis ! Il est capable de s'en réjouir jusqu'à oublier qu'il doit travailler pour vivre; il est de fôrre à faire fantaisie toute la semaine, sans savoir d'où lui tombera un pain pour le nourrir, et en s'écriant : Allah Kermi !

POLITIQUE ÉTRANGÈRE

(Jl TSTUA D'ORIENT. . .

l.oCaiir, janvier 1830.

Mon cher ami ,

En vous parlant de l'occupation anglo-française de l'Égypte et de la Syrie, je n'ai fait qu'indiquer la condition capitale do cette occupation, afin de la distinguer très nettement de la conquête, et même de ce qu'on appelle la colonisation. Celle-ci n'a jamais eu que deux résultats : ou l'extinction de la population indigène, ou sa condamnation à l'esclavage, et, dans les deux cas, l'existence d'une classe de colons qui conserve pendant des siècles le préjugé des deux natures, libre et esclave, même quand elle abolit en droit l'esclavage.

Ceci tient à ce qu'on a voulu posséder et non développer le peuple et le sol qu'on enviait. 11 y a des hommes qui cultivent l'affection d'une femme seulement pour faire dire que cette femme est à eux; ceux-là sont de vrais barbares qui rapportent tout à la métropole, et qui finissent par perdre leur colonie.

Gouverner un peuple comme propriétaire, ou influer sur son développement comme ami, telle est la différence entre les deux méthodes, et je soutiens que la seconde est mémo la plus productive, économiquement parlant. Je le sais bien , on prétend qu'un propriétaire aime sa propriété plus qu'il n'aime ses amis; c'est possible pour plusieurs, ot ceux-là ne sont pas nus amis ; toujours est-il qu'il y a une différence entre des chose* et des personnes, et que les peuples conquis ont toujours et? traités jusqu'ici comme des choses, quand on a voulu en faire des colonies. La fureur d'imposer à ses nouveaux sujets sa langue, ses mœurs, sa religion, de prétendre savoir mieux qu'eux quels goûts et quels travaux, quels plaisirs et quelles peines peut supporter leur nature ; en un mot, la fureur de les gouverner, ou au moins de les administrer, a toujours caractérisé , dans les temps modernes , les peuples colonisateurs. Or, je serais curieux de voir faire un essai qui consisterait uniquement à policer le pays conquis, c'est-àdire à faire la police, et à donner l'exemple d'une civilisation plus avancée, plus polie. Cette dernière partie de la tache n'est pas la moins délicate.

Si donc l'occupation était anglo-française (ce qui serait d'ailleurs le moyen d'éviter les difficultés d'un partage impossible ou dangereux), les chefs militaires de cette? occupation combinée seraient, pour ainsi dire, deux ambassadeurs armes, dont la mission serait, avant tout, de donner protection aux étrangers, et qui, pour cela et par supplément, maintiendraient la tranquillité du pays.

Certes, dans les premiers momens, et avant l'établissement d'un gouvernement national, ils auraient bien à exercer une fonction gouvernementale et administrative. Ainsi, par exemple, les armes et les arsenaux resteraient en leur possession, et les terres non cultivées aujourd'hui , qui sont la propriété du pacha , leur seraient remises, afin qu'ils pussent attirer par elles les colons étrangers. De même, les bases générales du système d'impôt foncier et mobilier seraient posées; et, quanta ce qui concerne les douanes, peut-être serait-on assez avancé des deux parts pour les annuler entièrement, en convenant d'ailleurs qu'en France comme on Angleterre, aucun privilège spécial ne serait nouvellement accordé au commerce

! 'Egypte, à moins qu'il ne le fût également des deux côtés.

Vous le voyez, d'après les attributions que je suppose à Tannée combinée d'occupation, cette armée ne devrait pas se composer seulement de militaires; la partiecivile devrait même y être assez fortement représentée. En effet, la quantité de terres vagues est et devient chaque jour de plus en plus considérable ; le nombre des établissemens fondés parle pacha, d'après des vues économiques fausses ou inapplicables, est également assez fort; enfin l'étude du pays sous le rapport des arts est d'un intérêt tout neuf, pareeque, jusqu'ici, ce sont plutôt des savans que des artistes qui ont vu l'Egypte, et que ceux-là ont vu Y antique Egypte, tandis que ceux-ci verront l'Egypte actuelle et rêveront à l'Egypte /t^ure, qui sera bien belle, grâce à Dieu et à eux.

Mon Dieu, quelle terre! quelle richesse! Et cela dortl Ou plutôt cette pauvre terre souffre, car elle fait peine à voir, chargée de hautes herbes inutiles qu'elle nourrit splendidement, elle qui pourrait enfanter des fruits d'or ! Pas une rose, pas une fleur dans ce jardin du monde qui, un jour, en sera couvert! Ibrahim, sur la route d'Abouzabel, a fait quelques belles plantations qui envahissent le désert et le repoussent de quelques centaines de toises ; mais le désert est entré dans le Delta lui-même. — Et quel pauvre peuple 1 On vous a dit comment se mutilent tous ces malheureux Fellahs du Saïd, pour éviter d'être pris par la guerre ; pas un seul de ces beaux jeunes hommes, aux grands yeux, aux belles formes, qui n'ait trois ou quatre dents cassées, ou l'index coupé, ou un oeil arraché! Et tous ces Pharaons en guenilles, battus et volés si constamment, sont pourtant faits d'une pâte où fermente tant de vie, de plaisir et d'art, qu'ils sont encore beaux, mutilés, sous leurs haillons, comme la terre du Nil sous ses grandes herbes.

Il y a ici, n'en doutez pas, pour l'Angleterre et pour la France, une immense compensation à l'agrandissement de la puissance russe sur la Mer Noire. Eh! mon Dieu, qu'on laisse faire Nicolas; c'est un instrument de la Providence qui bâtit à la Méditerranée ses vrais contours.

J'ai besoiu do revenir encore sur la première question que je me suis posée : Qu'est-ce que l'Egypte? ne fut-ce que pour résumer les choses éparses que j'ai dites sur ce sujet.

L'admirable description d'Amrou, citée par Volney, est toujours vraie, quant à ce peuple protégé du ciel qui ne semble destiné, comme V abeille, qu à travailler pour le* autres, sans profiter luimême du prix de ses sueurs; mais elle est inexacte, quant aux trois choses qui contribuaient alors merveilleusement à la prospérité de l'Egypte. L'avidité fiscale y a été poussée a un point excessif; les revenus qui devaient être affectes à l'entretien des canaux, des ponts et des digues, ont été absorbés par la guerre ; enfin Y impôt est prélevé en nature, il est vrai, mais dans une proportion inouio avec le produit total ; et d'ailleurs l'impôt eu naturo le plus ruineux, celui des hommes levés pour la guerre, a dépassé toutes les bornes imaginables.

J'ai dit que la commune misère et l'unanimité de haine contre les Turcs étaient cause et signe de la nationalité arabe; cela est vrai; mais j'ai fait sentir aussi que cette nationalité s'était constituée au moyen de Yunité de pouvoir, instituée par Méhémet-Ali sur les ruines du gouvernement multiple des beys, et qu'elle s'était développée par l'admission progressive des indigènes aux fonctions militaires et administratives. Remarquez encore que les fonctions judiciaires et religieuses ont toujours été remplies par des Egyptiens.

Il est bon également d'observer dans ce peuple, dont la grande base est mahométane, un phénomène de tolérance religieuse qui doit étonner le plus tolérant des peuples chrétiens. Depuis des siècles, Musulmans, Juifs, Chrétiens vivent ici eu bien meilleure intelligence que n'ont vécu les sectes chrétiennes dans nos pays civilisés. L'Egypte est sans contredit, de tous les pays musulmans, celui qui est le plus susceptible de communier avec la civilisation occidentale ; l'Egyptien est aussi, parmi tous les peuples mahométans, celui qui possède le plus un véritable amour de la patrie. Plus que partout ailleurs en Orient, et presque comme chez nous en France, l'Egvpte renferme donc les deux conditions importantes à la vie «l'un peuple, une tolérance cosmopolite et un patriotisme que sa constitution admirable et tout.' exceptionnelle renouvelle, pour ainsi «lire, comme 1rs eaux du Nil; <.»r le fellah a besoin de revoir son village au moins une fois l'an, et il veut d'ailleurs, comm*» ses

nïeux, avoir son tombeau là où fut son berceau. Mais ce qui constitue la nation avant tout, en ce moment, c'est l'unanimité avec laquelle elle repousserait les Turcs de son sein, et accueillerait des libérateurs.

Pourquoi, direz-vous peut-être, l'Egypte qui déteste les Turcs, ne. chasse-t-elle pas ces vingt mille hommes de chez elle? Si le temps est venu, qu'elle se montre, en faisant louée seulo son affaire; sinon qu'elle attende encore! — attendre quoi? d'être mangée davantage? Songez donc qu'il est dans son caractère de se laisser plutôt entièrement anéantir que de se révolter; depuis Amrou, et avant lui, c'est toujours l'abeille et non la guêpe; la résignation est sa vertu capitale ; elle ignore l'impatience du mal que les fléaux de Dieu font tomber sur elle; Allah Keriin! Telle est sa vie, sa loi, sa foi. Faut-il en conclure qu'elle doit être sacrifiée à la gloutonerie, à l'avarice, à l'ambition et a l'ignorance turques?

Ce peuple, si résigné, si ennemi do la révolte, je dirais même si chrétien en politique, qu'il voie un signe au ciel, qu'un drapeau français flotte sur Alexandrie, et le voilà criant vivat aux Giaours, et haro sur les Turcs. Et ne croyez pas que ce soit dans un fol espoir d'indépendance, dans un vain désir d'être affranchi de toute autorité, dans un violent amour de liberté; non, il saluerait dans . les Giaours des libérateurs , espérant d'eux seulement un peu moins de pillage et do sévérité, espérant surtout qu'ils ne feront plus de ses enfans des soldats. A notre Restauration, le comte d'Artois avait dit : Plus de droits réunis, plus de conscription ! C'est la même proclamation qu'il faut fairo ici pour être accueilli avec enthousiasme, et ici une pareille promesse peut être tenue. La misère et la guerre, les doux choses que l'Égyptien déteste le plus au monde, voilà ce dont il veut être délivré, et avec !<• travail et la |>aix il enfantera encore des merveilles.

J'ai dit aussi, en parlant d'une occupation combinée anglo-français, que tout partage; me paraissait impossible ou dangereux ; cependant une distribution de travail serait nécessaire et inévitable, parce qu'il y a certains intérêts plus particulièrement chers, ou à l'Angleterre ou à la France, qui attireraient spécialement l'attention des deux puissances. Ainsi il nie paraît que l'influence anglaise de-

vrait dominer en Syrie, et l'influence française en Egypte, parce que l'Angleterre devra particulièrement veiller, du haut du Ta unis, par dessus l'Asie mineure, sur les tentatives que les Russes pourraient faire vers la Perse et vers l'Inde, et que, d'un autre coté, la route du Golfe Persique lui va mieux que celle de la Mer Rouge.

Le chef de l'expédition anglaise devrait être là où est Ibrahim ; le chef de l'expédition française là où est Méhémet-Ali ; la marine française occuperait Alexandrie et Aboukir, et la marine anglaise Sain t-Jean-d' Acre et Beyrout; mais les deux pavillons doueraient, unis sur la citadelle du Caire et à Jérusalem.

Daus tout ceci j'ai négligé de tenir compte d'une puissance qui pourtant doit jouer, selon moi, un grand rôle dans cette crise générale, soit par sa position européenne, soit par ses tendances méditerranéennes ; je veux dire l'Autriche. Je ne parle pas de ce. qui pourrait être fait en Europe pour s'assurer son alliance ou sa neutralité, soit en lui promettant la complète possession de son grand fleuve, soit en l'arrondissant encore sur l'Adriatique; je ne veux même rien dire sur Tunis et Tripoli, où les vents du nord conduisent tout droit les vaisseaux de Venise et de Tricste, quoique cette côte me paraisse devoir, tôt ou lard, suivre la marche que prennent successivement toutes les possessions du sultan sur la Méditerranée; je veux me borner à signaler sa part d'influence dans l'avenir de l'Egypte et de la Syrie. Or, je crois que lorsque ces pays seront occupés européennement, presque? toute la colonisation agricole, et une grande partie du cabotage de la Méditerranée, seront alimentés par les sujets autrichiens. Par conséquent, dans la prise de possession des terrains à mettre en culture, en Egypte et en Syrie, de même quo dans les arrangemens commerciaux quo le commerce indigène et de transit nécessiteront avec les puissances européennes, la part de l'Autriche devrait êtro large et avantageuse. Si la France et l'Angleterre voulaient, à l'exclusion des autres puissances et surtout de V Autriche, faire le commerce du Levant avec le centre de l'Europe et la Russie, ce serait la vieille politique monopolisante, ce ne serait pas suivre les indications naturelles qu'une vraie politique doit seules écouter.

J'ai raisonné jusqu'ici dans l'hypothèse d'une rupture complète

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