INTRODUCTION XXV
Tel il apparaît, dans le portrait contemporain que le temps a laissé subsister de lui \ dans son costume noir à épaulettes rouges, la toque noire sur ses cheveux châtains grisonnant par places, la figure encadrée de courtes moustaches taillées selon la mode de répoque,plus blanchies déjà, vers l'âge vraisemblable où il devait négocier à Londres avec Henry VIII mourant ou avec le tout-puissant Protecteur. Les yeux d'une nuance brun clair, souriants et accueillants, la bouche sérieuse et démentant la promesse du regard, une tension d'esprit manifeste se lit à travers la distraction contenue que reflète le visage. Répandu sur la physionomie, un air de gravité et de probité avenantes, avec une expression, qui se dégage, d'ironie et de réserve, plus préoccupée peut-être de ne rien livrer d'elle que d'observer et de pénétrer ce qui l'entoure.
Difl'érents de lui d'allures et d'aspects, ses frères évoquent d'autres traits de caractère. Georges de Selve, dans sa tenue épiscopale, la main droite posée sur le dos d'une bible, les yeux à peine enfoncés sous l'orbite, les pommettes saillantes, le dessein du nez révélant la distinction de sa race, ne semble pas appartenir à son siècle : c'est bien, telle qu'on peut se l'imaginer, l'étrange expression de ce prélat lettré quittant à trente-trois ans la cour de François P' pour la retraite de son diocèse, figure énigmatique de ce siècle si fécond en extrêmes '. Jean-Paul de Selve, dans le même costume, sa croix pastorale au cou, les mêmes traits réduits et moins marqués, ne provoque pas au même degré la même impression singulière : sa vie calme d'évêque, traversée par une mission à Rome, se reflète tout entière dans le repos de son regard. Contraste profond avec ses aînés, le seigneur de D'Huison, Jean-Francisque de Selve, dans la sévère élégance de son vêtement noir, est celui qui porte sur son visage le plus de traits caractéristiques de son temps. L'air intelligent et froid, résolu et indifl'érent, que trahit l'énergique maigreur du masque, est en harmonie naturelle avec sa vie plus hasar-
1. Ce portrait et ceux de Georges, Jean-Paul et Jean-Francisque de Selve sont conservés avec celui de leur père au château de ViUiers, près de la Ferté-Alais, résidence continue des descendants du premier président, dont la biographie sommaire a été distinguée ci-dessus de celle de ses fils. Une libérale attention de M. le marquis de Selve m'a autorisé à en prendre connaissance. Qu'il me soit permis de lui en exprimer ici ma sincère gratitude.
2. Un autre portrait de Georges de Selve parait avoir existé à Polisy, aux environs de Bar-sur-Seine, jusqu'en 1653. Il aurait été exécuté par un peintre hollandais en 1533 (nouveau style), pendant un voyage privé accompli par l'évéque de Lavaur en Angleterre. (Voir ci-dessus, p. xxii.) Ce tableau représentait Georges de Selve et son ami Jean de Dinteville, alors au cours de sa première ambassade à Londres. [Jean de Dinteville, seigneur de Polisy, bailli de Troyes, ambassadeur do France à Londres de 1533 à 1534, et de 1536 à 1537, immédiatement avant chacune des deux missions de Louis de Castillon en Angleterre. Armand Baschet, Lists of Despatches, loc. cit,, p. 584-5.] Voir la description sommaire de ce portrait, d'après une notice récemment passée en vente, dans la Revue de Champagne et de Brie, chronique, avril 1888.