XII. — 28 avril
B. de M. Lormicr. — Autographe (i).
MIROMESNIL A LAMOIGNON
Monseigneur,
J'ay eu ces jours-cy une allarme des plus vives que j aie encore éprouvée depuis que je suis en place, mais grâces au ciel j’ai été assés heureux pour prévenir le coup, et vous apprend rés en même temps par ma lettre quel étoit le mal, et quel a été le succès du remède que j’y ai apporté.
(i) Lamoignon a écrit en tête : Képlondu] 3o avril ijSS,
Samedy au soir je fus informé que M. Pabbé de Romé, curé de la paroisse de Rou ville, dans le pais de Gaux (i), avoit refusé la communion paschale au fils et aux deux filles d’un nommé Besnard, laboureur, contre lequel il est en procès au Parlement pour une petite portion de dixme.
Cet abbé de Romé est frère de M. le marquis du Bec (2), qui a épousé la fille aînée de M. de Valliquerville, premier président de la Chambre des Comptes (3). Dimanche matin, du Bec vint me voir avec M. l’abbé de Romé, et J’appris de lui-mcme que, pour la première fois depuis douze ou treize ans qu’il est curé de Rouville, il s’est avisé cette année de dire à son prosne qu’il n’entendoit point donner la permission en général à tous ceux de ses paroissiens qui voudroient aller à confesse pour la Pasque dans d’autres paroisses d’y aller, mais qu’il donncroit à ceux qui le voudroient des permissions par écrit, et qu’il faudroit qu’ils lui rapportassent un certificat du prestrequi les auroit entendu en confession; que le fils et les deux filles du nommé Besnard lui avoient demandé des permissions et qu’il les leur avoient données, mais que, lorsqu’ils étoient venus pour se présenter afin de communier, il les avoit fait entrer dans la sacristie avant la messe pour leur demander les certificats de confession, et que, comme ils ne lui en avoient point représenté, il leur avoit dit qu’il falloit qu’ils lui en apportassent; que, ces gens lui aiant dit. Monsieur, vous
(1) Rouville, canton de Bolbec (Seine-Inférieure).
(2) Romé, s' de Fresquicnne, marquis ou baron du Bec-Crespin ; famille parlementaire de Rouen.
(3) Thomas-Amable-Nicolas de la Rivière-Lesdo, sr de Valliquerville, P. P. de la Cour des Comptes, Aides et Finances de Normandie.
refusés donc de nous communier, il leur avoii répondu que non, qu’il étoit prest à les communier, mais qu’il ialloit qu’ils fissent signer leurs certificats par le prestre qui les avoit confessés, et qu’ils s’étoieni retirés.
Il paroit même assés constant, par ce que j’ai appris depuis, que, le fils s’étant présenté à la sainte table, l’abbé de Romé, soit par inadvertance ou autrement, ne fut pas jusques à lui, et, après avoir donné la communion à quelques personnes quiétoient de l'autre costé, avoit reporté le Saint-Sacrement dans le tabernacle.
L’abbé de Romé m'aiant dit que le père de ces jeunes gens avoit consulté plusieurs avocats et qu’il y en avoit un qui le conduisoit, je fis venir cet avocat chés moi dimanche après midy. Il me rendit compte de touttes les circonstances du refus de communion, et m’avertit qu’il sçavoit que l’on avoit demandé à Besnard un certificat signé d’un certain nombre de personnes qui eussent été témoins du fait, et que le certificat devoit avoir été remis à quelqu’un de messieurs du Parlement.
Vous jugés bien. Monseigneur, que cet avertissement me fit sentir combien il étoit important d’étoutfer promptement cette affaire ( i ).
Je vis M. l’abbé Sehyer, archidiacre, M. Rose, official, et M. Emangard (2), vice-gérent de l’officialité. Ils s’assemblèrent chés moi lundy, et je les trouvai très-disposés à me faciliter les moyens de concilier cette affaire, dont ils sentoient ainsi que moi la conséquence, par les suittes fascheuses qu’elle auroit pu avoir, si elle eût été
(1) La fameuse affaire du refus des sacrements de Verneuil, en 1753, était encore toute récente. (Fluquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. VI, p. 272-324.)
(2) Trois des vicaires généraux de Mgr le cardinal de Saulx- Tavannes, archevêque de Rouen.
dénoncée au Parlement. Ils se chargèrent de parler à M. l’abbé de Romé, qui paroissoit assés opiniâtre et qui surtout ne vouloit pas consentir à donner aucuns intérests au paisan. Quand à moi, je me chargai de documenter l’avocat qui conseillait le paisan, et qui vouloit tirer pour son client de gros dommages et interests. Nous convinmes de nous revoir mardy, afin de nous rendre compte respectivement de ce que nous aurions fait.
M. l’abbé Sehyer, le mardy après midy, m’apprit qu’après bien de la résistance et bien des difficultés il avoit enfin déterminé l’abbé de Romé à me laisser maître de son accommodement avec le paisan, et qu’il n’y étoit parvenu qu’en l’assurant que M. le cardinal de Tavannes vouloit maintenir dans son diocèse la tranquilité qui y a toujours régné, et que Son Éminence ne soutiendroit jamais les ecclçsiastics qui voudroient faire naitre des troubles et qui s’engageroient dans des démarches inconsidérées.
M. de Louvres { I ), avocat au Parlement, homme de condition, recommandable par sa piété, son mérite, et par toutes sortes de vertus, à qui je m’étois adressé pour traîner l’affaire des interests avec l’avocat du paisan, avoit par de bonnes raisons fait sentir à son confrère qu’il devoit engager son client à souscrire à tout ce que je déciderois.
La matière ainsi préparée, le paisan a été mandé et je Pai fait venir chés moi mercredy matin, ainsi que l’abbé de Romé. Après les avoir presché tous les deux séparément, je leur ai dicté, en présence de M. l’abbé Sehyer, l’acte dont j’ai l’honneur de vous envoler une copie.
Vous verrés. Monseigneur, que cet acte est conçu en
(i) Langlois de Louvres, avocat distingué, ancien syndic.
termes très modérés, et qu’il n’y a pas un seul mot qui puisse autoriser le paisan à s’écarter du respect qu’il doit à son curé. Il est vrai que le présent de cinq cent livres, que j’ai fait faire par le pasteur à son paroissien, est assés considérable; mais, en appaisant cette affaire, j’étois bien aise qu’il en coûtât assés au curé pour luy oster à l’avenir toutte envie de faire de pareilles tracasseries.
A peine l’acte étoit signé que l’on m’annonce un de messieurs du Parlement qui demandoit à me parler en particulier ; il venoit m’apporter le certificat dont je vous ai parlé plus haut, avec quelques autres pièces, pour me prier d’arranger cette affaire, et, si je ne pouvois pas y parvenir, de trouver bon que l’on en dît un mot au Parlement, afin de voir les moyens de réprimer un refus de communion de cette espèce. Je vous prie de vous repré-, senter avec quel plaisir je lui lus Pacte qui venoit d’étre signé, et je dois lui rendre cette justice qu’il me marqua la plus grande satisfaction de la manière dont j’avois terminé cette affaire.
Je désire fort, Monseigneur, que vous approuviés ma conduitte, et que mon zèle pour le service du Roy et pour maintenir l’ordre et la paix soit agréable à S. M . Le refus, que M. de Saint-Florentin m’a marqué, que le Roy avoit fait d’accorder à ma très humble prière le rappel de deux ecclésiastics d’Evreux exilés depuis longtemps, me fait craindre de trouver souvent des difficultés à obtenir les grâces que je prendrai la liberté de demander, quoique je n’aie d’autre motif que de me faciliter les moyens de bien servir Sa Majesté, en attirant ses biens faits sur ses sujets; et j'avoue que cette idée m’afflige extrêmement. En effet j’ai le malheur d’être refusé dans des demandes qui ont été accordées à tous les autres Parlements. Je ne crois pas mériter non plus d’autres désagréments dont il seroit trop
long de vous faire icy le détail, mais je vous avoüe que ma sensibilité a été quelques fois à de singulières épreuves.
Je ne puis vous exprimer tout l’attachement et le respect avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,
Miromenil.
Ce 28 avril 1758.