CCCLIV. — ro janvier
B. M. R., ms. Y. 241 (2), — Minute (i) : « A M, Delaverdy
10 janvier 1764. »
MIROMESNIL A L'AVERDY
Monsieur,
Dans ma lettre du 7 de ce mois, j'ay eu Thonneur de vous établir les raisons qui m'ont engagé à dresser un projet de lettres patentes pour le Parlement de Rouen, différent de celles que le Parlement de Toulouse a rejettées. J^ay cru devoir aussi vous rendre compte de la position dans laquelle je me prouve, relativement à la diversité des ^prits qui composent ma Compagnie et relativement à M. le vice-Chancelier. Je n'ai pu me dispenser d'y insérer, en passant, quelques réflexions- sur ce que je pense de ce qui a été fait de part et d'autre depuis quelque tems, et sur la conduite qu'il aeroit à désirer que le Roy voulût bien tenir pour ranimer la confiance, en paroissant agir et parler par luy même. Quelque longue que soit cette lettre, elle ne traite pas un objet important sur lequel vous m'avés marqué de vous donner mes idées, c'est à dire les moyens de rassembler M« du Parlement, lorsqu'il en sera tems.
Je crois, Monsieur, que ces messieurs ne peuvent être rassemblés que par des ordres du Roy, adressés à chacun d'eux, et par lesquels Sa Majesté leur ei&^ndfa de se trouver au palais à un jour marqué pour y recevoir ses ordres. Comme la pluspart de M" du Parlement sont dans leurs terres, il faudra au moins quinze jours pour les rassembler. Ainsi il sera nécessaire que le jour, auquel
(i) Cette minute, ainsi que la suivante (CCCLV), porte quelques corrections de la main de Miromesnil.
ofi lùUT indiquera de se trouver au palais, soit au moins à quinze jours de distance de la datte dea letttfs de cachet qui seront adressées à chacun en particulier pour cet e^.
Je crois aussi que lorsque M^* du Parlement seront assemblés au palais, le jour marqué, il conviendroît que M. k Procureur général apportât à l*a3semblée un ordre du Roy adressé à la Compagnie, par lequel il fût enjoint au Premier Président, à l'ancien Président à mortier et aux doyens des chi^nbres de se rendre à Versailles, avec le Procureur général, pour y recevoir les ordres de 8. M., et au surplus de la Compagnie de demeurer assemblée jusqu^à nouvel ordre.
Lorsque les députés seroient arrivés à Versailles, il me paroitroit convenable quHU fussent admis à Paudiance du Roy, et que Sa Majesté leur dit qu^elle les auroît mandés pour les enteiHlre sur les motifs qui les ont engagés, ainsi que les autres membre^ du Parlement, à donner leurs démissions. Alors le Premier Président stron obligé de répondre le mieux qu^il pourroit, et, sUl n'étoit pas en état de le faire sur le cbaqip^ ou si le Roy ne paroissoit pas assez instruit par sa réponse. Sa Majesté pourroit leur indiquer un autre jour où elle voudroit bien les entendue; ce qui donneroit au Premier Président le tems de se concerter avec ceux qui seroient avec luy. Le compte .des motifs de la démission rendu, le Roy pourroit dire aux doutés qu'il réflécbirpk sur ce qu^l viendront d^«ntendre et qu^tl leur ferott dire le jour auquel ils vîendroîent recevoir sqs ordres.
Cet intervale. Monsieur, vous donneiroit, et à M. le vice<Cbancelier, \t tems de les voir, de leur parler, de trai\ter avec euK, enfin de disposer les esprits sur la nécessité des impôts, et peut-être cette conférence avec vous.
qui êtes du Parlement, en feroit-elle plus que toute autre espèce de négociation.
Lorsque vous auriez eu te tems de convaincre les députés, le Roy les admettroit de nouveau à son audiance, et leur diroit qu*il est bien éloigné de douter de leur fidélité et de leur affeaion sincère pour son service et pour sa personne, et que, quoique leur zèle les ait porté trop loin, quoiqu'ils n'eussent pas dû abandonner son service et leurs fonctions, cependant il veut bien ne point prendre cette dernière démarche en mauvaise part et les rétablir dans leurs offices; il leur remettroit luy même les lettres patentes avec la déclaration et leur diroit qu'il ne doute nullement de la soumission qu'ils apporteront aux ordres qui y seront contenus.
Voilà, Monsieur, le plan que j'immagine qu'il seroit le plus convenable de prendre pour finir l'affaire en Normandie; mais, pour qu'il puisse avoir quelque succès, il est nécessaire que le Roy parle et se montre. Car si Ton nous mande et que tout se passe en pourparler avec les ministres, sans que le Roy dise rien luy même ou que le Roy ne dise qu'un mot, sans paroitre entrer en matière et avoir luy même à cœur l'exécution de ses ordres, cette députation sera inutile. L'étude que j'ay pu faire de l'histoire de notre monarchie n'est pas, à beaucoup prés, aussi profonde que je le voudrois; mais j'ay cru remarquer que tous ceux de nos rois qui ont eu soin de se rendre accèssibles, de parler et de paroitre prendre à cœur les affaires, ont toujours fait de la nation tout ce qu'ils ont voulu, et que ceux qui au contraire se sont trop reposés sur leur Conseil, ont toujours eu des troubles et des contradictions dans leur gouvernement. Le Roy est le meilleur monarque qui ait jamais régné en France ; il aime la justice, il est rempli de clémence, il a l'âme belle, généreuse.
compatissantje, il est très bien instruit, il a Tesprit juste, le cœur droit, mais il se défie trop de luy même, et nous serions plus heureux que nous ne sommes, s^il vouloit connoitre les forces que peut luy donner son heureux caractère sur Tesprit et sur le cœur de ses sujets. Ouy, Monsieur, le Roy pourra tout quand il voudra se montrer, parler, persuader et convaincre; il soumettra tout à ses volontés en usant de ses droits sur les cœurs de ses sujets. Eh! grand Dieu, une nation, dont le caractère est d'aimer son souverain, devroit elle être difficile à conduire? Je doute fort que Louis XII eût autant d'esprit et de lumières que le Roy. François I«% toujours malheu-^ reux, trop ardent, trop inconsidéré dans ses entreprises, a gouverné avec la plus grande autorité, dans les tems de ses plus grandes adversités. Le Roy a autant d^esprit et de grandeur d^âme que ce monarque, et bien plus de sagesse et de prudence qu'il n'en avoit. Qu'il parle donc, qu'il se montre, et tout se replacera. Ce que je vous dis relativement au Parlement de Rouen, je vous le dis aussi relativement à Toulouse et à Grenoble. Si le Roy veut, il n'a besoin que de luy même pour tout rétablir. Qu'il parle luy même à M^^de Grenoble, qu'il fasse venir quelques-uns de Mr< de Toulouse, qu'il leur dise qu'il n'a pu se dispenser de prendre les mesures qu'il a prises, que le plan qu'il forme pour ranger les finances ne peut réussir qu'autant que, chacun rentrant dans le devoir, on luy laissera la tranquillité nécessaire pour se livrer entièrement à un objet aussi intéressant, mais trop étendu pour ne pas exiger qu'il n'en soit distrait par aucuns incidens. Je suis persuadé que chacun se tiendra tranquile. Les hommes se mennent mieux par la raison que par la force, quand celuy qui a la force en main fait sentir qu'il aime mieux n'emploier que la raison; et ce n'est point avilir
rautorité que d^en agir ainsi. Je ne vous dissimule pas. Monsieur, que je souffre toutes les fois que je vois Pautorité du Roy recevoir des atteintes, et que je voudrois que S. M. se fit mieux obéir qu^elle ne fait. Mais je suis persuadé que les atteintes, que Tautorité royalle a reçues, n^ont jamais été occasionnées que parce que le Roy se méfie trop de luy même, ne se montre point assez, et ne parle presque jamais.
J'entens par parler, entrer en matière assez pour faire sentir qu*ii est bien informé; car ^e sçais bien quMl ne faut pas que le Roy fasse des harangues comme le faisoît Charles V, du temps duquel cela étoit nécessaire, et non à présent.
Je reviens à ce qui concerne ma Compagnie. S'il étoit possible, Monsieur, que vous adoptassiez le plan que je vous propose et que vous le fissiez adopter, je crois qu^il vaudroit mieux que les lettres de cachet fussent envoiées à M. le Procureur général qu'à M. le duc d'Harcourt, et il faudroit aussi qu'il y en eût une pour moy.
Et si le Roy jugeoit à propos de mander quelques uns de Mrs du Parlement, comme je vous le propose, si vous croiez que de ne me point mander fût capable en ce cas de flatter ceux qui sont opposés à ce qui vient de moy, en donnant à d'autres Phonneur de parler au Roy et de présider à la négociation qui doit être le véritable objet de la députation, je pense qu'il seroit bon de ne me point mander. Je ne suis, Monsieur, nullement jaloux de parottre, et je ne désire que de faire le bien ou de contribuer à le faire. Dans Tétat où sont les choses, il ne faut avoir égard à aucune considération autre que ce qui peut le plus contribuer à calmer et à réunir les esprits.
Je n'ai point vu M. de Viarmes depuis la conversation dont j« vous ai rendu compte, et je ne suis point étonné
qu^il ne se presse pas de se lier avec moy. On luy aura sans doute inspiré de la méfiance, et il aura peut-être fait confidence de ce que je luy ai dit à des personnes qui luy auront fait craindre que je ne veuille me servir de luy, et m^attribuer tout Thonneurde l'opération. Ce n'est qu'une conjecture que je forme, sans autre motif que le préjugé, ainsi je ne vous en parle que par pure observation ; mais je ne ferai plus de tentatives pour l'approcher, parce que je craindrois de nuire aux affaires si je montrois trop d'empressement.
Pardonnes, Monsieur, la longueur de mes lettres, et soyez, je vous suplie, persuadé de mon respect et de mon attachement.