CCCLX. — i6 janvier
B. M. R., ms. Y. 341 (a). — Minute : « A M. Delaverdy,
le 16 jaiivier 1764. »
MIRQME§NIL A UAYERpY.
Monsieur,
Je n^ai point encore reçu de lettres de vous qui m^ai fait autant de plaisir que celle du 14, qui m^a été remise ce matin. Je vois que vous coqnoissés le Roy tel qu'il est véritablement, que par conséquent rattachement personnel va se joindre à celuy du sujet fidel et vertueux que vous aviez déj^, et que ce sentiment plus tendre et plus particulier à la personne même du maître vous attachera malgré vous à la place que vous ne remplisses qu'avec répugnance. Ls beau rêve, dont vous me présentés la Action, est un présage de la prédiction que je preas la liberté de vous faire, et si vous restés en place, comme je le désire et Peapère, vous pourrés luy donner de la réalité.
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Vous trouvères. Monsieur, dans les commencemens surtout de grands obstacles. La bassesse et Pavidité des courtisans, la diversité des caraaères et Pincompatibilité des humeurs vous susciteront des combats, qu'il faudra soutenir avec autant de prudence et de modération que de courage. Vous éprouverés des contradictions ; la différence de vos mœurs, la sévérité de vos principes, votre franchise effraieront bien des gens et pourront vous faire des ennemis. Enfin Penvîe pourra, par dessus tout, vous attirer des adversaires de toute espèce. Armés vous de courage et de patience, et vous surmonterés tous les obstacles, comme vous avés surmonté dans une situation différente les calomnies et les injures de ceux dont vous aviez le courage de contredire les avis. M. de Sully a éprouvé tout ce que vous avés à anendre d^une Cour où l'intérêt est la passion dominante. M. Colbert a essuie les mêmes désagrémens dans une autre espèce de Cour, oti le luxe et les brigues des courtisans luttoient sans cesse contre son administration. Sully, aimé et encore plus estimé de son maître, est sorti vainqueur de tous ces combats. Colbert, nécessaire par ses talens, a conservé Testime et la confiance du sien. Le Roy veut qu'on Taime. Quoique je n^aie jamais été à portée d'approcher de sa personne, je sçais par des gens de probité qui ont eu ce bonheur qu^il est très sensible à Taffection personnelle. 11 est méfiant, parce qu^avec la justesse d^esprit qui luy est naturelle il sent que, dans le rang où la Providence Ta fait naitre, il luy est difficile de connoitre ceux qui Paiment pour luy même. L'expérience, que luy donne son âge, doit naturellement avoir rendu Paccès de sa confiance encore plus difficile, et je ne doute nullement qu'il ne rende à la pluspart des courtisans la justice qui leur est due. La simplicité de vos mœurs, votre franchise
loi
doivent luy présenter un tableau différent de celuy qui est ordinairement sous ses yeux, et par conséquent vous aurés moins de peine à gagner sa confiance. Qu^il s^apperçoive que vous Paimés indépendamment de sa couronne, et que c^est ce sentiment qui vous engage à luy dire toujours la vérité telle qu'elle est ; il vous aimera, il vous écoutera volontiers, et vous trouvères dans luy-méme les ressources dont vous avez besoin pour parvenir à faire le bien. Je vous demande pardon. Monsieur, de m'écarter ainsi. Je sens que je m^avise de donner des conseils à plus sage que moy, mais pourquoy m^avés-vous sitôt accoutumé à vous marquer tout ce que je pense ?
M. Dumesnily dont je vous ai parlé hier, est venu me voir ce matin. Il m^a dit qu^il avoit fait voir la lettre de M. Lambert à M. de Viarme, et que ce dernier luy avoit dit qu^îl étoit dangereux dans une Compagnie de se mesler de pareilles affaires, parce que l'on ne sçauroit jamais être assuré si elle approuvera ou non les démarches que Ton pourroit faire (et il a raison en cela). Il luy a dit aussi que ce qui feroit le plus de difficulté, c'étoit les arrêts du G)nseil, que, selon toutte apparence, le gouvernement voudroit soutenir, mais dont les imputations et les menaces avoient fait sur les esprits une impression trop forte pour que la G)mpagnie ne désirât pas absolument qu'elle fut effacée; enfin qu'il ne seroit pas convenable que la Compagnie promit Tenregistrement de la déclaration du 2 1 novembre dernier pour obtenir son rétablissement, parce que cela auroit l'air de courir après les charges dont on a fait la démission ; qu'il n'étoit donc pas possible de parler de cette déclaration avant que la Compagnie fûtrétablie. M. Dumesnilm*a dit aussiqueceux de M" du Parlement, auxquels il avoit parlé de la lettre de M. Lambert, luy avoient tenu à peu près le même
langage. Je luy ai conseillé de n'en plus parler à personne, et d^attendre, pour en parler, que la curiosité engageât ceut qu^il connoîtroit à luy en parier Ibs premiers, afin de n^avoir point Fair de jporter sa lettre de porte en porte. J'oubliois de vous dire que M. de Vîarme luy avoit dit avoir reçu aussi plusieurs lettres terablables de différentes personnes du Parlement de Paris, mais qu'il n*avoit pas osé les montrer. P'aprèscela, je vois qu^il 8*en faut bien que Paffaire soit icy à sa maturité, et je ne suis point surpris que vous pensiez qu'il faut finir avec Paris, Toulouse et Grenoble avant de venir à nous. Cela ne m^empéchera cependant pas de faire ce que je pourroi auprès de ceux de M^ du Parlement qufe je vois le plus souvent. Au reste le public souffre considérablement de rinaction des tribunaux, et c'est ce qui m'afflige plus que je ne puis vous le dire. Les bailli^es de Caén et de Bayeux, comme je crois vous PaVoir maAdé, ne travaillent plus, et je ne crois pas qu'il y en ait à présent dans le ressort qui niaient pas cessé au moins leuts audiances.
Il me paroit inutile que j^écrive à M. Lambert, les choses n'étant pas mieux disposées qu'elles ne le sont ; mais il est bon, à Ce que je crois, que l'on fasse agir toujours les personnes qui connoisëent quelqu'un îcy. Il n'y a cas de mal depréparer de loin les esprits. Il seroit aussi à propos de faire agir auprès de M. Dufossé.
Je vous suplie, Monsieur, de ne janlais douter de mon respect et de mon attachement.