‹ Correspondance politique et administrativeChapitre 4 sur 12 · LETTRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DIXIÈME

Nevers, le 25 janvier i8i5.

\)iJOiQUE les journaux n'aient rendu aucun compte du tumulte qui a eu lieu à Paris, au sujet de Tenterrement d'une actrice des Français , cet événement n'en est pas moins devenu l'objet de toutes les conversations en province ; et l'on ne parloit que de cela dans la matinée du 21 janvier, jour où toutes les autorités judiciaires, civiles et militaires s'étoient

(1) Cette lettre est la dernière de la correspondance qtii à' donné lieu à cet ouvrage. '^'^'X

reunies chez moi pour m'accompagner à Téglise, selon Fusage dans toutes les cérémonies. Il y a douze ans, à peu près, que la même scène eut lieu , mais avec des circonstances bien moins graves, au sujet d'une danseuse de l'Opéra. Je fis alors pour Buonaparte une note , dans laquelle j'annonçois que ce n'étoit point l'effet du hasard , mais un complot formé, et qui se développeroit avec plus detendue à la première occasion ; j'indiquois le^ moyens de le prévenir. Je puis croire qu'il ne sera pas aujourd'hui sans curiosité et sans utilité de reproduire la partie de cette note , et qu'on y trouvera d'autant plus d'impartialité , qu'on ne pourra me soupçonner d'être dirigé par l'esprit du moment.

Copie crime note adressée à Buonaparte, le 12. brumaire an XI (3 novembre 1802).

La mort d'une danseuse de l'Opéra , et la AouvcUe révolution suisse , ont été pendant quinze jours , et sont encore l'objet de toutes les conversations. Depuis que le théâtre a été transformé 4 par la philosophie , en une soidisant école de mœurs, les acteurs se sont pcrsua.dés qu'ils pouvoient rivaliser avec le»

hommes chargés d^enseigner la morale. L 'histoire remarquera que la première difficulté , depuis le concordat , s'est élevée pour et par des comédiens; et ceux qui observent avec soin ont pu se convaincre qu'en effet la comédie a plus de défenseurs actifs à Paris que la religion et les mœurs. Quoique l'esprit de Paris ne soit pas celui de la France entière , le gouvernement s'apercevra bientôt que Ja religion n'a pas conservé autant d'ascendant que pourroient le faire croire les cris continuels poussés contre le fanatisme. Elle aura long-temps encore plus besoin d'être soutenue que d'être contenue.

Les réflexions que je présenterai sur cet objet seront dégagées de toute opinion personnelle.

Il est très-bien sans doute que les prêtres soient soumis au gouvernement ; mais il faut distinguer la religion de ses ministres. Il est de l'intérêt du gouvernement de ne jamais laisser croire que la religion lui soit soumise, parce qu'il n'en tire une grande force de sécurité que par l'opinion contraire. L'autorité de ceux qui gouvernent, de ceux qui font les lois , de ceux qui les appliquent , n'est douce et possible peut*être qu'autant que les peuples

regardent la religion comme la première de toutes les autorités. Ainsi , lorsque les politiques modernes eurent pose en principe que les gouvernemens étoient soumis aux peuples , que tout pouvoir venoit du peuple , on regarda le sacre comme une cérémonie puérile , dont nos philosophes se moquèrent ; et ceux qui gouvernoient n'en tirèrent plus en effet aucune force , puisqu'il étoit convenu que ce n'étoit plus la Divinité qui distrihuoit les couronnes.

S'il est quelqu'un qui soit bien convaincu que le peuple ne donne pas le pouvoir, à coup sûr c'est le premier consul ; on ne pçut admettre cependant qu'on le tienne de la force ou de l'adresse , puisque ce seroit livrer la société aux révolutions et à l'intrigue. Comme il est probable, pour tous les hommes, que la Providence dirige les événemens ; qu'elle seule appelle au secours des Etats ceux qui sont dignes de les sauver , ou élève contre eux ceux qui doivent les punir, il est sage, par une conséquence rigoureuse , de donner à un gouvernement toute la force qui naît d'une sanction religieuse ; mais , pour cela , il ne faut jamais laisser considérer la religion comme un moyen politique ; il est indispensable que

(5) ks hommes la regardent comme un pouvoir ; car il n'y a que ce qui est puissant qui donne la force on qui y ajoute.

L'interdiction momentanée du curé de Saint-Roch est juste ou injuste , je l'ignore ; mais elle est dans les formes, puisqu'elle a été prononcée par Tarchevéque duquel il relève. Cette observation des formes a déconcerté le parti philosophique , qui auroit voulu que le gouvernement intervînt directement , et qui s'agite pour persuader que Tarchevêque de Paris n'a agi que par ordre. Aussi n'est-il pas rare d'entendre les mêmes raisonneurs blâmer le curé comme un fanatique , et l'archevêque comme un homme foible. Tout l'esprit de la révolution s'est réveillé par cet événement ; et l'esprit de la révolution consiste surtout à blâmer à la fois le pour et le contre.

Depuis le concordat , il est certain que les comédiens attendoient l'occasion de lutter contre l'Eglise , et qu'après avoir désiré d être enterrés comme tous les hommes , ils ont feint d'oublier que c'est l'état civil , et non l'Eglise, qui enterre aujourd'hui , et que conséquemment ils pouvoient se dispenser de s'y présenter. L'éclat qu'ils ont mis aux obsèques 4'une danseuse étoit véritablement un acan-

(6) dale , et n'alloit à rien moins qu'à tourner la religion en ridicule , en la réduisant à une vaine cérémonie , et en transportant à la fois tous les théâtres de Paris dans un lieu sacré. Tandis que l'homme utile à la société passera tranquillement de ce monde dans un meilleur, sans autre escorte que sa famille , il est indécent que l'homme qui amuse le public soit toujours escorté par la foule de tout ce qu'on appelle artiste à Paris. Tandis que la respectahle mcre de famille périt sans que les honneurs rendus à sa cendre rappellent ses vertus , il est immoral qu'une fdle qui meurt en couche après avoir vécu publiquement avec un danseur marié, prétende, dans sa pompe funèbre, aux distinctions que l'usage accorde aux vierges , et à la somptuosité des cérémonies qui devroit être réservée pour ceux dont les travaux ont été utiles à la société. Les hoimeurs accordés aux morts sont une leçon pour les vivans ; et la morale est sans force lorsque Téclat devient possible seulement à ceux qui trahissent le secret de leur conduite privée de tout le bruit de leurs futiles talens. M. de Sartines, lieutenant de police , fit défendre à une fdle de se montrer à Longchamp dans un équipage dont le luxe eût hu-

(7) milié les femmes honnêtes, et il fut obéi. Je sais fort bien que les grands Etats ne peuvent se conduire comme les petites republiques d'autrefois , où chacun étoit connu et honoré selon son mérite , ou du moins selon Tidée qu'on s'en faisoit ; mais je sais aussi qu'il est du plus grand intérêt que les honneurs publics ne soient pas le partage du vice et de la futilité , et surtout que la religion ne soit pas regardée comme une vaine cérémonie. En bonne logique, les prêtres ne sont les serviteurs des hommes qu'autant que les hommes sont les serviteurs de Dieu (a).

Que le curé de Saint-Roch ait été interdit quelques jours , cela n'est rien , si le gouvernement garde le souvenir de la conduite tenue dans cette circonstance; s'il n'oublie pas que c'est à dessein qu'on a suscité une querelle dangereuse par les discussions qu'elle /ait naître, les propos qu'elle excite, les pamphlets qu'elle produit, dans un moment où la raison, d'accord avec la politique , travailloit à replacer la religion dans l'Etat, à en faire un moyen de conciliation pour le présent et de sûreté pour l'avenir. Cet événement est plus important qu'il ne le paroît; c'est une première tentative faite pour làter le pouvoir , et connoître s'il

en

reculera dans son projet de rétablir la religion (i). On s'est servi des comédiens, sans doute parce que les meneurs savoient qu'i-I seroit facile de les émouvoir dans celte circonstance , et que Ts'il faut s'en rapporter aux auteurs anciens) ils n'ont jamais obtenu de crédit sans en abuser. Pline assure qu'après une république rien n'est plus difficile à gouverner qu'une troupe de comédiens ; et Tacite, qui peint tout d'un mot, dit, en parlant d'un acteur : « Il avoit appris , dans le métier d'his- :» trion , comment on devient factieux. »

Mais comme la mort dune danseuse n'est devenue un événement que faute de précautions légales , je crois que le gouvernement doit fixer son attention sur d'autres événemens possibles , qui tiennent à des circonstances de la révolution.

Il y a plusieurs religions dans TEtat. Je suis persuadé que si on présentoit un mort dans un temple, les protestans, malgré tout ce qu'on en dit , moins tolérans que les catholiques , ne le recevroient pas s'ils n'avoient la preuve qu'il a été de leur communion , c'est-

(i) Le même motif a de nouveau fait naître le même ëxe'ne— ment.

à-dire en commune union avec eux. Par Teffct de la révolution , bien des enfans n'ont pas été présentés à la commune union des catholiques ; un plus grand nombre encore n'en a laissé aucune preuve , puisqu'il étoit défendu aux prêtres de tenir des registres (i), et que dans plusieurs villes ils osent à peine en ouvrir maintenant ; de plus , quelques mauvaises têtes s'obstineront à ne pas faire baptiser leurs enfans. Il y aura donc un jour des hommes qui mourront sans laisser aucune preuve qu'ils soient d'une des religions reconnues dan^ l'Etat , et qui cependant pourront être présentés par leur famille à l'église ou au temple. Raisonnablement les prêtres auroient droit de refuser leurs prières et leurs cérémonies ; car si on ne pouvoit exiger d'eux qu'ils enterrassent un mahométan, on pourroit moins encore exiger leurs cérémonies pour un homme qui n'auroit été d'aucune religion. Comme il en résulteroit un nouveau scandale , il est nécessaire de le prévenir , et de déterminer si les prêtres pourront , ou non , refuser le service qui leur sera demandé . et de décider, une fois

(i) Tel étoit l'état de la législation avant le concordat ; le contordat n'a pas aboli la législation ; il l'a surmontée.

pour toutes, que la demande qui leur sera faite deviendra preuve suffisante que l'on étoit de la commune union. En fait de religion, il est toujours utile de prévoir Tavenir ; Tcxpériencc a prouvé qu'il est des momens où Von surmonte sans efforts les plus grandes difficultés , et d'autres momens où les plus petites deviennent des sujets de trouble. Moi , je crois qu'on peut décider que la demande faite au?c prêtres sera preuve suffisante de commune union religieuse; et même lorsque la loi ne seroit obligatoire que pour les catholiques, il seroit facile de leur prouver que cette loi seroit toute en leur faveur, puisqu'elle reconnoîtroit la religion qu'ils professent comme dominante dans l'Etat, et par conséquent comme celle qui attire nécessairement à elle tout ce qui n'est pas reconnu contre elle. L'universalité est dans les principes de l'Eglise catholique D'ailleurs, il est de l'intérêt du gouvernement qiie personne ne naisse et ne meure sans faire preuve d'union commune religieuse. T /indifférence avouée a des conséquences plus dangoîvuses que la persécution. Mon obser\^lion doit devenir l'objet d'une loi discutée avec l'autorité religieuse compétente j et peut-être devroit-on profiter de

cette occasion , si on ne veut la devancer , pour fixer la pompe des cérémonies funèbres, en distinguant le cortège de la famille et de quelques amis , des honneurs qui ne doivent être que le partage des hommes qui ont été utiles au public. (Je ne parlois pas alors des rangs, il n'y en avoit pas.) Cette distinction est indispensable à recréer, car il seroit avantageux pour les mœurs qu'on pût arrêter le goût des artistes et des comédiens pour tout ce qui est représentation ; il est surtout nécessaire de leur ôter le désir d'aller braver les prêtres jusque dans l'église , ce quils ne manqueront pas d essayer à la mort du premier de leurs camarades (i). Après avoir fait de Tenterrement d'une danseuse une affaire de

(i) Quelques personnes s'étonneront qu'on puisse pre'dlre aussi juste douze années d'avance, et pour un fait en apparence aussi peu important; mais , de quelque manière que la révolution ait été modifiée , il n'y a eu , depuis vingt-six ans , qu'une conspiration, allant toujours au même but avec une persévérance et une adresse que rien ne fatigue et ne déroute. Celte conspiration s'est étendue sur l'Europe par nos victoires; elle s'étendra par nos défaites. Elle est aujourd'hui plus habile et plus forte qu'en 1789; plus habile parce qu'elle a plus d'expérience; plus forte de l'extrême foiblesse de ceux qui devroient la renverser, et qui ne savent .pas seulement ce que cela veut dire.

parti, ils se feroient un Iriomphe du décès d'un chanteur ou d'un arlequin. Le public, 'fen suis sûr, verroit avec une véritable j^atisfaction le gouvernement s'occuper d'une loi si utile pour les mœurs , et qui rétabliroit des distinctions dont tant de gens seroient satisfaits, dont personne n'auroit à se plaindre , puisqu'elles ne commenceroient pour l'homme qu'au moment où il ne pourroit plus en abuser. Quand on emploieroit les cent voix de la Renommée pour vanter l'esprit , les vertus privées de ceux qui gouvernent , le peuple ne les jugera jamais que par les efforts qu'ils feront pour le ramener à la morale ; et ce même peuple qui suit le factieux qui prêche désordre et pillage , ne peut cependant respecter que l'autorité dont la sévérité tourne au profit de l'ordre.

Passer d'une danseuse à la révolution qui vient d'éclater en Suisse , est un ridicule qui appartient au moment présent. Le soulèvement des Suisses, etc. etc. etc.

Je a'ajouterai rien à cette note , trop justifiée par l'événement qui vient de se passer. Ce n'est pas sur de simples conjectures que

j'annonçois que les comédiens , à la première occasion, iroienl braver les prêtres jusque dans l'église. Pour la danseuse , ils n'ont été qu'à la porte , et le scandale s'est arrêté là ; pour la comédienne , le scandale et le tumulte ont été aussi loin que possible, et le respect dû à la religion et aux lois a été violé autant qu'il pouvoit l'être. Je le répète, tout cela n'est pas Teifet du hasard ; j'ajouterai même , avec certitude , que , pour la danseuse , la police, à Tinsu de Buonaparte , conduisit cette scène scandaleuse et l'arrêta à volonté; car il fut toujours trompé et entraîné dans ce qui regard oit les affaires de religion.

Je persiste à croire qu'il est instant de régler le cortège des pompes funèbres d'après des idées morales , et qu'avec un peu d'habileté on auroit pour soi l'amour-propre de tous les hommes utiles, de ceux qui ont un rang , l'amour - propre même de la vertu contre la vanité de ceux qui amusent le public; et qu'ainsi, sous l'apparence d'un simple règlement de police , on gagneroit une cause importante pour les mœurs et pour la religion. Que de causes aussi importantes on peut gagner sans faire le moindre bruit ! Mais, pour cela, il ne faudroit pas être réduit à com-

(î4) mencer son éducation politique le jour même où Ton est obligé d'agir.

Comme les journaux étrangers parleront du tumulte arrivé au sujet de l'enterrement de M''** Raucour, et qu'alors la première chaleur sera passée à Paris, ce seroit le moment de faire traiter dans les journaux la question de bienséance , de préparer les esprits , et de prendre une décision. Leur silence sur un objet aussi important fera douter à la France de la force de notre gouvernement, et laissera voir aux étrangers une influence ministérielle sur les feuilles publiques , qu'il n'est pas bon que les étrangers soupçonnent. On a déjà été obligé de se défendre officiellement de cette influence dans le Moniteur ; mais les faits parlent plus haut que les articles; et le silence absolu des journaux dans cette circonstance sera un jour rétorqué comme une preuve de leur entière dépendance ; ce qui peut entraîner le gouvernement dans mille tracasseries (ô).

Il n'y a pas de tumulte que l'autorité ne puisse faire tourner à son profit quand elle est habile ; si elle n'y parvient pas , elle s'affoiblit. En province , on s'interroge pour savoir quelles ont été la prévoyance et Tactiou

(,5) de la police dans cette circonstance. Et quand on pense qu'à Paris an nous demande compte, à nous autres préfets, de V esprit public d'un çillage^ nous sommes toujours tentés de demander , à notre tour , qu'on nous garantisse la tranquillité de la capitale. C'est de Paris que vient tout ce qui nous agite ; je diroi* même tout ce qui affoiblit notre autorité.

DEVELOPPEMENS

Page 1