partie
4". Les ministres en Angleterre ne s'alarment pa^ probablement , lorsqu'ils entendent faire dans la chambre des propositions qui ne sont pas dans l'opi-^ nion de la majorité du ministère, puisque lord Castlereagh, non seulement trouve bon qu'on propose des mesures favorables aux catholiques, mais s'engage à les soutenir, quoiqu'il doute que la majorité de la chambre les accueille , et quoiqu'il ne doute pas que la majorité du cabinet ne les repousse. // espère beaucoup du temps. Une discussion peut avancer le temps, en éclairant les esprits, en diminuant les préventions ; et pourvu que la proposition ne soit pas présentée comme une résolution ministérielle, elle n'entraîne aucun inconvénient. C'est une occasion de calculer si la force des préventions s'est augmentée ou affoiblie. Il y a des propositions qu'il faut quelquefois mettre en avant, ne fût-ce que pourconnoître Vopinion publique, pouvoir la diriger et la satisfaire, ce qui vaut mieux que de la heurter, et mieux encore que d'essayer de la comprimer. Comme les ministres ne s'en veulent point entre eux de persister dans les opinions qu'ils professoient avant d'entrer au ministère, et par conséquent de conserver chacun les partisans qui assurent au cabinet la majorité dans les propositions qu'il fait en commun , ils ne s'effraient pas non plus des propositions mises en avant par les membres de la chambre. Ces concessions mutuelles, fondées sur la connoissance du cœur humain, sur l'indépendance naturelle à tous les esprits élevés, me paroissent bien plus décisives dans leurs résultats, que ce qu'on appelle la corruption parlementaire. Si cette forruptioà
«toit dominante, il n'y auroit pas de motifs pour que des hommes arrivés au ministère en sortissent; et cependant nous y avons vu deux fois M. Fox et les siens , sans qu'ils aient pu s'y maintenir. H se pourroit Lien que nous prissions un peu trop au sérieux les déclamations que les moralistes font partout, et que partout ils sont autorisés à faire , parce qu'il y a de» vices et de la cupidité partout où il y a des hommes ; mais croire qu'un gouvernement marche par corruption, qu'il prospère par corruption, c^est commettre une grande erreur, et nier ce qu'il y a de plus admirahle dans l'organisatiou sociale : le talent et la probité appliqués au bonheur de son pays.
Si ces observations reposent sur des faits , on concevra aisément comment une majorité reste attachée au ministère , sans que les hommes qui forment cette majorité sacrifient jamais leurs opinions dominantes, puisque, dans le ministère, se trouveco ncentrée la majorité des partis et des opinions. Toutes les opinions, tous les partis qui ne rencontrent pas leur soutien dans le ministère, forment l'opposition, qui est a i si invariable que la majorité, et par les mêmes motifs ; et certes, on ne dira pas que ce soit par corruptlon qu'on s'attache au parti qui n'est rien , et n« dispose de rien (i).
En Angleterre , un homme n'arrive pas au minis-
(i) Il y a des gens qui diront qu'il vaudroit mieux qu'il n'y eût pas de partis , et que tout le monde fût de la même opinion. Que ces gens-là lisent l'histoire , ils seront convaincus que c» qui tient à la nature de l'esprit hunwain est indépendant de la forme du gouvernement.
tcrc comme un novice qui vient commencer son édacation politique ; en le voyant paroître à la lête des affaires , personne n'est inquiet sur le parti qu'il prendra, personne n'a l'espérance de le ramener demain à d'autres sentimens que ceux qu'il a montrés la veille ; on le connoît d'avance ; on sait ses projets ; les doctrines qu'il professe se lient à un système ; tous ceux qui ont contribué à le porter au ministère lui restent attachés dans un intérêt public, qui est devenu leur affaire personnelle ; ils lui sont fidèles, comme il est lui-même fidèle à ses partisans. Tout cela est si conforme à la raison, à ce qui crée et maintient les liaisons entre les hommes politiques , qu'il est impossible de comprendre comment on s'obstlnerolt en France à voir une abnégation de sentiment et de volonté, dans ce qui est la plus grande preuve de persévérance qu'on puisse donner de ses opinions.
Un député français, en parlant dernièrement à la tribune de la manière dont se maintient la majorité en Angleterre , a appelé cela un parti pris de décider avant d'écouter^ et a ajouté que l'indépendance du caractère français, l'esprit national, répugnent à ce mode de décision que nous devons, pour notre honneur , abandonner à l'Angleterre. Chaque pays a ses usages, qui sont bons quand Us sont conformes à la nature des choses. Il me semble qu'en France ceux qui ont formé des clubs a voient le désir de faire une majorité ; et je suis persuadé qu'on n'a jamais vu, et qu'on ne verra jamais en Angleterre, des députés avouant qu'ils parlent contre leur conscience, votant contre leurs discours , et abandonnés par ceux qui les avoient rois en
avant, ainsi que cela s'est vu chez nous sur la questioîï de l'exil des régicides. Cela n'est honorable en rien^ parce que personne n'est obligé de défendre des régicides, de parler contre sa conscience, et de voter contre ses propres discours. Dans les concessions que les hommes politiques se font en Angleterre, ils ne se proposent point réciproquement de parler contre leurs opinions personnelles ; ils ne le pourroient pas ; les concessions se bornent à convenir des objets dont on ne parlera pas, positivement parce qu'on est sûr d'avance que personne ne voudroit et ne pourroit céder. Je le répète, tout cela est pris dans la nature de l'homme. Je ne dis pas qu'il faille l'imiter ; d'ailleurs, on le tenteroit vainement aujourd'hui.
En Angleterre, peu de choses sont en discussion; on n'y parle pas du Roi dans les délibérations ; on n'y parle pas des prérogatives de la couronne, des privilèges de la nation , des élections , des doctrines parlementaires, des conditions et de l'existence du ministère , du pouvoir de la majorité , de la liberté de la presse ; tout ce qui est important est fixé depuis longtemps. Il est donc naturel que les engagemens entre les hommes politiques soient plus fixes, puisque peu d'objets peuvent devenir pour eux de sérieux motifs de rupture. Pour arrêter si la taxe des revenus sera continuée avec des modifications, ou remplacée par un autre impôt; pour décider si l'émancipation des catholiques sera faite avec lenteur ou précipitation, seroit-il honorable que des membres du parlement retirassent leur confiance à un ministère qui vient de briser le pouvoir révolutionnaire dont le développement pie-
haçort rEiirope , el qui , après avoir élevé leur patrie au plus haut point de gloire , ont besoin de fortes conceptions pour faire que le prix de cette élévation ne paroisse pas au-dessus du bénéfice? Ce n'est pas décider avant d'écouler que de soutenir un tel ministère, que de lui épargner des délibérations oiseuses; et quand on sait comment les hommes politiques vivent entre eux en Angleterre, combien ils prennent de précautions pour conserver l'union formée par les mêmes opinions, on ne croit pas que V indépendance indmduelle soit bannie des délibérations parlementaires dans un pays où l'indépendance individuelle est en tout €t sur tout portée à l'excès.
J'appuierai particulièrement sur la manière dont les hommes politiques vivent entre eux en Angleterre, cette manière aidant à entretenir une grande union, et à former ces succès immédiats dont parle lord Castlereagh. Les points principaux d'une affaire sont toujours arrêtés avant que la délibération ne soit ouverte à la chambre ; on n'y remarque l'apparence d'un parti pris de décider avant d'écouter^ que parce qu'on sait à quoi s'en tenir avant de rendre la discussion publique. 11 n'y a nulle méfiance entre les hommes forts, parce que toute finesse est bannie dans les préliminaires; et les ministres sont assez fiers pour ne vouloir rien obtenir par surprise. Au reste, cela ne leur réussiroit pas ; et cela ne peut réussir dans aucun pays. On conçoit que Buonaparte soit parvenu à annuler tous les pouvoirs de la société , à soumettre les assemblées délibérantes; il marchoit au despotisme ; ton le voyoit; on ne le trouvoit pas mauvais, parce que les
assemblées délibérantes étoient la révolution, et que cette révolution avoit été si cruelle et si peu prévoyante qu'elle effrayoit plus que l'autorité d'un despote. Mais c'est positivement parce que Buonaparte a employé , pour soumettre les assemblées délibérantes , beaucoup de petites ruses, qu'il faudroit se garder aujourd'hui d'avoir recours aux mêmes conceptions; les circonstances et les hommes ne sont plus les mêmes; et la franchise doit être regardée comme le meilleur dos moyens politiques , même quand elle ne seroit pas dans le caractère des hommes. Je le répète, rien n'est plus loyal que la politique intérieure de l'Angleterre ; c'est pour le dehors qu'on réserve les combinaisons où l'habileté de l'esprit entre pour beaucoup. Un ministre, interrogé par un membre de la chambre, refuse de répondre;mais il ne ment point à la chambre ; il refuse de répondres ur des actes qui sont du ressort du gouvernement , jamais sur des actes dont la chambre a le droit de se mêler directement, d'après ses prérogatives. Ne jugeons pas légèrement ce pays que nous ne connoissons pas assez , et n'attribuons pas à des vices ou à des vertus de territoire des différences qui tiennent à des causes morales.
La divagation des opinions n'est pas une preuve d'indépendance ; cette divagation doit être d'une activité prodigieuse dans un pays qui , après vingt-cinq ans de révolution , a une constitution qui n'est pas encore vieille de deux années pendant lesquelles elle a été une fois suspendue entièrement par la violence , et depuis toujours modifiée par des considérations de sûreté , ou des désirs de perfection. Dans un pays où
personne n'est entièrement de son parti , ni tout-ir^ fait de son opinion, il est tout simple qu'on ne soilf jamais long-temps et franchement de l'opinion d'un autre ; dans un pays où tout le monde cite la Charte comme une autorité , et où tout le monde se cliarge de !'( xphquer, il doit y avoir aTitant de divisions dans les esprits qu''il y en eut en Europe au moment oir chacun se mit à expliquer Tfivangile , qui est bien aussi clair que la Constitution. Dans un pays où les hommes politiques n'ont pas d'antécédens , ou en ont trop , où on démentie lendemain les doctrines qu'on a professées la veille, où à la même tribune les uns appellent un pouvoir ce que les autres appellent un grandconseil public , il est tout naturel que chacun dise , vote et commente à sa manière. Il faut bien des choses 'qui nous manquent pour que l'union entre les honnêtes gens ait l'apparence et la force d'un parti ; nous n'en avons que l'agitation ; tout le reste est du côté qui nous observe comme il l'a fait l'année dernière , et rit, en attendant mieux, de nos dissensions verfeeuses, que nous appelons indépendance du caractère français. Puisqu'à la tribune de nos assemblées nous nous occupons beaucoup des Anglais pour affirmer que nous leur ressemblons , pour affirmer que nousne leur ressemblons pas, pour dire qu'il faut les imiter, pouf dire qu'il ne faut pas les irriiter, et que nos journaux portent à l'étranger, qui les juge , toutes nos discussions , il peut être utile que les discussions qui ont lieu sur nous dans les tribunes étrangères, arrivent aussi aux membres de nos Chambres. Ces communications de peuple à peuple , se faisant réciproquemeni
lâ leçon, doivent être prises en considération, lorsque les Chambres auront à délibérer sur la prolongation des restrictions mises à la liberté de la presse. La manière dont on use de ces restrictions est au dehors un des plus sûrs moyens pour juger la France , puisque ce qu'on tait dans un pays est toujours ce que les étrangers savent le mieux.
On croit généralement ici qu'en Angleterre les ministres soignent les journaux, et qu'ils s'attachent les journalistes avec ce qu'on appelle la corruption. C'est une erreur : les journaux sont ministériels ou anti-ministériels par goût ; ceux qui servent le ministère sont en général mieux et plus vite instruits des nouvelles positives ; on dit plus à ses amis qu'à ses ennemis ; voilà tout. Aucun homme en place ne voudroit supporter la responsabili lé morale d'un journal, responsabilité qui tombe naturellement sur quiconque prend et avoue une influence ; et pour être ministériels , les journaux n'en sont pas moins indépendans ; c'est ainsi que leur succès aide à connoître l'opinion publique. Or, il est certain que le débit des journaux ministériels est quatre ou cinq fois plus grand que le débit des journaux de l'opposition; ce qui prouve qu'il y a dan« la partie éclairée de la nation les mêmes proportions de majorité et de minorité qu'on remarque dans la chambre des communes. Dira-ton que ce soit de la part des Anglais en général un parti pris de décider oimnt d''écouter^ et que chaque Anglais sacrifie son indépendance à l'opinion que les ministres veulent faire prévaloir? Comme les questions desquelles dépend la stabilité de l'ordre social ne sont plus jaises en discui^
^ sion dans ce pays, chacun reste fixe dans ses préfé* rences ; on n'éprouve pas-un besoin continuel de lire le pour et le contre, comme cela a lieu en France, où personne n'est de son parti, ni de son opinion. Ce qu'il y a de dissemblance à cet égard entre les Anglais et nous, ne peut être attribué à la sagesse des uns, à la folie des autres, mais à Jdes circonstances qui n'ont entre elles aucun rapport, et surtout à la plus petite ou à la plus grande quantité des intérêts flottans chez l'une et l'autre nation.
Ce qu'on ne voit qu'en France , et depuis Buonaparte, ce que, pour l'intérêt de la morale et la sûreté de l'avenir, il faudroit cesser d'y voir, c'est l'emploi qu'on y fait de jeunes gens annonçant du talent , et auxquels on ôte cette probité de conviction sans laquelle tout talent avorte, en les payant pour écrire des injures contre ceux qu'ils respectent intérieurement; en les payant pour soutenir toutes les doctrines, tous les partis, toutes les autorités qui se succèdent ; ce qui du reste ne produit aucun effet, parce qu'il n'y a que la foi qui transporte les montagnes , et qu'attirer aujourd hui à une opinion qu'on n'a pas soi-même, des ^ens qui prennent à chaque minute toutes les opinions qu'on veut leur donner, ce n'est pas acquérir de 1 influence sur l'opinion publique; au contraire. Ce qu'on ne voit encore qu'en France, et depuis Buonaparte, et ce qu'il faudroit cesser d'y voir, parce que c'est le dernier terme de la corruplion , ce sont des hommes qui prononcent des discours sur des questions importantes, et qui, pour repousser le blâme que ce* discours leur attireat dans les sociétés dont on n a paa
le courage de les chasser, avouent qu'ils ne pensent pas un mot de ce qu'ils ont dit, mais qu'ils ont cédé à des considérations qu'ils expliquent avec une ingénuité dont on ne trouve quelquefois d'exemple que devant les tribunaux criminels. Rien de cela n'existe en Angleterre; l'esprit de parti n'y ôte rien à l'indépendance des opinions , et ajoute à la fierté du caractère ; c'est ce que nous verrons aussi en France, quand nous aurons secoué la corruption du gouvernement buonapartiste , corruption qui ne cédera ni devant la raisony ni devant la pudeur, ni devant la morale, mais qui tombera par son inutilité ; car, il ne s'agit pas seulement de corrompre, encore faut-il savoir pourquoi.