DE FINANCES FRANÇAIS
J 'ai lu tous les écrits qu'on vient de publier sur nos finances , et je n'ai trouvé qu'un seul point sur lequel on soit généralement d'accord ; savoir , l'impossibilité de satisfaire , par des impôts , aux besoins que nos malheurs ont considérablement augmentés. Les cœurs français s'alarment à l'idée du découragement qui peut se glisser dans la classe laborieuse ; ceux qui souffrent ne s'en prennent point au au passé ; c'est le présent qu'ils accusent ; et le présent, pour nous, c'est le Roi. Cette réflexion me donnera le courage de présenter un projet de finances qui s'allie à tous ceux qu'on peut adopter, qui ne repose pas sur des chiffres, mais sur le véritable amour de la patrie , tel que dans tous les siècles il s'est montré au moment des grands dangers. Si nous sommes Français , si nous sommes bien jconyaincus que la conservation de notre Roi
est la garantie de notre salut, et que cette conservation dépend de Thabileté avec laquelle on ôtera aux agitateurs les ressources qu'ils trouveroient dans la misère publique , mon j)rojet réussira. S'il ne réussissoit pas , que fa«droit-il en conclure ?
Sait-on bien aujourd'hui quelle est la situalion de la France? Et lorsqu'on lui demande plus d'impôts que dans aucune des années précédentes , s'est-on assuré des moyens qu'elle a pour les acquitter? Je ne tracerai pas moimême le triste tableau de nos désastres ; on pourroit contester; les esprits foibles aiment mieux nier la possibilité d'un danger que de l'envisager avec courage , et de chercher les moyens d y parer. Je citerai un passage du discours de M. le comte Beugnot , prononcé à îa Chambre des Députés , le 7 février présent mois. Lorsqu'il a été question de venir au secours des prêtres , il s'est écrié ;
M II y a des misères plus près de vous , et » bien autrement menaçantes. Dans certains » départemens de l'est , par exemple , vos » concitoyens , ceux pour qui et par qui vous » êtes ici , expirent de douleur et de faim ; il » y a des villes abandonnées, des villages en i> cendres, des Français réfugiés dans des
» cavernes , des enfans dépouillés devétemens; » et vous frémiriez d'autoriser , par des excès » d'impôts , le génie fiscal à aller y enlever, à » travers les larmes et les cadavres, le dernier » meuble échappé au ravage de la guerre ! »
Autrefois le clergé auroit adouci une partie de ces malheurs; car, dans les guerres entre peuples chrétiens , les domaines du clergé, véritable patrimoine des pauvres , étoient généralement ménagés ; et le respect qu'inspire la religion a quelquefois arrêté même les dévastations des peuples barbares. Il est triste de penser qu'il faille aujourd'hui demander Taumône à la fois pour les prêtres et pour les malheureux. Mais que les impôts soient exigés pour le clergé ou pour les autres besoins de l'Etat , dès qu'ils surpasseront les facultés des contribuables, ils produiront la stupeur , et finiront par rendre la misère Tnenaçanfe. Tel est le véritable état de la question; personne ne le nie. M. Je comte Bcugnot n'a rien exagéré en peignant la situation de certains départemens de l'est. Il est d'autres départemens qui ne sont pas encore arrivés à cet excès de misère , mais qui en approchent; le ravage causé par les épizooties venant compléter les ravages de la guerre.
Le morcellement des propriétés, ouvrage de la révolution , et le haut prix des journées dû à la rareté des bras , suite du système guerrier de Buonaparte, avoient augmenté l'aisance des paysans; et l'aisance répandue sur cette classe nombreuse avoit donné un grand mouvement à l'industrie manufactu- 3 ière ; ces vérités sont hors de contestation. Le prix des journées a baissé et doit baisser encore par la concurrence , et le paysan propriétaire peut devenir plus pauvre quUl ne Ta jamais été ; dès lors Tindustrie manufacturière s'arrêtera , et la misère des campagnes se communiquera aussitôt aux villes. C'est sous cet aspect que se présente l'avenir.
Le paysan n'est devenu plus aisé en devenant propriétaire que parce que des lois injustes, dont il a profité, lui ont offert les moyens de se débarrasser de ses dettes , et que tes bénéfices alors lui ont laissé des capitaux pour faire valoir sa propriété. Que fera-t-il d'une propriété sans les moyens indispensables pour la faire valoir? Il n'en aura que les charges? Où trouvera-t-il des capitaux dans l'état d'épuisement où les circonstances l'ont placé? Quiconque a administré sait à quel prix le paysan emprunte; l'usure dans les
(45) Villes n*est que probité en comparaison de Tusure qui règne dans les campagnes. La vj-aie richesse publique, la richesse territoriale va donc être attaquée ; tout s'en ressentira ; et je pourrois citer d'autres départemens que ceux de Test où la stupeur des paysans est déjà effrayante , quoiqu'il ne s'agisse encore que d'achever le paiement des contributions de i8i5.
Sans doute il vaudroit mieux pour eux maintenant qu'ils ne fussent pas propriétaires^ et que les propriétés , en général moins morcelées , fussent dans un plus petit nombre de mains ; l'égalité des impôts, cette égalité terrible (i), auroit moins d'inconvéniens, parce qu'elle ne pèseroit que sur l'excédant des revenus. Mais on ne peut changer ce qui est ; et ce qui est depuis vingt-cinq ans a donné un mouvement général qui fait aujourd'hui
(i) Cette égalité est plus (ju'une inju^ice ; elle devient une cause irrésistible de la ruine des Etafs dans les circonsljnce* difficiles, parce qu'elle Ole aux uns le nécessaire , tandis qu'elle ne prive les autres que d'une partie de l'excédant de leur revenu. La taxe sur les revenus, en Angleterre, est une terrible mesure, mais c'étoit la moins terrible de toutes au moment où on fut obligé d'y recourir. £lle seroit impossible à exécuter en France, où on cherche toujours par des commis et des paperasses ce qu'on obtient eu Angleterre d'une simple déclarafeiûa. des îaléressés.
(46) notre existence , et ne pourroit s'arrêter sa^s la compromettre.
Il faut de l'argent cependant; il en faut pour nos besoins qui sont impitoyables ; il en faut pour l'étranger avec lequel nous avons contracté, et qui a pris des garanties. C'est à cette partie de nos besoins que je m'attacherai particulièrement ; et je demanderai , sans détour , si ceux qui ont le plus grand intérêt au maintien de la société, ne doivent pas se mettre en avant pour sauver la France et le Roi. L'égalité à cet égard existe-t-elle entre ceux qui ont tout à perdre , et ceux qui peut-être n'auroient qu'à gagner dans une confusion générale?
La guerre a déplacé la prépondérance; nous sommes les foibles aujourd'hui ; une partie de notre territoire ne doit nous rentrer qu'à des conditions fixées en argent.
S'il nous étoit possible de le racheter de notre sang, quel Français ne prendroit les armes , et croiroit faire un sacrifice en exposant sa vie pour l'indépendance de sa patrie et l'intégrité du territoire ! Les étrangers nous rendent cette justice ; loin de douter de notre courage , par les précautions qu'ils ont prises , ils annoncent assez l'estime qu'ils çn
( 47 ) font. Ce courage , trop exalté , â troublé le repos de TEurope , a mis la civilisation en danger; c'est contre lui que l'Europe entière se prémunit ; les conditions sont fixées ; il faut se taire et les remplir. Il faut racheter notre territoire , et reconquérir en même temps et l'estime et l'admiration de l'Europe. Mais c'est par du dévouement, par de nobles pen# sées qu'on arrive à ce but , et non par cette égalité d'impôts qui perdroit tout, et peutêtre même le territoire à la suite de l'épuisement.
Lorsqu'un grand intérêt existe dans un pays , l'abandonne-t-on à tout le monde? Lorsqu'il y avoit en France des classes et des sentimens élevés , étoit-ce aux malheureux qu'on s'adressoit pour sauver la France , et payer la rançon de ses chefs? O Français des siècles que nous appelons barbares ! que diriez-vous si vous pouviez voir vos descendans si fiers de leurs prétendues connoissances et de leur philosophie, s'obstiner à ne chercher que dans la fiscalité des moyens de racheter leur patrie et l'estime de la postérité ? Lorsque la délivrance du tombeau de Jésus-Christ étoit le grand intérêt de l'Europe , étoit-ce à ceux qui n'avoient rien qu'on demandoit de faire
( 48 ) les frais de ces mémorables expéditions? he^ Rois engageoient leurs domaines , les nobles vendoient leurs terres , le cierge s^imposoit; et Ton se disputoit Thonneur des sacrifices. Qu'importe que le zèle égarât les esprits ; le zèle en étoit-il moins pur? La vivacité des sentimens ne prouve-t-elle pas encore aujourd'hui combien l'Europe ctoit vivante alors ? Ce qui élève chaque individu au-dessus de son intérêt personnel , et l'engage à se sacrifier pour un intérêt général, peut-il cesser d'être ce qu'il y a de plus honorable? Le cœur de rhomme est-il changé , et avons-nous cessé d'être Tranchais ?
De quoi s'agit-il ? de payer la rançon de notre IVoi , de le délivrer de la révolution , d'obtenir quittance du passé , afin que la France ne dépérisse pas entre ses mains , et que le peuple ne puisse pas être détourné , par la misère, des sentimens d'amour et de fidélité qu'il doit à ses princes légitimes. Est-ce avec des impôts qu'on obtiendra de pareils résultats, lorsqu'il est avoué de tout le monde que des impots accablans auroient des résultats contraires;^ Abandonnera-t-on ce grand intérêt à lout le monde? en un mot, n'y a-t-il plus de classes élevées en France?
Je n'examinerai pas cette question; je ne veux blesser aucune des vanités qui rendent plus périlleuse notre situation , ni provoquer ces tristes récriminations qui lassent jusqu'à la pitié. Qu'importe le passé , dont nous ne sommes plus les maîtres ; c'est du présent , qui va nous échapper , qu'on doit s'occuper exclusivement ; c'est à ceux qui peuvent qu'il faut s'adresser. Il faut créer une classe dans laquelle se confondent tous ceux qui ont un cœur français , et qui , par les avantages personnels dont ils jouissent dans la société , ont un intérêt direct à sauver leur patrie, à préparer une réunion de sentimens dont nous avons peut - être encore plus besoin que d'argent.
Le courage a payé sa dette en France ; c'est au vrai patriotisme à payer la sienne maintenant. S'il nous étoit permis de prodiguer encore notre sang sur le champ de bataille , et cette fois pour une cause sacrée chez tous les peuples, l'indépendance du territoire , un million d'hommes se présenteroit. Puisque c'est la fortune seule qui est appelée , tout sacrifice d'argent devient noble. Il est incontestable , en effet, que c'est uniquement par des sacrifices de ce genre que le salut de la 5. 4 ~
France est possible et son avenir assuré. Dans les anciennes mœurs , celui qui exposoit sa vie sur le champ de bataille , qui se dévouoit au service de la patrie , ne demandoit au souverain , pour toute récompense , qu'un signe qui attestât aux yeux de ses concitoyens le dévouement dont il avoit fait preuve. Ces signes honorables étoient et paroissoient un dédommagement suffisant ; une conformité de sentimens s'établissoit entre tous ceux qui en étoient décorés. Dans ce grand intérêt européen pour la délivrance du tombeau de Jésus- Christ , un signe révéré fut aussi un motif d'émulation, un gage d'union même entre des peuples divers. Pourquoi ne saurions-nous pas recréer et appliquer ces institutions toujours profitables, parce que Fidée première en est fondée sur la plus profonde connoissance du cœur humain ? J'ose affirmer que Ton réussiroit , surtout si une stricte économie dans toutes les dépenses publiques secondoit un noble dévouement. L'égoïsme rougiroit quand il seroit à découvert; tous ces intrigans , qui se font un moyen de fortune du royalisme , n'oseroient se montrer s'ils ne portoicnt un signe visible des sentimens qu'ils affichent. Tous ces exclusifs qui s'en vont
(51 ) poursuivant le mérite d'autant plus pur qu'il n'a jamais recherché Féclat , qui se font dénonciateurs et cruels pour paroître zélés , qui voudroient que le Roi ne fût qu'à eux , deviendroient plus réservés quand ils verroient à combien de milliers de Français il appartient (i), L'Europe , qui ne sait comment nous juger, parce que nous ne nous ressemblons jamais , et que nous nous accusons réciproquement devant elle , seroit bien forcée de croire que l'amour de la patrie , du Roi , le besoin du repos , et Toubli du passé , dominent chez une nation où tous ceux qui possèdent s'unissent, font des sacrifices volontaires , dans l'intérêt de la royauté , de la société et des malheureux. Qui pourroit se montrer jaloux d'une distinction dont le motif seroit connu ; d'une distinction qui ne seroit jamais obtenue par Tintrigue , la bassesse , la cupidité ; d'une distinction qui seroit ellemême la preuve qu'on l'a méritée ? C est contre les distinctions sans motifs politiques que l'amour-propre se révolte , que les mœurs mo-
(i) La nécessité de sacrifier tout ressentiment en traitant nu sujet qui peut contribuer à réunir les esprits, me lait négliger, en ce moment^ de signaler un de ces exclusifs qui vient de s« livrer à la risée de l'Europe entière.
dernes se soulèvent; mais où Tinlerét public se fait sentir , toutes les vanités se taisent ; et ce qui profite à tous obtient toujours Tassentiment général.
Pour rappeler les seuls sacrifices qu'il soit permis aux Français de faire aujourd'hui , et comme témoignage des sacrifices faits , je voudrois qu'il fût créé un Ordre , et je n'hésiterois pas à l'appeler l'Ordre de la Couronne^ parce que je ne connois rien qui soit d'un plus grand intérêt pour nous maintenant. Il auroit deux décorations , l'une en argent , l'autre en or. La décoration en argent seroit accordée à quiconque, jouissant d'une réputation honnête , s'engageroit à verser , dans l'intervalle de cinq ans, la somme de 2,5oo fr. à une caisse qui seroit créée à cet effet. La décoration en or seroit accordée à quiconque , sous les mêmes conditions et dans le même intervalle de temps , s'engageroit à verser une somme de 5,ooo fr. Le ruban seroit le même pour les deux décorations. Quiconque verseroit de suite les deux cinquièmes de la somme, seroit autorisé à porter de suite la décoration. Des règlemens détermineroient les conditions accessoires , et devroient décider que les versemens n'entraîneroient aucuns frais au béné-
fice des agens fiscaux par les mains desquels ils passeroient. Je voudrois également que tous les employés à l'administration générale de l'Ordre , fussent des membres de l'Ordre donnant leur temps gratuitement; qu'en un mot , il n'y eût point d'état-major soldé , et qu'il y eût le moins possible de commis payés.
En recevant la décoration , on prêteroit le serment dont voici la formule :
(( Je jure de n'avoir pas de sentiment plus » cher que celui du bonheur du Roi ; je prow mets de voir un frère dans tout Français » membre de l'Ordre de la Couronne , et » d'oublier à jamais tout ce qui pourroit nuire » à notre union pour le salut de la France. »
Tout membre de l'Ordre prendroit le titre de notable , en désignant le département dont il veut faire partie ; il pourroit être appelé dans toutes les assemblées électives en concurrence avec les propriétaires, et devenir membre du conseil-général de département. Dans les candidats présentés pour les mairies et conseils municipaux, le titre de notable seroit un motif de préférence. Les conditions accessoires seroient déterminées par les régleraens.
( 54 ) Les enfans pourroient être admis dans cet Ordre dès Tâge de six ans ; ils ne jouiroient des prérogatives qui y sont attachées qu'à Tâge fixé par les lois. Je n'exclus point les femmes de' cet Ordre; au contraire. Il ne s'agit ici que de dévouement , de sacrifices ; et de qui ^n attendroit-on, si Ton excluoit les femmes (i)? Il faut que celui dont les moyens sont connus , et qui hésiteroit à s'associer au salut de la France , ne puisse se présenter devant elles ; et que Thomme qui ne peut rien donner, parce que son attachement au Roi lui a tout fait perdre depuis long-temps, trouve auprès d'elles autant d'égards que l'égoïste leur inspireroit de mépris.
(i) C'est sous leur protection spéciale que je mets ce projet , qui aura besoin d'être soutenu contre les efforts de l'égoïsme, tant qu'il ne sera qu'un objet de conversation; car s'il doit être adopté, du jour même qu'il le sera, l'égoïsme s'empressera d'approuver. Les femmes, en France, n'étant point agitées par une ambition personnelle, ont montré dans leurs sentimens une persévérance vraiment admirable. Il est encore vrai, et il faut le dire , que leur zèle ne se dément jamais ; que leur conversation aujourd'hui est plus sage que celle des hommes , par les motifs que j*ai déjà donnés , savoir qu'aucune ambition personnelle n'altère leur jugement , et que ne se passionnant jamais en politique que pour un intérêt qui n'est pas directement le leur, il faut que cet intérêt ait quelque chose de noble pour qu'elles s*y attachent > et l'avouent hautement-
S. A. R. Madame, duchesse d' Angoulémev décideroit de quelle manière les femmes doivent porter la décoration , dans quelles formes elles doivent la recevoir , et le genre d'engagement qu'elles doivent contracter.
Le public a bien voulu reconnoître que j'ai suivi en observateur les diverses modifications qu'ont éprouvées les Français depuis vingtcinq ans. Je sais ce qui nuit à l'union dont nous avons tous besoin ; je sais ce qui contribueroit rapidement à l'opérer ; et quoiqu'on me trouve hardi dans mes écrits, je puis affirmer qu'il m'est impossible de dire la dixième partie de ce qu'on ignore et de ce qu'il faudroit qu'on sût. Ici je puis répondre que les Français sont intérieurement disposés à faire tous les sacrifiées possibles pour assurer Tavenir de la France ; mais ils veulent avoir une preuve de leur dévouement , afin de n'être plus le jouet de vanités qui leur sont odieuses. Ils sont las de voir des égoïstes , des intrigans , de bas flatteurs se perpétuer en crédit partout où il y a un trésor public , s'enrichir de leurs dépouilles , et se moquer de ceux qui paient. Rien n'a plus nui au recouvrement de l'emprunt forcé de cent millions, que les railleries adressées par ceux qui se sont dispensés d'ac-
quitter leur quote-part, à ceux qui s'etoîent empressés de paver. Rien n'arrête les bonnes volontés comme de savoir combien il faut de privations pour trouver dans la poche des pauvres réunis par milliers, une somme égale à celle qu'un homme soldé par F Etat dépense pour donner une fêle. Nous voudrons tous faire des sacrifices non-seulement sur notre revenu , mais encore sur notre capital , du moment où nous aurons la certitude que ces sacrifices ne profiteront qu'à la patrie, au Roi et aux malheureux dont il est plus particulièrement le père. Ce ne sera que par réflexion que nous sentirons que les sacrifices que nous aurons faits doivent tourner à notre profit > parce qu*il est vrai que toutes les mesures prises pour que la misère publique n'aille pas jusqu'au désespoir, tournent en définitive au profit de ceux qui possèdent.
J'ai parlé de l'emprunt forcé de cent millions. Je lui offre ici un emploi plus honorable, plus sur, et moins dangereux qu'un remboursement , qui ne peut être effectué qu'en augmentant de moitié la contribution foncière, déjà trop lourde de son propre poids, même quand les circonstances ne seroient pas aussi difficiles. Ce qui auroit été
(57) donné dans l'emprunt de cent millions seroit reçu comme comptant , tant au profit du donataire qu'au profit des membres de sa famille qu'il lui plairoit de désigner , et qui demanderoient à être reçus membres de l'Ordre. Il faut tenir compte des sacrifices accomplis, puisqu'ils l'ont été pour le même objet et dans le même intérêt ; d'ailleurs on doit , et quelle que soit la manière qu'on adopte pour le remboursement de cet emprunt , elle accroîtroit la somme des impôts , ce qu'il faut absolument éviter. Dans son ouvrage sur les finances, M. de Bricogne avoit demandé que le remboursement de l'emprunt de cent millions fût abandonné aux départemens; et il leurcréoit des ressources en conséquence. Il montroit l'espérance que cela engageroit plusieurs prêteurs à renoncer au remboursement dans l'intérêt de la province qu'il habitent, et où leur dévouement seroit apprécié. Il y a de la connoissance du cœur humain dans cette espérance et dans ce mode de remboursement. Nos provinces doivent être stupéfaites en voyant qu'à Paris on s'occupe plus vivement que jamais de plaisirs coûteux , en voyant nos journaux proposer des dépenses qui scroient de luxe dans des temps de bonheur, en appre-
(58) nantque presque tous les traitemens deviennent doubles par ce qu'on donne à ceux qu'on place, et ce qu'on fait pour ceux qu'on déplace; le dévouement s'arrête devant tant d'inconséquences et de légèreté ; et lorsque nous voulons cependant tous sauver la France , ce désir vif recule devant les exemples sans cesse renouvelés de l'habileté des intrigans à se faire un patrimoine des ressources de l'Etat. La chasse aux places, l'accumulation des traitemens, l'injustice envers les Français qui paient, la morgue des vieilles prétentions , l'impudence des exclusifs, nuisent plus au patriotisme en France, que le sentiment de l'intérêt personnel. Tant que les belles paroles seront mises au-dessus des preuves incontestables de dévouement , il ne faut rien attendre de notre nation.
L'Ordre de la Couronne , en formant une association généreuse entre tous ceux qui possèdent, commencera par mettre une grande vérité dans son jour , et par conséquent plus de franchise et de confiance dans les relations. Personne ne doit rougir d'une pauvreté non méritée ; personne ne doit être fier d'un peu de richesse ; mais on peut s'enorgueillir de remploi qu'on en fait. Celui qui a assez d'ar-
(59) gent pour que la somme qu'il consacrera au salut de sa patrie ne lui impose aucune privation , aura une jouissance de plus , jouissance noble , qui e'iève Tâme , et la dispose à d'autres actions généreuses. Celui qui a peu d argent , et fera par conséquent un sacrifice , en trouvera la compensation ; car il n'y a rien qui nous honore davantage à nos propres yeux qu'un sacrifice volontaire. Ces vérités sont éternelles; il ne s'agit que de nous en faire l'application dans le plus grand intérêt qu'une nation puisse avoir , l'indépendance du territoire, le bonheur du Roi, et l'avenir garanti de tous les désastres qu'entraîne le désespoir» S'il étoit possible que quelques combinaisons sinistres eussent été formées contre nous par ce qu'on appelle la politique (soupçon que je suis loin d'avoir , car j'attribue à l'ignorance où l'Europe est de notre véritable situation les charges énormes qu'elle nous a im-^ posées) , comme nous ne pouvons douter qu'il n'y ait de la générosité dans les souverains , et dans la partie éclairée de toutes les nations, le dévouement de la partie éclairée de la nation française frappera l'Europe , et la disposera enfin à reconncître cette vérité , gage d'une sincère réconciliation : que la France,
à trarers vingt-six ans d'erreurs, d'infortunes, et d'excès qui ne furent pas toujours sans grandeur, offre cependant encore plus de civilisation , de vertus , de sentimens généreux , que n'en auroit conserve toute autre nation que le ciel auroit soumise à de pareilles épreuves. Nous ne demandons qu'à sortir de la révolution , et pour toujours ; nos efforts pour arriver à ce but sont sensibles; et si nous parvenons à maîtriser les événemens qui tendent à nous y repousser , à coup sur nous aurons mérité d être absous aux yeux de la postérité ; car ces événemens aujourd'hui ne dépendent pas entièrement de nous; et, pour sa gloire comme pour son propre salut, l'Europe doit nous tendre la main. Je le répète , la partie éclairée de toutes les nations fait des vœux pour nous ; il faut conquérir son estime , parce qu'elle jouit d'une influence à laquelle les combinaisons de la politique sont soumises aujourd'hui ; et cette estime , comment l'obtiendrons-nous ? Est-ce en abandonnant notre avenir aux calculs impuissans de la fiscalité, ou on l'assurant nous-mêmes par des sacrifices aussi nobles que volontaires?
J'ai demandé une caisse particulière pour les sommes versées par les meiub res de T Ordre
de la Couronne , et une administration gra-tuite pour en diriger Femploi , ainsi que pour recevoir les engagemens que les membres prendront pour les sommes qu'ils auront à fournir dans Tespace de cinq années, enga-» gemens qui peuvent devenir pour TEtat un moyen de crédit , à coup sûr le meilleur qu'on puisse offrir aujourd'hui. Je ne veux point estimer d'avance la somme que fourniront les vrais Français ; elle sera considérable , j'en ai la certitude ; et bien au-dessus des tristes ressources que nous offre la fiscalité aux abois. Comme mon plan de finances est indépendant de tous ceux qu'on discute et de celui qu'on adoptera, je veux que cette somme aussi soit indépendante, afin que le Roi, d'après les formes qu'il arrêtera , et l'avis du conseil spécial qu'il formera à cet effet , tant parmi les membres de son ministère que parmi les membres des Chambres et de T Ordre, puisse en affecter le produit, i°. en faveur des départemens ruinés par la guerre , et auxquels on n'offre encore pour secours que les impôts qu'on ne leur demandera pas ; 2". à la suppression des impôts les plus vexatoires dans leur perception ; 3". au soulagement de l'agriculture. C'est hors du plan de
finances qui sera adopté, quel qu'il soit, que je veux créer une grande ressource pour en combattre les inconvéniens. Une seule phrase contient quelquefois de grandes révélations ; et dans une proclamation d'un général étranger, occupant pour la seconde fois une de nos premières villes , j'ai lu cette phrase : » J'avois aboli les droits réunis Tannée der- » nière : qui a osé les rétablir? » Mais c'est surtout à notre agriculture qu'il faut penser. La vraie richesse est la richesse territoriale. Il ne faut pas que la propriété souffre , parce que chaque année verroit diminuer nos ressources agricoles , et , dans une proportion effrayante , nos ressources industrielles. J'ai déjà eu occasion de remarquer que les finances de l'Autriche étoient en mauvais état , et que cependant cette puissance n'a pas cessé d'être forte , ainsi qu'elle l'a prouvé au moment où elle a paru de nouveau sur le champ de bataille. C'est que la richesse qui manquoit au trésor ne manquoit pas à la propriété. Sa cavalerie s'est montrée belle et nombreuse ; nous n'avons plus de chevaux en France ; nous avons perdu , par des réquisitions hâtives , tout le bien qu'avoient préparé nos haras; nous n'avons plus de bestiaux ; la consomma-
tion a été prodigieuse par les armées qui nous ont visités ; et , dans plusieurs départemens , les maladies achèvent la dépopulation. Plus de bestiaux , moins d'engrais , point de capitaux , et des impôts plus onéreux qu'à aucune autre époque ; il est indubitable que ragrieulture iroit toujours en décroissant , et par conséquent la richesse publique.
C'est à ce malheur si menaçant qu'il est prévu par tous ceux qui ont écrit sur nos finances , qu'il est avoué par tous les administrateurs, et qu'il tourmente la pensée de ceux auxquels le ciel a confié notre avenir ; c est à ce malheur qu'il faut opposer tout ce qu'il y a de noble et de patriotique dans les cœurs français. Que les financiers cherchent des ressources dans le crédit , qu'ils discutent les inconvéniens des impôts progressifs , que la fiscalité ressasse ces vieilles inventions ; moi , je m'adresse à ce qui nous reste de meilleur, les sentimens. C'est par le dévouement que les nations se tirent des positions difficiles ; c'est par les sacrifices volontaires que toutes les opinions se rapprochent. Nous donnerions notre vie pour sauver la France , pour sortir à jamais de la révolution, pour conserver notre Roi, seul gage d'alliance entre notre
(64) existence passée et notre existence à venir* Que faul-il ? Un peu d'argent honorablement offert, honorablement acquitté. Si je puis juger des Français par la société dans laquelle je vis , j'ose répondre du succès ; car je n'ai encore parlé de ce projet à personne qui ne se soit offert de suite pour y prendre part. Des familles entières mettroient à honneur de porter TOrdre de la Couronne , et je ne demanderois pour récompense du succès que la permission d*y être admis.
Au reste , il est inutile de dire que ce plan de finances n'est qu'une idée qui n'a pas besoin maintenant de plus de développemens. C'est au Roi qu'il appartient d'en faire une réalité; c'est aux hommes d'Etat à juger si cette idée n'est que financière.