QUESTION D'ORIENT
Hum 1 ,
Mo.\ CUEK .Ull,
J’iguorc si ce que je vais vous écrire aura le sens-commun quan-l je recevrai les premières nouvelles de France; mais il pleut, je garde la maison pour un rhume; je suis quelque peu malingre, et j’ai besoin, ne fût-ce que comme bon médicament pour moi. ib causer avec vous de la maladie actuelle de la France, de l’Enmpi-. du monde.
A défaut de nouvelles du jour, reprenons les choses d’un peu loin.
Sans remonter jusqu’au déluge, reportons-nous à la Suiiik-.Vliance de 1814, premier effort d’association européenne, non p.o contre la France, mais contre celui que Ballanche appelait le génie du retardement.
'Il y a quelque chose de semblable dans ce que la même allumu'
lifiil d'entreprendre contre un élève, un imitateur, un disciple de Napoléon, contre Méhémet-Ali.
Malgré notre affront de 1815, si sensible à Quinet, et pourtant -i mérité, je 11e crois pas qu’il y ait homme raisonnable qui, jugeant l'événement dans l’inférêt général de l’Europe, ne rende justice à la Sainte-Alliance de 1814, et je fais peu do cas de l’opinion d’un Français qui ne reconnaîtrait pas que, même dans l’intérêt de la France, dans l’intérêt de. son rapide développement, la chute de Napoléon, la Restauration imposée, la paix commandée, ont été d'excellentes choses ; ce qui n’empêche pas de concevoir que beaucoup de bons Frauçais aient trouvé et. trouvent encore les condilions un peu dures et un peu humiliantes pour notre orgueil, si «allé par notre gloire napoléonienne.
Le premier effort d’association européenne, a donc, été pour nous, ni définitive, quoiqu’il ait été fait, en apparence, contre nous.
Le second effort se fait sans nous, contre Méhémet-Ali, et j’ajoule : pour l’Egypte. En d’autres termes, l’Egypte a eu sa révolution qui a détruit l'ancien gouvernement dos mamelucks; elle a eu son despote envahisseur, son empereur, son Napoléon, Méhémet- Ali; elle va entrer dans sa Restauration.
Ce qui se passe à l’égard de l'Egypte, est, quant à l’Orient, l’ai'do ,rnn de re qui s’est passé dans l’Occident, à l’égard de lu
L'a régime de paix forcée, imposée, garantie, va commencer, et il en ressortira des fautes et des avantages semblables aux fautes commises et aux avantages obtenus par notre Restauration. Je veux dire que si la Sainte-Alliance n’a pas pu empêcher la France d'avoir son 1830, de même aussi elle négligera, dans la Restauration orientale, l’élément correspondant à celui qui, chez nous, a fait mettre à la porto Charles X. Elle négligera cet clément, si nousmêmes nous n’intervenons pas dans cotte alliance, do tout le poids do notre propre expérience, ou du moins si nous 110 signalons pas ut ne développons pas directement, par notre propre influence en Orient, l’élément répulsif de la restauration musulmane.
L’autocratie musulmane est finie depuis Méhémet-Ali, depuis l’affranchissement des Grecs, comme l’absolutisme monarchique
était mort avec Louis XVI et par la Révolution française. La noblesse musulmane a eu sa guillotine, poux les janissaires de Stamboul et pour les mamelucks du Caire, pour les pachas de la (béer et pour le dey d’Alger; le Koran a presque trouvé des Voltaire, i-t b réformateur Mahmoud est mort en ivrogne, prenant l’opium comme contre-poison.
Une restauration est donc aussi impossible en Orient, qu’elle l'a été en Occident, malgré la charte d’Abdulmedgid, comme malgré la déclaration de Saint-Ouen et la charte de Louis XY11I.
Ce que la Sainte-Alliance actuelle a bien compris, c’est que Méliémet-Ali avait accompli son temps, comme Napoléon le sien en 1814 ; mais ce qu’elle ignore, comme en 1814, c’est l'influence de cette destruction du passé dans la reconstruction de l’avenir, ci voilà pourquoi elle voudra restaurer des ruines, là où il faudrait édifier.
Je sais très bien qu’en voulant faire trop vite ce qui ne doit et tic peut se faire que plus tard, on commet une grave erreur; Dieu inpermet pas impunément de sauter dos intermédiaires ; mais il a donné à l’homme la prévoyance et la science, pour rendre ces inévitables intermédiaires ou plus courts ou moins douloureux, et < ertamement « est l’expérience terrible de 93 qui nous a permis ib faire en trois jours notre révolution de 1830.
Eli parlant de l’erreur que commettra la Sainte-Alliance actuelle envers l’Orient, mon intention n’est donc pas do chercher si l'on peut empêcher cette tentative de restauration, tentative très légitime et indispensable, mais je voudrais que, retournant les yeux von notre passé, et discernant les avantages et les dangers de notre propre restauration, il nous fût possible d’aider la restauration musulmane dans ce qu’elle a do progressif, et do la combattre dans ro qu’elle a de rétrograde.
Pour que ces deux mots soulignés n’induisent pas à erreur, un exemple est nécessaire.
En général, la restauration bourbonienne a été progressive au fond et rétrograde par la forme. Ainsi elle a voulu réveiller en France le sentiment religieux, celui de Vautorité, celui du devoir-, tien de mieux ; mais elle a employé des moyens tels que jamais Voltaire
n'a été imprimé et lu davantage que sous la Restauration ; elle a rémille tout le XYlif siècle engourdi par Napoléon, et l’a fait (involontairement sans doute) circuler dans les rangs les plus inférieurs Je la société, tandis qu’une très faible élite de la génération pré- •cute cherchait un Dieu, une foi, une loi. L’intention était progressive et le moyen était rétrograde.
C’est ce qui arrive chaque fois qu’on restaure quelque édifice ruiné. 11 est clair que le désir, l’intention d’être logé est chose très naturelle et très légitime ; par conséquent on doit savoir gré à ceux qui veulent éclairer, sous ce rapport, des sauvages prétendant que l’homme n’a pas besoin de maisons, comme les sauvages qui prétendaient, contre Voltaire lui-mème, que l’homme pouvait se passer de Dieu ; mais si vous engagez ces susdits sauvages à rentrer Jans lo logis qu’ils ont miné, saccagé, renversé, dont ils ont enlevé le toit et les portes et brisé les vitres, vous aurez beau badi- Æonnor la barraque, ils vous enverront promener.
La Restauration musulmane sera l’inverso do la notre; elle sera rétrograde au fond, dans l’intention, et progressive par la forme, de mémo que la Révolution musulmane a ete l’inverse de la nôtre; celle-ri a été faite par en bas et l’autre par en haut; l’une par lo feuple, l’autre par Sélim, Mahmoud et Méhémet-Ali, par des rois. Chez nous les masses ont devancé leurs chefs, chez eux les chefs ont, de très loin, devancé les masses.
Or, quel est le sens définitif de nos révolutions européennes, de nos révolutions, filles de l’Evangile, inspirées parla fraternité et l’égalité des enfans d’un même père? C’est la part à donner aux inférieurs dans l ’élection des supérieurs, pour tous les grades de la hiérarchie sociale; c’est la portion do vérité qui so trouve dans la maximo do la souveraineté du peuple. Quel est, au contraire, lo sous définitif des révolutions musulmanes, des révolutions, filles du Koran, inspirées par cette orgueilleuse foi qui donne à tout croyant la confiance que, si cela est écrit, il est do taille à gouverner toute la terre? C’est la part légitime à'autorité à assurer aux supérieurs sur les inférieurs, dans tous les grades de la hiérarchie sociale.
Chez nous, c’est une garantie pour la liberté, pour l'individualité
que nous cherchons; chez eux, c'est une garantie pour l'autorité. pour la société qu'il faut (rouver.
Ceci parait un paradoxe, mais cela devient une vérité, si r„ n compte le nombre des sultans, des visirs, des pachas, des boys, qui sont morts étranglés, empoisonnés, assassinés. Lo peuple /ranim a démoli la Bastille, massacré les Suisses, guillotiné son roi, tanilj. que c’est le sultan Mahmoud qui a tué les janissaires étrangleurs do sultans, c'est Méhémet-Àli qui a tué les mamelucks étrangleurs do beys, c’est Achmet boy de Constantine qui a tué ses Turcs, pour n’ètre pas détrônés et tués par eux.
Oui, c’est le sentiment do l’autorité, inspire’ d’une façon exagérén à tous les musulmans parle Koran, comme celui de la liberté a été exalté chez tous les chrétiens par l'Evangile ; c’est lui qui a mini: l’empire ottoman; c’est lui dont l'explosion se voit dans celte grande lutte d’un vassal réclamant, choso inouïe! non seulement la perpétuité viagère de son autorité, mais l’hérédité! l’hérédité du pouvoir! prétention aussi monstrueuse, dans la constitution autocratique dp l’empire ottoman, que l’eiit été, dans nos vieux temps de féodalité, le désir qu’mirait eu un duc de Bourgogne de vendre son ilnelié à
C’est le sentiment de l'autorité qui, chez les musulmans l'orn. veut aujourd’hui sa part dans l’ordre social, comme chez nous Ip sentiment de liberté a remué les niasses vigoureuses du peuple; e’est h lui que se rattachent cos tentatives récentes de naliomiliin qui se sont manifestées dans plusieurs membres de ce. grand cnn" ottoman ; c'est lui qui pousse Abd-cl-Kader à trancher du sultan, il qui arrachera Tunis et Tripoli h La Porte, maigre la leçon, et pen'.ètre à cause de la leçon que l'Europe donne à Méhémet-Ali.
En un mot, l’Europe prétendra restaurer ee corps démembré, tandis que l’œuvre, du siècle est l'organisation île chacun Je »« membres, animés d’une vie propre ; et lorsque déjà la Eranre a défendu, protégé Méhémet-Ali, elle ne pouvait donner à sa conduiiiun motif légitime qu'en montrant dans l'œuvre de Méhémet-Ali cette tendance à organiser la nationalité égyptienne, el à rompre ainsi la lourde unité musulmane.
Ce long préambule théorique vous paraîtra obscur, mais je rrné