‹ Correspondance politiqueChapitre 5 sur 12 · IIS · texte numérisé non relu

IIS

de ces compagnies industrielles île loups-cerviers, cunune dil Dupin, qui refusent uu gouvernement le droit et le pouvoir de luire de gr;mdes entreprises, et qui voudraient le forcer à se déclarer impuissant, à tout jamais, sous ce rapport. Alors, le prince ne pourrait-il p a , mettre la main sur les pouts-et-diaussées, comme il a cru devoir la mettre sur l’armée? Alors, il assisterait h de grands travaux, il le, dirigerait, comme il assiste à des carouscls ef commande les grandis manœuvres des camps. Le jour où il campera sur quelque gruuil chemin de fer, l’évolution sera h moitié faite; ce jour-là, il sera en habit bourgeois et aura accordé des congés à ses uides-de-camp; te jour-là, il pourra se dire général des ouvriers, prince des travailleur.,, ce qui vaut mieux que d’ètrc prince du sang.

POLITIQUE (MALE

Mon cher ami.

Je suis profondément affligé do ce qui se passe en France, et de ce qui s’est fait à Alger. La discussion relative aux cendres de Napoléon m’a agacé les nerfs, et le rapport du maréchal m’a blessé au cœur. Thiers joue avec ces nobles cendres, et le maréchal radote avec de nobles vies.

La faiblesse de l’imprécation de Lamartine contre le dictateur Thiers, me désole pouvlui, et le silence du Cabinet, après le rapport du maréchal, me confond ; concevez alors pourquoi j’enrage contre nous autres Français, qui avons la prétention d’être le plus éclairé des peuples de la terre, lorsque je vois l’un des grands espoirs de la France avoir peur qu’on ne lui vole sa soi-disant I iberté ! et le plus grand ministre des temps modernes, l’imitateur de Napoléon, hésiter à remplacer un maréchal après une pareille campagne! Ce sont, à mes yeux, deux faiblesses qui dépassent tout co qui s’est produit de plus faible en parlementarisme.

Si vous dites,à Lüiimrlino que je lo compare à Lotit et, il iruuvcis sans doute la comparaison aussi fausse que contradictoire avec [,. rôle qu'il croit jouer et qu’il devrait jouer ; de même, si vous disiez au duc d’Orléans que, selon moi, le maréchal aurait dû Otro rufqielé, lo jour môme où lui, duc d'Orléans, rentrait à Paris, le primo trouverait probablement que je me môle de ce qui no me regarde pas. Mais qui donc dira la vérité aux poètes et aux princes, si ce ne sont ceux qui les aiment, qui ont espoir en eux, et qui veulent leur gloire aussi grande qu’ils peuvent eux-mèmesla désirer? M. Tliiirs ne sera pas dictateur, soyons tranquilles; mais le prince peut nous aider à conquérir la liberté; que l’un prétendo à tout et tombe, un coup de Lamartine n’est pas nécessaire pour la ebute; mais que l’aulro no soit qu’un bravo général, cela ne suffit ni à lui ni à In France.

Ce qui pourrait presque me consoler des tristes événements qui se sont passés en Algérie, c’est qu’on est enfin à la recherche d’une idée arrêtée, d’un système pour le gouvernement de ce pays.lt' no le crois pas trouvé par Lamoricière, quoiquo je considère et brave officier comme un des plus puissants instrument de ce qui so fera militairement, ou, si vous voulez, comme le général en chef futur, et comme le gouverneur très-prochain do la province d’Oran, et ensuite de l’Algérie toute entière. Lo point,de vue militaire domine et doit dominer Lamoricière, cela est très-naturel et très-utile; Lamoricière, par son grade, est encore trop éloigné du moment où il pourrait être nommé gouverneur de nos possessions d’Afrique ; or, s’il trouvait lo système, et qu’il n’en fût pas l’applicatour, ce serait absurde. D’ailleurs on cherche un système, mais on ne le trouvera pas demain, cette année, ni même, je crois, l’année prochaine; Lamoricière pourra donc être en mesure de trouver co système, lorsque le moment sera venu où il pourra rappliquer. Cetle campagne va le faire général de brigade, deux ou trois ans le feront bien général dedivision.

Cette recherche du fameux système franco-africain a son côté plaisant et aussi son côté bien douloureux. Il est curieux de vouloir forcer notre gouvernement à avoir un système sur l’Afrique, quand on ne sait pas en France quel syslème il laut pour la France. En attendant, on tue des hommes en Afrique, comme o;i fait des loi-en France, de la manière la plus pitoyable et en aveugles, Lo cou-

version vies rentes et les cendres do Napoléon viennent de mettre à nu la faiblesse de notre petit dictateur. Je crois qu’à propos d’Alger il a menacé d’un coup d’épée l’insolent qui en contesterait la possession à la France, et il n’a pas su faire donner à Abd-el-Kadcr d'autre coup depée quo cette triste enfilade du vieux maréchal; que serait-ce donc s’il fallait châtier Nicolas ou le roi de Prusse ? il enverrait, par Dieu ! le maréchal Moncey ou bien Oudinot faire campagne ! 1

Quel que soit le bon systèmo à employer militairement en Afrique, la première condition pour l’appliquer, c’est d'y avoir des colonels de 25 à 30 ans ot des généraux de 30 à 35. Est-ce possible aujourd’hui, avec nos réglements et nos formes? Non, dirat-on. Eh bien alors, pas do système africain. Mais si nos règlements et nos formes nous paralysentàce point,pourquoi appliquer à l’Algérie les règlements et les formes de la France, puisque l’Algérie est dans une situation exceptionnelle, puisqu’elle est en état do guerre? Gouvernez ce pays exceptionnellement, et si vous le gouvernez bien, peut-être un jour, M. le dictateur, la France charmée des résultats de votre autocratie d’outre-mer, vous demandera-t-elle de l’en faire jouir, en la délivrant des ennuis, do la nullité et des dégoûts de son gouvernement parlementaire.

Je m’explique plus clairement. Notre occupation d’Afrique n’aurait, pour ainsi dire, pas de sens, ou plutôt serait une vraie niaiserie, si elle était seulement ce que notre orgueil prétend qu’elle est, c’est-à-dire, un moyen de civilisation pour les Arabes. Elle est, avant tout, un moyen de civilisation pour les Français, de même que c’est surtout la lutte des Arabes contre nous qui est un moyen de civilisation pour les Arabes. La preuve on est que ceux des Arabes qui nous supportent et se laissont gouverner par nous, ceux quo nous prétendons civiliser, ne prennent quo nos vices, deviennent joueurs, ivrognes et pis que cela.

L'Afrique est destinée à nous faire rougir de notre absurdité politique. C’est parce qu’avec nos formes et nos idées politiques nous no pourrons rien tirer d’elle, que nous serons contraints à faire un retour sur ces formes et ces idées, et à reconnaître qu’elles sont impuissantes partout, en Franco comme en Algérie.

Lorsque ce Napoléon, de glorieuse mémoire, qu’on veut faire revivre, se préparait en Egypte au gouvernement de la France et

presque de l’Europe entière, il n’étudiait au Caire ni la balance de, pouvoirs, ni même la déclaration des droits de I’homino ; il lisuii le Coran et en profilait ; il sentit que le sabre do Mahomet était dans sa main, otil vint soumettre les bavards et les rois do l’Europe.

Aujourd’hui la Fraucc et l’Europe n’attendent pas l’épéu de Dieu, elles n’appellent pas uno volonté guerrière, mais elles désirent une volonté, uno autorité pacifique; créatrice, organisatrice. Est-ce en faisant du tripotage de tribune et do voles, de journam et de places, qu’on peut s’initier à cette haute dictature? Abd-el- Kader vous en apprendrait plus, en co genre, que tous vos journalistes et députés, car lui au moins s’est fait dictateur.

M. Thiers est un parodiste. On prétend que Lamartine l’a dit, et il a bien dit; mais Lamartine n’aurait dû dire que cela, et ne pas tant se plaindre do co que Napoléon avait escamoté la liberté. Esl-cc qu’il n’y a plus de conscription aujourd’hui pour faire pleurer loi mères? est-ce quo l’ouvrier et le journalier sont plus certains, aujourd’hui que sous l’Empire, de ne pas mourir à l’hôpital ? esl-cc quo le journaliste lui-mèmo est plus libre d’attaquer la Charte et le roi, qu’on était libre d’attaquer les constitutions de l’Empire et l'empereur? est-ce que les impôts indirects ou droits réunis, les douanes et les mille liens dans lesquels la fiscalité et la bureaucratie garotlent le travail sont plus légers ? Non, la France n’est pas plus libre quesous l'Empire, elle l’osl plus peut-être que sous le Directoire, plie certainement que sous la Convention ; mais songez donc, poète, que c’est Napoléon qui a mis fin à l’esclavage de la guillotine, le plie horrible de tous, et à l’esclavage de la vénalité, le plus sale de tous. Allez, Napoléon était un honnête homme , paix à sa cendre! il était un grand homme, gloire à son nom !

Commen t un esprit aussi élevé que celui de notregrand poète, peutil se laisserprendre au souvenir des malédictionsbien excusables qui l’ont bercé dans son enfanco, et au spectacle menteur qu’il a sous les yeux, au point do craindre qu’une main ferme ne vienne met- Ire fin à l’anarchie qui nous ronge ! Comment peut-il s’aveugler au point de croire quo notre liberté courrait des dangers? Mais où estelle donc notre liberlé ? Est-ce qu’un pouvoir qui vacille el flotle au premier vent est uno garantie de liberté? Est-ce que Robespierre n’avait pas raison par sa pensée d’avonir, et tort seulement par sa vie passée, lorsque Louvet l’accusait, lui aussi, de rêver la dicta-

tua'? Oui, il y rêvait grandemoat, comme M. Thiers petitemont: !oas deux y ont rêvé par le mémo motif ; tous deux, après avoir employé une partie de leur vie à détruire, se sont trouvés sur des ruines et ont voulu reconstruire, tâche impossible aux démolisseurs.

Heureux moment, celui où, à la suite du désordre, le premier cri ,le : A. bas le dictateur! se lait entendre ! Mais pourquoi est-ce Lamartino qui le prononce? Thiers a tué 1 nos Girondins actuels, il les a envoyés sans pitié à la guillotine: en ce moment il enterre ÛJilon Barrot de la manière la plus perfide; il y a aussi du dial ligro dans cclto petite figure dont l’œil est vitré, dont l’allure est remuanlo et sautillante, et qui fait patte do velours aux dames; >oa Saint-Just, Cousin, l’ampoulé métaphysicien, je vous l’ai déjà dit, le perdva, et ils tomberont ensemble, rêvant à l'Être suprême ot nu catéchisme universitaire.

Qu'à son égard la volonté de Dieu s’accomplisse; le maréchal Soult a déjà fait son épitaphe.

M. Thiers ne montera pas plus haut qu'il n’est, et il tombera aussi lias que le point d’oiiil est parti. Mais il nous fera quelque coup de tète dont nous aurons peine à nous tirer, et qui pourtant sera le signal, l’occasion et le motif d’un beau mouvement européen. Son mot sur les insolents qui no reconnaîtraient pas noire possession de l’Algérie, lui fera donner un grandissime coup de pied par touto la diplomatie européenne, et n’éveillera en sa faveur aucune sympathie patriotique en Franco. M. Thiers aurait beau brandir son épée, personne ne passera la frontière à sa suite. Il agit aujourd'hui sous l’empire do cotte idée, qu’une conflagration générale de l’Europe armée est inévitable. Eh bien, soyez-en sûr, si les armées de l’Europe se mettaient en marche, clics se regarderaient sans se battre, eûton 10 millions d’hommes sous les armes. La nation la plus forte, dans ce cas, sera celle qui aura le moins armé et le moins cru à la guerre.

L’Angleterre est aussi absurde que nous, et M. Guizot y travaille à ce que jo vous ai dit; ne pouvant tuer JL Thiers directement, il •'enfile, en traversant dé part en part lord Palmerston. Celui ci est au bout de son rouleau; son Odilon Barrot, O’Connel, ne lui suffit Plus; il faut qu’il tombe tout à fait à gaucho pour se soutenir encore un peu, et s’il lo fait, la réaction Peel est inévitable. On dit lord Durham malade; le courrier prochain m’apprendrait qu’il est

au ministère, je n’en serais pas surpris; c’est une oscillation possible, parce qu’elle ne serait pas trop significative.

Je reviens à l’imprécation de Lamartine ; elle est 1res iniportante pour apprécier la situation véritable do la Franco. ./ h U! le dictateur En entendant ce cri, M. Thiers n’était pas on position de répondre, comme Bonaparte à Saint-Cloud: A moi, grenadiers! et de foire sauter par les fenêtres les honorables; mais le cri de h. marline et le silence de II. Thiers annoncent l’avenir vers lequel nous marchons.

Suivez toujours ma grande comparaison de 93 et do 1830. Les hommes qui se sont formés après la guillotine sont particulièrement des militaires; ceux qui se forment après 1830, c'est-à-dire apres l’abus de la parole et do la presse, sont surtout des ennemis du bavardage et de l’avocasseric, allant droit au fait, en parlant contint en écrivant. L’honnour, a dit avec raison Chateaubriand, s’était réfugié sous les drapeaux ; il se réfugiera dans les cabinets des hommes d 'affaires, qui se prépareront, sans le savoir, à être véritablement des hommes à’Étal. Los maréchaux do l’époque prochaino s ront des hommes qui devront connaître les relations commercial i et industrielles des peuples, comme ceux de l’Empire devaient connaître l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie, les différentes armes; car il s’agit de l’alliance des peuples, de l’organisation pacifique de la race européenne au moins. La grande lâche ne sera pas de marcher vers celto association par la conquête, mais par la conviction et par la réciprocité de bons services, par l’échangé productif des deux côtés. Nous sommes sur la limite de la phaso révolutionnaire proprement dite, nous arrivons au complet gâchis qui en est la suite, et qui s’est appelé Directoire; nous ne sommes dom pas loin de l’entrée en campagne organisatrice.

Il doit y avoir prochainement un remaniement ministériel; Thiers voudra absolument dissoudre les 221; il cherchera donc, parmi eux, deux bonnes âmes capables d’en traînement, et ce sera la fin do la comédie; c’estàdiro qu’au moment où les 221 so seront laissés corrompre, la Chambre sera en complète déconsidération, parce qu’elle commencera à se déconsidérer elle-même. Le jour où les 221 seront tout-à-fait en colère, vous verrez les jolis compliments que l’on so jefera à la face, en pleine Chambre. Lamartine a par lé de dictature cette fois, mais le jour où M. Thiers aura dé

moli les 221, vous écouterez ce qu’ils diront: ils seront capables ,1e demander la mise en jugement du dictateur ; et Al. Thiers deviendra pâle, jaune, vert, et son règne sera fini.

Mais pourquoi détruire cet homme, direz-vous? Vous avez bien raison, si vous voulez, dire qu’il no doit pas tomber sans que ses adversaires sachent, par l’expérience du passé, où ils vont «ns-mêraes après celte chute ; il faut qu’il soit détruit, non pas seulement pour le détruire, mais avec la conscience que ce petit Robespierre a dit vrai, quand il a dit qu’aprèslui on ne pourrait pas gouverner; il faut que Lamartino renverse ce soi-disant dictateur, avec la cerlitudc que c'est la venue du Directoire qu’il favorise, la venue de l'anarchie la plus vénale et la plus scandaleuse, la venue d’un ministère Polignac, et qu’il soit le premier à le dire, le lendemain même de sa victoire ; c’est le moyen de faire durer le moins de temps possible cette dernière phase inévitable de toute révolution Noire 03 n’a eu que trois jours de terreur, en 1830; ce sont les glorieuses journées; il faut que nos années de Directoire se bornent à linéiques mois, s’il est possible. Le premier cri a été : A bas le dictateur! Après celle chute, il faudra que le cri soit : Gare le Directoire. !— Barras ! Barras 1 toi qui as deviné et fait surgir Napoléon, où es-tu? —Ne serait-il pas un pou dans un polit coin de l’amede Lamartine ?

POLITIQUE GÉNÉRALE

Mox cher ami.

Il y a bien des gens à qui je serais len 16 de dire : Savez-vous, Messieurs, pourquoi Dieu ne vous donne pas de pouvoir ? ce n’esl pas seulement parce que vous ignorez ce qu’il faudrait faire pour gouverner, c’est surtout parce que vous no sivez pas ce qu’il faudrait faire immédiatement pour attirer à vous ceux qui doivent vous aider à gouverner, et pour repousser ceux qui pourraient vous faire obstacle.

En deux mots, il faut avoir sa petite Charte en poche, et son petit acte à faire, pour bien comprendre et voir de suite ce que pensera et fera celui qui prétend au gouvernement des hommes. Voyez M. Thiers, il a dit : le roi règne et ne gouverne pas, et il a fait venir,à l’appui, les cendres de Napoléon qui était un roi régnant et gouvernant. Personne n’a pu s’y méprendre ; chacun a bien compris que M.Thicrs voulaitgouverner, tandis que le roi régnerait. Je ne dis pas que celte prétention le fasse vivre, mais j’affirme que cette prétention l’a fait naître.

Or, M. Arago n’a pas inventé la Charte en question ; il n’est pas inventeur de sa nature; mais il l’a rencontrée sur la voie publique, oîi nous l’avions vue bien avant lui, où nous avions aidé bien des gens, depuis longtemps, à la voir, oii Lamartine l’avait sentie avec son bol instinct de poète, bien avant que M. Arago l’ait raccrochée du bout do son télescope.

Organisation du travail, telle est on effet la Charte du pouvoir qui succédera au Directoire actuel ; quant il l’acte qui correspondra à cette Charte, ce ne sera pas un rappel de cendres, je vous assure, mais le rappel de bons vivants qui no demandent pas encoro leur logement aux Invalides.

Hâtez-vous donc, messieurs, de dire à M. Arago, que vous connaissez son affaire, que vous savez où il l’a rencontrée, qu’elle est vûtre aussi bien et mieux que sienne; priez-le toutefois de l’exposer, de la vulgariser, car c’est là son fort ; mais ne vous tenez pas à l’écart, et ne lui laissez pas prêcher sa déconcerte, sans rectifier l’illustre académicien ; prenez garde aux erreurs de l’homme qui n’a pas l’ombre d’imaginative. Il est bon que toute grande pensée ait sa forme grossière, populassière, mais il lui faut aussi sa forme royale et noble, il faut en tout prose et poésie.

Je serais très content de la lettre que notre ami X“* vous a écrite, s’il avait la franchise de dire à beaucoup de monde, et même en publie, ce qu’il vous dit tout bas et en particulier. J’aimerais bien mieux lui entendre dire, à la tribune : M. Tliiers est un escamoteur, que d’entendre dire par Lamartine : à bas le dictateur ! d’abord parce que c’est plus juste, ensuite parce que c’est moins parlementaire. X*“* prétend qu’il faut avoirl’échino très-souple ou savoir prendre un parti et attendre ; je crois qu’il a voulu mettre ; ou savoir prendre le parti d’attendre, car la question que vous lui adressiez était précisément pour savoir quel parti il avait pris, et sa lettre n’en annonce aucun, si ce n’est celui d’attendre, le plus mauvais do tous les partis, quand on s’intéresse au sort des hommes qui sont dans la même mêlée que vous, mais le meilleur, en effet, quand on no songe qu’à soi dans une foule, parco qu’on a plus de sangfroid, et qu’en raidissant les coudes on enfonce les côtes de son voisin et on garantit les siennes. Cela ne s’appelle pas précisément de la bravoure, et pourtant notre ami est d’une nature brave; voyez ce que peut produire le perfide breuvage du parlementaire ; c’est un vrai poison.

Mais avec quoi remplacer le parlementaire, dit X"*‘, comme tant d’homines distingués disaient; il y a A\\ ans ; avec quoi remplacer le Directoire? CéfléVles maréchaux Lefebvre, Lannes, Murat, Berthier ne savaient pas avec quoi on remplacerait le Directoire, mais ils avaient l'instinct d’embrasser la carrière qui le, conduirait là où était le changement voulu, et ils ne se bornaient pas à attendre, ni même à remplir Un rôle dans ce qui se nomnnil alors le gouvernement ; ils étaient soldats, et lieutenants de Napoléon.

En ce moment, il ne s’agit ni de se faire soldat, ni même do mettre brutalement à la porte pairs et députés; mais si, comme le dit encore notre ami, le pays en a pour longtemps, avant d’avoir perdit nette grande illusion dite monarchie représentative, c’est parceqnc les hommes comme lui n’ont pas le courage dé dire'ce qu’ils en pensent,et qu’ils font sur ce sujet de fort jolies lettres intimes, tandis que leur langage et leur conduite, en public, Ies'fontprendre pour de vrais pontifes du culle do la grande illusion. Voilà pourtant l’occasion de se monlrer brave, de sauver la patrie, démériter le tilreds maréchal, enfin dose mettre dans la position où étaient,relalivemenl, les vainqueurs d’Italie et 1; s héros des Pyramides. Qui ne risque rien n’a rien, est un sago proverbe ; le Français né malin, qui créa le vaudeville, no donne son cœur qu’aux héros,- or, je le demande à X*- 1 *, à Lamartino et autres, quel est le dénouement héroïque qu'ils se proposent do donner à leur carrière actuelle? ,en d’autres termes, que peut-on se proposer de grand, de noble, de courageux, de généraux, quand on est l’une des causes d’une grande illusion populaire, si ce n’est do prononcer un solennel meà culitit. quand bien mémo on devrait y perdre momentanément la faveur populaire, et pour toujours les grâces frauduleuses des escamoteurs ?

Tant que les hommes d’avenir n’auront pas trouvé le moyen de mériter ce que méritèrent autrefois les braves qui, au péril do leurs jours, et au miliou des privations et des fatigues, délivraient ia France de ses ennemis et répandaient au loin la gloire de son nom,-je soutiendrai que les républicains auront plus de chances que qui que ce soit de gouverner !a France. Co qui lue lo juste milieu, les 221, les Débats, c’est leur réputation de couardise, et tferitendez pas par là, je vous prie delà croire, qu’on oxigorait des preuves de courage militaire de ce côté. La sphère du courage, de

i’iiéroi'sme, est large ; il y a de quoi choisir parmi toutes les zônes qui la couvrent; mais il faut y avoir sa place, surtout dans des moments comme ceux-ci, lorsqu’on veut être instrument puissant des destinées humaines.

Bien des gens ont reproche aux hommes do fiapoléon de n’avoir ou que du courage militaire, et d’avoir manqué de courage politique; mais que dira t-on, un jour, de nos hommes politiques, s'ils manquent même du courage do leur profession? Il ne faut pas gûlorsa position, est une locution fort commode, au moyen de laquelle un général pourrait, à la rigueur, s’excuser de passer sa vie dans son lit. Le député qui dirait : Si je déclare aux électeurs ce que je pense d’eux, ils no m’éliront pas, et j’aurai gâté ma position ; lo grand fonctionnaire public qui se trouve très-bien placé pour rendre des services, et qui ne s’aperçoit pas quele plusgrand service qu’il puisse rendre est quelquefois de se faire révoquer, destituer, casser, mettre à la porte; le poète qui veut à toutes forces les applaudissements de son auditoire, et qui, comme Lamartine, dans les réunions des 221, l’année dernière, n’a su trouver que dos paroles louangeuses pour le juste-milieu, quand il avait de dures vérités à lui dire, tous ces hommes font comme le général qui resterait dans son lit. Encore une fois, tout ceci peut être commode, niais ce n’est pas de la loyauté et du courage politiques. Je suis certain que si Lamarlino avait dit tout ce qu’il pensait (lu parlementaire, il aurait étéhuépar la majorité, et peut-être par l’unanimité des 221. Moimôme, je suis certain que si vous montrez ce que je vous écris à Lamartine et à X..., ils me trouveront fort injuste; j’en serais très peiné, car vous savez que je liens à leur estime et à leur affection; mais le temps du mensongo touche à sa fin, nous approchons d’une action vraie, d’une politique franche et courageuse, et nous ne devons pas nous-mêmes être des escamoteurs de la vérité.

Je ne comprends pas très-bien pourquoi X... vous dit que l’association de tous au profit de tous est une très-belle théorie, mais qu’il n’y a que de l’eau à boire à la prêcher, puisqu’il ajoute que ceux qui la prêchent ne se contentent pas de boire de l’eau. Il y a là une petite confusion, tenant à ce que la belle théorie, dont il parle, est celle qui est prêchée par MM. Arago, Laffitte, Garnier-Pagès, etc., or ceux-ci ne prêchent, sous lo nom d’association, que l’exploitation des chefs par les inférieurs, des riches par les pauvres, des •J

vrais savants par les vraies brutes, car;c’est ainsi qu’ils entendent la souveraineté du peuple et l’association. Los hommes qui ne veulent pas l’exploitation d’une portion de la société au profit de l’autre, doivent donc se hâter de compléter et rectifier M. Arago, c’est-à-diro do rattacher son morceau de théorie, arraché de la véritable belle théorie, au vêtement dont M. Arago, n’a qu’un fond de culotte de sans-culotte. C’est parce que ÜI. Arago se pare de quelque chose qui ressemble à une des pièces d’un bel habit, qu’il faut se défier de lui, et c’est par la même raison que lui-même se défend comme un beau diable d’avoir pris l’habit d’autrui.

Mais j’admets qu’il y ait, en ce moment, une belle théorie à prêcher, et que cette théorie ne procure à ses prédicateurs que de l’eau bourbeuse et saumâtre, comme celle des puits du désert de Suez; vous conviendrez que pour ceux qui n’ont jamais eu l’honnour de suivre Napoléon en Italie, en Egypte, en Russie, et qui, depuis 25 ans, n’ont pas eu une seule occasion do risquer un cheveu de leur tête et un écu de leur poche pour la patrie , vous conviendrez, dis-je, que ce serait uue belle occasion à saisir, pour s’écrier : Et moi aussi, je suis un brave !

Beaucoup d’hommes, . aujourd’hui, disent plus ou moins chaudement : nous sommes dans une époque d’égoïsme, il n’y a plus de forte croyance, chacun ne songe qu’à soi; plus de devoir, plus de dévouement, etc. C’est très-beau à dire, sans doute, mais si l’on reste soi-même sans foi, sans croyance, sans règle de devoir, sans dévouement, et craignant do boire de l’eau, on ne traversera niArcole ni Lodi,on ne montera pas auxPyramides, on neserapas maréchal do la France nouvelle, on passera vite à l’oubli, comme l’illustre Lamourette, ou tout au plus comme le sénateur de l’Empire, Cochon, comte de l’Apparent.

Les hommes qui donnent encore force au parlementaire , quand ils ont la conviction qu’il est pourri, retardent ainsi la naissance de l’ordre qui doit succéder au désordre actuel. Quand on a valet et cuisine, argent en poche et croix à la poitrine, pied au conseil et main à la pâte, la peur de perdre ses places, son argent et son valet de chambre, est mille fois pire que la peur des balles.

Bien peu de personnes se rendent compte de ce qu’est, et surtout de ce que doit être la politiquo française, à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur. Pour le prouver, je reprends ma eompa-

raison aven le Directoire. Alors, comme aujourd’hui, la politique nVtail pas oii on la croyait. Barras, Itewbcl, Letourneur et lnnr illustre collègue Lepcaux, ne se doutaient pas de la politique qui se faisait sous leurs yeux, et qui était bien réellement la politique du temps; ils croyaient que la politique française était, à l’égard de l’étranger, de défendre la France, tandis que Napoléon savait très-bien que pour défendre la Franco il fallait envahir l’Europe, ot il commençait déjà cette manoeuvre qui était la vraie politique, pleine d’actualité. Aujourd’hui la politique extérieure de la France, qui, grâce à la Révolution française est devenue politique européenne, est regardée encore, par presque tout le monde, comme ayant pour but de trouver un certain nouvel équilibre entre les puissances européennes, à propos, il est vrai, d’une questien orientale, musulmane; et cependant la politique actuelle, réelle, c’est l’expansion de toute l’Europe sur le pays d’Islam, et même plus loin, et les hommes qui pratiquent cette manœuvre font la vraie politique actuelle, non pas celle qui devrait être , celle qui est. Si le gouvernement français n’aborde pas les Cabinets étrangers avec cette pensée, s’il fait avec l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre jet la Russie, une politique qui ne soit pas algérienne, égyptienne, stambouline, il fera du bavardage politique, et rien déplus.

La lettre deM.deBoismilonm’a fait un grand plaisir: Voici donc l’œuvre de travail, de culture et d industrie, l’œuvre de civilisation, annoncée, promise à l’Algérie. Le prince ne considère sa campagne deJIédéah que comme un prélude nécessaire do l’organisation pacifique de notre nouvelle France; c’est par conséquent une ère toutà-fait nouvelle qui va commencer bientôt pour l'Algérie, et qui préparera la rénovationsemblable, réclamée par la France elle-même.

Je crois à tout cela, parce que j’aime à y croire; mais combien d’obstacles cotte bonne résolution ne va-t-elle pas rencontrer? L’immense majorité dos hommes, qui s’occupent de l’Algérie, n’y ont vu jusqu’ici qu’une large voie d’avancement militaire, jet il faut èlre aussi haut placé que le prince, pour être prêt immédiatement à la paix, quand on sort d’un champ de bataille.

Je n’ai rien reçu de Quinet ; ses lamentations ne m’étonneront pas; certains prophètes français peuvent s’inspirer de Jérémie, car la France sent tout autant le cadavre que le lait d’enfant. Il faudra bien, d’ailleurs, qu’elle ait sa part, elle, la grande nation prophé-

tique, <lo l.ï <lostin<>D do Ions les prophètes : son humiliation, sa croix. Mais sur In suri des prophètes, jo trouve qu’il n’est pas plus décent de pleurer que de rire; c’est avec des chants calmes et solennels qu’on célèbre leur vie. Jérémie chantait, comme devait chanter le prophète d’un peuple, non comme doit chanter le prophète de l'humanité. Qui donnera de l’eau à ma tète, et à mes yeux une fontaine de larmes, disait le fils d'Helcias ; et il pleurait nuit et jour les enfants de la fille de son peuple; et il voulait fuir ce peuple d’adullères et de violateurs do la loi, le fuir au désert, jeter de grands

cris sur les montagnes. et il maudissait ! Oui voudra pleurer

devra maudire; sans cela ses larmes tomberont froides : mais qui maudit aujourd’hui, n’est pas prophète; c’est un poète des anciens jours, qui no sait rien do l’avenir; c’est, comme Ballanche disait de de Maistre, un prophète du passé.

J’ai lu trois articles de Lamartino dans la Presse; ce que j’ai do mieux à faire, c’est de ne vous en rien dire. Celui-là aussi oublie qu’il est prophète, et mémo qu’il est poète : Aliquando bonus dormitat Homerus.

l'OLITIOl!} ràMIULfc

Alger, 7 septembre 18iO.

.Mon cher ami,

Jo suis assez d’accord avec vous sur le tableau,que vous me faites, de la grande politique universelle, qui occupe, à si justo titre, les esprits élevés? Cependant, il me semble que vous avez vu co tableau un peu trop par le côté grossissant de la lunette, par son côté royal, princier, diplomatique. Le canon est encore la dernière raison des rois, des empereurs et des ministres, mais décidément ce n’est plus la dernière raison des peuples, et malgré l’autocrate du nord, le grand batailleur, les peuples ont voix aux affaires. Il faut bien armer, sans contredit, puisqu’il va des rois batailleurs, mais il vaut encore mieux compter et s’appuyer sur la raison 'tespeuples, ou du moins faut-il mener les deux choses de front, si l’on veut être grand dans notre siècle.

Je repousse'donc de toutesmos forces celle pensée, que l’époque actuelle est incompatible avec les idées de travail, et qu’elle doit absorber entièrement l’hoinmo sous le schako. Mémo pour que le tien peuple de France fasse bien la guerre, il l"i faut autre

- jm -

chose dans l'ame que le désir de se venger d’un souille! (il | U1 est même permis de le considérer comme donné à ses maîtres plu, qu’à lui); il a besoin desentir, dans la cause qu’il soutient, sa ruo pre cause et celle de tous les peuples. Il a été beau soldat sous l'Empire, parce qu’il était animé d’uno passion do ce genre; il sentait qu’il avait conquis sa dignité d’homme, qu’il avait proclamé l’égalité de tous, quelle que soit la naissance et en raison seulement du mérite; il tenait à défendre ce droit, que let rois de l’Europe voulaient lui reprendre, et à en doter tous les peuples, ses frères. Certainement, on dira au peuple que c’est encore saconquête do 89, qu’il faut défendre; que Nicolas est un Cobourg cl Palmerston un Pitt; mais c’est du vieux, le peuple n’est pas si niais; il sait très-bien que c’est chose jugée, finie, acquise, et que si Henri V revenait à la quoue de Nicolas, il serait forcé d'être plus libéral que Louis XVIII, revenant d’Angleterre.

Depuis 1830, il y a quelque choso de neuf dans le monde, comme il y avait du neuf en 1789. Plus petit ou plus grand, ce n’esl pas la question, il y a du neuf. Après un effort de restauration, de retour au passé, lout-k-fait impuissant, il y a eu un élan vigoureux vers l 'avenir. Voilà ce qu’il s’agit de sentir, de développer et d’utiliser politiquement, comme on a utilisé la liberté. Cet élan vers l’avenir, c’est ce qui a fait donner au temps actuel, ironiquement ou autrement, son nom de siècle industriel ,- c’est ce (jui a fait diro de notre gouvernement qu’il voulait la paix à tout prix; c’est co qui a fait les émeutes de Lyon et même celles de Paris, car l’ouvrier est là aussi ; c’est ce qui a mis Laffitte et Périer, banquiers, à la tête du mouvement de 1830; c’est co qui a créoles chemins de fer, les bateaux à vapeur, et c’est ce qui a fait de la réduction de la rente et de la loi des sucres des questions de la plus haute politique, des écueils où viennent échouer les ministères; c’est enfin ce qui nous a donné un roi bâtisseur, constructeur, plus producteur que jamais roi n’a élé.

Cet élan vers l’avenir empêchera la guerre. Voyez ce que pense déjà lamassede notre population laborieuse, de la charge à laquelle nous condamne la vengeance de noire coup d’éventail d’Alger; et pourtant il no s’agit ici que de quelques 30 à 10 millions annuellement, avec quelques milliers d’hommes; que serait-ce donc, s’il s’agissait d'un.; guerre européenne, à la Napoléon, à un

million et mille hommes par jour? Certes la Franco ferait encoro uno pareille guerre, jusqu’au dernier homme, jusqu'au dernier ccu, si le motif était nettement senti, s’il répondait à quoique chaude passion de notre brave peuple; je crois mémo qu’aujourd’hui, tous nos prolétaires se lèveraient en masse, si on leur disait : I.cs Anglais veulent vous empêcher d’aller aux Indes par l’Égyplo, et les Russes vous défeiuleiil d’aller on Perse par l’Asie mineure.—M'empêcher ! me défendre ! Qu’est-co quo c’est que ces goddam et ces cosaquos? jo m’en vais leur on donner de l'Inde ot do la Perse, et de la Chine! — A la bonne heure, jo conçois cela. Mais je réponds que si le motif de la guerre était ainsi posé, la guerre serait infaisable, parce que la solution industrielle de cette grande question politique serait immédiatement découverte par le plus ignorant ouvrier ou paysan qui dirait ; Allons faire un canal chezMéhémet et un chemin de fer chez le Sultan.

En d’autres termes, je soutiens que si, pour notre époque éminemment industrielle, notre gouvernement a la sagesse de ramener la question politique à une question de commerce, de liberté do parcours et d’échange, et en même temps et indépendance des peuples (car nous avons toujours dans le cœur le souvenir de Mirabeau promettant à tous les peuples que notre glorieux drapeau d'indépendance nationale ferait le tour de la terre), je soutiens, dis-je, qu’on s’appuyant sur le sens industriel, sur la raison pratique de l’hommo d’affaires, on ruinera toutes les ruses de la diplomatie de chancelleries, et l’on sera compris par le peuple, par l’ouvrier ; que si même alors il faut se battre, l’ouvrier prendra son fusil et aura du cœur à l’œuvre.

Je sais tout ce qu’un pareil langage peut avoir d’apparence anti-chevaleresque, mais il est vrai. Je ne me fais pas de notre monde actuel une idée autre que celle qu’il comporte, je ne fais pas d’utopie ; je regarde nos Chambres, notre garde nationale, nos électeurs, la Bourse, la presse, et je dis ; si vous ne songez qu’à l’honneur, no comptez pas sur tout ceci.

Peut-être, si vous ne songiez qu’à l’honneur, pourriez-vous vous passer de tout ceci, mais à quelle condition? 11 y a derrière tout ceci une masse, un peuple qui n’a ,pas d 'intérêts et qui est sensible à l’honneur. Oh 1 si vous etiez son homme, s’il vous savait ami de sa vie pénible ot misérable, s’il vous voyait

dans ses ateliers, à sa tète, sur ses grands chantiers, beau, fier, no. ble et bon, comme vous l’étiez, prince, au retour des Bibans, sur la table de votre diner monstre, co peuple vous suivrait au bout du monde, non-soulement pour venger son honneur, mais pour vcn-

Co sont donc les sentiments et les besoins nés dans notre époque, qu’il s’agit do codifier, d’enseigner, d’administrer, sentiments et besoins du travail et de la paix, comme ceux de h première révolution étaient coux de la liberté et delà guerre. Lo code de l’ouvrier est plus important à faire, quoie code militaire n’est important à perfectionner ; les écoles d’industrie commerciale, manufacturière, agricole, sont à créer, tandis que les écoles militaires ne réclament que quelques élèves de pIus;ontin la question des livrets et des prud’hommos, récemment soulevée, est plus grave que celle des fusils à percussion.

Pour donner à notre siècle la confiance qu’on ne fait pas la guerre par caprice, qu’on ne la continuera pas par goût, qu’on ne s’y livre pas comme à une passion exclusive ou même dominante; pour avoir son assentiment, son appui, en doux mots, pour obtenir son sang et ses écus, il faut aujourd’hui, qui pourrait en douter? un gage industriel au moins aussi net'que celui donné par Napoléon lui-même au peuple, lorsque, proclamant le blocus continental, créant les fabriques do coton et de sucre, et les grandes fonderies, il s’appuyait, au faubourg Saint-Antoine,sur Richard Lenoir, à Jouy, sur Oberkampf, à Elbeuf et Louviers, sur Ternaux, à Saint-Quentin, à Rouen, à Lille, à Roubaix, et même dans toute la Belgique, sur une masse de travailleurs qu’il enfantait. Et ce sont ces mêmes ouvriers, ses créatures, qui lui envoyaient à ses armées, leurs frères, leurs enfants, pleins d’enthousiasme, élevés, dans la famille, à l’amour et à l’admiration du grand défenseur de l’industrie française contro la mercantile Augletcrre.

Moi, qui ai le ferme espoir que nous n’aurons pas la guerre européenne, universelle, j’aime à citer ce que Napoléon lui-même a fait pour pouvoir exécuter sa grande guerre ; or, lorsqu’il est venu, il trouvait Bordeaux, Marseille, tous nos ports do commerce dans un triste étal, elle Hàvro n’élaitpas né ; il trouvait Lyon sortant à peino de ses ruines, et Saint-Etienne sous terre ; Paris n’avait que cinq à six cent millo âmes, fatiguées de révolutions, population peu;

productive, n’ayant...pas plus l’idée de l’existence do l’Amérique qu’avant Christophe Colomb. Aujourd’hui combien d’inlé- Tèls à blesser par la guerre! Que de ruines à faire! par conséquent, si l’on veut guerroyer, combien il faut songer d’avance aux compensations ou aux palliatifs qui permettraient de toucher à ces uvantsintérêts ! ,

Voyez aussi nos patriotes, radicaux, réformistes, puisqu’il faut les nommer par leur nom : ceux-ci ne voudront la guerre que si on lui donne un caractère de propagande révolutionnaire, cc qu’on n’a certes pas l’intention défaire; et alors, quelle action croyez-vous qu’ils exerceraient sur les prolétaires, le jour où un premier coup de canon serait tiré ? le gouvernement les surveille, les maintient et les craint pendant la paix, comment j'en défendra-t-il pendant la guerre, s’il ne se hâte pas de leur fermer l’oreille et le cœur du prolétaire ? Vous qui connaissez Lyon, que pensez-vous du jour où les fabricans diront : la mer est fermée, plus d’Amérique, arrêtez la navette ?

Mais pourquoi rester si longtemps à raisonner, comme si nous ne pouvions pas éviter la guerre ; supposons un moment qu’ello n'ait pas lieu;' non seulement ce sera une faute d’y avoir trop cru, puisque l’événement démentira la prévision, et que les hommes forts doivent toujours avoir la réputation d’être un peu prophètes ; mais ce sera surtout une très-grande faute d’avoir agi sculoment en vue de la guerre.

Aujourd’hui fa vieille formule :Si vis pacem, parabellums stcomplètement changée; la sagesse des peuples dit aux rois belliqueux : Si fis pacem,para pacem. On sait fort bien que la guerre n’enrichit plus, et que pour la faire, il faut des écus; celui donc qui croit devoir la faire et qui néglige la source aux écus, n’est pas au niveau (le notre siècle.

Mais,direz-vous peut-être : « Il n’y a rien là de pratique; c’est très-bon de dire qu’il faut s’occuper du travail , mais que faut-il faire? » Avant de faire quelque chose pour l’industrio, il faut connaître l’état-major industriel et s’êtrc assuré do ce qu’il peut faire, comme Napoléon connaissait les généraux qui l’entouraient au 18 l'ruinaire et qui ont organisé sa grande armée. Lo 18 brumaire, Napoléon ne savait pasqu’en 15 annéesil prendrait Vienne, Berlin, Madrid, et Moscou; mais il avait déjà sous la main ses preneurs de vil-

les. Où est l’état-major industriel? Autour do qui gravite-t-il? o ue i est le soleil qui entraînera ces planètes dans leur orbite, pour constituer le monde futur? Voilà ce qu’il faut savoir, voilà n qui ç,i pratique, politique, positif.

J’espère que vous ne me faites pas l'injure do croire que mes planètes industrielles s’appellent Fould, ou mémo Rothschild; ce nc-i pas là de l’industrie, c’est du jeu: ceux-là n’entourent que trop lu pouvoir, et l’étoufferaient'pour une différence de 50 centimes.

Mes planètes, ce sont les hommes types qui représentent réellement, par toute leur vie, l’industrio d’une ville, d’une province, d’uno branche entière du travail humain, et ceux aussi qui ont, pour ainsi dire, incarné en eux les grands travaux d’industrie publique, tels que les roules, les canaux, les ports, la construction des vaisseaux, les mines, ou bien ceux encore qui sont l’expression nette d’une des relations commerciales de la France avec un peuple étranger.

Voici les hommes avec lesquels il y a toujours à apprendre et toujours à faire ; voici même ceux avec lesquels il est très-bon de parler guerre, parce que leur intérêt et leur expérience leur foutdùcouvrir vite les moyens do l’éviter, et parce que, si, en définitive, on fait la guerre, ce sont encore eux qui la paient ; voici, on un mot, les vrais aides de camp d’un roi futur de Franco.

Or, quel est, aux Tuileries, le rang assigné spécialement au travail paciflque?quolle est l’importance d’un bourgeois visiteur, à coté do l'influence quotidienne des militaires aides de campéU. dcRotlischild lui-même n’y est pas comme banquier, il y est comme consulgénéral d’Autriche, baron de Rothschild. D’un autre côté, nos princes sont généraux, entourés de généraux; ils ne sont encoro que des militaires, ce n’est pas assez ; Napoléon lui-même avait senti qu’il était bon d’être membre de VInstitut, parce que la science devait jouer et a joué sous son règno un rôle presque égal à celui qui se prépare pour Vindustrie. Monge, Berthollet, Laplace, Chaptal, Fourcroy, Lacépède, Delambre, Cuvier, ses illustres collègues, étaient souvent à ses côtés.

Dieu me garde de dire que notre époque ne fait pas la place belle aux savants ; il est vrai, à d'autres savants, à une autre académie; MM. Thiers, Cousin, Guizot, Mignet, Dupin, Molé, n’ont pas à se plaindre. Des mathématiques et de la physique nous sommes pas-

ji'iàJa métaphysique et à la philosophie, et des mécaniciens aux a\ocals ; y a-t-il progrès ?

].(' fait est que depuis la fondation de l’acadomio dos sciences moi et politiques, expression très-nette de puissances nées sous la Ituslaurnlbn, et qui rognent encore aujourd’hui dans leur plus brillant représentant M. Xhiers,jono vois pas qu’il reste d'autre iPinie à imaginer, que celle oè l’on s’occuperait des choses qui emplissent la vie des noufdixièmcs au moins do la race humaine, | f veux dire une académie d'industrie agricole commerciale et ma- ,iufaetiinère. On sait la machine à vapeur aujourd’hui, aussi bien i]iie les élèves do M. Cousin connaissaient le moi et le non-moi ; on faillies ponts otdeschemins de for, comme lesdisciplcs de 51. Guizot d de II. Royer-Collard faisaient des arguments sur la bascule de l'ordre et de la liberté ; en d’autres termes, les hommes forts sont ingénieurs, industriels,commerçants, tandis qu’ils étaient, en 1835, étudiants en droit et à peine avocats et journalistes; or, te présent peut être encore aux avocats et aux journalistes, mais certainement l’avenir n’est pas à eux. M. Thiorsl’a dit : apirès moi, gouvernera qui pourra ; ce qui veut dire : après moi il n’y a pas d’avocat, journaliste, littérateur, rhétour qui puisse gouverner. Cela est très-vrai.

Je me résume. Sommes-nous donc destinés à osciller toujours d'un extrême à l’autre, et à vouloir, tantôt la paix à tout prix, et tantôt la guerre à tout prix? C’est Nicolas, dites-vous, qui la veut à tout prix'; jpas du .tout, car vous ajoutez qu’il la veut par ce qu’il croit n’avoir qu’à y gagaer; mais nous qui savons le prix qu’elto nous coûterait, quoique M. Thicrs prétende que Lyon n’a 1 ien à en craindre, nous qui risquons tant, et qui le savons, nous qui n’avons rien à y gagner, pas mémo la révision dos traités do 1815, qui ne se réviseront qu'à force de paix et non à force do guerre, n’est-ce pas, sinon vouloir,au moins faire la guerre à tout prix, que de suspendre entièrement, pour no songer qu’à elle, les questions d’ordre pacifique?

Un changement de ministère à Londres ; l’espoir qu’aura IL de Metternich et le désir qu’il en manifestera, do voir mettre de côté M. Thiers, aussitôt après la chute de Palmerston; une convention amiable enlro les puissances pour établir un passage commun à tonies, à Suez, et pour assurer à toutes une complète liberté d’action

clans la Mor-Noire et l’Asie-Mineure; enfin, la répugnanrc'anî'l.ii,: et française à la guerre, ou mille autres causes encore, peuvent ar. rêter et arrêteront un conflit sanglant et general ; et si, malgré lom, il nous reste encore un ennemi, nous l’enverrons promener san, nous gêner.

POLITIQUE GÉNÉRALE

Alger, octobre et novembre 1810.

Page 1