‹ Correspondance politiqueChapitre 6 sur 12 · MOX CHER AMI · texte numérisé non relu

MOX CHER AMI

J’ai lu les journaux, jusqu’au 10, et je trouve que la partie jouée par M. Ihiers contre M. Guizot et Louis-Philippe devient assez délicate. M. Molé et Lamartine, le journal la Presse viles Débals vont avoir fort à faire après l’ouverture des Chambres ; mais tout cela est encore le vieux combat que nous connaissons ; c’est toujours: le roi règne et Thiers voudrait gouverner; cela ne dit pas ce ■ i|uo doit faire celui qui gouvernera, roi ou Thiers; cela ne met pas au jour une seule idéo nouvelle de gouvernement.

En effet, ce n’est pas do l’apparition d’une idée que la politique actuelle est grosse, l’idée roule déjà dans le monde ; c’est un .événement, un fait qui va nailre, comme 1830 a été un fait pré- : paré par l’idée de haine du passé, qui roulait à travers la Restauration. De même, aujourd’hui, il y a un fait préparé par l’idée de recherche d'avenir, qui va surgir. Depuis 1830, cette aspiration vers l’avenir a caractérisé lo mouvement intime, profond, réel,et non apparent et officiel de la société; c’est ce désir du veuf,

et non la haine du riettx qui va éclater. Si io duc. d’Orléan, , monte pas h l’assaut, s'il ne prouve pas quo lui aussi est ,/ fl . temps , et qu’il a le sentiment du neuf, encore une dynastie iww

Nous marchons vers un r(!gncdc < /ei«iesse,-il arrivera forcétnct,: ou par cession volontaire; depuis vingt-cinq ans, nous vivoasous le gouvernement des pères et grands-pores des hommes qui ont eux-mêmes 23 ans aujourd’hui, et surtout sons l’empire principes politiques de ces pères et grands pères; ils n’ont su que restaurer ou démolir le passé, et la génération actuelle a bosoindt fonder, de construire un édifice nouveau. Elle a besoin mèmed? discuter lo plan do cet édifice, de lutter contre ou pour tel ou H avenir, d’agir pour ou contre lui, mais enfin d’agir en vue de Ici.

Je le répèle, si le duc d’Orléans n’est pas à la brèche, s’il attend qu’o.i lui donne une armée à commander, si, comme prince, comme [air, commo citoyen, il ne se montre pas tel qu’ils’e-: montré comme soldat, s’il n’est quo général, ils soacr perdis!

Il est cruel d’être en Afrique, cher ami, quand laFrance se tronvdans une tempête comme celle-ci. Les courriers deviennent en imoment d’un intérêt si vif, quo mon départ d’Alger m’en parai; moins agréable encoro; il me faudra maintenant trois son», un mois, avant d’avoir desnouvelies docesgrandes affaires, quio:cupent, en co moment, le monde, et qui ont placé la Francedansli position la plus critique où elle sa soit trouvée depuis 1791 : suit en liurope et désunie dans son intérieur !

Lo mémorandum do M. Thiers m’a paru une réponse fort labile à celui de lord Palmerston, mais habile commo un plaidoyer où l'avocat n’a d’autre but quo de mettre son adversaire dans sis tort, sans faire attention si, pour atteindre co but, il ne gfdo pasa partie vis-à-vis d’autres adversaires, intéressés au même débat. Es rappelant publiquement ù l’Angleterre quo la politique francs-anglaise, depuis dix ans, a eu pour but unique A’empêcher la Russie!: marcher vors Constantinople; en mettant au grand jour la proposition faite par l’Angleterre, dans ce but, de s’emparer des Dardanelles, on réfute bien la prétention au statu quo de l’empire ottomanet do plus, on lend à indisposer laRussie contre l’Angleterre; masque fait-on pour la France? Dans un mémorandum seniblaK: à l’Autriche ou à la Russio, II. Thiers ne serait-il pas oblige ans de rappeler publiquement, que toutes nos relations diplomaliq®

avec ces deux cabinets ont eu pour but A'empèeher également l’Anületerrede marclier vers la Syrie et Alexandrio? Ainsi donc, dans im grand débat des trois plus grandes puissances de P’Europe, voici la France qui, après avoir pris l’Algérie au sultan, so pose commo un empêchement à deux tendances russe et anglaise, tendances que l’histoire, la nature, la politique de ces deux nations expliquent et légitiment, et que l’intérêt universel réclame.

Pour s’opposer à ce que l’Angleterre envahisse l’Egypte et la Syrie, et il ce que la Russie s’empare de Constantinople et de l’Asiellineure, on a fait précisément tout ce qu’il fallait pour amener ce qui arrive aujourd’hui, c’est-à-dire pour réaliser ce à quoi l’on voulait s’opposer. Est-co impuissance seulement de noire part? je nelocrois pas. Voici les Anglais en Syrie et probablement les Russes à Scutari ; pendant ce temps notre flotte est au Pyrée, et notre diplomatie proclame qu’on fait ce qu’ello a essayé, par tous les moyens possibles, d’empêcher!

Cette diplomatie &'empêchement a pu servir habilement les Russes contre les Anglais, et les Anglais contre les Russes, pour retarder pendant quelques années lerésultat inévitable de ces tendances russe et anglaise vers l’Orient, vers la Perso et l’Inde. Mais aujourd'hui, espérer se tirer d’affaire en brouillant les Russes avec les An glais, sans rien faire qui puisse rattacher les Anglais ou attacher les Russes à nous, c’est une politique do brouillon ot non pas d’homme d’Éiat.

Depuis dix ans, on a affecté do poser la qui stion d’Orient dans des termesqui n’avaient aucune importance européenne, et quidissiinulaient la véritable difficulté ; on aparté do raccommoder le sultan avec Méhemet-Ali, tandis qu’au fond il s’agissait de savoir quelle influence la Russie aurait sur Constantinople et sur la Mer-Noire, et quelle influence l’Angleterre aurait sur l’Euphrate et sur la Mer- Rouge. C’était là vraiment la queslion orientale pour l’Europe, et la vice-royauté héréditaire ou viagère, la possession d’Adana, celle de Saint-Jean-d’Acro, n’étaient que des voiles diplomatiques.

Une question bien posée est, dit-on, à moitié résolue : que dovient alorsune question mal.’posce? C’était sans doute à la France, de concertavecl’Autriche, qu’il apparlenaitdeWmitci', mais non d 'empêcher ces deux grandes tendances russe et anglaise; et au contraire, l’Au- Iricho aido leur développement exagéré, et la France regardo faire.

Comment, dès-lors, s’en prendre aux autres, àPAnglotorveouj la Russie, déco quelles marchent dans leur direction naturollo. 4 ce qu’elles vont où Pierre-le-Grand, où Napoléon savaient quViles iraient ? Vous n’avez pas voulu débattre avec elles la manière d’y aller; vous n’avez pas voulu vous entendre sur la part naturel, le, légitimo et universellement utile d’influence quelles devaient prendre en Orient ; quand vous saviez que c’était de cette influencequ’il s’agissait, vous leur avez parlé Empire-Ottoman, souveraineté arabo ; elles ont écouté dix ans votre babil, puis, lassos d'écouter, elles ont marché ?

Si notre politique intérieure est effrayante, c’est par les mêmes causes. La politiquo d'empêchement, porte aussi lùses fruits. Il v a quelques tendances intérieures aussi évidentes, aussi exigeantes, aussi inévitables que celtes dont je viens de parler, et faute desavoir diriger, modérer, limiter leur cours impétueux, on risque bien de les voir déborder, en se préoccupant uniquement d’y résistera do les contenir. On a caché aussi, sous des mots d’un autre monde, les choses qui intéressent celui-ci ; on a vu des questions politiques, là où il n’y avait que des questions sociales; on a songé aux républicains, quand il fallait songer aux ouvriers, sans lesquels les plus fameux républicains ne pourront jamais rien faire ; on a songéaus légitimistes, quand il faudrait songer aux paysans qui sont aussi leur seule force; on a organisé des corps politiques, quand il faudrait organiser des corps industrieh; et le pouvoir en est réduit, pour la politique intérieure, au rôle que l’on fait à la France dans la politique générale ; 11 est seul, sans alliés, et bientôt obligé de voir passer devant lui les flots de ces envahisseurs, qu’il ne peut contenir plus longtemps et qui bouillonnent. Comment surtout les arrêter, aujourd’hui qu’on a eu l’imprudence de leur crier : Guerre! qui osera leur dire : Halte ! paix ! et si, ne l’osant pas, on dit : Eli bien, guerre! quelle épouvantable catastrophe! Dans un an, l’Espagne serait plus heureuse, plus glorieuse que notre pauvre France !

Nous louchons à un de cesgrands moments, fréquents dans notre histoire, où les révolutions se font, ou bien où elles avortent, parce qu’une forte pensée d’avenir leur manque ou s’en empare ; si rien no vient transformer la haine/>our ce qui est, en une passion rive pour ce qui devrait être ; si les hommes qui ne songent qu’à

détruire le passé, ne sonl pas entraînés à construire t'acenir-, si In ,!uc d’Orléans, en un mot, no se fait pas aimer par les ennemis de son père, c’en est fait do la dynastie. Ce qui est uno tactique consente en Angleterre, est une indispensable nécessité, en ce moment, en France : le prince royal anglais a toujours été le chef de l’opposition, et ce qui a fait grandir démesurément M. Thiers, c’est qu'il n’v avait pas, cnlro lu roi et lui, et plus haut que lui dans l’afl’ection du roi et dans la considération du peuple et dos étrangers, un représentant de l’opposition ; c’est que le roi et son successeur, ne s’emparaient pas de la direction générale des esprits, des partisans do l’ordre ot de ceux de la liberté, do la vieillesse et do la jeunesse, de la pairie et des députés, des hommes qui possèdent et de ceux qui veulent acquérir, de la bourgeoisie et du peuple. N’est-ce donc pas parce quo lo roi Louis-Philippe était l’opposition de Charles X, que la révolution de 1830 a duré seulement trois jouis?

Arago, à Toulouse, tout en faisant d’assez mauvaiso politique, a dit quelques fort bonnes choses; il est revenu sur sa grande e, belle formule La réforme est le moyen J organisation du traçai! le but , et il a ajou'.é que l’urgot avait mal fait de détruire les maîtrises et les corporations industrielles; qu’il aurait dû seulement les améliorer. Cet hommo a donc dans la pensée une assez bonne partie de la vérilé, pour devenir utile, lui qui sera dangereux, tant que le gouvernement n’abordera pas lui-même la question industrielle. Mais comment faire pour que le gouvernement y arrive? esl-ne qu’il faut la réforme, c’est-à-dire, Kollre lo dessus dessous, et le dessous dessus? Je ne lo crois pas encore, mais si l’on tarde jele croirai.

La poliliquo pratique actuelle se résume, je le répèle, dans co que je vous ai déjà dit si souvent sur le duc d’Orléans : si cet héritier présomptif ne se fait pas. aimer des ennemis de son père; si le roi et lui no s’emparent pas des contents et.des mécontents, ils sont llambcs.

Maintenant, quelle est l’occasion de pratiquer celte nouvelle polilique’Ma discussion des Chambres, cMto année. Bon gré, malgré, i y faul que le duc d’Orléans su mette rondement en opposition avec ce que l’on croira être l’opinion de la Cour, dût-il. défendre M. Thiers et la guerre, (c’est-à-dire les deux plus dangereuses choses du temps actuel) à la tribune de la chambro des pairs, contre la majo-

rite dos pairs ; ilût-il so faire, jusqu’au bout îles ongles, Chauvin pour lo moment. Je suis toujours stupéfait de ce que la prodigieuse finesse de son père,ctsa connaissance parfaite des procédés anglais, ne l’aient pas encore poussé dans cette voie.

Mais, pour cela, il ne faudrait pas nommer son fils futur comte de Versailles, ou sa fille ducliesso ou peut être marquise, (il ne manquerait plus quo cela) ; il no faudrait pas même réclamer pour soi ni pour le duc do Nemours l’organisation dos bataillons et escadrons nouveaux, et recréer ainsi ou restaurer les colonels généraux d’infanterie et de cavalerie dans la famille; Tbiers leur laisse faire Inut cela,parce qu'il sait très bien que ce sont des Jantes , el il <r frottera les mains, le jour oîi il nommera amiral le prince de loinville, en songeant au duc d’Angoulême et même à Murat, c’oshidire à 1830 et à 1814 qui ont tué Charles X et Napoléon, le père ci le beau-frère d’un prince grand amiral. Je suis sdr qu'il s’opposerait de toutes ses forces à ce qu’il prit la fantaisie au roi du marier lo duc d’Aumale à une française, à une bourgeoi-e, lui, lo polit bourgeois, parcequ’il est parfaitement convaincu que ce sorail un des grands et nobles moyens d’en finir avec In révolution.

Que loduc d’Orléans essaye dose mettre à la tête du mouvoiiicnl industriel et d'écraser ainsi Arago et Laffitte, il verra quelle mine fera M. Tbiers.

Je viens d’apprendre les épouvantables dévastations produites par les débordements do vos rivières. Eh bien ! la Saône et le Rhône ne sont que des ruisseaux, comparés aux torrents humains qui grondent ; ces ruisseaux renversent tout sur leur passage ; que se- Ta-ce donc, à la l'outo des neiges qui couvrent les vieilles cimes de notre société ; que sera-ce, lorsque les tempêtes seront décharnées et que des pluies d'orage viendront grossir les moindres affliiendu grand fleuve? Certes Guizot et Soult sont taillés dans lo roc. mais aujourd’hui, dos digues pourconlenir et maintenir ce fleuve dans son vieux lit tortueux seraient impuissantes, quelque fortes qu’elles fussent; il faut dos berges dans la direction, fussent-elles do terre, pourvu qu’elles soient assez liantes. Aux temps des prophètes, cette dévastation des fleuves, rapprochée d’un état politique comme le nôtre, auraitsulfi pour qu’ils s’écriassent : Voici ia fin du monde, Dieu briso lo sixième sceau ! el les prophètes auraient eu à moilié raison. Nous assistons à une mort, mais aussi à un en-

lanternent, et la combinaison (Je ces doux grandes crises humaines, pleines de douleur, donne au spectacle que nous avons sous les veux une tristesse solennelle, malgré l’espéranco qu’il ronferme, malgré l’avenir qu’il annonco et prépare. Aux personnes que j’aime et qui m’écrivent leurs inquiétudes sur moi en Algérie, je renvoie mon inquiétude sur elles-mêmes, plus légitime que la leur; car les Arabes, je peux les éviler; la maladie même, avec un régime sain et sage, n’est pas plus à craindre ici qu’ailleurs ; mais qui évitera lo torrent, et quelle hygiène garantira de son atteinte?

Celte demi victoiro parlementaire qui élève Sauzet et abaisse Barrot, nouvelle oscillation do la bascule politique, va faire illusion encore une fois au parti auquel il serait si intéressant d’ouvrir les yeux, pour qu’il vit enfin la vérité, pour qu’il pût lui-même changer son nom de consermteur et se proclamer hautement réformateur. Plus que jamais, le rôle que doivent prendre les défenseurs do l’ordre est évident; ils sont perdus, s’ils ne ravissent pas la fopulaiuté aux partisans de la liberté; ils sont perdus, s’ils se bornent à résister. Ne savent-ils donc pas que le Français est incomparable pour l’attaque, et qu’il est bien moins brillant à la défense? Enlevez l’avenir à la baïonnette; point de retraite vers bipassé, même le passé d’hier; marchons!

lleurousemont, comme je vous l’ai déjà écrit, dans notre politique à bascule, les hommes qui arrivent au pouvoir sont souvent entraînés à faire le contraire de ce qu’on attendait d’eux ; c’est-è-dire précisément ce qu’on attendait de leurs prédécesseurs, qui n’ont pas pu lo faire, parco que les suites de leur tendance connue épouvanlaient.Il serait donc possible que le résislant Guizot ne fit pas de ivsis'ance, de même que 51. Thiers, le soi disant libéral, a enterré la question des rentes, ajourné indéfiniment la réforme électorale, brisé l'alliance anglaise, rétabli des journaux soldés, et fait une foule d’ades contraires à ce qu’attendaient de lui ceux qui lui avaient donné sa quasi-dictature.

Hais aujourd'hui il faut plus que des actes involontaires qui jurent avec le caractère réel des hommes du pouvoir; il faut sentir et vouloir ce que Von fait; il faut avoir toute sor. ameà son œuvre ; or famé de M. Guizot est bien beurrée de passé, maiselle no sent pas l'avenir; et il n’y marcherait que contraint ot forcé.

i'.Vsi donc en dehors do ce nouveau niinistèroqu’il laul dieivlior les lu mimes auxquels ee ministère lui-même obéirait, qui le mai- Iriseraient et l'entraîneraient dans une roule contraire à sa naluiv.

Ce mini-tère, c’est encore une phase du régime social né en 1830; c’est encore un rouage de celle grande machino qui lait des discours do Iribune et des articles de journaux ; c’est un des deux mouvements de ce balancier qui tantôt laisse faire, cl tantôt empêche th faire, mais qui ne fait rien, et surtout ne fait rien faire volontairement. Or, ce m'canisme est bien fatigué et bien usé, depuis 1830, et nous sommes en présence d’un effort à accomplir, qui dépasse sapuissanco; c'est donc encore, à mon avis, un ministère plus transitoire que tous ceux que nous avons eus depuis 1830 ; en un mol, c&t presque un ministère Polignac, dernier terme d’uno formede gouvernement qui a accompli sa tâche.

Que llieu nous préserve des autres conséquences de cette analogie ; ne renouvelons pas la crise de 1830 ; je vous ai dit dans ma dernière lettre ei dans celle-ci comment l’éviter.

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