‹ Correspondance politiqueChapitre 8 sur 12 · QUESTION' D'ORIENT · texte numérisé non relu

QUESTION' D'ORIENT

l.e C’airo, janvior IRE

En vous parlant de l’occupation anglo-française de l’Egypte et île la Syrie, je n’ai fait qu’indiquer la condition capitale de ceii. occupation, afin de la distinguer très nettement do la conquête. même de ce qu’on appelle la colonisation. Celle-ci n’a jamabrN que deux résultats : ou l’extinction de la population indigène, ou m condamnation à l’esclavage, et, dans les deux cas, l’existence il'un classe de colons qui conserve pendant des siècles le préjugé dcMlrin natures, libre et esclave, même quand elle abolit en droit vage.

Ceci tient à ce qu’on a voulu posséder et non développer le peuple et le sol qu’on enviait. 11 y a des hommes qui cultivent l'allélion d’une femme seulement pour faire dire que cette femme c-t

à eux; ceux-là sont do vrais barbares qui rapportent tout à ..-

tropole, et qui finissent par perdre leur colonie.

tiouvcrner tin peuple comme propriétaire, ou influer sur son développement comme ami, telle est la différence entre les deux méthodes, et je soutiens que la seconde est même la plus productive, économiquement parlant. Je le sais bien, on prétend qu’un propriétaire aime sa propriété plus qu'il n’aime ses amis; c’est possible pour plusieurs, et ceux-là ne sont pas mes ainis ; toujours est-il qu’il y a une différence entre des choses et des personnes, et que les peuples conquis ont toujours été traités jusqu’ici comme des choses, quand on a voulu en faire des colonies. La fureur d’imposer à ses nouveaux sujets sa langue, scs mieurs, sa religion, de prétendre savoir mieux qu’eux quels goûts et quels travaux, quels plaisirs et quelles peines peut supporter leur nature ; en un mot, la fureur de les gouverner, ou au moins de les administrer, a toujours caractérisé, dans les temps modernes, les peuples colonisateurs. Or, je serais curieux de voir faire un essai qui consisterait uniquement à policer le pays conquis, c’est-àtliro à faire la police, et à donner l’exemple d’une civilisation plus avancée, plus polie. Cette dernière partie de la tâche n’est pas la moins délicate.

Si donc l’occupation était anglo-française fcc qui serait d’ailleurs le moyen d'éviter les difficultés d’un partage impossible ou dangereux), les chefs militaires de celle occupation combinée seraient, pour ainsi dire, deux ambassadeurs armés , dont la mission serait, avant tout, de donner protection aux étrangers, et qui, pour cela et par supplément, maintiendraient là tranquillité du pays.

Certes, dans les premiers momens, et avant l’établissement d’un Uüiivernement national, ils auraient bien à exercer une fonction en entale et administrative. Ainsi, par exemple, les armes et les arsenaux resteraient en leur possession, et les terres non cultivées aujourd’hui, qui sont la propriété du pacha, leur seraient remises, afin qu’ils pussent attirer par elles les colons étrangers. De même, les bases générales du système d’impùt foncier ot mobilier seraient posées ; et, quant à ce qui concerne les douanes, peut-être >erait-on assez avancé des deux parts pour les annuler entièrement, en convenant d’ailleurs qu’en France comme en Angleterre, aucun privilège spécial ne serait nouvellement accordé an commerce

d’Égypte, à moins qu’il 11e le fût également des deux côtés

Vous le voyez, d’après les attributions que je suppose à l'armée combinée d’occupation, cette armée ne devrait pas se composer seulement de militaires; la partie civile devrait mémo y être assez fortement représentée. En effet, la quantité de terres vagues est et devient chaque jour de plus en plus considérable ; le nombre des établissement fondés parle pacha, d’après dos vues économiques fausses ou inapplicables, est également assez fort; enfin l’étude du pays sous le rapport des arts est d’un intérêt tout neuf, pareeque, jusqu’ici, ce sont plutôt des savans que des artistes qui ont vu l’Egypte, et que ceux-là mlvnYantique Egypte, tandis cpie ceux-ci verront l’Egypte ueluelk et rêveron t àl’Égypte future, qui sera bien belle, grâce à Dieu et à eux.

Mon Dieu, quelle terre! quelle richesse ! Et cela dort! Ou plutôt cette pauvre terre souffre, car elle fait peine h voir, chargée de hautes herbes inutiles qu’elle nourrit splendidement, elle qui pourrait enfanter des traits d’or ! l’as une rose, pas une fleur dans ce jardin du monde qui, un jour, en sera couvert! Ibrahim, sur la roule d’Abouzabe], a luit quelques belles plantations qui envuhissentle désert et le repoussent de quelques centaines de toises; mai. le désert est entré dans le Delta lui-même.—Et quel pauvre peuple! On vous a dit comment se mutilent tous ces malheureux l’ollahs du Saïd, pour éviter d’être pris par la guerre; pas un seul de ces beaux jeunes hommes, aux grands yeux, aux belles formes, qui n'ait Iroi. ou quatre dents cassées, ou l’index coupé, ou un mil arraché! El tous ces Pharaons en guenilles, battus et volés si constamment, sont pourtant faits d’une pâte où fermente tant de vie, de plaisir cl d’art, qu’ils sont encore beaux, mutilés, sous leurs haillons, comme la terre du Nil sous sos grandes herbes.

Il y a ici, n’en doutez pas, pour l’Angleterre et pour la France, une immense compensation à l'agrandissement de la puissance russe sur la Mer Noire. Eh ! mon Dieu, qu’on laisse faire Nicolas: c’est un instrument de la Providence q.,i h uit à la Méditerranée ses vrais contours.

J’ai besoin do revenir encore sur la première question que je me suis posée : Qu'est-ce que l’Egypte? ne fût-ce que pour résumer les choses éparses que j’ai dites sur ce sujet.

L'admirable description d’Amrou, citée par Yolney, est toujours vraio, quanta ce peuple protégé du ciel qui ne semble destiné, comme l’abeille, qu’à travailler pour les autres, sans profiter luimême du prix de ses sueurs ; mais elle est inexacte, quant aux trois choses qui contribuaient alors merveilleusement à la prospérité de l’Égypte. L’avidité fiscale y a été poussée à un point excessif; les revenus qui devaient être affectés à l'entretien des canaux, des ponts et des digues, ont été absorbés par la guerre; enfin l’impôt est prélevé en nature, il est vrai, mais dans une proportion inouïe avec le produit total ; et d’ailleurs l’impiii eu nature le plus ruineux, celui des hommes levés pour la guerre, a dépassé toutes les bornes imaginables...

J’ai dit que la commune misère et l’unanimité de haine contre les Turcs étaient cause et signe de la nationalité arabe; cela est vrai; mais j’ai fait sentir aussi que cette nationalité s’était constituée au moyen de Vunité de pouvoir, instituée par Méhémot-Ali sur les ruines du gouvernement multiple des beys, et qu’elle s’était développée par l’admission progressive des indigènes aux tondions militaires et administratives. Remarquer encore que les fonctions judiciaires et religieuses ont toujours été remplies par des Egyp-

11 est bon également d’observer dans ce peuple, dont la grande base csl mahomélane, un phénomène de tolérance religieuse qui doit étonner !c plus tolérant des peuples chrétiens. Depuis des siècles, Musulmans, Juifs, Chrétiens vivent ici en bien meilleure intelligence que n'ont vécu les sedes chrétiennes dans nos pays civilisés. L’Egypte est sans conlredit, do tous les pays musulmans, celui qui est le plus susceptible de communier avec la civilisation occidentale; l’Egyption est aussi, parmi tous les peuples mahométans, celai qui possède le plus un véritable amour do la patrie. Plus que partout ailleurs en Orient, et presque comme chez nous en France, l’Egypte renferme donc les doux conditions importantes à la vie d'un peuple, une tolérance cosmopolite d un patriotisme que sa constitution admirable d loulo exceptionnelle renouvelle, pour ainsi dire, comme lies eaux du Nil ; car le fellah a besoin de revoir son village au moins une fois l’au. et il veul d'ailleurs, comme ses

aïeux, avoir son tombeau là oit l'ut son berceau. Mais ce qui con„iilue la nation avant tout, en ce moment, c’est l’unanimité avec laquelle elle repousserait les Turcs de son sent, et accueillerait de, libérateurs.

Pourquoi, direz-vous peut-être, l’Egypte qui déteste les Turcs, no r,hasse-t-elle pas ces vingt mille hommes de chez elle? Si le temps est venu, qu’elle se montre, en faisant toute seule son ulfaire; sinon qu’elle attende encore!—attendre quoi? d’être mangée davantage? Songez donc qu’il est dans son caractère de se laisser plutôt entièrement anéantir que de se révolter-, depuis Amrou, h avant lui, c’est toujours l’abeille et non la guêpe; la résiynati ou est sa vertu capitale; elle ignore l'impatience du mal que les tléuax de Dieu font tomber sur elle; Allah Korirnl Telle est sa vie, sa loi, sa foi. Eaut-il en conclure quelle doit êtresacriheo a la gloulonerie, à l’avarice, à l’ambition et à l’ignorance turques?

Ce peuple, si résigné, si ennemi de la révolte, je dirais meme s chrétien en politique, qu’il voie un signe au ciel, qu’un drapeau français (lotie sur Alexandrie, elle voilà criant vivat aux Giaours, ci haro sur les Turcs. Et ne croyez pas que ce soit dans un fol espoir d’indépendance, dans un vain désir d’être affranchi de toute autorité, dans un violent amour de liberté ; non, il saluerait ilaules Giaours des libérateurs, espérant d’eux seulement un peu moins de pillage et de sévérité, espérant surtout qu'ils ne feront [dus de ses enfans des soldats. A notre Restauration, le comte d’Artois avait dit : Plus de droits réunis, plus de conscription ! C’est la même proclamation qu’il faut taire ici pour le pareille promesse peut être tenue. La misère et la guerre, les deux choses que l’Égyptien déleste le plus au monde, voilà ce dont il veut être délivré, et a\rite travail et la paix il enfantera encore des merveilles.

J’ai dit aussi, en parlant d’une cmipation combinée anglo-française, que iuiil partage inc paraissait impossible ou dangereux ; ctt-

parre qu’ij‘y a certains intérêts plus particulièrement chers, ou à l Analeterre ou a la hrance. qm attireraient spécialement l’attention des deux puissances. Ainsi il me paraît que l’influence anglaise de-

vrait dominer en Syrie, et l’influence française en Égypte, parce que l’Angletérre devra particulièrement veiller, du liant du Taurus, par des us l’Asie mineure, sur les tentatives que les Russes pourraient faire vers la Perse et vers l’Inde, et que, d'un mitre côté, la route du Golfe Persique lui va mieux que celle de la 51er Rouge.

Le chef de l’expédition anglaise devrait être là où est lbrahinr ; le chef de l’expédition française là où est Méhémet-Ali ; la marine française occuperait Alexandrie et Aboukir, el la marine anglaise Saint-Jean-d’Acrc et Bcyrout ; mais les deux pavillons flotteraient nais sur la citadelle du Caire et à Jérusalem.

Dans tout ceci j’ai négligé de tenir compte d'une puissance qui pourtant doit jouer, selon moi, un grand rôle dans cette crise générale, soit par sa position européenne, soit par ses tendances méditerranéennes; je veux dire l’Autriche. Je ne parle pas de ce qiu pourrait être fait en Europe pour s’assurer son alliance ou sa neutralité, soit en lui promettant la complète possession de son grand Heure, soit en l’arrondissant encore sur l’Adriatique; je no veux même rien dire sur Tunis et Tripoli, où les vents du nord conduisent tout droit les vaisseaux de Venise et de Trieste, quoique celte côte me paraisse devoir, tôt ou lard, suivre la marche que prennent successivement toutes les possessions du sultan sur la Méditerranée ; je veux me bornera signaler sa part d influence <ums 1 avenir de l’Égypte et de la Syrie. Or, je crois que lorsque ces pays seront occupés européennement, presque toute la colonisation agricole, et une grande partie du cabotage de la Méditerranée, seront alimentés par les sujets autrichiens. Par conséquent, dans la prise de possession des terrains à mettre en culture, en Egypte el en Syrie, de même que dans les arrangemons commerciaux que le commerce indigène et de transit nécessiteront avec les puissances européennes, la part de l’Autriche devrait être large et avantageuse. Si la France el l’Angleterre voulaient, à l’exclusion des autres puissances et surloul de l’Autriche, faire le commerce du Levant avec le centre de l’Europe et la Russie, ce serait la vieille politique monopolisante, ie ne serait pas suivre les indications naturelles qu’une vraie politique doit seules écouler.

J’ai raisonné jusqu’ici dans l’hypothèse d’une rupture complète

entre la Russie et les puissances de l'Europe occidentale, elles conséquences de cette rupture me paraissent tellement inévitable; e i importantes pour ces pays, que j’cn conclurais, par réciproque, h nécessité de la rupture, s’il n’y avait pus autrement moyen d’obtenir ces conséquences. Mais c’est une question grave de savoir -i. aujourd’hui, les gouvernemens ne sont pas assez avancés pour arriver par voie diplomatique, un peu lentement peut-être, à des résultats qui seraient inévitablement la tin d’une guerre, épargnant ainsi l’effusion du sang et des dépenses considérables, et surtout l,i continuation d’un vilain procédé que l’humanité dans ses progrès répudie de plus en plus.

Toujours est-il que, pour atteindre ces résultats, il tant se le proposer nettement et avoir conscience de leur indispcnsabilité providentielle.

Or, l’expansion de l’Occident sur l’Orient est indispensable pour délivrer l’Occident du double fléau de l’apathie et de l'anarchie qui ronge et consume les âmes ardentes, aventureuses, glorieuses, ne se sentant plus rien h faire depuis Napoléon; elle est indispensable pour l’Orient qui, depuis trente ans, par scs réformes, montre lisez combien il attend la science et l’industrie européennes, pour 10 nouveller sa vie allourdie par plusieurs siècles d’opium musulman; elle est indispensable, inévitablo pour la Russie qui y coule depuiun siècle avec une vitesse prodigieuse, et qui y porterait une énergie qu’elle occupe aujourd’hui contre l’Europe; elle est indispensable pour que l’Amérique méridionale et le Mexique naissent vraiment. à la vie, car leurs progrès futurs, qui seront immenses, n’auront lieu qu’au moment où le grand Océan aura pris sa place danla destinée commerciale du globe; elle est indispensable pour l'Inde qui ne peut plus se contenter de la route du Cap ; pour la China enfin, qui doit entrer dans la communion universelle des peuple;.

La possession des Dardanelles est une de ces questions secondaires, auxquelles nos hommes d’Etat attachent une importance ridicule, et qui leur inspirent dns argumens plus ridicules encore. Ainsi, ils s’opposent à ce que la Russie prétende n’êtro plus bloquer par le sultan, aux Dardanelles, sous prétexte, que ses établisseinmde la Mer Noire prennent une extension prodigieuse, Commntb

Page 1