‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 100 sur 119 · TOME III. l · texte numérisé non relu

TOME III. l

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avais cité avant votre départ. Amant, heureux amant, peut-on dire à votre jeune ami, n'allez qu'aux rives prochaines! Vous me dites qu'il s'est évanoui deux fois et une fois dans l'eau. Je pensais bien qu'il était trop délicat pour fournir à une pareille fatigue. Il faut espérer que l'exercice l'aura fortifié, et que je vous verrai tous les trois en bonne santé pendant les jours complémentaires. Je m'arrange pour aller les passer avec ma fille que je compte à cette époque ramener à Paris. J'aurai bien du plaisir à vous embrasser tous les trois et à vous entendre raconter vos aventures, J'espère que vous en aurez eu quelques-unes d'agréables. Je serais charmé que mes lettres v eussent contribué. Mais je suis personnellement inconnu dans les montagnes que vous parcourez, et ce serait de vous maintenant que j'attendrais pour moi-même une bonne réception.

Je ne sais où vous adresser ma lettre ; je l'envoie à Genève, poste restante, comme a fait votre chère belle-sœur. J'espère que vous trouverez à votre retour le salon de peinture mieux garni qu'il ne l'est à présent. On attend plusieurs tableaux d'une belle exécution; mais

DE BERNARDIN DK SAINT-PIERRE. 1 gf>

est-on encore sensible aux beautés de Part, lorsqu'on vient de jouir de celles de la nature? Il m'est souvent arrivé, dans la galerie où sont réunis les chefs - d'œuvre des plus grandes écoles, de n'oser mettre la tête à la fenêtre, de peur que l'aspect des cieux, de la rivière et des monumens qui l'environnent, ne m'ôtât toute mon illusion.

Le temps me presse. On vient me chercher pour aller à Montmorency quoique par un temps de pluie. Le souvenir de Jean-Jacques y sera mon soleil. Adieu, mon ami, je vous embrasse avec tous vos compagnons de tout mon cœur.

De Saint-Pierre.

A MONSIEUR ROBIN

Paris, ce 21 brumaire an IX.

Je suis , mon aimable ami , le plus heureux des époux. J'ai trouvé dans ma jeune compagne toutes les qualités que je pouvais désirer. Sa douceur constante sans faiblesse, sa sensibilité , son amour pour mes enfans , sa tendre affection pour moi, surpassent de beaucoup tous les avantages que la fortune aurait pu m'offrir; encore n'en est-elle pas tout-à-fait dépourvue, sa mère lui donne une pension très-honnéte pour son entretien. Je ne par-

lerai point des qualités de son esprit , mais il en est peu d'aussi bien cultivé.et de plus juste. Ce sont mes ouvrages qui m'ont gagné son cœur : ce n^st point par amour-propre que je me cite en témoignage , mais pour vous faire sentir combien il est doux de trouver dans ma tendre compagne une ame qui me sent et m'entend ; quant à sa figure , vous y démêleriez à travers sa modestie et sa timidité , une partie de toutes ses excellentes qualités.

Elle a été élevée à l'école du malheur , ce qui me la rend très chère; mais il semble que le bonheur soit entré avec elle dans ma maison. Avant-hier, jour de mon mariage, un M. Blondel, manufacturier de toile peinte à Fontainebleau, est venu me louer ma maison d'Essonne sur le prix de 600 fr., et il paiera de plus les impositions.... En conséquence je me rendrai le 28 de ce mois chez vous , par les voitures de l'après-midi ; le 29 nous passerons bail. Dans la matinée, nous visiterons la maison : j'espère que vous voudrez bien nous accompagner dans cette visite et rédiger les articles de notre bail. Ainsi voilà 600 fr. de rente qui augmentent mon revenu; je n1ou-

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blie rien des dons de la fortune, surtout lorsqu'ils servent de présage à mon amour. Hier, j'en reçus un d'un genre nouveau : le citoyen Fleurieu avec lequel je n'avais aucune relation d'intimité , quoiqu'il fût mon confrère , surtout depuis qu'il est dans les grandes places, m'a envoyé, à ma grande surprise, un exemplaire du Voyage autour du monde, du capitaine Marchand, dont il est l'éditeur. Ce sont quatre grands volumes in-4° avec des cartes , fort bien reliés en carton ; à la vérité le citoyen Fleurieu en avait lu plusieurs morceaux dans les séances de notre class'e , et je m'y étais permis , de temps en temps , quelques observations critiques. J'ai donc été fort surpris de son beau cadeau et de son billet d'envoi, d'autant qu'il y a au moins un an et demi que nous ne nous sommes dit un seul mot. J'ai été touché de cette prévenance de la part d'un homme savant et vertueux. Je l'attribue à cette main invisible qui dispose des cœurs à son gré , qui m'a ouvert celui de ma chère Désirée , et qui me conserve celui de mes amis et en particulier le vôtre. J'espère, mon ami, que vos affaires vous permet- Iront d'être à Essonne le 28 et le 29, afin que

je puisse conclure, par votre entremise, avec le citoyen Blondel de Fontainebleau , sur lequel vous pourrez d'ailleurs me donner des renseignemens que je n'ai pu prendre que sur sa physionomie qui m'a paru bonne.

Je vous embrasse de tout mon cœur. J'espère vous voir tous en bonne santé. Votre famille me semble une branche de la mienne. Si vous venez dans l'intervalle, ne manquez pas de venir diner chez moi.

Votre ami,

De Saint-Pierre.

Je pourrais donc me livrer, sans les distractions du ménage, à la rédaction du préambule de mes Harmonies , dont la plus charmante est en ma possession.

A MONSIEUR ROBIN

Paris , ce 24 messidor an IX

Je vous prie, mon ami, de payer pour moi mes vitres de Pan VIII et mes impositions foncières de Tan IX.

Je suis très-décide' à réclamer pour mes impositions foncières de Tan X , ainsi que jeTai fait pour les années précédentes; et pour ne pas le faire cette fois en vain, informezvous, je vous prie, auprès du sous-préfet et du maire , de la marche que je dois suivre. J'ai envoyé mes pétitions à Corbeil à temps

Tannée précédente , et , comme vous voyez , on y répond par un garnisaire. Il est cependant notoire à la commune que ma maison n'est ni louée ni habitée depuis long-temps.

Indiquez-moi pour Fan X une marche plus sûre.

Vous pouvez bien croire que je n'ai reçu aucun avertissement du percepteur et de mon jardinier, car j'y aurais répondu.

Les orages delà fortune me pressent de tous côtés : celui de la succesion Didot est stationnante sur ma tête et celle de mes enfans depuis plusieurs années , mais il s'en élève de nouveaux.

Les affaires de ma belle-mère , madame de Pelleporc , sont en si mauvais état , qu'elle m'a déclaré qu'elle allait se retirer à Stenay pour y vivre dans une maison de campagne qui lui appartient , avec son fils qui vient de s'y rendre. Tout mon crédit pour eux jusqu'ici a abouti à faire réintégrer madame de Pelleporc dans une petite pension de 100 écus dont elle ne touche que le tiers suivant la loi.

Cependant ces orages exceptés, je trouve dans l'hymen plus de consolation que je n'en pouvais espérer. D'ailleurs je suis très-con-

vaincu que la Providence prend soin des moineaux. J'avance donc dansravenir, fort de cette assurance, et je trace pour ma consolation les deux dernières harmonies de mon préambule , l'harmonie générique et la sphérique. Votre page philosophique me fait grand plaisir; je me sens réjoui quand je rencontre des âmes en consonnance avec la mienne. Je ne suis point surpris de voir les sages de nos jours accuser Herschel de folie ; ils ont la malice de supprimer tout ce qu'ils peuvent de ses admirables découvertes. Vous me feriez un vrai plaisir de me communiquer ce que vous en rencontrez d'épars dans les journaux. Ceux de nos philosophes se gardent bien d'en parler; ils ne le traduisent qu'en ridicule. Pour moi, je l'avoue , si j'en avais les moyens, je ferais le voyage d'Angleterre uniquement pour saluer ce grand homme, le Christophe Colomb de l'astronomie, et pour voir le soleil dans son télescope. J'espère que nous pénétrerons un jour dans cette incompréhensible planète , où son! renié rmés tous les trésors que la main paternelle de la Providence dispense parmi les maux stlr notre petite terre misérable.

Dans cette espérance , je vous embrasse de tout mon cœur, mon ami. Je vous somme à votre prochain voyage à Paris , de vous arranger de manière que vous veniez dîner avec moi en famille. Ne prenez pas un jour de mes séances à l'Institut , un* 2 ou un 7 , à moins que vous ne vouliez venir vous y morfondre dans quelque spéculation d'idéologiste.

Ma femme me charge de vous réitérer , ainsi qu'à votre digne compagne, tous les témoignages de son attachement et de son estime. Virginie me prie de ne la pas oublier auprès de vous deux et de Théodore. Je l'embrasse ainsi que toute votre chère famille. Paul vous salue tendrement à sa manière.

Votre ami,

De Saint-Pjeiire.

A MONSIEUR ROBIN

Paris, ce 2.j germinal an XI.

On connaît, mon digne ami, ses amis dans le besoin. Mon procès de la succession Didol a aujourd'hui trois têtes comme Cerbère. Il vient de me faire entendre trois aboiemens par trois assignations. La première m'annonce que le citoyen Didot Saint-Léger m'appelle au tribunal de seconde instance, le i5 floréal, pour faire casser mon premier jugement; la seconde, par un autre appel devant le jugede-paix, me déclare qu'il me redemande une

portion de 260,000 livres qu'il a dépensées pour l'amélioration de la papeterie , et dont on ne lui a pas tenu compte dans la vente qui en a été faite à sa femme. La troisième m'appelle à Gorbeil, le 28 germinal à dix heures du matin , au bureau de paix du citoyen Boyer, de la part de madame veuve Dubort , créancière de la succession Didot , qui veut faire revendre la papeterie, attendu que la femme de Saint-Léger Didot n'a rien payé aux créanciers de cette succession du prix de sa papeterie , comme elle s'y était obligée. Comme Henri Didot mon beau-frère et moi avons transigé de nos droits successifs avec Saint- Léger Didot, nous faisons ensemble face à Forage.

Nous nous préparons à repousser, le i3 floréal, Tappel de Saint-Léger à la première section de son tribunal, par l'organe du citoyen Pronnet. Nous avons rejeté la demande en conciliation de 260,000 livres, comme un acte de délire ; il nous sera aussi aisé de repousser celle de la dame Dubort , parce qu'au fond ce n'est qu'une simple formalité; mais pour ne pas encourir l'amende de non comparution devant le juge-de-paix, nous vous prions.

Henri Didot et moi , de vous y présenter pour nous, ou, à votre défaut, la personne que vous jugerez convenable avec les deux pouvoirs ci-joints. Nous avons pour cet effet laissé en blanc le nom de votre représentant.

J'aurais volontiers profité de cette circonstance pour aller jouir un moment de votre beau printemps et de votre amitié non moins agréable, mais je suis obligé de ménager un gros rhume qui me tourmente depuis trois semaines.

Je suis encore tourmenté par les projets inspirés au gouvernement d'occuper notre classe à la confection d'un dictionnaire de la langue française, et qui plus est de quatre volumes par an , de critiques des ouvrages nouveaux. D'après le plan de notre confrère Rœderer, chacun de nous serait occupé toute l'année dans son cabinet, car selon lui il n'v a pas moyen de confectionner de si grands travaux dans de simples séances. Vous avouerez qu'on ne peut pas employer plus d'économie ; car pour 60,000 francs on ferait travailler toute l'année les quarante plus beaux esprits qu'il y ait en Europe, suivant le dire de Rœderer qui ne nous épargne pas les coin-

plimens. Il lui en reviendrait de bonnes bribes pour son Journal de Paris qui lui rapporte plus que ne coûte l'Académie française. Il avait aussi, de concert avec La Place, Lalande, Vien et la plupart des fonctionnaires publics, proposé de faire payer à chacun des membres de l'Institut 200 francs pour tenir lieu d'indemnité aux sexagénaires, et suppléer aux 1 200 francs que chacun de nos confrères fonctionnaires publics, ayant 1 0,000 francs de traitement, étaient obligés depuis la fondation de l'Institut de leur abandonner. C'était, selon lui, une honte aux sexagénaires de les recevoir, et une injustice dont les fonctionnaires étaient les victimes. On a lutté pendant deux séances générales et extraordinaires pour décider cette question. A la fin , les sexagénaires l'ont emporté à leur grande honte, sans doute; cependant si j'avais eu la gloire d'être dépouillé, elle m'eût coûté au moins six ou sept cents francs par an. Cela compte pour un père de famille chargé de trois enfans. Dieu merci, ils se portent bien et leur mère aussi. La mère de ma femme est logée chez moi depuis quinze jours. Elle est d'un caractère gai et insouciant. Ainsi je suis obligé de penser

à beaucoup de choses qui ne me sont pas personnelles. Cependant je suis tranquille, m'appuyant sur cette Providence qui ne m'a jamais abandonné, et qui au défaut de fortune me donne la paix du cœur et des spéculations ravissantes, que je ne changerai jamais contre celles de la grammaire et de la critique.

Nous vous embrassons tous, votre chère compagne et vos enfans.

Votre ami ,

De Saint-Pierre.

Ducis est gai et bien portant. Il s'informe de vous assez souvent.

Faites - moi le plaisir de me répondre. Parlez-moi de vos jardins et de vos belles Naïades.

A MONSIEUR ROBIN

Paris, ce i5 fructidor an XI.

Ma femme et moi, mon cher ami, nous sommes très-aises du contentement de votre digne compagne qui vous a donné une fille tant désirée , et qui , comme vous l'observez fort bien , neutralisera, par sa douceur féminine , la pétulance de vos garçons. J'ai différé de vous répondre, à cause des embarras où me jette la banqueroute du banquier Razuret qui vient de m'emporter à peu près toutes les économies de ma vie, trois mois et demi après

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