AVEC
SA SECONDE FEMME
DE
SA SECONDE FEMME
A SA SECONDE FEMME
Je m'empresse , ma tendre amie , de te donner des nouvelles de mon arrivée chez madame de laR , et de mon prochain retour
lundi matin, s'il est possible. Si je ne trouve pas de voiture, j'arriverai le soir, car on m'assure qu'alors je n'en manquerai pas. Ne m'attends donc que le soir sur les neuf à dix heu-
res. Je suis parti de Paris, triste , avec un mal de tête qui tantôt me quitte, tantôt me reprend. C'est une des principales raisons qui m'ont déterminé à me mettre en route , dans l'espérance que l'air de la campagne me le dissiperait. J'ai éprouvé bien de la peine en te quittant , dans les circonstances du départ de ta mère , et j'étais fort tenté de manquer à la parole que j'avais donnée à M. d'H — Je t'ai consultée , et tu m'as déterminé au voyage ; mais j'ai senti mes inquiétudes s'accroître à mesure que je m'éloignais de toi. Elles ne se calment que dans l'espérance de te revoir après demain. Embrasse pour moi nos enfans. Madame de la R.... me charge de t'assurer du plaisir qu'elle aurait eu de te recevoir; cependant elle est dans l'embarras des maçons : c'est une femme digne de ta société, lorsque tu la connaîtras. J'ai lieu d'espérer qu'elle viendra loger dans notre même hôtel. La campagne qu'elle habite est un séjour trèsagréable et fort tranquille, quoique voisin de la grande route.
Mais je n'éprouve point de repos parfait la où tu n'es pas. Tu deviens de plus en plus nécessaire à mon bonheur. Puissc-je faire Je tien .
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. tâ"
ainsi que celui de nos chers enfans ! Je fembrasse avec eux de tout mon cœur.
Ton tendre ami,
M . d'Herbes te présente ses respects.
A Viri, ce samedi 'x6 thermidor an X.
A SA SECONDE FEMME
Ta lettre, ma bien-aimée, vient de nous parvenir, aujourd'hui vendredi 8 germinal, à Theure du déjeuner; elle a répandu sur nous tous des rayons de consolation. Virginie et Paul ont pris sur-le-champ la résolution d'achever les lettres qu'ils te préparaient. Elisabeth s'est mise à pleurer à l'article de sa sœur, et va lui écrire ; et moi, je t'envoie deux lettres reçues hier de Riga, et apportées par M. D... Il m'a dit qu'elles avaient été décachetées a Mayence; il a ajouté que , dans quelques semaines, il me donnerait les moyens de
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faire parvenir les réponses par la voie des négociant; autrement elles sont ouvertes à la poste , sur les frontières , dans les malles mêmes des voyageurs, et ne vont pas plus loin. Tu dois t'attendre à trouver des consolations sur la perte de notre petit ange ' ; mais gardetoi bien d'en renouveler tes regrets : je t'en conjure au nom de notre amour et de notre religion.
M. D... m'a dit que ton frère jouissait de la plus brillante santé.
Pour moi , tendre amie , j'ai été pris d'un gros rhume le jour même de ton départ; mais au moyen du régime , de la tisane de miel , et de la chaleur de ma chambre dont je ne suis pas encore sorti , j'espère en être quitte dans quelques jours. Je n'ai d'ailleurs ni fièvre ni mal de tête.
Si le papier que tu me renvoies m'arrive aujourd'hui ou demain matin , j^irai sur le midi le faire changer, et l'enverrai sur-lechamp à la messagerie avec les lettres , afin de t'en épargner le port; j'y joindrai, pour cette raison , les lettres de nos enfans.
' Le fils qu'il avait eu de sa seconde femme.
•24o CORRESPONDANCE
Je suis très-content d'eux. Quand ils se sont un peu querellés , ils se baisent comme des pauvres. Après les leçons et le déjeuner, ils travaillent à leurs écritures sur les deux petites tables qui sont au bout de mon secrétaire , et moi au milieu : il me semble que ce sont mes ailes ; mais ma tête et mon cœur sont à Eras'nv. C'est Virginie qui a fait le modèle de la lettre de son frère , mais c'est lui qui Fa exécutée , d'après ses conseils toutefois; et quand il réussissait à bien faire une m ou un/?, elle le baisait, sans doute joyeuse ou fîère de le voir si bien profiter de ses bonnes instructions : je t'assure qu'elle sera une bonne fille , et Paul un bon garçon. Le soir, nous jouons tous les trois à la bataille. La nuit, je me couche un peu triste et ébahi , comme tu le penses bien. Mais je songe à toi , et il me semble que je te vois avec ta mère grimpées à l'échelle , décorant notre asile champêtre : mais ne lé\< point les bras, et pour cause.
Tu me fais une description charmante de ton voyage, de la joie que tu as causée à ta bonne maman , et de la part que j'y ai moimême. Tu lui diras qu'elle m'a rendu insolvable a son égard , en note donnant en toi une
DE BERNARDIN DE SAINT-PLERRE. 'll\\
mère à mes enfans, une épouse, une amie à moi, et qu'elle y a mis le comble en joignant sa destinée à la nôtre , afin que sa Désirée n'eût rien à désirer.
Le temps est rude ici , mais il accompagne tous les ans la fin de mars et le commencement d'avril; il dure vingt jours; c'est ce qu'on appelle en Normandie la mauvaise vingtaine. Il résulte de la révolution de l'équinoxe et des glaces qui descendent alors du
Nord Mais tu vas dire : Il revient toujours
à ses moutons.
Ton meilleur ami,
De Saint-Pierre.
Paris, ce y germinal an XUT.