‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 103 sur 119 · TOME III. iC · texte numérisé non relu

TOME III. iC

2ZJ2 CORRESPONDANCE

A SA SECONDE FEMME

Dans le désir de te voir une demi-journée plus tôt, nous partirons, chères délices, jeudi 12, à sept heures du malin , par la messagerie du faubourg Saint-Denis ; j'en ai le billet dans mon porte-feuille. Cette bonne Elisabeth Ta été chercher hier au soir par un temps épouvantable. Il lui est arrivé une triste aventure. Passant sur le Pont-Roval, à l'abri de son parapluie, un jeune homme Faborde et la prie de le laisser mettre à couvert près d'elle, en portant le parapluie. « Vous êtes bien honnête, Monsieur. » La pluie passée,

elle entre dans la rue du Bac, elle veut se débarrasser de son inconnu. « Vous avez été trop honnête à mon égard , dit celui-ci , pour que je vous laisse dans la rue ; permettez-moi de vous remettre à votre porte. » Elle s'en défendit toujours , assure-t-elle. Enfin , ils arrivent côte-à-côte à l'hôtel de Broglie. Elle frappe, on ouvre et elle entre. Le jeune homme , qui se croit joué, lui arrache le parapluie de dessous le bras, et lui en donne un coup à travers le visage. Elle jette un cri affreux : le portier et la portière sortent en disant force injures à ce jeune homme qui revient sur ses pas, et fait ses excuses à Elisabeth, comme pour se moquer d^lle. Il lui est resté de cette aventure une écorchure sur le haut du nez; elle lui rappellera, pendant quelques jours, qu'il ne faut point se laisser accoster, surtout la nuit, avec un costume qui annonce plutôt une jeune ouvrière qui cherche fortune , qu'une servante qui va faire une commission. Il y a apparence qu'elle a pris ce jeune homme, très-bien costumé, pour un mari que sa bonne étoile lui envoyait; il lui faisait sans doute force complimens ; mais la surprise a été grande au coup de parapluie.

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Sois un peu discrète ; il y a apparence qu'elle te contera son aventure elle-même. Cependant , je crois qu'elle n'en est pas si fâchée , car elle a mené ce jeune homme assez loin. Cette égratignure au nez est, au fond, un effet de ses charmes et de sa vertu , et ne lui fait pas moins d'honneur qu'une balafre à un soldat.

M. Le Bourgeois m'a enfin apporté hier une eau-forte du dessin de M. de Lafitte. Je l'ai trouvée assez bien ; les têtes sont finies ; desorte que je lui ai payé le deuxième tiers de sa planche. La veille, M. Roger m'a fait voir celle de Girodet, aussi avancée : autre deuxième tiers à payer.

Oh ! que ta dernière lettre est pleine de charme ! c'est un mélange enchanteur d'images printanières, de tendresse, de philosophie , de religion amoureuse. J'ai admiré ta dernière pensée; elle est neuve, elle est sublime. Oh! ma seconde Providence ! etc. J'en ai fait part à Ducis que jMnvite à nous venir voir. Si tu ne m'avais donné beaucoup d'amour , tu me donnerais de l'orgueil.

Mercredi, je paierai le mois entier du maître de danse qui vient tous les jours. Il ne s'en

faudra que de deux cachets ; mais il ne faut pas y regarder de si près , car ses leçons sont longues ; notre fille fait des progrès. Elle amène avec elle ses oiseaux. La serine pond tous les jours; voilà quatre nouveaux œufs. Tâche de nous faire tenir à notre arrivée un àne ou une charrette- Il y aura bien au moins pour cent livres pesant. Au reste, comme c'est eu deux ou trois articles , nous pourrons trouver des porteurs à l'arrivée.

Mon rhume est fort diminué. Je compte eu être débarrassé de demain en huit ; ce sera juste six semaines. Je crois que la nouvelle lune dîner va changer le temps. Cependant elle s'est annoncée par de rudes averses ;mais cette abondance d'eau accélère la pousse des végétaux; elle est nécessaire à leurs progrès et à leurs besoins : le mois de mai est un enfant qui veut toujours téter. Je t'embrasse , mes amours , mes délices, mon mois de mai.

Ton ami, ton amant, ton époux,

De Saint-Pierre.

Paris, ce 10 floréal an Xlll.

Embrasse pour moi ta mère et notre Paul.

A SA SECONDE FEMME

J'écris à ta bonne amie, mère des amours. Ce sera ton affaire de la loger, car M. de N. viendra samedi au soir et repartira lundi matin. Je lui ai promis un lit dans le salon. Il aurait quelque répugnance à aller chez madame G. , à ce que je crois , surtout depuis que je viens de me faire payer par son frère. Elle sera persuadée que c'est lui qui m'a donné le bon conseil que j'ai suivi. Ducis aura la complaisance, samedi , d'accepter un lit chez notre voisine. Robin viendra probablement avec M. de N. et G. le même jour, et retournera avec eux; mais il a un lit à Pontoise.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. ^4j

Je suivrai tes conseils, ce sont des ordres pour moi.

Je t'ai acheté une belle feuille de fleurs peintes, et, par occasion, j'ai été chez l'imprimeur qui les peint. J'ai traité avec lui pour mes exemplaires coloriés.

J'ai passé chez Girodet que je n'ai pas trouvé ; j'y retournerai aujourd'hui pour le prier de me peindre un exemplaire de son dessin sur une contre -épreuve. J'y passerai avec Ducis en allant chez M. Lemoine. J'engagerai Girodet à venir lundi peindre son dessin à la campagne. C'est à cette époque que j'invite ton amie, afin de ne te pas donner à la fois trop d'embarras pour les couchers.

Te voilà donc paralytique, ma bonne amie. Ne t'afflige point; je travaillerai auprès de toi ; je te consolerai par mon amitié ; je baiserai tes pieds et les réchaufferai de mon amour.

Je suis accablé d'écritures : car , chaque jour, je m'occupe démon préambule, je réponds à des lettres, j'en écris à plusieurs personnes, je fais des courses , et tous ces embarras augmentent par le départ de Catherine qui doit te remettre la présente ainsi qu'une lettre ci-jointe de ta tante.

^attends avec la plus grande impatience le moment de t'embrasser. Baise pour moi ta mère si bonne et mes chers enfans , afin que je retrouve tous ces baisers sur tes joues et qifils te rendent encore plus chère à mon amour, s1il est possible.

Ton tendre époux ,

De Saint-Pierre.

Paris, ce lundi 8 fructidor an XIII.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. O-fa)

A SA SECONDE FEMME

Il me sera bien difficile , ma chère amie', de me rendre auprès de toi de toute la semaine. Il faut être pied à boule, quand on veut saisir celle de la fortune.

Je te ferai aussi observer que c'est dans le commencement du mois prochain, qui est aussi celui de la semaine, que je toucherai plusieurs indemnités et pensions. Le mercredi est pour ma classe un jour d'assemblée publique; il y a donc apparence que je ne pourrai t'embrasser que le jeudi jour de la Fète-Dicu. Pour me dédommager de fou absence, je le rendrai

compte chaque jour de ma conduite et je ferai tes commissions; je Renverrai, samedi prochain , mon nouveau journal qui datera d'aujourd'hui mercredi. Je n'ai appris , hier au soir, que des nouvelles vagues , et qui cependant m'ont été confirmées par le jeune R. qui sort de chez moi. Dimanche, on a affiché et crié dans les rues que Paris allait périr par une pluie de feu. Une foule de gens ont accouru dans les églises pour faire baptiser leurs enfans, ou se faire administrer le sacrement de mariage; plusieurs personnes sont mortes de peur; d'autres en sont encore dangereusement malades. On dit que c'est un abbé astronome qui a renouvelé ces bruits de la fin du inonde. La police a fait arrêter plusieurs de ces aboyeurs.

Ris , tendre amie , de la faiblesse et des artifices de l'esprit humain , et remercie Dieu de t'avoir donné un cœur droit et un sens juste; pénètre nos enfans de cette chaleur divine, comme une poule réchauffe de la sienne ses poussins. <f Un esprit sain dans un corps sain : Voilà ce que l'on doit demander aux Dieux , » dit Ju vénal. C'est la perfection de l'éducation pour nos enfans; puissent-ils, par leur

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obéissance et leur affection pour toi, te dédommager des peines qu'ils te donnent par leur défaut de réflexion , naturel à leur âge ! Leurs cerveaux mobiles ne sont pas comme celui de leur père, où le burin du temps a gravé de longs ressouvenirs. Il leur suffit , quant à présent, pour leur bonheur, d'avoir comme moi , dans leur cœur, le sentiment de tes vertus, pour y rétablir l'équilibre de leurs passions. Je t'embrasse avec eux, ainsi que ta bonne mère, de tout mon cœur.

Ton meilleur ami ,

De Saint-Pierre.

fc52 CORRESPONDANCE

A SA SECONDE FEMME

L'absence de la femme clairvoyante rend le mari borgne; elle le prive de la meilleure partie de ses organes. La tienne, mon ange, me jette de plus en plus dans un état d'indolence que je ne puis surmonter. Il faut absolument que j'aille te voir et que tu me rendes mon aimant; c'est ce que je compte faire jeudi prochain au soir, car il est impossible que je puisse partir jeudi matin; je suis accablé d'affaires et je n'ai pas encore recouvré ma santé.

J'attends le tailleur avec ses boutons. J'ai à présent dans ma cave le tonnelier qui tire une

Dr. RERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 2$?)

pièce de vin rouge et qui m'a conseillé de renvoyer, au mois d'août, le tirage d'une feuillette de vin blanc qui casserait, selon lui, les bouteilles, si on la tirait à présent. 11 va remettre aussi en petite pièce le vin de lloussillon.

Après t'avoir donné un aperçu de ton ménage, venons à ta famille. Paul notre fils est venu à son ordinaire me voir, le jour de l'Ascension. J'irai demain mardi payer son quartier. Je l'ai mené dimanche aux Français. Arrivé à la porte de la comédie , je ne trouve plus dans mes poches ni argent , ni montre , ni lorgnette ; j^vais laissé le tout sur ma table. Paul , témoin de mon embarras , part comme un éclair, et me rapporte tout ce que j'avais oublié, dans moins d'un quart-d'heure, au grand étonnement des soldats et de la buraliste qui m'avait offert cependant des billets. Tout le monde me félicitait d'avoir un fils si alerte et si occupé du soin de plaire à son père; c'est un trait d'héroïsme filial. Je Tai couvert de baisers.

Pourquoi, vu la bonne volonté de M. F. de N., ton protégé ne ferait-il pas d'une pierre deux coups, en trouvant un bon mariage à la fa-

veur d'une place avantageuse, et le cautionnement de la place dans le mariage ? Les gens qui courent après la fortune, doivent faire comme les chiens de chasse, qui ne s'amusent pas à lécher un os, mais qui donnent de bonnes happées en pleine chair,

Je suis à la quête de mes revenus , dont les principaux ne sont pas encore rentrés.

Notre malheureux confrère Domergues a enfin terminé sa doidoureuse carrière. Je crains que cet événement ne m'oblige de retourner à Paris au premier mercredi de juillet pour une nouvelle élection.

Adieu, chère moitié de moi-même. Jeudi au soir, je compte t'embrasser. Hâte-toi de m'écrire, si tu as quelques commissions à me donner; il faut que je sorte par la chaleur qu'il fait, laissant le tonnelier dans ma cave et Thérèse en plein champ pour reconduire mon Paul.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton ami pour la vie,

Bernardin de Saint-Pi i-rrr.

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A SA SECONDE FEMME

Enfin, ma chère amie, j'ai obtenu défaire mon discours d'adieux et de réceptions dans la même séance , pour nos six confrères vivans et morts. Un d'entre eux (l'abbé Delille) , qui n'est ni l'un ni l'autre, s'était venu asseoir auprès de moi. Je l'ai trouvé si aimable et si amoureux de la campagne, et il m'a fait des compJimens qui m'ont fait tant de plaisir, que je lui ai offert de venir à Eragny jeudi prochain , et d'y passer quelques jours. 11 m'a pris au mot, et m'a demandé seulement la permission d'y mener une des dames qui

prennent soin de lui et à laquelle, dit-il, il doit ma connaissance ; dans tout ceci , je n'ai eu en vue que ta dissipation. Tu auras sûrement de jolis vers ? car il aime les belles femmes. Notre petite chaumière sera illustrée de sa présence, et comme poète et comme malheureux. S'il me tient parole, j'amènerai avec moi Elisabeth , jeudi prochain , afin que tu ne sois pas si embarrassée de sa réception. Songe que c'est un hôte que Jupiter nous envoie.

Je m'occupe si fort de mon discours futur, que certainement tu en auras l'avant-dernière copie à mon retour. J'ai fait interdire ma maison a tout le monde.

J'ai rencontré, ce matin , M. Félix. Il a reçu son ordre de partir pour le Portugal , avec 5oo livres pour le mener jusqu'à notre armée. Il est au comble de la joie; il a fait demander une audience au ministre de Tintérieur. Il veut absolument me venir voir : il part samedi. Je me réjouis de son bonheur et surtout de ce qu'il est un de ces hommes rares qui disent la vérité.

Ton libraire m'a remis un dictionnaire pour Paul et ton Gresset relié.

Je f embrasse de ton t mon cœur, mon

ange. Je suis si occupé de mon discours et des visites, que j'ai oublié de faire partir ma lettre. Je viens d'entendre le discours de M. Renouard, qui est court et beau au possible. J'ai oublié de te dire que nous avions reçu M. Picard à la place de M. Dureau-Delamalle» Ainsi, je serai obligé de répondre à trois poètes.

Thérèse a fait tes commissions et les a remises , avec une partie des paniers vides , à la diligence. Je suis content de ses services; dans le même jour, elle est allée au quai de la Tournelle payer les impôts de ma maison Reine-Blanche , est revenue me faire à dîner, et le soir est allée rue Montorgueil.

Adieu, tendre amie, embrasse ta mère et nos enfans. Je te dirai des douceurs la première fois. Mon intention est de partir jeudi seul ou avec l'abbé Delille. Ton ami à la vie et à la mort ,

Bernardin de Saint-Pierre.

Ce vendredi 3o.

Pour t'amuser , je t'envoie l'état de nos scrutins pour l'élection.

M. Poirier de Dunkerque vient de me faire

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