‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 104 sur 119 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

remettre la Vie fort courte de Jean Bart, avec une foule de notes justificatives , une belle lettre , etc. Voilà encore une réponse à faire. Où es-tu , mon pauvre secrétaire?

On m'a envoyé le Mercure avec le premier cahier imprimé de Socrate.

A SA SECONDE FEMME

Ce dimanche matin.

Je suis arrivé en bonne santé' , ma bienaimée. Ducis, qui nVattendait sur la route, m^a conduit à son agréable ermitage , où, après avoir déjeuné pour la seconde fois, nous nous sommes acheminés dans les bois voisins. Là, parmi les fleurs et à l'ombre des chênes et des peupliers , nous nous sommes occupés de toutes sortes de sujets. Tu as fait souvent, ainsi que nos enfans, celui de la conversation. Quoique

Ducis ait réglé l'emploi de chaque jour, jusqu'à jeudi, j'ai senti qu'il ne me serait pas possible de vivre si long-temps absent de toi. En conséquence, nous avons réglé notre départ à mercredi matin , où tu nous attendras à dîner l'un et l'autre. Le lendemain , jour d'Institut , je dînerai chez lui avec son frère qui part pour Saint-Domingue où il est nommé grand-juge.

Tu nous donneras un dîner simple , mais où il y ait un plat de marée , si elle est fraîche , ou de la morue qui n'ait pas trop de sel. Ducis me charge de te présenter toutes les assurances de son estime et de son attachement.

Je t'embrasse de tout mon cœur, la plus chérie et la plus aimable des femmes ; écrismoi immédiatement après la réception de la présente , sans brouillon ; ta lettre est pour moi seul. Donne-moi des nouvelles de nos chers enfans. Ne m'envoie pas d'autres lettres, à moins qu'elles ne soient pressées. Embrasse pour moi nos enfans et ta mère ; mille tendres respects à madame de Krudner et à son aimable fille.

Adieu , Ducis me presse et la poste aussi.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 26l

Le papier ne surtirait pas, si je voulais exprimer tout ce que tu me fais sentir.

Ton tendre époux ,

A SA SECONDE FEMME

Les amitiés réitérées du prince Joseph Buonaparte m'obligent de rester encore aujourd'hui dans son parc enchanté ; mais , bien certainement, j'aurai le plaisir de te voir et de t'embrasser demain avant midi; cette lettre doit t'être remise ce soir, le prince m'en a donne sa parole. J'aurai à te consulter, car je ne fais aucun projet de bonheur que tu n'en sois le principal objet , ainsi que nos chers enfans et tout ce qui t'intéresse.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton ami .

De Sajnt-Pikree.

A SA SECONDE FEMME

Tu verras , ma bonne amie , par le reçu cijoint, que j'ai fait ta commission. Je te porterai une brochure qui m'amuse beaucoup.

C'est une Vie de madame Du Barry , assez bien écrite. On pourrait l'intituler : Origine de la Révolution. En rapprochant ce temps du nôtre, que nous devons nous trouver heureux! Je m'en tiens plus que jamais a mes principes; l'ordre ne se rétablit que par des révolutions. La nôtre a été affreuse; mais enfin, les maux sont finis et le bien commence.

Le cardinal Maurv se met sur les rangs

pour entrer dans notre classe à l'Institut, à la place de M. Target. Quoique je n'aie eu aucune liaison avec lui , j'ai dit tout haut que je lui donnerais ma voix : i° parce qu'il a déjà été de l'Académie; 2° parce qu'il a beaucoup de talent ; d'ailleurs , puisque l'Empereur le déclare cardinal , nous aurions mauvaise grâce de le refuser comme académicien. Il ne faut pas oublier que c'est à Napoléon que l'Académie elle-même doit son rétablissement. Enfin , je n'oublierai jamais que je lui dois celui de ma fortune dont les douces influences se répandent sur toi, sur nos enfans et sur ma pauvre sœur.

Je t'embrasse tendrement.

De Saint-Pierre.

q5 septembre 1806.

A SA SECONDE FEMME

Ma chère Désirée , j'ai trouvé , à mon arrivée, une lettre datée de Chantilly, qui m'invitait à rester toute la matinée chez moi le lendemain. Elle était remise au cocher et taxée deux francs qu'on me promettait de rembourser. On m'annonçait une affaire de la plus grande importance pour moi, telle qu'on ne pouvait en rien confier au papier. J'ai attendu, et personne n'est venu. Les événemens viennent deux à deux. Le lendemain , je reçois de Nimes un paquet taxé dix-huit sous. C'était un petit imprimé anonyme où on se plaint amèrement de Pillardeau, en

prison , dit-on , pour affaires criminelles. On appelle, je crois, ces sortes de lettres, des lettres de Jérusalem.

Le lendemain, j'ai reçu de la part du prince Joseph une invitation pour me trouver au cercle, chez lui, à neuf heures du soir. Je n'y ai pas manqué ; on s'y portait. J'ai reçu, de la part de Son Altesse Impériale , l'accueil accoutumé, et j'ai eu de plus le plaisir de renouveler connaissance avec le prince Louis, qui m'a témoigné le désir de me voir chez lui. Je lui en demanderai incessamment le jour, car je veux finir auparavant mon préambule; j'y ai fait, à la fin, quelques retouches qui , je pense , seront de ton goût.

M. Thiénon est venu chez moi pendant mon absence. Quand le temps sera un peu remis au beau, je lui porterai le dessin d'Isabey.

Jnai remis avant-hier la planche et le modèle de Girodet, à Langlois, imprimeur en couleurs, qui doit m'en apporter lundi un essai , après l'avoir présenté au maître. Je Tai invité, avec Grand-Jean, a manger, le lendemain de notre arrivée , le morceau de veau dont tu m'as gratifié. C'était à la sortie de notre séance de l'instilut où nousavons (humé

le prix de poésie à Charles Millevoye , que tu as vu , je crois, chez moi. (Test une pièce dont on parlera. A mon arrivée , j'ai trouvé un nouveau convive , Ribault , qui m'a rapporté l'original de mon portrait. La planche est chez l'imprimeur qui se prépare à la tirer.

Hier, on me dit chez le prince que l'Empereur venait de faire treize mille prisonniers, parmi lesquels deux mille Russes. Régnault de Saint-Jean-d'Angely m'a dit que si je m'étais trouvé mardi à l'assemblée générale de l'Institut où l'on a voté une statue à l'Empereur, j'aurais été chargé d'en faire la proposition. Je lui ai répondu qu'il ne m'appartenait pas de m'approprier les fonctions de nos présidens.

A SA SECONDE FEMME

Enfin, ma chère amie, ta tante est relevée ; elle doit venir déjeuner ce matin chez moi . et part après-demain , lundi , pour aller voir sa fille. J'espère qu'avant son départ elle fera remettre Tordre dans ses coffres. La voici qui arrive ; elle m'avait demandé hier les Pensées de Ciceron , pour l'amuser dans son lit, mais je ne les ai point.

J'ai bien envie de te revoir ; je dépense ici mon temps en menue monnaie, et quelquefois en disputes : j'en ai eu une vive à l'Institut. Imagine-toi qu'ils onl mis dans leur nouveau Die-

tionnaire , au mot appartenir : Il appartient à un père de châtier ses enfans. Je leur ai dit qu'il était étrange que de cent devoirs qui liaient un père à ses enfans , ils eussent choisi celui qui pouvait le leur rendre odieux. Làdessus, Morellet, le dur;Suard, le pâle; Parny, l'erotique; Naigeon , l'athée; et autres, tous citant l'Ecriture et criant à la fois, m'ont assailli de passages et se sont réunis contre moi, suivant leur coutume. Alors, m'animant à mon tour, je leur ai dit que leurs citations étaient de pédans et de gens de collège , et que, quand je serais seul de mon opinion, je la maintiendrais contre tous. Ils ont été aux voix, levant tous la main au ciel; et, comme ils s'applaudissaient d'avoir une majorité trèsgrande, je leur ai dit que je récusais leur témoignage , parce qu'ils étaient tous célibataires. Telles sont les scènes où je m'expose quand je veux soutenir quelque vérité naturelle; mais il me convient de temps en temps de défendre les lois de la nature contre des gens qui ne connaissent que celles de la fortune et du crédit.

Notre déjeuner vient de finir; ta tante prend congé; le layetier est là-bas.

J'envoie à madame La Bourdonnais la Vie de son père, dont je viens de recouvrer deux exemplaires par le plus grand bonheur.

Donne-moi de tes nouvelles , ma chère amie, ainsi que de nos enfans. J'aspire après le repos de la campagne. J'espère être libre jeudi.

Ton ami ,

De Saint-Piekke.

Ce samedi >.3 septembre 1806.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 'ÏJt

A SA SECONDE FEMME

Mon argent s'en va aussi vite qu'il m' arrive. Le temps s'écoule avec la même rapidité. Je ne peux m'occuper à loisir de mes propres travaux. Je suis exact à me trouver aux heures de notre commission pour ceux de notre classe , et hier il n'y avait personne. On s'est rassemblé en assez bon nombre à l'heure de la séance où nous étions expressément convoqués pour le renouvellement du bureau.

J'en ai été nommé président suivant l'usage qui porte le vice-président à la présidence.

Le cardinal Maury a eu une voix ; j'ai eu toutes les autres ? excepté encore la mienne que je ne m'étais pas donnée. Mais ne voilàt-il pas l'envie qui se réveille ? En sortant , quelques amis du cardinal , qui allaient dîner chez lui dans sa voiture, observaient que ce serait à moi qu'il appartiendrait de féliciter l'Empereur, et qu'il serait impossible de m'entendreàcause de la faiblesse de ma voix. « Si la chose arrive pendant ma présidence , leur ai-je dit, je suis bien résolu de réclamer mes droits. J'ai assez de voix pour lui parler à six pas de distance. Mais ne vous inquiétez pas , mon règne sera passé avant qu'il ait fini le cours de ses victoires. » Tu sais qu'il vient de battre les Russes, et qu'il est à leur poursuite. Hier , j'ai lu un trait qui m'a fait plaisir. Deux jours avant la bataille d'Eylau, il était logé à deux lieues de là, dans un village. Il occupait la maison du ministre, située à mi-côte, et il avait couché dans sa bibliothèque. Il y avait sur la table un livre des amis '. Quand il fut parti, le ministre y trouva écrit de la main de l'Empereur: « Heureux asile delà tranquillité ,

1 Un Album.

DE BERNARD! « I)K SAINT-PIERRE. 2j3

pourquoi es-tu si voisin du théâtre des horreurs de la guerre ? »

Ne semhle-t-il pas qu'il pensait à notre Eragny? S'il t'y avait vue avec notre chère famille, crois-tu qu'il eût donné bataille! Je t'avertis que s'il m'échoit de le haranguer, je te chargerai de corriger mon discours. En attendant, je t'embrasse ainsi que ta mère et nos enfans. Vous me reverrez tous jeudi au soir , s'il plaît a Dieu. Je te récrirai dimanche ou lundi.

Ton ami,

De Saint-Pierre.

Ce -i5 juin 1807.

Je décacheté ma lettre pour te dire que le bruit court que la paix est faite. On a tiré force coups de canon ce matin.

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A SA SECONDE FEMME

Ce jeudi a3 juillet 1807.

Nous sommes arrivés , ton amie et moi , à onze heures cinq minutes. De-là, j**ai conduit notre amie chez elle où sa mère était encore ; mais je n'ai pu la voir parce qu'elle était sortie.

De retour chez moi, j'ai trouvé la lettre incluse à ton adresse ; une autre de M. Gardel , désolé de ce que le répertoire de l'Opéra ne s'est pas trouvé en harmonie avec mes allées et venues à la campagne, m Tl se flatte qu'a-

» vant peu, il aura la douce satisfaction de » m'offrir et de me voir occuper une loge )) qui sera toujours à la disposition de ma )) respectable famille quand cela pourra m'ê- )) tre agréable. )>

Rien n'est plus aimable que sa lettre. J'ai envie de faire de la même pierre cinq à six coups. Comme on persisle à dire que FEmpereur arrivera à la fin du mois, et qu'il est probable que vers ce temps le ballet de Paul et Virginie sera joué, je demanderai pour cette époque une loge à M. Gardel , et vous viendriez tous ensemble , ta mère et nos enfans , et même Elisabeth. Mais ne bougez encore que je ne vous Paie mnndé. Tenez-vous coi , comme les petits de l'alouette. Aie soin de les faire bien repaître; d'étude peu , à cause de ces grandes chaleurs. Baise-les tous pour moi.

Je vais aujourd'hui chez mon imprimeur pour voir où en est mon édition nouvelle. Je dînerai dans le quartier, et, en revenant, je passerai chez madame de Maison-Neuve. Point de nouvelles du baril de beurre.

Je vais écrire une lettre de felicitation à M. de Lacépède. Je n'ai pas un moment à

<2j6 CORRESPONDANCE

perdre. Adieu, mes éternelles amours, ma joie , mon bonheur. Je timbrasse de tout mon cœur.

Ton ami,

De Saint-Pierre.

J'ai fait acheter des figues pour mon déjeuner : on en crie partout. Pour avoir des figues mûres de bonne heure, il faut tenir les figuiers fort bas ; voilà ce que m'apprend ma marchande de figues. Je profite de tout.

Je t'écrirai samedi ou au plus tard dimanche.

A SA SECONDE FEMME

Je te rends bien , ainsi qu'à nos enf'ans , les affections religieuses que tu me portes. Les plus doux momens du matin et du soir sont ceux où je me réveille et où je m'endors , recommandant à Dieu ce que j'ai de plus cher au monde.

On commence ici à respirer; un orage pluvieux a rafraîchi le temps. Nous n'avions eu jusqu'alors que du vent qui ne faisait qu'embraser l'atmosphère.

J'ai trouvé un fameux jardinier qui me fournira des sapins , des genévriers, des houx, des bouleaux bien enracinés, de huit pieds de

haut ; mais ce ne sera qifaprès les chaleurs. Je Rapporte une lorgnette semblable à celle que j^ai , dont je veux te faire un petit cadeau, afin que tu nVaperçoives de loin. Pour moi je ne te perds point de vue. Je te vois de jour et de nuit au sein de ma famille dont tu fais le bonheur. Embrasse-la pour moi, chère Désirée.

Ton ami ,

De Saint-Pierre.

Ce ie' août 1807.

A SA SECONDE FEMME

Hier au soir, à mon arrivée, j'ai trouvé 6ept lettres, deux billets de théâtre pour Saint- Cloud, pour dimanche dernier, et un billet d'enterrement de mon ami Gauthey , mort du mardi i5. Il a disparu de dessus la scène du monde , après avoir éprouvé dans les derniers temps de sa vie les plus cruels tourmens, ou par la nature de sa maladie , ou par la faute des chirurgiens. Il jouit maintenant du repos vers lequel nous amène chaque jour la nature et auquel il aspirait depuis long-temps. Il ne sera point remplacé ici-bas; il manquera

toujours à ses amis et à son corps par ses vertus et son génie laborieux , sage et profond. Je le regretterai toujours , non pour lui , mais pour moi. Il avait quelque chose de Socrate; mais il n'en avaitpas la fermeté, et je crains bien qu'il n'ait été tourmenté à la fin de sa vie autant par ceux qui se disent les médecins de l'ame, que par ceux qui se prétendent les médecins du corps. Quoi qu'il en soit , je le trouve heureux de n'avoir affaire qu'à Dieu seul , qui le dédommagera des maux qu'il a soufferts.

Pour moi , je me félicite en perdant un ami sur la terre de le voir dans le ciel.

Ces idées m'ont rappelé un certain projet dont tu m'as fait part relativement à notre Virginie. Si tu la confies au médecin du voisinage, tu peux être assurée qu'il sera toujours chez toi; je ne jouirais plus de ma solitude. Si toi ou ta mère lui ont fait concevoir cette espérance, il faut la faire évanouir en lui disant que je tiens à faire cette opération lorsque je serai à Paris , parce que c'est le lieu de mon domicile. En effet, les médecins de ce pays ont tant de malades , qu'ils n'ont pas le loisir de s'attacher à ceux qui se portent bien l tu m'entends. Le temps esf venu de parler

DE BEKNARDIN DK SAINT-PIERRE. 28 1

comme Pythagore : ((Abstenons-nous de fèves, et surtout de noires. »

Ma sœur nous remercie tous deux du magnifique exemplaire, et ne me dit pas un mot de ce qu'il renferme : elle attend de son docteur ce quelle en doit penser. Elle finit par me dire que sa santé est toujours dans le même état, en souffrance. Le croira-t-on de cette grosse joufflue ? C'est une e'trange politique que celle d'une vieille dévote ; sa conscience est dans la cervelle d'un homme qui souvent n'a plus de conscience. Je m'en vais lui envoyer cent francs ; cependant elle n'a pas voulu avoir la franchise de me dire lequel elle aimait mieux avoir sa pension à la fin de Tannée ou par semestre. J'ai opiné pour moi.

Me voilà en quête d'argent. M. Rigault m'a mandé il y a dix jours qu'il avait le besoin le plus pressant d'un nouvel à-compte sur l'édition de Paul et Virginie. Je lui porterai demain 5oo francs, et je tâcherai de lui en donner autant! à la fin du mois, si mes créanciers me paient moi-même.

Nous sommes dans la saison des contretemps , dans les jours caniculaires : hier j'en

ai éprouvé , dans la voiture , avec des jeunes gens à moitié ivres , qui ont chanté à tue-tête jusqu'à Saint-Denis. Enfin , un compagnon de voyage, M. Chevalier, homme aimable, a perdu patience , et leur a dit qu'il n'y pouvait plus tenir. Je Fai fortement appuyé, et leur ai reproché, surtout au plus emporté, son impertinence; ils ont été si surpris de cette charge inattendue de la part de gens silencieux jusqu'alors , qu'ils ont fait des excuses et se sont bien conduits jusqu'à la fin du voyage. La vie , parmi nous autres Français , est un état de guerre même au sein de la paix. Le seul moyen de vaincre nos ennemis lorsqu'ils sont en force, ou qu'ils tiennent à un grand parti et qu'ils vous croient terrassés, c'est de faire une sortie sur eux au moment qu'ils s'y attendent le moins. Autre contre-temps : j'ai pris une voiture à la Porte- Saint-Denis, et nous avons rencontré une foule de gens, rue de Cléry, devant la porte d'une maison où un homme venait de tuer sa femme et ensuite s'était tué lui-même. Ce qu'il y a de singulier, c'est que Nanette , que j'ai envoyée ce soir chercher mes clefs rue du Faubourg-Saint-Denis , a vu dans une autre

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 'àS3

rue quantité de monde rassemblé pour un événement tout-à-fait semblable à celui de la veille.

Au reste , pour effacer tous ces nuages , je te dirai que la paix est faite entre la France et la Russie ; c'est une très-bonne nouvelle et très-assurée, car je l'ai lue moi-même dans le Moniteur.

Du jeudi i\. — Tu penses bien , tendre amie , qu'il me sera impossible de partir demain avec tant de commissions, de courses, de l'argent à recevoir et à payer, de réponses à faire : ce sera malgré moi pour la huitaine. Je t'écrirai lundi prochain; mais fais-moi le plaisir de répondre à la présente, afin de me dédommager de ton absence. Désormais je veux passer huit jours de suite avec toi , et huit jours à Paris. Je dépense tout mon temps en route sans avoir celui de faire mes amures ; elles m'accablent. M. Guillaume vient de m'écrire pour me demander des lettres de recommandation pour Douai. Des fous auxquels je ne répondrai pas me tourmentent , entre

autres M Il voudrait que je fisse la cour à

son inexorable maîtresse , qui a gardé son exemplaire, el ne lui répond point. O chère

solitude cTÉragny, où je trouve le repos qui m1 est si nécessaire au sein des muses et dans celui de ma famille! Je ^embrasse, ma tendre amie, toi , ta mère et nos enfans.

Ton ami pour la vie ,

De Saint-Pierre.

A SA SECONDE FEMME

Ce sera jeudi que j'aurai le plaisir de t'embrasser , vers les huit heures du soir. La lune aura déjà six jours : il fera bon voyager.

Hier dimanche , j'ai été porter la lettre de ton père chez M. de la P...; j'y ai joint quelques lignes de recommandation ; je l'ai laissée à la portière , le maître et la maîtresse étant absens. J'en avais fait à peu près autant chez MM. T... , P... et P... que je n'ai pas trouvés : j'ai laissé mes cartes au portier. M. P... m'avait écrit quelques jours avant la lettre la plus folle pour me nommer grand premier président provisoire à vie, de la part

des grands doyens d'honneur du cercle commercial. Je m'en suis excusé ; mais comme il m'avait fait uue visite avec M. T..., jnai cru devoir la leur rendre. Ils étaient absens : tu vois que je suis tes conseils.

J'ai été samedi voir les magnifiques meubles de l'Ecole Polythecnique ; je t'en parlerai à loisir. Aujourd'hui lundi, j'irai voir les tableaux : nouveau sujet de conversation. Mais faut-il en chercher avec toi, la plus chère moitié de moi-même ? Toi qui m'inspires , tu

es ma muse !

Dupont de Nemours, dont tu as dû voir une lubie dans le Journal de l'Empire , part incessamment pour l'Amérique, à quatrevingt-un ans. M. Turgot disait de lui qu'il ne serait jamais sage.

C'est à toi qu'il appartient de faire des bons mots. Qui est-ce qui a dit que G.... lisait toujours sa pensée dans l'âme des autres? et tant d'autres ! Il faut que je retourne rallumer ma bougie à ton soleil. Je ne compte pas récrire d'ici à mon départ , qui aura lieu jeudi après midi; mais si tu en as le temps, fais-moi un petit mot de réponse.

Embrasse pour moi nos chers enfans : dis-

leur que je m'attends à être régalé de quelques fables nouvelles. J'espère trouver ta mère toute consolée de la perte de son àne, par Pachat d'un nouveau qui se mettra à braire en me voyant. Adieu, mes délices , c'est près de toi que je veux vivre et mourir.

Ton mari ,

Paris, ce i3 octobre 1807.

Bernardin.

Un jeune homme gros, gras , rougeau , à moitié gris, mais fort mal vêtu, est venu chez moi avant-hier. Il m'a abordé d'un air trèsriant , et m'a demandé si je ne le connaissais pas. C'était M. M... , celui qui Tannée passée nVemprunta dix écus pour entreprendre un voyage en Suisse. Il m'a dit qu'il venait d'hériter, pour sa bonne part , d'un parent fort riche , mais qu'il n'avait pas le moyen de retirer de la poste une lettre qui lui en apprenait la nouvelle en détail. Comme je gardais un grand sérieux , il a ajouté , toujours en riant, qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. J'allais me mettre à table ; je lui ai donné une

pièce de 20 francs pour me débarrasser de lui. Il en a été tellement affriandé , qu'il est revenu deux fois le lendemain ; mais pour cette fois ma porte lui était interdite , ainsi que pour l'avenir. Quelle honte, qu'un jeune homme qui parait si bien né mène une pareille vie !

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A SA SECONDE FEMME

Je me hâte , ma chère amie , de te faire passer, parla messagerie, un billet' de 5oo fr. Ta mère ufa fait un si affligeant tableau du dénuement où allaient se trouver nos pigeons, nos canards et nos pauvres poules , si tu ne profitais , samedi prochain , du marché de Pontoise, que je me suis représenté tout notre bétail haletant et becquetant les murailles, faute de grain , et cela , pour ne Savoir pas envoyé à temps de quoi renouveler leurs provisions. Je te prie cependant b ma chère amie , de faire en sorte que le marchand

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