TOME III. iÇ
de bois et le pompier soient préalablement acquittés sur cette somme de 5oo francs ; tu en ménageras le reste avec ton économie accoutumée.
Dans ce moment arrive ta bonne amie Élisa ; elle m'a 'prié de Rassurer de sa tendre amitié ; elle reviendra nous voir ce soir. Adieu , chère amie, embrasse pour moi notre cher Paul; je lui donne la charmante commission de t'embrasser à son tour.
Ton ami pour la vie ,
De Saint-Pierre.
Ce a juin 1808.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 2Qt
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A SA SECONDE FEMME
Je me hâte , chère amie , de répondre à la lettre que tu m'as fait l'amitié de inscrire , hier samedi ; c'est une étoile qui a illuminé mon ciel mélancolique, depuis que j'ai quitté mon Paul studieux , ma fille d'Écouen et ma femme, unique par toutes sortes de vertus et de charmes. Il n'y a pas jusqu'à cette pauvre Colette dont la santé ne m'inquiète. J'arriverai vendredi prochain au soir à Eragny , avec des fonds plus que suffisans pour payer mes dettes. Hâte mes maçons et surtout le menuisier, afin que la porte se trouve achevée
en même temps que le mur. Pour Jean-Louis, qui s'offre de couper mon mur de séparation , je ne sais point de quel Louis tu veux me parler, si c'est de Louis-le-Vert ou de Louis le jardinier : c'est au premier à jeter les débris de sa construction dans le fond de sa carrière. Nous tirerons cette affaire au clair samedi prochain. En attendant, divertis-toi avec nos enfans le plus que tu pourras; promène-les le long de l'Oise avec Colette, la dolente. Si , dans tes loisirs , tu pouvais ranger ma bibliothèque avec ta petite troupe, ce serait une belle occasion pour ma fille Virginie de faire voir ses talens en géographie. Il ne s'agit que de ranger dans le rayon le plus élevé les Voyages d'Europe, et successivement ceux d'Asie , d'Afrique , d'Amérique et du tour du monde. Mais je crains trop les chutes : nous nous en occuperons à notre retour à l'aide de plusieurs matelas.
Presse le menuisier : il est bien complimenteur ; je ne me fie pas trop à lui quoiqu'il m'ait donné sa parole de fournir cette porte sous trois semaines.
Songe, ma belle et ma chère, que le plus doux fruit que je me suis proposé en entre-
prenant ces travaux, est ton propre bonheur et celui de nos enfans. Si vous devez un jour être heureux dans cet asile de ma vieillesse, je le suis dès à présent.
Je vous recommande tous à celui qui n'a commencé ma fortune que depuis que tu es ma femme , et qui vous servira un jour de père.
Je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que ta petite troupe chérie. Mes enfans , contentez, bien votre bonne maman.
Ton cher mari,
De Saint-Pierre.
Ce dimanche matin.
A SA SECONDE FEMME
Je compte , mon ange , arriver à Eragn v jeudi au soir, s'il plaît à Dieu, et repartir d'Eragny le mardi suivant , pour assister à l'élection d'un candidat de l'Institut. Je retournerai ensuite, le surlendemain jeudi , auprès de toi, pour y rester jusqu'à la fin du mois, et te ramener à Paris au commencement du mois de juillet.
J'ai rempli tes commissions de crayons et de couleurs, j'ai même une excellente bouteille d'eau de Cologne. On va m'apporter ta tente : la voici qui arrive avec ses bâtons; elle
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coûte 99 francs, sans ce que coûtera la pose. Je n'épargne rien , ma chère amie, pour embellir un jardin qui fait tes délices et les miens.
Ta mère est remplie détention. Pour lui faire passer son temps un peu plus doucement, je l'ai menée hier chez Franconi où elle s'est fort amusée; mais elle en revient toujours à sa chère fille et à son cher Eragny, où elle se trouve , dit-elle, aussi heureuse qu'en Suisse. M. m'a apporté hier un tiers de 5oo fr., ce qui , avec le tiers d'un billet de 2,000 fr. , fait environ 832 fr. à compte sur ce que me doivent mes contrefacteurs.
Cet argent s'en va encore plus vite qu'il n'est venu ; mais enfin , c'est la circulation des espèces qui fait aller le commerce, et pourvu que cela rende ta vie meilleure , je ne peux en faire un meilleur usage.
Je suis enchanté de tout ce que tu me mandes de la docilité et de l'application de Paul; embrasse-le, je t'en prie, pour moi. Il redoublera mes jouissances à la campagne , s'il continue de suivre la route que tu lui traces par tes conseils et par ton exemple.
J'ai baisé les fleurs que tu nous as envoyées ;
elles sont fraîches comme si tu venais de les cueillir , surtout les roses , ton emblème.
Ton ami,
De Saint-Pierre.
P. S. Que deviennent nos anciens projets de solitude champêtre? Comment, au milieu de tant d^écritures à répondre, et de visites actives et passives , pourrais-je mettre au net quelques pages de mes anciennes et nouvelles Études ? Je suis comme le scarabée du blé , vivant heureux au sein de sa famille à Fombre des moissons ; mais si un rayon du soleil levant vient faire briller Fémeraude et For de ses élytres, alors les enfans qui Faperçoivent s^n emparent et Fenferment dans une petite cage , Fétouffent de gâteaux et de fleurs , croyant le rendre plus heureux par leurs caresses qu^l ne Fêtait au sein de la nature.
Embrasse pour moi nos petits enfaus; tiensleur toujours lieu de mère.
Ton ami ,
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A SA SECONDE FEMME
Mon bon ange , enfin te voilà arrivée , malgré les tempêtes. Ta lettre, que je viens de recevoir, mériterait d'être encadrée. Je l'ai reçue ce lundi après-midi, en sortant de chez: la reine d'Espagne où je suis allé et d'où je suis revenu en cabriolet. J'ai été fort content de ma visite quoique j'aie attendu plus d'une heure ; mais quel dédommagement des inquiétudes sur la santé de mes deux enfans, de ma femme et sur la mienne ! J'y ai trouvé le bon M. James qui m'a demandé mon portrait gravé. Ce sera ton affaire de lui en choisir
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un. Mais ta lettre m'attendait, c'est le bouquet du feu d'artifice. Tu ne t'y occupes que de mon vieux individu, et sur un si mince sujet, tu fais briller des chiffres, des sentimens d'amour, des sentences philosophiques, qui remportent surtout ce qu'a produit l'aimable Sévigné.
Accomplis ton vœu , ma tourterelle , donne tes ordres pour l'établissement de ton colombier , et ramène ta mère qui deviendrait bientôt, seule, un pigeon sauvage. Quant à l'avenir , laisse-toi aller à nos destins. J'espère que les miens te seront favorables comme les tiens me l'ont été. La Providence a soin du moineau comme de l'aigle. Pour moi, je me regarde comme un orme qui a accru son feuillage de celui de la jeune vigne qu'il a supportée, et qui en fait encore son principal ornement, lorsque les années l'ont rendu stérile.
De mardi, — Enfin, je viens de recevoir ton panier de raisin. Je suis fâché de te dire qu'il a été au pressoir. Il est essentiel de couvrir ces petits paniers de petits brins de fagots qui s'entrelacent au-dessus, sans quoi il est abîmé par d'autres paniers.
Paul te désire ardemment ainsi que ta mère. Ton absence le rendait fort triste la dernière
fois. Il était le septième de sa classe; mais c'était en thème. Il espère cette fois remonter, en version, sur sa bête.
Je me porte aussi bien qu'il est possible. Mon nez n'a presque plus d'écorchures. Je mène ton ménage de mon mieux.
Je t'embrasse , chère amie , de tout mon cœur. Ma santé revient à vue-d'œil et mes jambes se raffermissent. Adieu, ma Désirée.
Pour toujours ton ami ,
De Saint-Pierre.
Ce mardi 10 novembre 181 1.
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