‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 106 sur 119 · IV · texte numérisé non relu

IV

A SA SECONDE FEMME

Ce mardi, juillet 1812.

J'ai reçu hier ta lettre , ma chère amie ; mais comme j'allais chez Grand, j'ai chargé Colette, qui t'envoyait du papier de tenture, de te mander que je répondrais aujourd'hui. Je suis très-content de ses soins, mais rien ne peut me dédommager de ton ahsence.

Je n'ai pas trouvé hier G.... chez lui. Sa Victoire m'a envoyé chercher un fiacre, et je sais parti pour la rue de Clérv . où je l'ai trouve

DK BERNARDIN DM SAINT-PIERRK. 3o l

chez M. Hue, où il y avait une réunion où j'ai eu le plaisir d'entendre un drame de la composition de sa fille. Nous avons eu à la suite un bon dîner où son fils a chanté de très-jolis vers de sa façon. Ensuite M. Hue m'a fait voir un nouveau tableau de Paul et Virginie qui m'a inspiré beaucoup d'intérêt. Après avoir été régalé de toutes les manières, mon ami

G m'a reconduit chez moi où il m'a

fait promettre de venir aujourd'hui dîner avec lui, avec M. Hue et le sénateur Thévenard, chez un de leurs amis communs, que je ne connais pas. Dans deux heures, il viendra me chercher en voiture. En ton absence je me laisse aller à tous les objets de distraction, mais rien ne me distrait.

Ton oncle est venu me voir plusieurs fois. Je l'ai vu aujourd'hui, et je l'ai invité à dîner pour jeudi, jour de ton arrivée. Il a été fidèle à remplir ses devoirs dans les bureaux. Il me charge de te faire ses complimens. Cette feuille ne suffirait pas pour t'adresser tous ceux dont onmecharge pour toi, ni ceux quejedois à tous ceux qui te donnent quelque marque d'amitié, dis-tu, par rapport à moi; fais-en aussi

à ta mère, qui, j^espère, laissera sa mélancolie à Éragny. Je te recommande à Victoire. Je ^embrasse de tout mon cœur.

Ton véritable ami ,

De Saint-Pierre.

DE BERNARDIN DE SA I N T-PIERRE . 3o3

<-^mHH+*HH*HWHHHH*HHHHH>H*^

A SA SECONDE FEMME

Vite, vite du papier pour répondre à ta lettre charmante, avant le départ de la poste. Rien n^st plus doux que le plaisir que tu viens me donner par ta description et tes sentimens. Ton cœur en fait plus que la tête de madame de Sévigrié.

Tu viens de m1 inquiéter en me mandant que tu étais enrhumée comme moi. Au nom de Dieu! mon amie, ménage-toi, quitte des travaux qui peuvent être dangereux.

Il est midi , Elisabeth s'offre de porter ma lettre à la grande poste. C'est une joie que tu

3o4 CORRESPONDANCE

ne peux te représenter ; Virginie en rapportant a fait une glissade contre ma porte à se casser la tête; Paul et Elisabeth sont accourus , me priant tous de leur en faire la lecture. Je les ai ensuite embrassés ainsi qu'Elisabeth.

Tu dis que tu n'as plus d'enfant. Paul dernièrement querellait une baguette à la main avec sa sœur. Je lui ai demandé son arme , il me Fa refusée; je la lui ai prise et lui en ai donné un petit coup sur le bras. Il n'a point crié; mais il est devenu immobile, le regard ûxè sur moi , et, se levant, il a été à la porte en disant hors de lui : « Oui, vous êtes tous des diables ; je veux m'en aller ! » J'ai attendu que ce mouvement fût calmé ; après quoi je lui ai dit : « Est-ce que je ne dois pas vous corriger, quand vous me désobéissez? — Non, s'est-il écrié, ce n'est que maman ! » Je l'ai laissé à la porte qu'il ouvrait et refermait tour à tour. Enfin , rendu à lui-même, un peu aidé des conseils de sa sœur, il est revenu à petits pas vers moi et m'a prié en pleurant de lui pardonner. Si on se rendait maître de sa colère, on le deviendrait de celle des autres. Madame Harvay, à qui j'ai fait tes complimens et part de mon indisposi-

tion, m'a répondu qu'elle était si fatiguée ainsi que ta bonne amie de leur déménagement, qu'il leur a été impossible de venir me voir. Je les crois aussi sur leur départ pour Fontenay.

M. Roger m'a envoyé hier, jour de Paccouchement de sa femme , qui a fait une fille , la première eau-forte du naufrage de Virginie ; elle est d'une grande beauté.

Ton tendre ami,

De Saint-Pierre.

Paris , jeudi \l\.

Page 1