TOME Illc i
So6 CORRESPONDANCE
A SA SECONDE FEMME
Samedi
Enfin te voilà arrivée, chère amie, malgré le souffle rude de l'aquilon; j'ai fait des vœux pour qu'il soit adouci par les nuages de l'occident, et je vois qu'ils ne tarderont pas à être accomplis. Jeudi , madame Le Groing est passée chez moi pendant mon absence pour me dire qu'elle viendrait dimanche me demander à dîner, et qu'elle reconduirait Paul à son lycée. Accepté.
Hier, vendredi, madame et mademoiselle
I)E RERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3oy
Laugier sont venues pour te voir. Elles ont été fort surprises d'apprendre qu'avec un zèle infatigable tu étais retournée aux champs malgré la rigueur du froid. Son enfant la rend toute ronde; elle m'a appris le retour de madame Toscan toujours malade.
Demain, s'il fait beau, j'irai voir les tableaux du Musée avec mon ami Paul qui m'y donnera le bras , mais je doute que j'y voie pour moi rien d'aussi intéressant que le portrait de ma chère fille dont s'occupe ton aimable amie. Embrasse pour moi le sujet et Fauteur du portrait.
Aujourd'hui dimanche enfin Paul est arrivé. Il se porte à merveille. Son nouveau répétiteur consent à se charger de lui depuis un mois. Il se charge de ses progrès. Il est étonné luimême de ceux qu'il a déjà faits. Il sait déjà lire et écrire le grec. Il est déjà le vingt-cinquième de sa classe composée de deux cents élèves, où il n'est plus que caporal à cause que dans le nouveau changement il s'en trouve de plus anciens que lui. Il est fort inquiet de ne te pas voir. Il me prie de te présenter son respect et ses amitiés, à sa sœur et à mademoiselle Elisabeth. Je vous renouvelle mes
baisers à tous. Le temps me presse. Je vais tenter d'entrer dans les salles de tableaux. Adieu, cbérie.
Ton ami ?
De Saint-Pierre.