LETTRES DE DUCIS
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Versailles, ce 6 pluviôse an XÎI.
Mon cher ami, ce n^est que dans cinq ou six jours qu\in de mes neveux doit aller a Paris, Mais comme je ne manquerai pas à\vgent jusque ce temps, je lui remets aujourd'hui cette lettre sur le vu de laquelle vous
3l2 CORRESPONDANCE
pourrez lui confier sûrement la somme qui me revient pour mon mois de nivôse.
Je suis auprès de mes consolateurs, de vieux livres , une belle vue et de douces promenades. J'ai soin de mes deux santés. Je tâche de les faire marcher ensemble et de n'avoir mal n'y à Famé ni au corps. Bonjour, mon cher ami; j'ai besoin qu'il vous arrive quelque bonheur; vous avez une femme si tendre, si vertueuse, de si aimables enfans. Oh! il faut qu'il vous arrive quelque chose d'heureux . c'est le désir de votre ami.
Dtcis.
DF BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 3l3
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Versailles, le 16 pluviôse an XII.
Je vous remercie, mon cher ami, de l'argent que vous m'avez envoyé. Ce Lucas de Plnsti-f tut est un brave homme. Ma santé est bonne, mais il faut que je prenne des précautions contre les catharres et tout l'aimable cortège de la vieillesse. Après demain, je dînerai chez M. le comte de Balk. Il vient de inscrire pour m'y engager de la manière la plus pressante. Il faut, mon cher ami, que îouie petite rancune s'éteigne entre vous. Vous savez qu'il
3l4 CORRESPONDANCE
vous aime et vous l'aimez. Voilà F essentiel en amitié; il n'y a qu'une assurance , qu'un charme, c'est l'amitié. Nous causerons ensemble, et la bonté naturelle du cœur arrange bien des choses. Il faut que Saint-Pierre, Ducis et Balk soient amis.
Bouchaud était un homme de mérite, d'après ce que vous me dites ; il est mort comme un enfant, son joujou à la main.
Tout, mon cher ami, publie la grande vérité des vanités du monde , voilà ce qui doit nous affranchir. J'espère toujours que les temps deviendront plus heureux pour vous , plus heureux pour la fortune, qui est aussi nécessaire, mais jamais plus heureux pour votre intérieur. Votre femme est un quine et vos enfans sonl des ternes. Un grand talent, un grand nom. des mœurs pures, une famille charmante, que de sujets de reconnaissance et de cantiques!
Je n'irai point à l'Institut mercredi prochain. Des affaires m'en empêchent. Je vous conterai tout cela.
Je ne puis vous dire combien je me trouve heureux, depuis que j'ai secoué le monde. Je suis devenu avare. Mon trésor est la solitude. Je couche dessus avec un bâton ferré, dont je
DE HKRiNARDI^ I)K SA1 NT-P1ER RF. 315
donnerais un grand coup à quiconque voudrait m'en arracher. Mon cher ami, le monde ira comme il plaira à Dieu. Je me suis fait ermite. Votre grotte est ici toute prête. J'y peux recevoir, vous, votre chère femme et mon filleul Paul qui coupe les bras et les jambes aux méchans, et qui pourtant, quand il y a du danger, est tout prêt à se déguiser en pauvre. Cet enfant ne sera pas un homme ordinaire. Mes respects, mon cher ami, à madame de Saint-Pierre; embrassez vos enfans pour moi. A mercredi. L'ermite dit comme le vieil Œdipe:
Je ne sortirai pas de la place où je suis.
y aie et reclama ; tuus, etc.
Ducis.
3l6 CORRESPONDANCE
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Versailles , le 28 pluviôse an XII.
Je devais, mon cher ami, vous écrire plus tôt; mais un peu de paresse m1 a fait différer. Avant tout, il faut que je vous demande si vous ne pourrez pas me donner quelques éclaircissemens sur une note que m'a remise M. l'abbé de La Farge, chanoine de la cathédrale de Versailles, prédicateur célèbre, avec qui je dîne ici tous les vendredis, et qui prêche, pendant cette années le carême à Saint-* Sulpice. Je désire beaucoup le satisfaire sur sa note, dont voici la fidèle copie.
DK BFHNAKDÏN DF SAINT-PIERRE. 3iJ
Sujet du Discours.
« Sur les mauvais traitemens exercés sur les animaux ; s'ils ont de l'influence sur les mœurs ; s'il est à désirer de proposer quelque règlement pour les réprimer.
» Demander s'il y a quelque chose de prononcé sur ce sujet ; ce qu'on a pensé d'un discours n. 3, qui a pour devise deux vers pris du premier chant du poëme de la Pitié , de Del Me;
» Discours qui sera jugé par la deuxième classe de l'Institut , qui a la morale et la littérature ancienne. »
Vous ferez , mon cher confrère , ce qui vous sera possible pour cette petite instruction que je vous recommande.
J'ai reçu de madame Harvey une lettre , en date du 22 de ce mois, par laquelle elle a bien voulu me marquer qu'elle était heureusement rendue à sa famille et à ses amis. Je vais lui répondre pour la remercier de son attention délicate et des sentimens si obligeans qu'elle me témoigne.
3l8 CORRESPONDANCE
Voilà le mercredi, jour de l'agréable dîner, qui s'approche. J'ai promis à M. le comte de Balk et à vous , mon cher ami , de m'y trouver sans faute. Mais voici un temps bien rigoureux; j'ai toujours peur, depuis mon gros catharre, que le froid ne me saisisse en voyage , ou à Paris, et ne me condamne encore au supplice de l'étouffement et des convulsions. Mon tempérament m'expose, m'a-t-on dit, à ce genre de maladie. Ajoutez à cela, mon cher ami, les charmes de la retraite et du silence dont je jouis, le bonheur de ne voir presque personne , d'être loin du bruit et des bruits. Je continue auprès de mon feu des lectures douces et des heures paisibles qui vont à petits pas comme mon pouls et mes affections innocentes et pastorales. Mon cher ami, je lis la Vie des pères du désert. J'habite avec saint Pacôme , fondateur du monastère de Tabenne. En vérité, c'est un charme que de se transporter sur cette terre des anges. On ne voudrait plus en sortir. O quantum in rébus inane est!
Je n'irai donc point à Paris, mon cher ami; ma poitrine et une douleur de rhumatisme au bras droit me retiennent dans juion foyer-
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.' 3l0
Je vous prie d'avoir la complaisance d'en prévenir notre aimable et solide ami M. le comte de Balk. C'est une privation pour moi de ne pas me trouver avec vous; mais je suis, malgré moi , dans une espèce de redoublement d'indifférence pour le monde, et de tendresse pour la bienheureuse solitude. Présentez, je vous prie, mon cher confrère , mes hommages et mon respectueux attachement à madame de Saint-Pierre. Je me vois dans votre famille, et j'y embrasse, en bon ermite, et portant mes dattes dans mon sac , le père , la mère et les petits enfans.
Votre ami ,
Ducis.
3 20 CORKKS PONDAIS CE
Versailles, le 29 pluviôse an XII.
Je vous ai écrit, mon cher ami, et j'ai oublié dans ma lettre de vous prier de recevoir pour moi à l'Institut le dernier mois qui va échoir. Je répare aujourd'hui mon oubli d'hier. Vous m'obligerez donc, mon cher ami, de garder chez vous la somme que vous aurez touchée des mains de Lucas dans les premiers jours du mois de ventôse où nous allons entrer , et de ne la remettre qu'à la personne qui vous la demandera de ma part, avec une
lettre qui l'autorisera à cet effet. Vous me permettrez, mou cher confrère, de m'adresser tout naturellement à vous pour faire arriver dans ma cellule ce qui paie mes figues et mes dattes.
Oui, mon ami, je crois bien faire, puisque je suis au coin de mon feu, et que le froid est si dur , de songer à ne plus craindre rien de mon catarrhe, en continuant mes précautions, et à me défaire de ma douleur de rhumatisme au bras droit. M. de La Mairan et M. Tixier, mes médecins, qui prennent intérêt à ma santé , sont d'avis que je ne quitte pas Versailles jusque ce que ma poitrine et mon bras souffrant ne me laissent plus d'inquiétude. Je sais que ces incommodités m'empêchent de remplir les fonctions de président, dans la classe qui m'a fait l'honneur de me choisir, mais heureusement que je suis dignement remplacé par le vice-président qui a éminemment, ce que je suis loin d'avoir, l'habitude des affaires et la facilité de parler très-bien et comme il convient dans les circonstances qui peuvent se présenter. Véritablement, je suis un pauvre homme dont le monde et la société ne peuvent tirer îiucun parti. Aussi est-ce la
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nature qui me dit : Mets-toi à L'écart; tu n'es bien que là. J'ai le bon esprit de Tentendre et de me tenir dans mon coin. Je ne sais si M. le comte de Balk sera encore long-temps en France. Nous sommes tous comme des vaisseaux qui se rencontrent, se donnent quelques secours, se séparent et disparaissent. Vous, mon ami, qui vivez avec une tendre et vertueuse compagne, avec de jolis en fan s , goûtez le bonheur d\m époux et d'un père. Voilà les trésors que Dieu vous a donnés. Il protégera le nid. Sa douce chaleur est l'âme et la vie. Ah! que les petits aient le temps d'y sentir croître leurs ailes, et qu'ils aient le bonheur de ne pas s'en écarter. Les mœurs ne s'apprennent pas, c'est la famille qui les inspire. Je suis, mon cher ami, comme un pauvre hibou , tout seul , sicut nisi corax in domicilio. Je songe douloureusement au passé, au présent , et doucement à l'avenir.
y aie et redama.
I)i ci*.
Versailles , le 11 ventôse an XII.
Je vous remercie, mon ami, d'avoir acquitté la somme de mon mandat.
Ma devise, Abstine et Sustine , va bien avec mon hibou qui est véritablement le cachet de ma famille d'Allobroges. Elle est trop sérieuse ; mais, mon ami, les devises ne sont pas tenues d'être gaies. On pourrait y mettre seulement cache ta vie ; ce qui serait plus court. Voilà ce qui me paraît plus simple et plus naturel.
Je regrette cependant la devise qu'a trouvée
madame de Saint-Pierre : une boussole dont l'aiguille est tournée vers le nord, avec la légende obligeante qu'elle y a mise de concert avec vous. Mais outre que je ne puis l'adopter, comme me donnant un trop grand éloge, ad sidéra ne veut pas dire le pôle nord, et la justesse est là de première nécessité.
Je pense donc que si l'on veut faire usage de ma- devise, on peut au lieu ftAbstine et Sustine, choisir ces mots qui étaient la devise de Descartes: Bene vixit, qui benè latuit. Je les préférerais même aux mots Abstine et Sustine; et, dans le cas où l'on déciderait qu'il faut employer ma devise, voilà les mots que je prie instamment que l'on place avec mon hibou qui s'en accommodera très-bien. Bene vixit, qui benè latuit, lui convient.
Vous sentez, mon cher ami, qu'un homme, a la liberté d'adopter la devise qui va le mieux à son caractère et à ses habitudes, mais qu'il ne peut jamais s'écarter de la modestie naturelle aux honnêtes gens.
Je suis très-sensible d'avance aux marques de l'amitié qu'on me prépare en secret. C'est un mystère que je pénètre aisément. Mais en vérité, l'amitié a-t-elle besoin d'autre chose
que (Telle-même? Cependant je croirais manquer de délicatesse si je n'acceptais pas avec le plus grand plaisir ce que la délicatesse de l'amitié veut m'offrir avec tant de grâce et de sentiment.
Mes très-humbles respects à madame de Saint-Pierre; dites-lui bien, mon cher ami, que tous les cœurs sensibles et purs se tourneront toujours vers elle par attraction , comme l'aiguille aimantée vers le nord , et qu'alors on pourra lui appliquer ces mots : Sic nos ad Sidéra Ducis , en faisant dire à Sidéra le bonheur de la posséder. Vous seul pouvez sentir dans ce monde combien cette application est heureuse pour vous , en mettant me au lieu de nos.
Ma santé va mieux. La liberté, le beau temps me charment. M. le comte de Balk m'excusera de ne pas être de ses agréables dîners ; mais il sait qu'à mon âge il faut ménager sa santé. Bonjour, mon cher ami, conservez la joie, la santé dans votre vertueux ménage. Où seraient-elles si elles ne sont pas là. Voilà bientôt ma présidence finie... Ouf!
Votre ami ,
Jean-Fr ain cois Ducis
Versailles, le to germinal an Ml
Mon cher confrère
(Test aujourd'hui la veille de Pâque. Je compte rester ici dans ma délicieuse retraite jusqu'après le dimanche de la Quasimodo. Je verrai à Paris vous et M. le comte de Balk : voilà un des principaux motifs qui m'y attirent ; car plus je suis seul, plus je me plais dans ce genre de vie qui nous conserve tout entier, corps et ame, qui nous préserve des agitations , qui
ôte au présent une grande partie de son amertume, et nous offre l'avenir comme un asile ou nous pourrons respirer tranquilles in terra vwentium.
J'ai été, mardi dernier, passer vingt-quatre heures à Paris, et pas davantage. *fai couché assez gaillardement à mon Gaillard-Bois ' ; et le lendemain j'avais les pieds sur mes chenets à dix heures et demie.
Comme il faut que les solitaires envoient leur servante au marché , quand ils ont une servante et de l'argent , je vous prie , mon cher ami, de me marquer promptement par un mot de réponse , combien vous avez reçu pour moi à Flnstitut pour mon dernier mois , parce que je toucherai ici le montant de la somme qui est entre vos mains, et que vous paierez sur un mandat signé de la mienne.
Je compte bien enfin goûter le plaisir de dîner avec vous chez M. le comte de Balk , et causer tous trois ensemble comme de bons amis. Me voilà au dernier jour de carême , mon cher confrère , et je me trouve à merveille. Ah! que le Sobriï estote de saint Paul
' JNoni de son auberge.
dit de choses , et qu'il renferme d'applications sérieuses !
Au moment où je vous écris, je suis seul dans ma chambre. La pluie tombe, les vents sifflent , le ciel est sombre, mais je suis calme dans mon gîte , comme un ours qui philosophe dans le creux de sa montagne. Et vous , mon ami, vous regardez le berceau de votre petit enfant , et sa mère et sa grand'mère , et vos deux aînés Paul et Virginie. Votre cœur s'attendrit et jouit. La Providence est visiblement sur les berceaux, comme Famour fidèle et consolateur sur le lit conjugal. Les vrais biens ne s'achètent point avec de For. L'or ne paie point l'appétit , le sommeil et la paix de Pâme. Allons, mon ami, nous sommes riches. Alléluia!
Votre ami ,
Jean-François Ducis.
Mille respects , je vous prie , de ma part , à madame la comtesse de Balk. Pour son mari, mille embrassemens.
Je tiens beaucoup, mon ami , à la devise de Descartes : Bene vixit, qui bene latuit. S'il en faut une, c'est surtout celle-là que je désire qu'on emploie
Versailles , le lundi 28 brumaire an XIII.
Il est une heure un quart , mon cher ami ; je reçois votre aimable lettre et votre charmante invitation. Mais apprenez que je viens Réchappera la mort. Le 17 de ce mois, à la veille de dîner, selon mon usage, chez madame Dangiviller, j'ai été attaqué brusquement et pris à la gorge par une esquinancie de la plus grande violence. Tous les tourmens de Job étaient dans ma gorge, dans mon alluette dans la naissance de ma langue, dans
ma langue, dans mes amigdales, dans ma malheureuse bouche , avec des gonflemens comme des montagnes , et des salivations éternelles et étouffantes, comme des torrens décolle ardente. Oui, mon cher ami, j'étais au moment d'expirer, ne pouvant ni avaler, ni parler, séparé du reste des vivans, et déjà parmi les morts. Mon état eût fait pitié à mon ennemi. Jugez de ce que vous , madame de Saint-Pierre et toute votre famille auriez souffert en me voyant courir à la mort par les tortures.
Je suis vivant, mon cher ami. Dieu a eu pitié de moi, il a bien voulu me rendre la vie. Les deux anges qu'il m'a députés sont les deux médecins La Mairan et Tixier qui m'ont prodigué tous les secours de leur science avec toute l'ardeur de leur amitié. Quand votre lettre m'est arrivée, le rasoir du barbier faisait tomber de mon visage la barbe hideuse des tombeaux. Je suis actuellement beau comme un cœur.
Mon cher ami, je suis bien fâché que ma maladie m'ait privé de me joindre à mes illustres confrères dans le jugement des ouvrages pour le prix de poésie. Mais \ous voyez quelle
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 33l
est mon excuse. Au reste, les excelJens juges ne vous ont pas manqué. Les Lebrun, les Fontanes, les Ségur, les Garât, les Andrieux et les Collin, voilà des confrères qui peuvent former un terrible tribunal ; priez-les d'accepter Thommage de mon respect.
Ma barbe a été faite au vin chaud. Je bois du vin avec beaucoup d'eau. La première fois qu'une liqueur a pu couler dans ma gorge, c'a été une goutte de vin. Jamais Grégoire ne descendit avec tant de joie au cabaret. Enfin, mon ami, vendredi prochain je vais manger mon premier poulet chez madame Dangiviller avec tous les confrères du vendredi.
Votre ferme d'Eragny , votre vache , votre marché de Pontoise, votre établissement à la campagne avec votre famille, tout ce bonheur rustique me charme pour vous et vos enfans. Vous connaissez le fond de mon cœur, la marche de mes sentimens et la couleur de mes idées. J'embrasse votre chère femme que j'aime (je vous l'ai dit); j'embrasse sa tendre mère et tout le petit poulailler de Pontoise. Je vis , je bénis Dieu , et suis votre ami.
Jean-François Ducis.
Paris, ce lundi 5 frimaire an XIII.
J'ai reçu, mon cher ami, avec le plus grand plaisir, votre lettre du premier de ce mois. Je suis très-sensible à Fintérêt que FAcadémie française vous a témoigné pour moi. Je suis actuellement dans la classe des heureux convalescens. Je remercie Dieu de ce que je respire, bois, mange , me lève, marche et vous écris. Mon danger a été extrême. Payais comme le pressentiment de ma maladie dans mon passage rapide par Paris, et dans mon voyage à
Arpajon. Voilà pourquoi vous ne m'avez point vu. Je voulais être à Versailles auprès de mon feu, pendant les fêtes de la Toussaint et des Morts. J'y étais occupé de la lecture mélancolique de Job, lorsque Dieu m'a frappé tout-àcoup, et a fermé pour moi les chemins de la parole et de la vie. Grâce à sa bonté , je suis vivant, et voilà pourquoi, mon cher ami, je vous prie de vouloir bien recevoir pour moi , mercredi prochain 7 , à l'Institut , mon mois de brumaire. J'ai le plus grand besoin d'argent pour payer les frais de ma maladie. La somme que vous m'enverrez, jointe à celle qui va me venir d'ailleurs, me mettra à même de jouir de ma convalescence sans nuage et dans toutes ses délices. Je regrette comme vous le vertueux et bon Lecamus; il était irascible, mais contre les coquins. Tout est perdu parce qu'on ne sait plus, parce qu'on ne peut plus les haïr. C'est un homme de bien de moins sur la terre , et dans ce temps-ci , c'est un vrai deuil. Mon filleul est charmant. Elle a pourtant de beaux yeux , m'a fait rire; il en aura d'excellens et un bon cœur et une bonne tête et beaucoup d'esprit. Je me transporte à votre presbytère , mon ami; votre bonheur, celui de
votre famille est là. C'est là que Dieu vous préparait la rosée du ciel et la graisse de la terre. C'est là qu'est votre rempart, votre tente patriarcale. Je ne suis pas étonné de ce qne votre Sara soupire après cette terre promise ; je lui présente mes respects et mon sincère attachement. La campagne est bonne pour le corps, pour Famé, pour le présent, pour l'avenir, pour tous les sexes , pour tous les âges. Il me semble entendre votre bon génie vous dire : Eragny ! Eragny ! Pontoise! Pontoise ! Bonjour, mon ami ; je vais manger ma soupe. J'irai vous demander la vôtre la première fois que j^rai à Paris. Voie , vole et redama.
Ducis.
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Versailles, le 12 frimaire an XIIÏ.
Je vous remercie, mon ami, d'avoir reçu pour moi , et pour mon mois de brumaire dernier, la somme de 179 fr. 36 c. J'ai prié madame Babois , négociante à Versailles , qui est une dame de mes amies, de vouloir bien me faire toucher hier cette somme , et d'accepter en échange un mandat sur vous de pareille somme, à Paris. C'est ce qui a été fait. Ainsi, mon ami, vous voilà prévenu, et je vous prie de payer la susdite somme à la per-
sonne qui vous présentera le mandat ou billet signé de moi , qui vous est adressé.
Je conçois la perte que j'ai à souffrir par mes absences forcées ou volontaires. Mais voilà comme les choses ont été arrangées quand on a repétri l'Institut. Se soumettre, voilà le grand mot , et il y n'a plus que cela à faire. J'ai reçu de Paris , ces jours-ci, de l'argent de mon receveur; de sorte qu'avec le produit de mon dernier mois de brumaire j'ai abondamment de quoi attendre sans inquiétude. C'est ce qui fait, mon ami, que je vous rends grâce de l'offre que vous m'avez faite de recevoir pour moi , moyennant ma procuration , les 600 livres actuellement échues pour les six mois d'indemnité de mon logement au Louvre. Je toucherai moi - même cette somme au premier voyage que je ferai à Paris.
Vous avez trop présumé du retour de mes forces, mon ami , quand vous avez pensé que je pourrais aller à Paris mercredi prochain , et dîner avec vous en famille. Les forces ne reviennent pas si vite à mon âge. Je suis bien guéri de mon esquinancie; mais je ne suis pas remis du sang qu'on m'a tiré par deux grosses
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saignées} je ne suis pas remis d'une diète plus que sévère, ou plutôt delà presque cessation de tous alimens, et de cette perdition de forces , causée par le lit , l'accablement et des douleurs excessives. La jeunesse recouvre ses forces par ses forces ; mais un homme presque septuagénaire n'en peut emprunter sur une caisse qui ne paie plus. Effata senectus.
J'ai déjà diné chez madame Dangiviller; mais elle demeure tout près de chez moi , et c'est madame la duchesse de Villeroy qui m'a amené et ramené chez moi dans son carrosse. Il me faudra du temps avant que je me tienne sur mes jambes comme un homme en santé. Je ne vais pas encore à l'église; je dis mes prières auprès de mon feu. Cet état de faiblesse ne m'inquiète pas, mais il m'avertit du mémento Jiomo quia pubis es. Et en vérité , mon ami , cette vérité doit être toujours supportable pour un homme ; mais il y a bien des momens où elle est douce. Quel bonheur pour Paul d'avoir des oignons, des fleurs, d'en voir les productions , et de manier et d'employer des outils d'agriculture ! En le rendant heureux dès aujourd'hui , vous semez dans sa tendre mémoire > qui aura dans la suite à ou-