TOME III
blier et sa jeunesse el son automne et peutêtre une partie de son hiver, les doux et intéressans souvenirs d'une enfance heureuse. C'est à la campagne que se composeront et s'affermiront les principales pièces de son caractère. La nature , dans nos misérables villes , n'est entendue à aucun âge. Je vous réponds que mon filleul saura bien son père , sa mère , sa sœur , sa bonne maman , son Eragny , son Pontoise , son marché , et qu'avec un monde naturel , où tout sera en ordre autour de lui , il commencera son cours de logique etdVxpériencequi tiendra ferme contre la fausse science et les mensonges de la société.
Mes remercîmens à notre confrère Cailhava de l'intérêt qu'il a pris à mon rétablissement. Je ne doute pas, mon cher Saint-Pierre, qu'il ne vous comble de joie , ainsi que toute votre excellente famille. Le premier diner que je ferai à Paris me sera bien agréable, puisque je le ferai chez vous ; mais il faut que je compte actuellement avec mes forces.
Singula de nobis anni prœdantur euntes.
C'est un charme pour moi de ne presque plus regarder ni dans le passé , ni dans le présent ,
DE BERNARDIN DR SAINT— PIERRK. 33o,
ni dniis Favenir. Ah! Foubli! Foubli! quel chevet pour un voyageur fatigué. Bonjour, mon cher ami; mes très-humbles respects à votre digne compagne.
Vale et redama ,
Ducis.
3/j<) CORHESPONDANCK
Versailles, le 29 frimaire an XIII.
Vous êtes bien loin de croire , mon ami , qu' après treize ou quatorze jours de guérison, j'aie été repris une seconde fois à la gorge par Fhorrible esquinancie qui m'attendait encore en ambuscade. Cest ce qui m'est malheureusement arrivé. Le 22 de ce mois, on s'est hâté le matin de me saigner bien vite pour prévenir les ravages eroissans de l'inflammation , non plus par le moyen des sangsues, mais avec l'acier aigu de la lancette. Le vendredi 23, autre saignée pareille le soir , et tout le régime
convenable à un pauvre malade au milieu des douleurs et des angoisses. Les mêmes médecins, qui m'avaient si bien traité la première ibis, m'ont donné tous les soins et toute la vigilance de leur art et de leur amitié. Me voilà donc, mon ami, à ma deuxième résurrection ; mais aujourd'hui mes médecins, qui ont été en état de juger du sang qu'ils ont vu couler de mes veines, m'ont averti qu'il fallait le rafraîchir et le baigner d'eau, parce qu'il était si épais , si consistant, mais si inflammatoire , qu'il porterait fort aisément les fluxions dans ma poitrine, les transports dans mon cerveau et les esquinancies dans ma gorge. Me voila donc portant dans moi-même un perpétuel incendie, toujours sur le qui vive, en sentinelle, prêt à crier au feu, et implorant le secours des pompiers. Ainsi, plus de café, plus de vin de liqueur, plus de ratafia t, et seulement un peu de bon vin vieux ordinaire avec les deux tiers forts d'eau.
Tout cela, mon ami, est attristant. Il fâul non-seulement en passer par de continuelles privations, mais encore s'attendre au cortège des infirmités • et peut-être à de cruelles maladies. J'ai été saigné quatre fois et purgé
quatre pendant mes deux esquinancies. J'ai eu deux abcès dont le premier s'est en allé par dissolution et le second par le crèvement subit d'une poche pleine d'une matière très-brune et sanguinolente. Il y a quarante-deux jours que mes maladies ont commencé, et ce n'est qu'hier que j'ai pris ma dernière médecine. Cet orage est venu tout-à-coup , et je ne repasse point à la santé pleine et entière aussi vite. Que dis-je? pleine et entière! songez à l'effet de quatre saignées à mon âge. Voilà des avertissemens, mon ami. Mon frère le juge d'appel et un de ses anciens camarades de collège me pressent, au sujet du péril que je viens de courir, de recueillir et de laisser dans une édition complète ce qui a pu sortir de ma plume en différens genres. C'est ce que je veux faire, et je commence par mettre en ordre mes diverses poésies et pièces fugitives... Mes tragédies et le reste pourront fournir trois volumes. Ce que je pourrai faire paraître ensuite , formera le quatrième volume , le tout du même format; mais j'aurais bien désiré que mon portrait, ébauché par Gérard, eût été terminé et en état d'être mis entre le> mains du graveur. Cette gravure eut été à la
tète de mon premier volume. On m'a déjà parlé d'un libraire. Il ne me restera plus qu'à consigner dans mon testament mes dernières volontés et la disposition du très-peu de bien qui est en ma puissance. Quand je jette un coup-d'œil sur le songe de ma vie et des choses humaines, je rends grâces à Dieu de ne m'a voir jamais compromis avec les places et la fortune. J'ignore quand j'irai à Paris; la saison est rude. Ma convalescence veut des ménagemens; les déplacemens me font peur. C'est pourquoi je vous prie , mon ami , de vouloir bien , dès que vous aurez reçu mon mois de frimaire à l'Institut, m'en marquer aussitôt le montant , afin que je puisse le toucher ici, et l'acquitter à Paris par le mandat que je vous adresserai comme la dernière fois. Je vous remercie d'avance de ce service. le me transporte avec plaisir dans votre ménage, parce. que la vertu et l'innocence y sont avec l'aisance et la considération. J'ajoute la gloire par-dessus le marché. Mes très-humbles respects à ces dames. J'embrasse Paul et Virginie et leur illustre père.
F 'aie et ama ,
Ducis.
Versailles, le ij nivôse an XIII.
J'ai reçu, mou cher ami, votre lettre du i3, qui m'a fait le plus grand plaisir. Je vous remercie des soins que vous avez pris pour mes mois à Flnstitut. Je conçois les pertes considérables qu'occasione mon défaut de présence. Mais comment faire quand on est malade de maux physiques et de tant d'autres maux qui s'attachent à notre ame et à notre esprit? Je vais donc,en conséquence de votre lettre, vous envoyer un mandat en livres de 171 livres 4 sous.
DE BERNARDIN DE SAIM-PIKKRK. 345
Ma santé est actuellement rétablie, mais pour ainsi dire conditionnellement. Il faut que je me tienne encore auprès de mon feu, que j'évite des brouillards infects, que je ne m'expose pas aux froids rigoureux, que je n'oublie pas tout ce qui peut nous prendre à la gorge et à la poitrine. Ma vie cachée et sédentaire a beaucoup de charmes pour moi. Vous devez, vous rappeler votre rue de la Reine-Blanche. C'est peut-être dans cette solitude que vous avez trouvé et les images et les sentimens et cet accent de l'ame qui nous a charmés dans vos Etudes de la Nature et dans Paul et Virginie. Je voudrais bien, comme vous, avoir recueilli dans une édition complète ce qui a pu échapper à ma plume. Mes amis de Versailles ne sont pas ceux qui m'ont pressé par leurs conseils de me livrer vite à cet ouvrage. C'est un ancien ami de collège de mon frère George le juge d'appel et le mien, qui m'a peint vivement la nécessité de ne pas perdre une minute, attendu ma maladie et mon Age. Mais Talma ne veut pas que je fasse paraître mes tragédies dans cette édition, que nous n'en ayons bien fixé le manuscrit ensemble, parer que nous avons des eorreclions, des suppres-
sions, des additions et peut-être des choses a déterminer qui donneront leur maximum aux effets de la pitié et de la terreur, ces deux grands pivots de la tragédie. Ainsi je veux me hâter lentement sur cet article important et le premier de tous. Quant à mes pièces fugitives, je peux m'en occuper sans craindre de trop allumer mon sang, Je vous ai peut-être déjà marqué que j'av ais adressé nouvellement quelques vers à mon caveau et à mes dieux pénates. Je veux en adresser aussi à ma musette, parce que j'en ai joué assez joliment , et que ce sera un tribut de reconnaissance à ma muse pastorale. Il y a dans mon clavecin poétique des jeux de flûte et de tonnerre; comment cela va-t-il ensemble? Je n'en sais trop rien, mais cela est ainsi. Je ne crois pas que je doive justifier le présage de madame de Drucour; mais il part de sa bonté naturelle et de l'intérêt qu'elle veut bien prendre à moi. Je vous prie, mon bon ami, de lui en faire agréer mes remercîmens , avec mes très-humbles respects et ma reconnaissance.
J'ai reçu une seconde lettre charma n le de madame Harvey. Elle m'exprime le désir de mademoiselle sa iille Elisabeth el le sien pour
que le pinceau fidèle et agréable qui vous a peint, peigne aussi ma pauvre et vieille tète. J'y consens très- volontiers , et je reçois cette offre comme une faveur que me font le talent , la grâce, la jeunesse et la beauté. Mais elle ne pourra pas me peindre avec ma femme et mes enfans. Il n'y a plus pour moi de tableau de famille. Gérard ne se presse pas trop d'achever mon portrait, mais il en a tant d'autres à faire, on le presse tant de tous les côtés que je l'excuse aisément. Il l'a ébauché avec tant de grâce, tant de plaisir et d'amitié, qu'il faut lui laisser prendre son temps. Quand j'irai à Paris, j'irai le voir comme ami, et si le peintre me demande quelques séances pour finir, je serai tout prêt. J'avoue, mon cher ami, que je tiens à être peint par Gérard. J'imagine que son dessin pour Paul et Virginie doit être fort beau. Adieu, mon ami. Je dînerai avec mon filleul Paul, avec sa sœur, avec madame de Pelleporc, sa chère fille et vous , avec un grand appétit de vous voir et de boire à votre santé. Je vous embrasse tous réunis comme dans votre tableau de famille, avec l'idée très-présente de mademoiselle Elisabeth. Nous aurions mille choses à nous dire sur lYIarmontel. Je
conçois vos étonnemens. La nature n'avait mis aucun rapport entre lui et Jean-Jacques , aucun, aucun. C'est un homme qui échappe aux âmes médiocres. Mes remercimens à mes confrères Garât et Cailhava qui vous ont demandé de mes nouvelles. Je suis sensible à leur souvenir. Conservez-vous, mon cher arni, pour jouir de la gloire, de l'amour conjugal et paternel, et de l'amitié.
Tuus ,
Ducis.
P. S. Je joins ici une note que m'a laissa M. l'abbé du Rousseau , chanoine de la cathédrale de Versailles. Je voudrais bien l'obliger. C'est un homme très-estimable et qui a pour moi quelque amitié. Voyez, mon ami, ce que vous pourrez faire.
Versailles , le 9 ventôse an XIH.
Je peux , mon cher ami , vous donner actuellement des nouvelles satisfaisantes de ma santé. Le icr de ce mois, j'ai eu le plaisir de dîner chez vous , en famille , avec madame de Saint-Pierre , et avec Paul et Virginie , vos chers enfans. Paul m1 a soupiré la fable de la Pauvre Philomele, et Virginie n^a conté celle de Philémon et Baucis. Vous savez combien nous nous sommes trouvés heureux de jaser et de trinquer ensemble. Qui Peut dit, mon
cher confrère, que le lendemain, jeudi, en dînant avec mon frère le juge d'appel, je me trouverais encore ( pour la troisième ou quatrième fois) pris à la gorge , ayant devant moi un aloyau excellent, et que je serais forcé de m'en aller bien vite chez moi , avec Lebrun , le poète lyrique et notre confrère, ne pouvant plus mâcher et à peine boire , avec la crainte d'une nouvelle attaque d'esquinancie qui me rappelait dans toute leur force celles qui l'avaient précédée : heureusement que mes médecins à Versailles , MM. La Mairan et Tixier, ont jugé que cette menace alarmante n'aurait point de suites sérieuses , et qu'on ne serait point obligé de faire couler ce vieux sang poétique , après quatre effusions dans un corps plus que septuagénaire. Je suis au régime rafraîchissant qui est celui qui me convient. {Contraria contrariis curantur.) Je me gargarise avec un doux murmure ; ie suis \\ l'usage du petit lait que me fait un excellent apothicaire , M. Robert , et surtout à celui que je me fais moi-même , d'après la recette de notre sage Horace qui nous dit, comme bien savez t Et amara lento temperet risu. J'ai dîné aujourd'hui auprès de mon feu, avec nui
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 35 i
femme qui, jeudi dernier, m'a accompagné
dans mon retour à Versailles, qui a sa chambre auprès de la mienne, le buste de mon Shakspeare au pied de son lit, et qui ne s* trouve point mal avec un vieux solitaire , son mari , chez qui elle viendra occuper, quand elle voudra, une cellule paisible et innocente sous le toit de la bonne amitié où je ne veux point laisser entrer de rancune.
Je ne sais plus trop quand je reviendrai à Paris. Je dois me tenir comme une petite fleur timide sous une cloche de verre que je suis toujours prêt à casser. Quand vous rendrez visite à madame Harvey, dites-lui bien , je vous prie, ainsi qu'à ses deux acolytes, ou à ses deux anges , ou, pour rester sur la terre , à ses deux filles , ou ses deux grâces , que j'ai été bien fâché de disparaître si vite de Paris; que je leur présente mes respects très-humbles, et que je serai enchanté de ma bonne fortune quand je me trouverai avec vous, peint par mademoiselle Elisabeth, dans la chambre à coucher de madame sa mère....
Vous n'oublierez pas surtout , mon cher ami, d'assurer madame de Saint-Pierre de mon attachement plein de respect. Vous embras-
serez mon filleul Philomèle et Virginie Baucis. Tout ce tableau charmant est encore sous mes yeux. Je ne veux plus voir que ceux-là et ceux de la tragédie antique avec ses effets si tendres et si terribles. Je ne veux plus être avec mes contemporains (non pas par mépris , car je ne suis pas un fat , mais par santé), mais avec nos trois grands tragiques grecs , avec Corneille , Molière et Jean La Fontaine. Il y a une grande manière de créer, c'est de détruire. Bonjour, mon ami, j'ai balayé Faire ; mon ame et ma pensée me restent. On ne mettra ni chaîne ni impôt sur ce domaine sentimental et intellectuel. Je vous embrasse, vous tout entier , en vous désirant^ à vous et à toutes les chères portions de vous-même, toute la mesure du bonheur possible réservée à la race misérable, déplorable, lamentable et pitoyable d'Adam.
Jean-François Dlcis.
Ma femme me charge de la rappeler à votre souvenir, ainsi qu'à celui de madame de Saint- Pierre. Quand vous verrez Andrieux à l'Institut, dites-lui, je vous en prie, mille choses de ma part, en l'assurant que si une nouvelle
menace de mon mal ne m'avait fait vite quitter Paris, j'e'tais dans l'intention bien décidée d'aller causer avec lui, en dînant et en buvant; mais que c'est partie remise.