‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 110 sur 119 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Paris, ce 18 germinal an XIII.

Vous m'excuserez sans doute, mon cher ami, quand vous saurez qu'à mon dernier voyage à Paris je n'ai passé que deux jours: samedi 2 de ce mois, où vous avez rencontré mon jeune neveu le peintre que vous avez chargé de me dire que vous m'invitiez à venir, le lendemain dimanche, manger votre soupe ; et dimanche où j'ai donné à Gérard une séance de quinze minutes, qui a été la dernière , et où il a fini absolument mon por-

trait, qui ajoute au mérite de la plus grande ressemblance celui d'une peinture et d'un art admirables. La veille de ce dimanche, j'avais dîné chez mon frère George, le juge d'appel, et le dimanche je ne suis sorti avec mon neveu de chez Gérard qu'à cinq heures , de sorte qu'il était bien tard pour aller dîner chez vous , et je craignais d'ailleurs d'y dîner trop bien , et puis je voulais me recueillir un peu dans ma chambre, et me préparer d'avance pour partir le lendemain pour Versailles à huit heures du matin. Voilà pourquoi vous ne

m'avez pas vu.

Votre dernière lettre du i5 m'a fait le plus grand plaisir. Votre grand secrétaire, vous au milieu , et aux deux bouts vos deux ailes ou vos deux enfans, sont un tableau touchant : Sicut aquila provocans ad volandum pullos suos, et super eos volitans. Votre petit Paul sera toute sa vie ce qu'il est dans le naïf portrait que vous m'en tracez dans votre lettre. Il aura de la volonté, de l'esprit, de la sensibilité, des passions , mais une ame bonne, du naturel et du jugement. Virginie est bien aussi ce qu'elle doit être. Mais voyez comme Paul a décliné votre juridiction; j'aime bien

qu'il dise d'une voix douloureuse : a Ah ! il ne le voudra pas! » Vous avez dû bien jouir dans vos observations; mais quel chagrin si vous u1 aviez remarqué qu'une nature plate ou mauvaise ! et voilà pourtant ce qui pave la société. Les deux lignes de votre chère femme sont l'expression de son cœur conjugal, et du cœur conjugal le plus rare et le plus tendre. Le bonheur d'une famille vertueuse est un chefd'œuvre de la Providence. Tout y attache et rien n'y brille. Demandez aux puissances de la terre de vous donner une once de ce bonheur pur j avec tous leurs trésors et leur éclat. Voilà les véritables pauvres! c'est nous pauvres de la nature et de la religion qui sommes les riches. Divites eguerunt et esurierunt ; inquirentes Dominum non minuentur omni bcno.

Oui, mon ami, je me rappelle bien que j'ai chanté votre hymen, et que j'ai assisté, comme témoin, à votre messe et à votre bénédiction nuptiale; mais je me rappelle aussi tout l'espoir que j'ai conçu de l'influence d'une jeune épouse, charmante et chrétienne, sur l'ame d'un homme qui est appelé à sentir et peutêtre à faire sentir plus qu'un autre toute la divinité de notre religion. Ce que vous ap-

pelez vos douze rayons, je l'appelle nos douze apôtres qui la manifestent sur notre terre obscure et malheureuse. Il me vient encore à l'esprit une citation : mais sobrii estote.

J'ai à vous consulter sur quelques vers qu'on m'a demandés pour être inscrits sur un cœur d'émail ou d'argent vermeil, qui doit renfermer le petit cœur d'une pauvre petite fille de quinze mois, qui, dit-on, était belle comme le jour, et qui avait nom : Athénaïse. Sa malheureuse mère , femme d'une grande beauté, toute jeune, très-riche, est inconsolable de la perte de sa chère enfant. Elle a le bonheur d'être chrétienne. Voici les six petits vers à quatre pieds que j'ai faits pour cette inscription :

Je fus un instant sur la terre ; Garde mon cœur , ma tendre mère , J'entends du tien le triste adieu.

Va , pleure moins ; sois plus soumise , Ton petit ange , Athénaïse T'attend dans les bras de son Dieu.

En ètes-vous content ? s'il vous vient quelque chose de mieux , faites-m'en part. Je crois, entre nous, n'nvoir pas mal fait de faire

parler l'enfant , et que les vers ont la simplicité touchante et chrétienne qui leur convient.

Mais voici un autre article sur lequel je réclame le secours de votre Minerve. On voudrait avoir un petit dessin , bien fait , bien inventé surtout, qui mettrait en tableau ce qui est dans les vers. Ce tableau serait placé sur le cœur en émail du côté opposé à celui où les vers seraient écrits. Mais comment composer ce tableau attendrissant? représenterons-nous la mère à genoux, sur son prie-dieu, devant un crucifix, regardant avec une douleur convertie en ravissement, son petit ange au milieu d'une gloire, tenant d'une main avec joie un petit cyprès joint à une couronne , et de l'autre faisant tomber sur sa pieuse et tendre mère des immortelles, qui seraient la figure des grâces de salut que le petit ange obtiendrait de Dieu pour elle? On pourrait peut-être inscrire au bas du tableau, sous la mère, une citation de trois ou quatre mots , tirée de TEcriture-Sainte , qui lui ferait dire à son enfant: Nous serons bientôt réunis pour jamais.

Le particulier qui m'a demandé ces vers , est un intime ami delà pauvre mère et le mien.

DE BERISARDIN DE SAINT-PIEKRE. 35g

Il veut la surprendre par ce don douloureux et consolant , il n'épargnera rien pour la dépense. Ce que je voudrais avoir le plus tôt possible, c'est le petit dessin. Mais vous sentez combien je désire qu'il soit bien trouvé, bien adapté au sujet et bien exécuté. Je connais à Versailles un jeune homme très-habile à faire passer ces dessins sur l'émail. Il met dans cette sorte .d'ouvrage, qui demande un fini précieux, un soin et une perfection extraordinaires. Il a rendu admirablement de cette manière le beau tableau de Guérin, représentant Hippolyte se justifiant devant Phèdre et son père; il se chargerait de tout. Mais il lui faut le petit tableau , et c'est pour cela , mon ami, que je m'adresse à vous, en vous laissant maître de toutes choses.

Je ne m'attendais pas, mon cher ami, aux poulardes bretonnes que je vais partager avec vous , et qui seraient pourtant si bonnes à manger ensemble. Mais c'est à vous que je les dois, ce n'est donc pas absolument un inconnu qui me les envoie. Ainsi je crois que je pourrai les manger en conscience et avec reconnaissance.

Je suis bien obligé à ceux de mes confrères

de FAcadémie qui vous demandent de mes nouvelles; mon visage est bon, mon teint est excellent, mais il m'est resté une sensibilité aux amygdales et à la gorge , qui les rend incroyablement susceptibles aux moindres impressions de Tair un peu défavorables. Je viens d'essuyer encore une attaque de mon mal, avec salivation, inflammation et un peu de douleur. Tout cela n'est presque plus rien au moment où je vous écris. On va me mettre au jus d1herbes, on me purgera, je suivrai un régime rafraîchissant, et Dieu et le printemps achèveront le reste. Je vous embrasse , vous , la poule, la mère poule et tous les petits poulets.

Ducis.

Versailles , le mardi 10 floréal an XIII.

Il est midi, mon cher ami, votre aimable lettre arrive, mon médecin est à côté de moi, auprès de mon feu. « Monsieur, voici une invitation charmante de mon ami. Ecoutez sa lettre et surtout la prose et les vers de sa tendre épouse. Comment ne pas me trouver là, moi qui ai servi de témoin dans ce mariage, moi qui en ai chanté le bonheur d'avance? Il s'agit de pendre la crémaillère d\in bon ménage, avec toute une famille à la campagne, à Eragny, dans un presbytère du bon Dieu,

bâti pour être le temple de l'amour conjugal. — Ah! monsieur! que dites-vous ? — Pourrai-je partir ? — Hélas ! je ne peux pas vous le permettre. Il n'y a pas long-temps que vous avez encore senti une nouvelle menace de votre mal de gorge. Vous voyez quel temps il fait. Il ne faut qu'une fraîcheur, qu'un coup d'air pour vous causer une fluxion. Voyons votre langue. Il y reste encore un peu d'embarras, d'empâtement. M. Ducis , la prudence veut que vous fassiez un sacrifice. Il faut attendre que votre gorge soit parfaitement guérie. Dans quinze jours, trois semaines, vous n'aurez plus rien à redouter et vous retrouverez vos amis qui n'auront plus à craindre pour vous. »

Voilà, mon ami, pourquoi je me prive d'un plaisir qui m'eût flatté infiniment. Mais ce que je ne perdrai pas, c'est celui que m'a fait votre amicale invitation et la lettre trois fois charmante de votre adorable compagne. Héloïse n'a jamais écrit mieux, nirien déplus tendre. Sa dernière pensée qui couronne si bien ce qui la précède est sortie de son cœur avec sa sublimité sans qu'elle y ait seulement pensé. Voilà comme le sublime naît du simple.

Je trouve aussi que les vers sont d'une muse. Il y a vérité, harmonie, inspiration. Mon ami, remerciez Dieu, votre bonheur est un quine à la loterie. C'est un miracle de la Providence en votre faveur. J'en jouis comme votre ami, mais pourquoi n'en puis-je avoir le doux spectacle à Eragny ! Mille choses à madame de Saint-Pierre, à madame sa mère et aux chers et aimables enfans. Mille remercîmens pour vous, mon cher ami, et bien des complimens de ma part à messieurs Grand- Jean père et fils.

Je vous embrasse tous.

Ducis.

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Versailles, 26 janvier 1806.

Je vous remercie , mon ami , de la part que vous prenez à ma perte dans la banqueroute inattendue de M. James. Ma confiance a été indignement trompée. Vous me proposez M. Dauguel, votre receveur. Je ne doute point de sa probité d'après votre estime pour lui ; mais une de mes nièces m'avait déjà indiqué M. Jallu, avocat, cousin de son mari, comme un homme très-sûr, et mon choix était fait. Je lui envoie aujourd'hui ma procuration.

Il faut que Gérard ait eu de bonnes raisons

pour écarter toutes les louanges , puisqu'il a craint d'avoir une place si honorable dans vos éloges , et de voir rappeler mon épître à son sujet. Comme il joint une excellente tête à beaucoup d^sprit, je suis bien aise que tout se soit arrangé comme il Ta désiré. En général il ne faut pas irriter les serpens de l'envie , qui ne dorment jamais, mais qui font quelquefois semblant de dormir pour s'élancer et déchirer avec plus de furie. Les peintres et les poètes ont de bonnes instructions de leur expérience sur cet article. Votre amitié pour moi trouvera toujours quelque occasion favorable de se satisfaire ; elle sera aussi ingénieuse pour le bien que la haine l'est pour le mal. Je la laisse faire, et quand il faudra dans votre République des Amazones rendre grâce au soleil de ses bienfaits , j'étendrai mes pauvres ailes à ses rayons, et je m'animerai du souffle de votre génie et du charme de votre ouvrage.

Je suis bien sensible, mon cher confrère, au souvenir de madame de Saint-Pierre; elle est affligée de la perte que je viens d'éprouver. Ce mouvement est naturel à son bon cœur.Voulez-vous bieu l'assurer de ma reconnaissance et de mon attachement respec-

tueux ? J'embrasse Paul, j'embrasse Virginie , j'embrasse la tendre mère, l'épouse excellente , et dans elle tout ce qu'il y a de meilleur et de plus charmant sur la terre.

Ma santé est bonne; mais je crains toujours mon ennemi. Ma femme est ici; elle est furieuse contre M. James. Comme ma perte m'emporte tout-à-coup 2,325 fr. que j'avais en réserve pour attendre mon revenu à ses échéances , et qu'il ne me restait plus que 24 francs d'argent pour exister, elle a envoyé chercher de son argent à Paris pour m'en aider conjugalement. Avec beaucoup d'économie, un peu de temps, j'espère faire honneur à mes affaires, et me retrouver au courant de mes dépenses nécessaires. Hélas! mon ami , je me suis rappelé votre perte énorme pour un mari et un père de famille. On vous avait répondu de M. Razuret, et vous savez que sa banqueroute ne devait pas tarder; mais rien n'est perdu quand l'honneur reste. Bonjour, mon cher ami.

Vale et redama.

Ducis.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. 36j

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Versailles, le a février 1806.

Mon cher ami, je viens d'apprendre que, par bonheur pour moi, M. James n'a pas reçu les 3j5 fr. du quartier de ma pension viagère sur la Comédie-Française, échu le 1e1 janvier dernier. J'ignore où il en était pour ma pension littéraire et pour mon indemnité de logement ; mais comme vous avez droit de toucher comme moi et aux mêmes époques, et à ces deux titres, le traitement qui leur a été attaché, je vous prie, mon cher ami, pour

m'éclairer sur ce point important, de me marquer aussitôt si vous êtes au courant sur cette pension et sur cette indemnité , ou si vous êtes en retard. Plût à Dieu que la Trésorerie eût différé ses paiemens pendant la procuration et la durée des pouvoirs de M. James ! J'attends avec impatience votre réponse.

Comme vous pouvez être inquiet, mon cher confrère, sur ma situation- actuelle , je vous préviens que je ne manque point du tout d'argent. Ma femme est venue d'abord à mon secours. Elle était avec moi au moment de la funeste nouvelle. M. Jallu, mon nouveau fondé de procuration , m'offre de me faire des avances et de tirer sur lui la somme dont j'aurai besoin. Cela me met en état de vivre, de me chauffer, de bien payer les gages de ma servante Julienne, de ne laisser manquer de rien mon petit ménage. Ma bonne et sainte aveugle prie le bon Dieu pour que je ne prenne point de chagrin , et je sens que Dieu l'exauce. Avec une économie vigilante et puis le temps , cette plaie se fermera. Quand je songe que je suis libre et que je me porte bien , qu'il y a dans le monde tant d'honnêtes gens dans la dépendance, et qui pleurent sur des ru i-

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERKE. 36p,

nés, je suis tenté d'entonner le joyeux Te Deum. N'ai-je pas encore une grande ressource et une grande consolation dans le travail, qui est un bienfait de la Providence?

M. Jallu, mon nouveau fondé de procuration, m'a marqué qu'on était occupé actuellement à la levée des scellés apposés chez M. James, et que mardi prochain il y aurait une vacation à laquelle il assisterait. Il m'a mandé aussi que Talma, qui est son ami particulier, ne tarderait pas à reparaître dans ma tragédie ftHamlet , qu'elle était en ce moment à l'étude avec les additions et son nouveau cinquième acte.

J'ai voulu satisfaire mon cœur sur une chose qui lui est bien chère. Quand cette tragédie eut le bonheur d'être donnée avec succès sous les yeux de mon père, mon intention était de la lui dédier, puisque c'est un ouvrage où j'ai tâché de peindre la tendresse fdiale. Ce que je n'ai pas adressé à sa personne dans le temps , je l'adresse aujourd'hui à sa mémoire. Je vous prie donc , mon ami , d'examiner avec soin mon épître dédicatoire que je vais transcrire dans cette lettre. Je l'ai communiquée à Andrieux , qui est , comme vous le savez , un de mes plus chers amis. Il en est ce qu'on àp-

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