‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 111 sur 119 · A LA MEMOIRE DE 310N PERE · texte numérisé non relu

A LA MEMOIRE DE 310N PERE

Un des plus doux souvenirs de ma vie, ô mon respectable père, c'est de Savoir vu applaudir ma tragédie ftHamlet à sa première représentation. Mais hélas ! je n'avais pas longtemps à te posséder encore, et le succès S'Hamlet, qui t'avait fait verser des larmes de joie , devait être le seul dont il te serait permis d'être le témoin. Le premier mouvement de mon cœur fut de l'adresser cet ouvrage où mon but avait été de peindre la tendresse d'un fils pour son père. Mais tu me fis sentir que poulies intérêts d'une jeune femme et d'une famille naissante , je devais plutôt songer à m'acquérir, par ce genre d'hommage, quelque appui utile dont je pusse aussi m'honorer. Je crus devoir te cacher combien me coûtait mon obéissance; mais aujourd'hui que le temps m'a fait arriver, presque seul, aux bornes de ma carrière , chargé de tant de pertes de la nature et de l'amitié; aujourd'hui que, remontant de ma vieillesse à mon enfance, j'assiste

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plus que jamais , par mes souvenirs , au spectacle paisible de tes vertus domestiques , permets, ô mou vénérable père, que, le cœur plein de tes exemples, plein des preuves jadis vivantes de ta tendresse , croyant encore entendre tes conseils et l'accent de ton ame si profondément religieuse, mélancolique et paternelle; permets, dis-je, lorsque le public continue d'applaudir la piété filiale dans mon Ham- !et, que, reprenant ma première intention , en cheveux blancs et avant de mourir, je t'offre enfin ce tardif hommage sur ta cendre.

Jean-François Ducis.

Je vous prie, mon ami, avec la plus vive instance, de ne montrer ces vingt lignes de prose à personne, excepté à madame de Saint- Pierre, à laquelle j'ai l'honneur d'offrir, comme de coutume , mon attachement plein de respect.

Bonjour, mon cher confrère; je vous embrasse , bien persuadé de votre amitié pour moi.

Ducis.

Versailles , le 10 février i8o(i.

Mon cher ami.

Je vous remercie des instructions que vous m'avez données dans votre dernière lettre. Vous avez eu trop de plaisir à m'apprendre que les six derniers mois de mon indemnité pour logement étaient encore à recevoir, pour ne pas vous instruire à mon tour que, sur une lettre de mon nouveau receveur, arrivée hier au soir, j'ai Tespoir de toucher encore six mois de ma pension d'homme de lettres, échus le

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i cr nivose dernier. Ainsi , mon ami , voilà pour moi , contre toute attente , quelques planches dans mon naufrage. Je vous remercie bien , surtout , des excellens conseils que vous me donnez dans votre sage lettre. Aussi ai-je bien pris la résolution de recevoir à mesure , et de serrer dans mon secrétaire Purgent de mon petit revenu, et quand j'aurai pris ce qu'il me faut pour vivre honnêtement , de garder le reste en réserve pour les cas inattendus et les tristes besoins de la vieillesse. 11 est bien malheureux qu'il vous soit défendu actuellement de confier un écu entre les mains d'un homme sous peine de passer pour un imbéeille. Quand je songe aux fourbes qui m'ont trompé dans ma vie, c'est un titre qui a dû m'être souvent prodigué. Mais je m'en console , et je vais commencer à songer à l'avenir, quand le temps va finir pour moi.

Je suis bien fâché , mon ami , que votre belle édition ait à paraître dans des circonstances aussi peu favorables; c'est ce qui fait que je ne me presse point pour la mienne. J'espérais (pic Talma donnerait bientôt mon liamlet avec son nouveau cinquième acte, mais je ne crois pas que cette pièce reparaisse.

Mon cœur n'est pas tourné à l'espérance. L'histoire de votre Piliardeau prouve bien que l'usure en France y a dévoré le commerce. L'immoralité ne peut plus croître , nommezmoi donc ce qui pourra subsister! Toutes ces idées sont bien tristes , mon cher ami ; mais elles me détachent du monde. A ma situation se joint mon éternel mal de gorge ; il m'a encore attaqué. Je rêve en ermite et en pauvre ermite , mes pieds appuyés sur mes vieux chenets du temps du roi Dagobert et du bon évêque saint Éloi. Mon ami, mon naufrage d'argent n'est pas si considérable. Il m'est démontré que quand vous viendrez sous ma tente demander le pain et le sel , je pourrai y ajouter quelque chose. Je ne compte pas pouvoir aller de sitôt à Paris , à cause de ma santé trop délicate. Je vois que l'ours va s'enfermer pour long-temps dans son antre, et y sécher ses pâtes. Cette vie est favorable à l'économie et raccommodera bientôt mes petites affaires. L'idée d'une vie solitaire est si douce pour moi , je lui trouve tant de charmes, tant d'heureuses propriétés , (pie l'assemblage de tous les baumes de l'Asie \\v m'offrirait pas un parfum aussi délicieux.

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Je vous dois encore une vive reconnaissance pour une chose, mon ami : c'est, de m'avoir dit naïvement votre avis sur mon épître dédicatoire à la mémoire de mon père. Je peux y rayer aisément quelques lignes qui vous déplaisent. Il me semble qu'après ces mots : Ou mon but avait été de peindre la tendresse d'un fils pour son père , pour n'entrer dans aucun détail sur le conseil de mon père, sur son motif et sur mon obéissance, je ne ferais peutêtre pas mal de dire vaguement : « Pourquoi faut-il que nos vœux les plus chers ne soient jamais , ou que tard et rarement exaucés ! Comment expliquer l'empire de circonstances qui en empêchent et qui en amènent l'heureux et tardif accomplissement ?)> et continuer ensuite: « Mais aujourd'hui que le temps m'a fait arriver presque seul aux bornes de ma carrière, etc., » jusqu'à la fin où je mettrais : « Je t'offre enfin ce douloureux hommage sur ta cendre. »

J'avoue, mon ami , avec la même franchise que vous m'avez montrée, que mon épître, dans cet état, me parait très-convenable. Le style lapidaire est simple , oui , mais il a une pompe de solennité et une rigueur de préci-

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sion qui ne s'accordent pas avec le regret douloureux et mélancolique d'un fils qui, après tant d'années , vient dédier une tragédie à son père. Il me semble qu'il doit laisser couler quelques lignes de son cœur avec une tristesse religieuse, également éloignée du style grave, des mouvemens et des expressions recherchées de l'éloquence. Relisez, je vous prie, toute l'épitre dans ce nouvel état, et je ne désespère pas que , sous ce point de vue , elle n'ait de quoi vous toucher et vous plaire.

Quand vous verrez madame et mesdemoiselles Harvey, mère et filles, rappelez-moi, je vous prie , à l'honneur de leur souvenir. Bonjour, mon cher ami. Je suis un peu malade. Cette gorge m'écroue dans ma solitude, mais je lui pardonne à cause de ma solitude^

Voie cl (ima.

Ducis.

Mes respects à madame de Pelleporc ainsi qu'à sa très-chère fille, avec tous les sentimens d'attachement qui leur sont dus. Mes amitiés et caresses à votre nichée.

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\ HEKNARDIN DE SAINT-PIEHKE

Versailles, le 2 mars ifiofi.

J'ai reçu, mon cher confrère, votre lettre d'hier. Je vous remercie du bel exemplaire de Paul et Virginie que vous avez mis pour moi en réserve. Je vous enverrai bientôt la seconde moitié du prix de ma souscription. Mes petites affaires se relèvent d'elles-mêmes par réconomie et le temps. Ma perte n'a pas été aussi considérable que je l'ai cru d'abord. J'ai sauvé , en deux sommes, onze cents francs du naufrage, c'est-à-dire j'ai gagné deux lots

a la loterie. Ma santé est bonne, mais j'observe toujours mon régime rafraîchissant à cause de mon mal de gorge . qui ne me perd pas de vue, et ne demanderait pas mieux que de m'étrangler.

Je vous souhaite le plus de succès possible dans votre souscription de Paul et Virginie. Quant à vos désirs et. vos exhortations , vous devez vous souvenir, mon cher confrère, de ce que je vous ai dit, il y a deux ans , lorsque nous revenions ensemble , seuls dans la même chaise , de la campagne de notre digne ami , M. de Normandie. Je n'en peux rien ôter; je n'y puis rien ajouter. Je vous ai parlé comme je voyais, comme je sentais, comme je verrai, comme je sentirai toujours. Je bénis la Providence dont je suis l'enfant pour mon bonheur et mon enfance même. Son corbeau pour moi a été la tragédie. Je mange le pain tout entier qu'elle m'envoie, quand j'ai un bon ami avec moi sous ma grotte. Je trouve un goût excellent à mes dattes, un abri charmant sous mon palmier. Quand je songe que je dois tout à la tragédie , et rien aux hommes; que c est elle qui me chauffe, me nourrit , nie vêtit, m'abreuve d'un joli vin vieux deJoigny , que

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nie procure le révérend Père Juvénal, ci-devant récollet ; quand je songe que c'est encore elle qui enflamme ma tête, qui me fait sentir mon cœur; quand je songe que je touche aux bornes de ma carrière ; qu'il me faut si peu de choses et pour si peu de temps; que je viens de faire une mélancolique romance, qui me réjouit; je me sens, mon cher confrère, tout plein d'allégresse. Félicitez-moi donc de mon heureux état. Je vous félicite moi de votre santé, de votre beau talent, mais surtout de votre excellente femme, de vos deux jolis enfans, Paul et Virginie, et des plaisirs simples que vous ménage votre paisible retraite d'Eragny.

Jean-Francois Ducis.

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