SUR LES CARACTÈRES HIEROGLYPHIQUES
10 pluviôse an VIII.
Deux amis me menèrent , il y a quelque temps , chez le citoyen Denon . artiste savant, arrivé depuis peu de la Haute-Egypte; il nous fit voir avec une complaisance sans bornes quantité de dessins qu^l a copiés , d^près des inscriptions hiéroglyphiques. Il nous montra même des hiéroglyphes en creux et en relief sur des éclats de pierre qu^l avait détachés des monumens ; ils sont aussi frais que s1ils sortaient du ciseau de Touvrier. Il nous dit qu'il avait vu des lieues entières car-
rées toutes couvertes de ces caractères graves sur les statues , les colonnes , les obélisques , les tours , les portes des villes et des temples. Ces temples anciens sont si vastes qu'il \ a des villages modernes bâtis sur leurs platesformes comme sur des forteresses.
Entre autres curiosités égyptiennes que le citoyen Denon a rapportées , je remarquai le pied de la momie d^une jeune fille. Il est dur et noir comme Fébène, et d'une forme aussi agréable que celles des plus charmantes statues grecques. Il est légèrement cambré , et les doigts, séparés les uns des autres et bien arrondis, sont dans leurs proportions naturelles ; ils n'ont point été comprimés par des chaussures étroites et pointues. Mais ce qui parut non moins rare , ce fut un petit rouleau de papyrus trouvé sons le bras de cette momie ; on aperçoit, par un de ses bouts entrouverts, qu'il est tout rempli d'écritures hiéroglyphiques; il renferme sans doute les événemens principaux de sa vie, suivant l'usage de ce temps-la. Ainsi l'histoire d'une jeune fille s'est conservée sur là pellicule d'un jonc aussi long-temps que celle de l'Egypte sur ses granits. Mais il v a nue chose fâcheuse
à dire. c\ si c | li'* î I n\ ;i personne au monde capable de déchiffrer Tune et l'autre. Les caractères des anciens Égj ptiens subsistent depuis plus de quatre mille ans, et leur langue est morte à jamais.
Ces objets antiques me firent naître des réflexions assez neuves. J'avais ouï dire mille fois que notre imprimerie ferait passer nos découvertes à la dernière postérité ; mais à la vue de ces hiéroglyphes inintelligibles , quoique gravés sur le granit , je me dis : Que deviendra la gloire future de nos sciences et de nos arts empreinte sur du papier de chiffon ?
Je pensai alors aux lettres en forme de fer de flèche placées comme des notes de musique sur les frises du temple de Chelminai , en Perse ; aux petites lignes parallèles de Pancienne langue chinoise, aux nœuds des quipos des Mexicains, et à d'autres types parfaitement bien conservés de plusieurs langues anciennes dont nous avons perdu Inintelligence ; je me dis : C'est donc en vain qu'un homme de lettres se console des persécutions de son siècle , dans l'espérance que la postérité lui rendra justice , puisque la langue
même dans laquelle il écrit n'y parviendra pas. Que lui importerait après tout cette justice tardive , si lui-même, après la mort , est réduit au néant , comme quelques sophistes cherchent à le persuader aux dispensateurs de la fortune?
Cependant le sentiment de notre immortalité est dans ceux mêmes qui la nient ; ils la portent non sur leurs âmes , mais sur leurs écrits qu'ils croient déjà marqués au sceau de l'immortalité au moyen de l'imprimerie et d'un peu de noir de fumée. C'est une contradiction bien étrange. Certainement toutes nos productions doivent périr, parce qu'elles sont l'ouvrage des hommes périssables ; mais nos âmes sont immortelles parce qu'elles sont celui d'un Dieu.
Nos sciences et nos arts ne sont que des ombres fugitives d'une nature permanente ; la langue de l'ancienne Egypte a péri pour toujours. Les siècles passés qui ont emporté le sens de ses hiéroglyphes, ont déjà exfolié ses pyramides hautes comme des montagnes et plus dures que les marbres ; les siècles à venir les réduiront en poudre et les mettront au niveau de ses sables. Mais en détruisant les
monumeus des arts, ils y développent sans cesse ceux de la nature : les pieds des jeunes filles y conservent toujours leurs charmantes proportions ; les graines des joncs dont Fécorce servait à écrire leurs histoires , se reperpétuent comme elles sur les hords du Nil ; et qui pourrait lire leurs anciennes aventures dans Fécriture des Pharaons , retrouverait au moins dans celles de nos jours les mêmes sentimens. Tout ce qu'on sait de la plupart de ces caractères hiéroglyphiques dont on connaît à peu près deux cent vingt-cinq espèces, c'est que les anubis aboyeurs , les maigres ibis, les serpens tortueux, les grosses cruches appelées canopes, étaient des emblèmes des lois tant naturelles que politiques. Elles étaient en si grand nombre , que je ne suis pas surpris que le peuple les ait oubliées. En effet , le nom de loi vient de ligare , lier , comme celui de religion , de religare , relier. Lorsque ces lois ou ces liens sont trop multipliés, les peuples ne peuvent les supporter , et ils en débarrassent au moins leur mémoire. Tous les monumeus des Égyptiens étaient de vraies tables de la loi ; leur jurisprudence était sur leurs murailles comme la nôtre est dans nos livres;