‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 113 sur 119 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

mais comme elle n'était point dans leur cœur, il n'en est rien resté dans leur souvenir.

On sait encore que parmi ces lois , celles delà nature étaient beaucoup plus nombreuses que celles du gouvernement. Les sphinx, les obélisques , les figures d'Isis , d'Osiris, d'Or us, de Typhon , les douze signes du zodiaque tout-à-fait semblables à ceux du nôtre, exprimaient les diverses phases du soleil et de lalune. C'était de ces lois naturelles que dérivaient toutes les lois sociales, en fort petit nombre en comparaison.

Chez nous c'est tout le contraire. Nous tâchons de réduire à la seule loi de l'attraction toutes les lois de la nature qui produit des ouvrages si variés , tandis que nous avons déjà étendu à trente-quatre mille celles de la politique qui a édifié si peu de choses. L'ordre lésai a étouffé chez nous l'ordre naturel . dans la proportion de trente-quatre mille à un.

Cependant , quoique je n'aie qu'une sagacité fort ordinaire, comme j'étudie la nature depuis long-temps, je peux assurer que j'y ai trouvé au moins une douzaine de lois primitives aussi réelles que celles de l attraction. Elles partent toutes d'un premier principe et

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s'engendrent les unes des autres ; elles enveloppent à la fois dans leurs harmonies Tordre civil et Tordre moral ; j'espère les développer incessamment dans un cours particulier , si toutefois il m'est permis de le faire.

Les lois des Égyptiens , dans l'origine, n'étaient pas nombreuses , car ils n'eurent qu'un seul législateur ; ce fut Osiris : au plus vaste bâtiment il ne faut qu'un architecte. Osiris ne fit qu'un petit nombre de lois bien concordantes, et il en laissa l'application à la conscience des gouvernans , qui , de père en fils, à force d'extensions et de commentaires, en firent une longue science très-discordante. Oh ! quel Osiris aussi habile que celui d'Egypte ramènera les nôtres à leur antique simplicité?

En attendant , je ne vois pas sans inquiétude nos trente-quatre mille lois sociales renverser toutes les lois naturelles qu'elles ont réduites à une seule. Comme elles ont été faites par un grand nombre de législateurs , elles sont sans précision , disposées sans ordre, incohérentes et quelquefois contradictoires ; il en résulte qu'elles offrent mille souterrains aux serpens de la chicane. Elles enlacent la

bonne foi sans expérience, et lorsqu'elles devraient réprimer la mauvaise foi , elles restent sans exécution. Par elles les procès les plus simples deviennent interminables. Si Fou veut en connaître tous les abus , déjà bien anciens , on n'a qu'à lire les deux chapitres de Michel Montaigne , intitulés de la coutume et de V expérience. Ce père de la philosophie parmi nous dit que de son temps on comptait déjà plus de cent mille lois. Nous en avons donc à présent, cent trente-quatre mille excepté quelques-unes d'abrogées. Leur sort, tôt ou tard , sera d'être oubliées, comme celles de l'Egypte. Mais d'ici-là , il est urgent d'opposer une digue à leur épouvantable débordement.

Nos législateurs les plus sages ont senti qu'il fallait balancer les pouvoirs. C'est en effet une des premières lois harmoniques de la nature, Je désirerais donc qu'on opposât aux tribunaux de justice et même de cassation , un tribunal d'équité. Un tribunal de justice ne s'embarrasse que des formes , un tribunal d'équité ne s'occuperait que du fond. Les membres d'un tribunal de justice ne jugent que d'après leur science, ceux d'un tribunal d'équité ne jugeraient que d'après leur tons-

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cience. Celui-ci serait en grand un tribunal de juge-de-paix ou de conciliation; mais il en différerait en ce qu'il aurait le pouvoir d'obliger les parties de fournir leurs titres et leurs raisons à des arbitres nommés dans son sein , qui décideraient de leur différend, sans avocat, sans procureur et sans appel.

Ce tribunal existe en Angleterre et en Ecosse où il produit des biens infinis. Son organisation m'est inconnue , mais il est aisé d'en adapter une à notre constitution. Je désirerais donc que ses membres fussent choisis par le peuple, parmi les juges-de-paix qu'il nomme encore. Je conviens qu'il faut faire peu de chose par le peuple, en faisant tout pour lui, parce qu'une éducation première ne lui a pas encore donné chez nous d'esprit public; mais il en a le sentiment souvent plus que ceux qui le gouvernent. Jusqu'ici nos écoles ont voulu faire plutôt des savans que des citoyens. Notre peuple donc peut se tromper aisément sur les talens d'un administrateur ou d'un législateur. Dans ses assemblées, il est aisément la dupe des intrigues secrètes et des bruyantes vociférations de l'ambitieux qui l'étourdit, l'émeut , et qui se loue, ou se fail louer, le

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persuade ; mais il ne prend point le change sur le caractère d'équité d'un juge-de-paix. Il le connaît par son esprit conciliateur, son désintéressement , ses bonnes mœurs , et par ses vertus paisibles et quotidiennes dont il a une expérience journalière. Avec de la probité, on a assez de lumières pour toutes les affaires d'intérêt. En effet , le bon sens va toujours de compagnie avec la bonne conscience , et l'esprit faux avec la mauvaise.

Un tribunal d'équité offrirait une protection constante à l'inexpérience, à l'innocence trompée et à la propriété des veuves et des orphelins. Je connais un père de famille, sans fortune, âgé, également malheureux par l'exécution des lois et leur inexécution. Il a perdu jusqu'à l'espérance. Il regarde au loin dans quel coin paisible du monde il pourrait trouver au moins , pour ses enfans en bas âge , un asile contre les maux présens et à venir. Ah! sans doute, il les déposerait au pied d'un tribunal d'équité s'il existait parmi nous. Il serait pour eux l'autel de la patrie. Chaque état se vante d'en avoir jeté les fondemens dans son sein par ses lumières et ses vertus; mais la science ne fait que des écri-

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vains, le courage que des soldats, la prudence que des politiques, et tandis que l'amour de Tories divise tous, l'équité seule fait des citoyens.

Inserez, citoyen, ces idées d'un solitaire, dans votre feuille amie de la vérité. La voix du peuple se joindra à la vôtre pour en demander l'exécution. Un tribunal d'équité serait le plus utile et le plus durable de ses monumens; il voit avec étonnement, mais sans intérêt, ceux de nos sciences et de nos arts; il verra un jour du même œil ceux de nos victoires sanglantes; mais il comblera toujours de bénédictions ceux de l'humanité. Ainsi l'Arabe errant regarde les trophées de l'Egypte savante ou triomphante ; ils ne lui présentent plus que des hiéroglyphes inintelligibles. Il a oublié jusqu'au nom de ceux qui les ont élevés , il les considère avec crainte , comme l'ouvrage des démons, et il les renverse quand il le peut ou quand il l'ose. Mais il se souvient encore avec attendrissement de ceux qui lui ont creusé des puits au milieu des sables. Il en prend le plus grand soin, il leur donne toujours leurs anciens noms touchans de baba Joseph , baba Jbon , baba

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Ibrahim : du père Joseph , du père Abon , du père Abraham.

Faites donc du bien aux malheureux , vous tous qui voulez faire passer votre gloire à la postérité ; imprimez-la , non sur des granits avec le burin , ou sur du papier avec du noir de fumée, mais dans des cœurs reconnaissans avec des bienfaits. Songez que les orgueilleuses pyramides, élevées à la vue des cités les plus populeuses , ont perdu les noms de leurs fondateurs , tandis que les humbles puits les ont conservés au milieu des déserts.

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