REFUTATION. XXXIX
vous, je dois attacher au pilori, sur la place publique , devant la multitude curieuse de nos débats ! Non , de pareilles calomnies ne méritent que le mépris. O divin auteur de tant de beaux ouvrages ! ô mon maître ! au lieu de défendre ta mémoire , je la confie au public , et je nomme ton calomniateur ?
— Et qui connaît M. Durosoir?
— Je le ferai connaître. Pour louer dignement Achille, Homère ne rappelle ni ses exploits ni sa gloire; il peint la bassesse de Thersite , et remarque ensuite froidement que Thersite était Fennemi d*1 Achille.
Ces mots imprimèrent sur le front de mon ami un air de mécontentement et d'impatience qui m'obligea de poursuivre. Veuillez me répondre , lui dis-je ; n'est-il pas vrai que, si je vous présentais une étoffe , vous qui avez de bons yeux, vous pourriez me dire quelle est sa couleur; vous me diriez aussi si elle est rude ou moelleuse, épaisse ou délicate? — Oui, sans doute. — Et si je présente cette même
XÏ RÉFUTATION.
étoffe à un aveugle , il ne pourra m'en dire la couleur. — Non. — Ainsi , vous jugerez cette étoffe avec toutes vos facultés ; l1 aveugle la jugera avec les siennes , c'est-à-dire avec le tact qu'il a, et non avec la vue qu'il n'a pas . — Cela est incontestable. — Si donc il se trouvait un homme entièrement dénué d'esprit , de sentiment, de délicatesse et de goût , et que cet homme s'avisât de vouloir porter un jugement, il ne pourrait y appliquer les facultés qui lui manquent. — Cela est encore vrai. — Ainsi , son jugement se ressentirait de l'absence de goût , d'esprit, de délicatesse, et il y aurait des actions qu'il ne pourrait comprendre , des vertus qu'il ne pourrait juger. — Vous avez raison. — Dites-moi, à présent, croyezvous que le jugement de M. Durosoir soit la mesure de ses facultés ou de celles de Bernardin de Saint-Pierre? — Je crois que ce jugement serait la mesure des facultés de M. Durosoir, s'il était de bonne foi ; mais , soyez-en bien sûr, il ne croit pas un mot de tout ce qu'il
REFUTATION. xi j
a écrit. — Ainsi, vous pensez que M. Durosoir pourrait avoir de Famé , du goût , de la délicatesse, et cependant être un vil calomniateur? — Je ne pense pas cela. Un pareil assemblage serait monstrueux ; mais je pense que le public peut être la dupe d'un calomniateur sans honte, sans esprit, sans talent, et que l'ouvrage de M. Durosoir nous donne en même temps la mesure des facultés qui lui manquent et de la méchanceté qui le travaille. Dans cette position , votre devoir n'est pas douteux : qui défendra la mémoire de Bernardin de Saint-Pierre, si ses disciples gardent le silence? — J'ai fait mieux que défendre sa mémoire; j'ai raconté sa vie tout entière; j'ai retracé les grâces de son enfance, les rêves sublimes de sa jeunesse, et les vertus de son âge mûr. Vous, mon ami, vous, témoin de mes études , de mes recherches , de mes efforts pour remplir le but que je m'étais proposé , combien de fois m'avez-vous vu troublé, désespéré parle sentiment de mon insuffisance,
xlij REFUTATION.
prêt à renoncer à cette noble tâche ! Que suisje, me disais-je, pour juger tant de génie, de raison et de sagesse ! Un seul poëte , dans la Grèce entière, avait été trouvé dio-ne déchanter les vainqueurs aux Jeux olympiques, et moi, placé au dernier rang des disciples de ce grand homme, j^ose écrire sa vie, peser ses actions et rappeler ses triomphes sur les sophistes de son siècle ! Où sont mes titres parmi les sages ! qu' ai-je souffert pour la vérité ! qu^ai-je fait pour la vertu ! Exercé par le malheur , formé dans la solitude, ai-je, comme Bernardin de Saint-Pierre , armé mon ame d'We résignation sans borne aux volontés de Dieu ! Ai-je , pendant dix ans , combattu toutes mes passions , et porté sans murmure la lourde cuirasse de la misère, de Pinjustice et de Poubli! Ai-je aimé les hommes lorsqu^ls me persécutaient , béni la Providence lorsqu'on me calomniait ! Ai-je mis , comme toi, ô mon généreux maitre, tout mon bonheur à être utile à mes semblables, toutes mes jouissances h étu-
REFUTATION. xliij
dier la nature, toute ma gloire à faire aimer ses bienfaits!
Vous le savez, mon ami, toujours mécontent de moi-même , plus mécontent de mon ouvrage, je ne cessais de l'abandonner et de le reprendre. Tantôt , me rappelant les outrages des calomniateurs, je me trouvais froid, indifférent, coupable de mon peu d'énergie; tantôt , relisant ces pages divines où respirent la morale de Socrate et l'ame de Fénélon , je rougissais d'écrire , je rougissais de défendre la mémoire d'un sage qui avait accompli la loi en aimant Dieu et les hommes. Pourquoi lé défendre? me disais-je. Si Socrate fut jugé coupable par l'Aréopage, il est jugé innocent par la postérité. Laissons donc au temps le soin de venger les grands hommes ; sa puissance n'est fatale qu'aux méchans : semblable à un fleuve rapide qui entraîne avec lui les egoûts immondes de nos cités, mais qui revient pur à sa source , après avoir parcouru les routes de l'espace et du ciel.
xliv RÉFUTATION.
Enfin, après deux ans de méditations, d'étude, de travail , j'écrivis ma dernière page. C'est alors qurun libraire avide , sous prétexte de satisfaire aux réclamations de ses souscripteurs , m'enleva une à une les feuilles de mon livre , et les publia, je puis dire , malgré moi. Leur lecture, pendant l'impression , me fit encore mieux sentir ma faiblesse. Je trouvais mon style sans couleur, ma pensée sans vie. Pour paraître impartial , j'avais presque effacé mon tableau ; il manquait à la fois de vigueur, de lumière et de ton. J'aurais dû prévoir telle injustice, confondre telle calomnie. Pourquoi avoir méprisé tant d'accusations méprisables ! pourquoi n'avoir pas expliqué certain trait de caractère que les âmes vulgaires interprétaient à leur envie , et dont j'aurais pu faire ressortir les témoignages de sa vertu! Les traits les plus touchans , les anecdotes les plus piquantes me revenaient alors à la mémoire ; et , pour me borner à un seul exemple, que n'a-t-on pas dit de la persévérance
REFUTATION, xlv
avec laquelle Fauteur des Etudes poursuivait les contrefacteurs ? Les uns l'ont accusé d'avidité , parce qu'il attaquait des fripons chargés de ses dépouilles ' ; les autres ont bien voulu le trouver excusable , vu sa pauvreté ; s'il eût été riche , ils l'auraient blâmé de réclamer le prix de son travail. Mais les véritables motifs de Bernardin de Saint-Pierre ne furent, j'ose le dire , compris de personne. Ils étaient d'un ordre supérieur, et, sans doute, il m'eût été facile de les faire connaître, l'auteur les ayant développés en ma présence ; voici à quelle occasion.
Un jour le poète Millevoie, qui concourait au prix de l'Académie , se présenta chez lui pour solliciter ses suffrages ; il venait de visiter dans la même intention plusieurs beauxesprits que la fortune par un tour de sa roue
1 Nous avons compté cinquante contrefaçons des Etudes , et plus de trois cents de Paul et Virginie. Le produit de ces éditions aurait fait la fortune de l'auteur , il a enrichi des fripons.
xlvj RÉFUTATION.
avait fait grands seigneurs et académiciens. Encore tout ébloui de la magnificence de leurs salons, le jeune poète montra quelque surprise à l'aspect du cabinet modeste de Bernardin de Saint-Pierre. En vérité, lui dit-il, j'admire votre goût pour la vie simple etretirée ! pourquoi n'êtes-vous pas sénateur comme vos
nobles confrères ?
Cette place honorable assurerait votre sort et celui de vos enfans. — Je l'aurais acceptée, répondit en souriant Bernardin de Saint- Pierre, si on me l'eût offerte; mais les gens même que vous venez de nommer, assurent que je n'entends rien aux lois de la politique parce que je n'ai étudié que les lois de la morale et les intérêts du genre humain. — Vous raillez, reprit Millevoie : on sait cependant que vous étiez porté sur toutes les listes des notables de la nation; on croit même que le chef du gouvernement qui avait d'abord recherché votre amitié, et auprès duquel vous fîtes une démarche indirecte, vous
RÉFUTATION. xlvij
proposa une place au Sénat. — J'en conviens, mais il y mit une condition que je ne pus accepter. Quant au sort de mes enfans, il serait assuré , si on exécutait les lois sur les contrefacteurs. — Pourquoi vous occuper de ces fripons? reprit le jeune poëte, la guerre que vous leur faites est interminable, et m'étonne moimême. — Si vous saviez ce que cette guerre me coûte, elle vous étonnerait bien davantage; j'en ai toujours payé les frais. Mais je ne la cesserai pas au prix même de ma fortune, car je défends, non ma cause, non la cause des gens de lettres , mais l'intérêt de la justice qui est d'une toute autre importance ! Il n'est pas moral de laisser le vol sans punition; si les tribunaux le tolèrent, la publicité doit le déshonorer. — Cette pensée est généreuse, mais elle pourrait n'être pas comprise! — Eh bien , reprit vivement Bernardin de Saint-Pierre, j'ajouterai pour les faibles intelligences , que si je redemande mon bien aux contrefacteurs, c'est qu'il me convient mieux
xlviij RÉFUTATION.
de vivre du fruit de mon travail que de celui de l'intrigue , et que si je ne suis pas sénateur, c'est qu'il me paraît plus honnête de vendre mes ouvrages que ma conscience!
Cette réponse, mon ami, peint à la fois Bernardin de Saint-Pierre et son siècle. Croyezmoi, si au lieu de réclamer une modique pension due à ses services , il eût aspiré hautement aux premiers emplois de l'État: si au lieu de vivre du produit de ses ouvrages, il eût vendu sa conscience et se fût traîné avec son siècle dans la fange révolutionnaire; on ne l'accuserait point aujourd'hui de bassesse et de cupidité. Environné de ses complices, couvert des stigmates delà servitude, en recevant de l'or, il eût comme eux entendu l'apologie de son désintéressement; en servant la tyrannie, il eût comme eux entendu l'éloge de son courage! La fortune, la puissance lui eussent fait ces nombreux prôneurs que ne donnent ni la sagesse, ni la pauvreté. Car c'est Tinnocence de sa vie qui a irrité les coupables, o'csl la
RÉFUTATION. xlix
simplicité de ses goûts qui a servi leurs calomnies, c'est sa volonté ferme de conserver son indépendance qui a soulevé contre lui un peuple d'esclaves et de calomniateurs !
Ceci change toutes mes idées, reprit mon vieil ami. Au lieu de s'affliger de l'article de M. Durosoir , je vois qu'il faut s'en réjouir. En effet , n'est-il pas heureux qu'il se soit trouvé un homme assez intrépide pour se charger à lui seul du poids de toutes ces infamies. En les réunissant dans un seul tableau j il a mis le public à même d'en apprécier la valeur. Il voulait noircir la mémoire d'un grand homme, et il a donné la mesure de la bassesse et de la sottise de ses ennemis. Oh ! le rapprochement inattendu de tant de belles inventions est une idée excellente ! il étonnera, j'en suis sûr, les inventeurs eux-mêmes. Je me range donc à votre avis, point de réponse à M. Durosoir : mais en le repoussant de la lice vous devez y entrer; votre devoir est d'opposer la vérité aux mensonges, une apologie à une diatribe .