‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 21 sur 119 · I RÉFUTATION · texte numérisé non relu

I RÉFUTATION

]es raisons du disciple aux injures des calomniateurs.

Vous voilà redevenu juste, lui dis-je; répondre aux injures de M. Durosoir, citait trop descendre , mais tracer l'apologie de Bernardin de Saint-Pierre , c'est, comme vous le dites, un devoir, et je le remplirai.

Socrate appelé devant ses juges discourait des actions de sa vie, comme s'il eût oublié ses accusateurs. Hermogènes lui dit : Il me semble, Socrate, que tu devrais songer à te défendre ! — Est-ce qu'il ne te paraît pas que je me défende, répondit Socrate, lorsque je réfléchis sur la manière dont j'ai passé ma vie ! — Et en quoi cela peut-il te défendre? — En l'apprenant que je n'ai rien fait d'injuste1 !

La défense de Bernardin de Saint-Pierre sera comme celle de Socrate! c'est en réfléchissant sur les actions de sa vie , que je montrerai aussi qu'il ne fit rien d'injuste.

1 Xénophon , Apologie de Socrate.

RÉFUTATION. lj

A ces mots, mon digne ami se leva, et me regardant avec des yeux satisfaits : Vous voilà chargé d'une noble tâche, me dit-il ; pour la remplir dignement , n'invoquez que la vérité : car la vérité suffit pour louer le sage qui lui consacra sa vie. En prononçant ces mots , il me serra la main , et sortit.

£y?®&D(&im

Reste seul, je m'abandonnai à mes réflexions. Pour les hommes vulgaires, me disais-je , qui ne cherchent ici-bas qu'une portion individuelle de bien-être , toutes les carrières sont bonnes ; ouvriers , soldats . laboureurs , ^importe; mais pour les génies élevés dont la pensée s'étend sur le monde, et qui s'inquiètent de ses destins, deux routes seulement sont ouvertes, ils peuvent choisir entre les dons de la fortune et ceux de la vertu. Car les âmes fortes ont besoin de s'occuper des grandes choses ; leur règne est imposé au genre humain, comme un châtiment, ou comme un bienfait.

Parmi ces êtres privilégiés, ceux qui visent

APOLOGIE. lllj

au pouvoir se montrent d'abord généreux, nobles et flatteurs. Vertus d'ambitieux , simples apparences ! S^ls donnent, c'est pour reprendre, s'ils flattent, c'est pour asservir, s'ils paraissent justes , c'est pour préparer les voies de l'injustice : de tels hommes sont le fléau des nations, ils régnent par l'avilissement et parla gloire , réduisant toutes les vertus à une seule : l'obéissance. Ainsi les temps modernes nous ont montré Buonaparte; et les temps antiques , César!

Ceux qui préfèrent la vertu au pouvoir cherchent aussi les suffrages des hommes qu'ils veulent rendre meilleurs et plus heureux : comme ils n'ont rien à donner, ils se donnent eux-mêmes; et tandis que les ambitieux laissent des empires à leurs esclaves , les sages ne laissent à leurs disciples que des vertus à suivre , de grands exemples à imiter. En Grèce , le divin Platon recueille l'héritage du divin Socrate; à Rome , d'infâmes triumvirs se partagent les dépouilles de César.

ÎÎV APOLOGIE.

Bernardin de Saint-Pierre aimait la gloire , mais il voulait y arriver par la vertu. Né dans les beaux temps du règne de Louis XV, il put jouir, encore enfant, de l'aspect d'un peuple heureux ; il lui suffisait alors de contempler le ciel , la mer et les riches campagnes de la Normandie, pour être heureux lui-même.

Ses études terminées , un état honorable se présentait à lui : élève des ponts et chaussées , estimé de ses chefs, chéri de ses camarades, en entrant dans la vie, tout dut lui paraître facile, la fortune, les succès, la gloire. Mais ses illusions durèrent peu. Déjà (en 1759) un malaise général se faisait sentir dans toutes les parties du corps politique; nos armées étaient battues, nos flottes dispersées, nos finances en désordre, et tous les pouvoirs avilis. Au milieu de cette dissolution générale, quelques encyclopédistes régnaient encore ; on leur donnait le nom de philosophes , ils étaient athées. A tant de maux , joigne/, la vénalité do charges, les privilèges des corps, les préjugés

APOLOGIE. lv

de la naissance, un roi sans volonté, une noblesse sans pouvoir", un clergé incrédule , e! vous aurez une faible idée des plaies honteuses qui rongeaient nos vieilles institutions.

Pour subvenir aux dépenses de la cour, les ministres proposaient trop souvent des économies fatales aux administrations. Une de ces économies porta sur les fonds destinés aux ponts et chaussées, en sorte que la plupart des ingénieurs et tous les élèves furent remerciés. La mesure était générale : M. de Saint-Pierre ne put y échapper.

Ses regards se tournent alors vers Farinée du Rhin. Il offre ses services, on les accepte, et il se rend, en qualité d^ingénieur, auprès du comte de Saint-Germain. Il croyait courir à la fortune, mais il ne tarda pas à se désabuser. Dans les guerres en rase campagne , les ingénieurs n^ont aucun commandement , et toute action d^éclat leur est interdite; on les nommait alors, par dérision, les immortels. Obligé de renoncer à la gloire comme soldat ,

fvj APOLOGIE.

M. de Saint-Pierre résolut de se distinguer comme ingénieur : il lève des plans , trace des cartes , prend des notes, rédige des mémoires; tous ces matériaux sont successivement remis à Tingénieur en chef, qui doit en rendre compte au ministre. Quelle fut donc la surprise de M. de Saint-Pierre, lorsq^une lettre de Versailles lui apprit qu^n se plaignait en cour * de ne rien voir de son travail! Il se rend aussitôt chez Pingénieur en chef, lui présente plusieurs plans nouveaux , et le prie de comprendre dans le reçu de ces pièces tous les plans déjà remis entre ses mains, ^ingénieur écrit quelques lignes , les donne à M. de Saint- Pierre , s^empare de ses papiers , et les dépose dans une armoire dont il retire la clef. Le billet tracé par l'ingénieur était conçu en ces termes : « M. de Saint-Pierre vient de me sou-

1 En cour. Ce mot désignait autrefois toute l'administration du royaume ; il avait cet avantage que chaque Français, en s'attachant à la chose publique, se croyait sous les veux du Roi.

APOLOGIE. Ivij

» mettre le plan des positions de Tannée ; » c'est le seul travail que j'aie reçu de cet in- » génieur depuis son arrivée au camp. »

Malgré l'indignation que lui inspire ce billet, M. de Saint -Pierre conserve assez de sang-froid pour redemander ses papiers. L'ingénieur en chef met la main sur son sabre ; M. de Saint-Pierre saute sur l'épée du troisième ingénieur, présent à cette scène, et se porte vers son chef, qui prend la fuite en criant : A V assassin! Cet événement, qui se passa à Staberg un mois après la bataille de Corbach, eut des suites funestes pour M. de Saint-Pierre ; il avait manqué à la discipline , il perdit son état.

Peu de temps après, Malte étant menacée d'un siège , on oifre à M. de Saint-Pierre un brevet de capitaine; il l'accepte, et court s'embarquer à Marseille. Arrivé à Malte, les ingénieurs refusent de le reconnaître; l'esprit de corps le repousse; il en appelle au ministre, In calomnie vient au secours de ses ennemis;

Iviïj APOLOGIE.

ils écrivent à Versailles que l'ingénieur-géographe envoyé par la cour est devenu fou.

Qu'on ne s'étonne pas de cette nouvelle perfidie! Un esprit supérieur inquiète toujours les petits talens , et les petits talens ne veulent être ni surpassés ni jugés. Voilà pourquoi, dans tous les rangs , les hommes médiocres écrasent le mérite et protègent la nullité. Tel fut le destin de M. de Saint-Pierre : il eut quelques amis et beaucoup d'admirateurs, mais il fut persécuté par tous ceux qui purent voir en lui un juge ou un rival.

Victime aux ponts et chaussées d'une mesure injuste, à l'armée d'un chef perfide, à Malte de l'esprit de corps, il crut avoir acquis cette triste certitude, que, dans l'état de la société en France , un homme sans appui et sans fortune ne pouvait aspirer à rien d'honnête, a Que faire? disait-il; la plupart des emplois se vendent; il n'est permis qu'aux riches de servir la patrie , qu'aux nobles de la défendre ; tout ce qui ne s'achète pas est à la

APOLOGIE. li.\

disposition des corps , et les corps persécutent tout ce qui ne leur appartient pas. » Frappé de ces pensées , il résolut de chercher hors de sa patrie l'existence que sa patrie lui refusait. Son délaissement , loin de l'accabler, lui fait naître le plus généreux des projets; il songe à secourir ceux qui sont délaissés comme lui; il veut rassembler dans une contrée déserte les infortunés de tous les pays. Là régneront les lois de la morale , là le malheur sera respecté , et la vertu en honneur. Pour faciliter le projet du philosophe, il le rattache aux intérêts du commerce; sa république sera le point de réunion entre l'Asie et l'Europe , elle accroîtra les relations du genre humain , elle fera bénir les malheureux !

Alors commence pour lui cette vie aventureuse qui serait le plus agréable des romans, si elle n'était la plus morale des histoires. Les épreuves ne serviront qu'à développer la force de son caractère , et il se montrera également armé contre les séductions de la

Ix APOLOGIE.

fortune et contre les rigueurs de la misère. Transporté au fond de la Russie, il y trouve des protecteurs qui deviennent aussitôt ses amis : l'un d'eux, M. de Villebois, tente, par une voie extraordinaire, de le faire réussir à la cour, et peut-être il ne tint qu'au jeune Français de supplanter Orlof , de prévenir Potenkin et de changer les destins du Nord. Les Orlof étaient des bergers nouvellement arrivés de l'Ukraine; Potenkin était un simple officier des gardes. Dans cette cour peuplée d'hommes nouveaux, il suffisait de plaire pour régner, le pouvoir y devait être une des faveurs de l'amour. L'Impératrice avait remarqué M. de Saint-Pierre : dès-lors les grands s'empressent autour de lui, les marchands lui offrent des équipages, des meubles, des hôtels. Comme César, il aurait pu dépenser sans mesure , et engager ses créanciers à pousser sa fortune 5 mais uniquement occupé de ses projets de colonie, il se refuse à toute intrigue. Des négocians lui fournissent des fonds, son

APOLOGIE. Ixj

plan est dans l'intérêt du pays, l'humanité le réclame, le commerce l'approuve, il est rejeté par le pouvoir.

Alors tout s'attriste autour de lui. Qu'a-t-il trouvé loin de sa patrie? une terre de glace, un peuple barbare , une cour corrompue , des amis malheureux ! En proie à la plus noire mélancolie, sa santé s'altère, et dans son abattement il lui eût été doux de mourir !

Le baron de Breteuil , ambassadeur de France en Russie, lui dit un jour : « De grands événemens se préparent; la France n'y est pas étrangère : servez l'indépendance de la Pologne , c'est une occasion de revoir votre patrie, et de courir à la gloire par le chemin delà fortune.)) Ces paroles suivies de confidences et de promesses raniment notre jeune aventurier. Son trouble se dissipe, sa douleur s'évanouit : il quitte le service de Russie , arrive en Pologne et tente de se jeter dans l'armée des indépendans ; mais trahi par l'infidélité de ses guides, il tombe au pouvoir

Ixij APOLOGIE.

des ennemis; on lui impose la condition de ne prendre aucun service pendant Tinterrègne, et pour échapper à la Sibérie, il est obligé de renoncer à la gloire.

Il croyait avoir épuisé tous les maux de la vie; mais que devint-il, lorsque la voix terrible des passions se fit entendre? Toujours occupé de sa lutte contre le malheur, il Savait point appris à combattre le plaisir. Une jeune princesse , parente du prince deRadziwil, lui témoigne un tendre intérêt; il aime, il est aimé. Alors la volupté, l'amour, l'ambition l'embrasent de tous leurs feux. Une guerre funeste s'élève dans son sein. Toutes les passions s'arment à la fois, l'une lui crie : Pour vivre heureux, il faut être riche et puissant; flatte, trompe, corromps, élève-toi à tout prix ; l'homme sans puissance n'est rien sur la terre, on le méprise, il fait rougir ce qu'il aime ! l'autre : La vertu est une chimère , le bonheur est dans le plaisir. Pourquoi ces vains combats ? l'homme qui résiste à ses pas-

apologie. lxiij

sions , ne jouit de rien ; tout le trouble et l'enchaîne, et sa vie s'écoule entre la douleur et le repentir. L'amour venait alors : Si tu ne peux t'élever jusqu'à elle, disait-il, sois son esclave : n'es-tu pas assez riche pour l'aimer, assez noble pour la servir? que faire sans elle dans le monde ? Consacre lui ta vie, ou meurs à ses pieds. Mais au milieu de ce choc des passions, la vertu se faisait encore entendre : Infortuné! lui disait-elle, tomberas-tu dans le mépris de toi-même qui est le plus grand de tous les maux? Te laisseras-tu vaincre à tes passions qui sont les plus trompeuses de toutes les amorces? Et parce que l'amour t'enivre, as-tu donc renoncé à ta propre estime? Il comprenait alors qu'il devait y avoir sur la terre un bonheur indépendant de l'amour, de l'ambition et des hommes , mais il ne pouvait encore s'y attacher. Tout meurtri de sa chute, on le vit long-temps errer dans les cours diverses de l'Allemagne, ne pouvant s'éloigner des lieux où il avait aimé , et comme un

lxiv APOLOGIE.

esclave échappé, traînant après lui les débris de sa chaîne.

En France , il avait éprouvé son courage contre l1ennemi sur un champ de bataille; en Russie contre les séductions d'un grand pouvoir; en Pologne contre l'exil, la prison, la mort; partout victorieux, il n'avait succombé que sous les traits de l'amour. Mais en succombant, il avait appris à combattre; son ame s'était épurée par les passions, comme l'or par le feu, comme le ciel par la tempête. Enfin, il revit la France; semblable à ces guerriers de Platon ' qui se croyaient dignes des emplois de la république, après avoir vaincu la douleur, surmonté leurs passions et triomphé de la volupté, il pensait avoir reçu du malheur, le droit de servir sa patrie et peut-être de mourir pour elle.

Le baron de Breteuil, témoin de sa conduite en Russie et de son dévouement en Pologne ,

• République, liv. 111, p. 191.

apologu:. Ixv

venait de rentrer en France. Il lui proposa de réaliser à Madagascar, les projets de république dont il l'avait vu occupé à la cour de Catherine. Cette mission devant rester secrète, M. de Saint-Pierre reçut un brevet d'ingénieur pour l'Ile-de-France , mais hélas ! ses illusions durèrent peu ; le comte de Modave qui commandait l'expédition allait à Madagascar, non pour civiliser le pays , mais pour s'enrichir par la traite des noirs. M. de Saint-Pierre, instruit de ses projets pendant la traversée, en eut horreur, et, profitant de son brevet, il s'arrêta à l'Ile-de-France.

Cette île féconde jetée paria nature, comme un point de repos entre l'Europe , l'Asie et l'Afrique, pouvait être le séjour du bonheur, elle était le séjour de la haine et de la cupidité. On y voyait un peuple plus misérable que celui de Pologne; des esclaves plus à plaindre que ceux delà Russie; la pauvreté de Malte, les préjugés de la France, l'envie et l'ambition qui se trouvent partout. A cette

iXVJ APOLOGIE.

vue , tous les projets dont M. de Saint-Pierre s'était bercé jusqu'à ce jour, s'évanouirent pour jamais. Les leçons du malheur lui avaient appris à profiter des leçons de l'expérience, et dès -lors il renonça à l'espoir de réunir les débris de nos sociétés corrompues pour en former un peuple heureux. Il se dit : Jusque ce jour, j'ai couru après un vain fantôme : le bonheur n'est ni dans l'attrait des richesses, ni dans l'agitation du inonde, ni dans les vanités du pouvoir, il est en nous. Retournons au point de départ et ne cherchons qu'en nous ce que nous seul pouvons nous donner. C'est avec ces sentimens de sagesse, qu'après trois ans d'exil, il revit la France, résolu de ne la plus quitter, et d'y chercher un emploi où il n'y eut à faire que du bien. Le moment de son retour fut un des plus heureux de sa vie : quarante ans de travail, d'études et de gloire, n'avaient pu en effacer le souvenir. Empressé de quitter une contrée que les noirs arrosent de leurs larmes, il avait séjourna an

AIM)f.O<;iM. j.wij

cap de Bonne-Espérance, également souillé par l'esclavage, et vu en passant rile-de-l' Ascension dont les rochers sans herbes, sans buissons, sans eau, parurent plus affreux que ceux de la Terre de feu au capitaine Cook,qui avait fait trois fois le tour du monde. Enfin , il avait traversé l'équateur, si fatigant par ses chaleurs et par ses calmes. Le manque d'eau douce, l'ennui de la navigation, le souvenir de ces terres désolées , celui de l'humanité malheureuse, avaient répandu la tristesse dans tous les esprits, lorsque le 29 mai, au matin, il découvrit l'île de Groaix, près de laquelle on avait jeté l'ancre pendant la nuit. L'aurore lui fit voir la mer au loin couverte de bateaux allant à la pêche des sardines, qui arrivaient aussi ce jour-là sur les côtes de Bretagne. Des barques de pêcheurs sillonnaient les flots en tous sens ; elles étaient remplies de Rayes , de Lieux , d'énormes Congres, de Homards et de toutes sortes de poissons, la plupart vivans et colorés de violet, de bleu, de pourpre et de vermillon. Au

«XViij APOLOGIE.

milieu de cette abondance , on mit à la voile pour entrer dans le port de Lorient qui n'est qu'à deux lieues de Pile de Groaix : chemin faisant , il respirait Pair de la terre parfumé par le printemps , Pair de la France plus doux encore pour un Français que le parfum des fleurs. Il regardait en silence se déployer, devant lui, les collines tapissées de la plus riante verdure, leurs longues avenues de pommiers, les bocages qui les couronnent, les prairies couvertes de troupeaux et jusqu'aux landes lointaines toutes jaunes d'ajoncs fleuris. Tout avait sa parure printanière. Les rochers même de Tentrée du port Louis s'élevaient au-dessus des flots, couverts d'algues brunes, vertes et pourpres. En entrant dans la rade, les matelots , appuyés sur les passavans du vaisseau , reconnaissaient successivement les clochers de leurs villages. Ils se disaient les uns aux autres : Voilà Penn-Marck , voilà l'entrée de la rivière d'Hennebon , voici l'Abbaye de la Joie ; mais en abordant au port les larmes leur

APOLOGIE. Ixix

vinrent aux yeux, quand ils virent sur les quais, les uns leurs pères, les autres leurs femmes et leurs enfans qui leur tendaient les bras en les appelant par leurs noms. Touché de cette ivresse générale, M. de Saint-Pierre s'achemina vers une auberge; mais lorsque, retiré dans sa chambre, il vint à songer qu'il arrivait dans sa patrie plus pauvre qu'il n'en était sorti ; qu'il n'avait ni enfant , ni épouse , ni père, ni mère, qui pussent recevoir ses embrassemens et lui donner des consolations , son ame se troubla, ses yeux se remplirent de larmes, il tomba à genoux suppliant cette Providence qui l'avait déjà préservé de tant de maux, de lui tenir lieu de père, de mère et de protecteur. Prière touchante qui fut exaucée ! car les nuages de son esprit s'évanouirent, et il ne retrouva plus dans son cœur que la joie de revoir sa patrie et de la revoir aux premiers jours du printemps.

I Encore tout ému de ces pensées, il prit la route de Paris, ne demandant plus à la for-

Jxx apologii: .

tune qu'un peu cTaisance et un ami. Ces biens précieux , il crut les avoir trouvés dans Paffection d'un homme de cour dont tous les sentimens lui avaient paru pleins de délicatesse et de générosité ; apparences trompeuses qu'il paya de toute sa confiance, comme il avait payé en Pologne les fantaisies d'une coquette de tout son amour ! Le baron de Breteuil était un de ces protées habiles qui savent déguiser leur orgueil sous les formes gracieuses de la politesse, et donner l'air de la bienveillance à leur insolente protection. Sa vanité affectait toutes les vertus, son indifférence se jouait de tous les sentimens. Les lettres de M. de Saint- Pierre Pavaient intéressé; il comprit confusément qu'il pouvait tirer parti des talens de cet homme qu'il envoyait à son gré combattre en Pologne, ou faire des lois à Madagascar; Il savait d'ailleurs que si notre voyageur n'avait pas fait fortune aux Indes, il en rapportait de riches collections d'histoire naturelle : ces collections on les lui offrit, et il accepta tout de

Page 1