APOLOGIE
la meilleure grâce du monde ; conduite qui fui pour M. de Saint-Pierre comme le gage assuré d'une de ces amitiés exquises, que suivant l'expression de Montaigne il façonnait au patron de son aine forte et généreuse. iVentendant rien aux affections vulgaires, il voyait dans le cœur de son ami toutes les vertus qui notaient que dans le sien. Il se disait: J'ai trouvé un antre moi-même; s'il accepte tout ce que je possède , c'est qu'il veut que rien ne me soit propre et que j'entre chez: lui comme un enfant dans la maison de son père. Versons mon ame dans la sienne; consacrons-lui mes travaux, faisons-lui part de mes pensées ; il a le pouvoir du bien, je l'aiderai dans cette tâche à la fois si douce et si difficile. L'amitié double la force des âmes généreuses , l'amour n'est que la faiblesse des bons cœurs. Déjà dans sa naïve confiance il quitte tous les soins de la vie, ne songeant plus qu'à se rendre digne de son ami. Les plus trompeuses caresses en (retiennent ses
Jxxij APOLOGIE.
illusions. « J'ai promesse de la cour, lui disait » le baron de Breteuil , pour une grande » ambassade à Naples , à Londres , à Vienne , » qu'importe! Vous viendrez avec moi, nous » ne nous quitterons plus, et je trouverai jour w à vous faire un sort digne des sentimens » élevés que je vous reconnais '. » Le moment de réaliser de si généreux projets ne se fît pas attendre : M. de Breteuil fut nommé à l'ambassade de Naples. Ses vœux étaient remplis, ce qu'il avait souhaité était en son pouvoir. Que fait alors ce digne protecteur? Il prévient doucement son ami qu'il faut songer à retourner aux Indes : « Mon cher chevalier, lui ditil , ce n'est pas ma faute , vous n'êtes pas gentilhomme, je ne puis rien pour vous? » Qu'on imagine s'il est possible l'effet que ces paroles durent produire sur le plus fier et le plus sensible de tous les hommes. La piqûre d'un serpent. le poignard d'un assassin, lui eussent
1 Lettres Hu baron Hc Bi deuil.
APOLOGIE. Ixxîij
fait moins de mal. Un froid mortel le saisit, sa vue se trouble, toute son organisation en est ébranlée : hélas ! le bien qu'il voulait faire, son avenir, son ami, tout venait de disparaître. Plus cruelle que l'amour, l'amitié ne lui avait pas même laissé une illusion ' !
Avec une ame moins élevée , M. de Saint- Pierre eût probablement réussi auprès du baron de Breteuil. Les grands protègent volontiers les talens qui les amusent , et les vices qui les flattent; mais tout ce qui n'est pas médiocre , leur échappe ou les blesse. Voilà pourquoi le génie des hommes supérieurs nuit toujours à leur fortune; voilà pourquoi, dans les sociétés modernes, on récompense quelquefois le talent, jamais la vertu!
Les encyclopédistes , qui vivaient dans l'intimité du baron de Breteuil, eurent à peine deviné que M. de Saint-Pierre avait à s'en plaindre, qu'ils lui en dirent du mal. Ceux
1 Voyez tome 1 delà Correspondance , lettre 45 , p- l7'2-
IXXIV APOLOG1L.
qui flattent les passions des grands, sont toujours les premiers à en médire. Pour lui , on le plaignait, on le trouvait digne d'un meilleur sort, on promettait de le protéger. Mais comme tous les emplois ne pouvaient convenir à un homme qui, suivant la belle expression de Plutarque, avait déjà planté et assis les fondemens dorés d'une bonne vie , les soidisant philosophes ne tardèrent pas à l'abandonner. Fatigués de le plaindre, ils le calomnièrent : sa tristesse était l'effet d'un remords , sa vertu , le langage de l'orgueil. Il avait refusé de servir leurs passions : c'était un homme inutile ; sa conversation n'abondait ni en sentences ni en maximes : c'était un homme sans talens. De son coté, il vint à découvrir que ces prétendus sages , qui parlaient sans cesse des intérêts du peuple , trafiquaient de leur pouvoir, et que les plus petits emplois étaient vendus par leurs secrétaires et leurs maîtresses. Cette découverte lui Ht perdre encore une illusion, et sa
APOLOGIE. I\v\
tristesse s'en augmenta. Partout, à la cour, à Farinée, chez, les philosophes, il avait entendu citer avec éloges les plus beaux traits de l'histoire; il avait vu récompenser les peintres qui les représentent, les orateurs qui les exaltent , les poètes qui les magnifient. Mais pas un encyclopédiste Saurait voulu du mérite d'Epaminondas, l'homme de son temps qui savait le plus et parlait le moins; pas un officier ne se serait fait gloire de la continence de Bayard ou de Scipion; pas un ministre , du désintéressement de l'Hospital et de la pauvreté d'Aristide. Dans ce siècle de vanité, on discourait des vertus antiques; mais la vertu véritable restait dans l'oubli. Chacun songeait à se rendre plus habile, personne à devenir meilleur, et les philosophes eux-mêmes, avec leur style de rhéteur et leur fausse sagesse, m se montraient que sous les déguisemens du rôle qu'ils s'étaient donné; semblables à ces acteurs qui viennent débiter sur la scène les belles sentences de la morale , et qui , au hruit
IXXVJ APOLOGIE.
des applaudissemens , courent ensuite derrière le théâtre étaler leur corruption et se rire de leur auditoire.
M. de Saint-Pierre reconnut enfin que la plus folle des vanités est de faire dépendre son sort de l'opinion d' autrui. Résolu de mettre désormais toute sa confiance en Dieu et de marcher seul dans les voies de la justice et de la vérité, il se retira du monde; mais en entrant dans la solitude, il n'y apporta ni amertume ni regrets. L'ingratitude des hommes Pavait porté à l'amour de Dieu, et l'amour de Dieu redoublait en lui l'amour de ses semblables. Eprouvé en même temps par toutes les passions , ses propres souffrances ne lui avaient fait sentir que le besoin de consoler les malheureux. Semblable à la pierre de touche qui reçoit l'empreinte de tous les métaux, mais qui ne conserve que celle de l'or, la sagesse seule était restée.
Depuis cette époque jusqu'à l'heure de sa mort, il ne laissa plus passer un seul jour sans
APOLOGIE. IxXVl'j
s'occuper de l'étude de la nature, non-seulement dans son cabinet, mais dans ses promenades, ses voyages, ses lectures, le temps de ses repas, et celui même de son sommeil. En cherchant des forces contre le malheur, il avait trouvé une source inépuisable de consolations et d'espérances. Que de fois je lui ai entendu dire que si , à cette époque, il avait pu réunir mille écus de rente pour assurer le sort de sa sœur et le sien, il n'eût jamais songé à publier ses ouvrages, content de vivre ignoré et de léguer ensuite au public le fruit de ses travaux solitaires ! Mais telle est la destinée humaine, ajoutait-il, en se raillant de la fortune, que la nécessité qui inspira les premiers vers d'Horace, me dictait à moi, pauvre songeur, un gros livre en prose !
Cependant le souci de vivre vint encore interrompre ses travaux. Son traitement d'ingénieur, d'abord réduit de moitié, avait été entièrement supprimé. Obligé de reparaître chez les ministres qui lui refusaient le prix
Ixxviij APOLOGIE.
de ses services, il sollicite les entreprises les plus périlleuses. Tantôt il veut civiliser la Corse, pénétrer en Amérique ou remonter le Nil jusque sa source : tantôt il propose ^entreprendre seul à pied le voyage de Plnde , alors peu connue des Européens ; mais toutes ses offres ayant été repoussées , il commençait à désespérer de la fortune , lorsqu'un homme excellent , un ami véritable , M. Mesnard ', lui procura une grâce du roi, qui mit un terme à ces tristes démarches. Ce n'était ni une récompense , ni un traitement , ni une pension, c'était un secours de mille francs pris sur les fonds du contrôleur général des finances, et par conséquent incertain et précaire. M. de Saint-Pierre le reçut comme un bienfait de la Providence. Quelque modique que fût cette somme, elle suffisait à ses premiers besoins, et devenait ainsi la sauvegarde de sa liberté et de sa conscience. Il se
* M. Mesnard avait alors la ferme générale des Postes.
AiHiuicii:. Ixxiv.
dit : Comme Virgile , j'ai part à la table d'Auguste ; comme lui , je veux consacrer ma vie à mon bienfaiteur. Je puis du fond de ma solitude faire entendre la vérité toujours si utile aux rois ; je puis aussi servir les malheureux; le pain n'est pas le seul bien qui leur manque, et les consolations sont plus rares que l'or. Faisons entrer tous les hommes dans notre société; mais ne cherchons des amis que parmi les infortunés. Assis avec eux sur la dernière marche, je pourrai encore servir ma patrie et le genre humain. Alors tournant les yeux vers le ciel, il le bénit, heureux de se retrouver dans la solitude à l'abri du besoin et des protecteurs. « O mon Dieu! s'écriait-il, » les riches et les puissans croient qu'on est » misérable et hors du monde, quand on ne » vit pas comme eux; mais ce sont eux qui, » vivant loin de la nature, vivent hors du » monde. Ils vous trouveraient, ô éternelle » beauté, toujours ancienne et toujours nou- » velle ! ô vie pure et bienheureuse de tous
lxXX APOLOGIE.
» ceux qui vivent véritablement, s'ils vous » cherchaient seulement au dedans d'eux- )> mêmes ! Si vous étiez un amas stérile d'or , » ou un roi victorieux qui ne vivra pas de- » main , ou quelque femme attrayante et i» trompeuse, ils vous apercevraient, et vous » attribueraient la puissance de leur donner )> quelque plaisir. Votre nature vaine occu- » perait leur vanité ; vous seriez un objet » proportionné à leurs vertus craintives et » rampantes. Mais parce que vous êtes )> trop au dedans d'eux , où ils ne rentrent » jamais, et trop magnifique au dehors, où » vous vous répandez dans l'infini, vous leur )> êtes un Dieu caché. Ils vous ont perdu en » se perdant. L'ordre et la beauté même que » vous avez répandus sur toutes vos créa- )> tures , comme des degrés pour élever » l'homme à vous, sont devenus des voiles » qui vous dérobent à leurs jeux malades. Ils » n'en ont plus que pour voir des ombres; la » lumière les éblouit. Ce qui n'est rien est
APOLOGIK. 1XXXJ
» tout pour eux ; ce qui est tout ne leur i> semble rien. Cependant , qui ne vous voit » pas, n'a rien vu; qui ne vous goûte point, )> n'a jamais rien senti ; il est comme s'il n'é- )> tait pas , et sa vie entière n'est qu'un songe » malheureux. Moi-même , ô mon Dieu, égaré )» par une éducation trompeuse, j'ai cherché » un vain bonheur dans les systèmes des » sciences , dans les armes , dans la faveur >' des grands , quelquefois dans de frivoles et )> dangereux plaisirs. Dans toutes ces agita- » tions,je courais après le malheur, tandis » que le bonheur était auprès de moi. Quand » j'étais loin de ma patrie, je soupirais après » des biens que je n'y avais pas , et cependant » vous me faisiez connaître les biens sans » nombre que vous avez répandus sur toute >» la terre, qui est la patrie du genre humain. )> Je m'inquiétais de ne tenir ni à aucun grand » ni à aucun corps, et j'ai été protégé par » vous dans mille dangers, où ils ne peuvent » rien. Je m'attristais de vivre seul et sans